CH. VI. TOUTES NOS IDÉES SONT TIRÉES DE CE MONDE
trouve une salle grande; s'il y revient après des années, elle lui semble être devenue petite, parce qu'il l'apprécie à sa mesure. Si de grands nous devenions petits, ce serait l'inverse. Un objet que nous trouvions léger autrefois nous parait lourd 4uand nos forces diminuent.
Supposez un moment que, par un effet de magie, les hommes grandissent jusqu'à atteindre la lune, et que toutes choses grandissent en proportion, leurs meubles, leurs maisons, leurs vergers, leurs arbres, la terre, la lune, le soleil, les étoiles, ainsi que toutes les distances qui les séparent: ils ne posséderaient aucun moyen de constater cette croissance. Si l'inverse avait lieu, nous aurions le môme résultat. Donc l'homme ne possède pas de mesure réelle, mais seulement une mesure proportionnelle. C'est dire qu'il lui faut tout mesurer pîir lui-même ou tout rapporter à lui-même. Cette vérité si importante peut se reconnaître au moral comme au physique. Nous parlons de bonheur, de malheur, de profit, de perte, de haut, de bas, d'utile, d'inutile, de faible, de fort, de glorieux, de vil, d'intéressant, d'ennuyeux, de spirituel, de borné, de bon, de mauvais, de vertu, de vice, de sainteté, de péché, selon notre mesure personnelle, selon notre sentiment ou notre intérêt.
Ainsi les Français appellent la bataille de Waterloo un malheur, les Allemands et les Anglais l'appellent un bonheur; les Autrichiens appellent la bataille de Kœnigsgràtz un malheur, les Prussiens la considèrent comme un grand bonheur. Un peuple puissant qui opprime ses voisins faibles y voit un bonheur et une gloire, tandis que les opprimés n'y voient qu'une injustice et un malheur. Un marchand qui ruine tous ses concurrents et fait passer leur fortune dans sa propre bourse appelle cela être heureux; les autres se diront malheureux.
Ainsi l'homme juge Je tout par lui-même et rapporte tout à soi. Il ne peut faire autrement, parce qu'il est à l'image de son Créateur, qui a dû créer toutes choses en les considérant à son point de vue personnel. Cette vérité n'est que la conséquence logique d'une loi que nous avons déjà signalée, à savoir que •chaque vie a son bien et son mal particuliers, loi qui s'applique aux forces et aux vies, aux plantes et aux animaux, au physique et au moral, à l'homme et à Dieu.
Puisque l'homme ne peut créer une pensée, et ne saurait comprendre un instinct ou un sens s'il n'en a fait l'expérience, au- <^une des trois grandes divisions des facultés de l'âme — Tins-
tinct, rintelligence et les sens — ne lui permet de saisir une pensée spirituelle à moins qu'elle ne lui soit présentée sous une image terrestre. Nous ne pouvons comprendre une vérité spirituelle que par une vérité matérielle, une loi spirituelle que par une loi matérielle, une âme, une douleur, une joie, une haine, un amour spirituels que par une âme, une douleur, une joie, une haine, un amour terrestres. Toute vérité spirituelle, pour être comprise, doit reposer sur une vérité terrestre, palpable, visible, qui est du domaine de la science et qu'on peut constater par le calcul, l'analyse ou Texpérience. Donc Vanalogie entre la terre et le ciel est la hase de toutes nos connaissances célestes, comme elle est le fondement de toutes les connaissances de la Bible.
Nous justifions ainsi cette assertion faite au chapitre de l'Analogie (page 72) que toute connaissance de Dieu et de sa parole se fonde sur l'analogie.
§ 2. La pensée est liée à des organes terrestres; elle ne peut sortir du domaine de ce monde. Sa liberté est encore restreinte par la culpabilité de l'homme.
Nous venons de montrer que Tunique source de nos idées est l'expérience. Ce fait s'explique physiologiquement par notre organisation.
Jetons un coup d'œil général sur tout ce qui peut être compris sous la catégorie de la pensée. Commençons par les premières manifestations chez l'animalcule; puis, remontant l'échelle des êtres, passons aux insectes, aux poissons, aux oiseaux, aux quadrupèdes, à l'enfant de quelques mois, aux idiots, aux crétins, aux vieillards en enftince, aux maladies mentales, aux pensées qui sont sous des influences physiques, comme l'espérance et le désespoir; en dernier lieu, arrivons à l'homme qui jouit de la plénitude de la santé et dont l'intelligence est dans son état normal. Dans cette revue, il est bien plus important de s'attacher au simple qu'au difficile, car le plus simple est plus aisé à comprendre que ce qui est compliqué. C'est peine perdue que d'étudier les fonctions de la pensée en commençant par l'homme, qui de tous les problèmes est le plus difficile à résoudre.
C'est dans les animaux, les idiots, les maladies mentales, que la vérité nous est le plus accessible. Arrêtons-nous de préfé*