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l!S I KOlitUIOV.
Faculté de philosophie ; Gand 11e conserva que celles de droit et de médecine ; les Facultés des sciences et de droit cessèrent d’exister à Louvain. Les réclamations furent si vives dans cette dernière ville, que la Faculté de droit y fut reconstituée dès le 3 janvier 1831, mais avec un personnel tout à fait insuffisant.
Ces mesures, nous venons de le dire, étaient essentiellement provisoires ; l'enseignement supérieur devait ultérieurement faire l'objet d'une loi mûrement délibérée ( *). En attendant, l’arrêté annonçait (art. 3) un renouvellement partiel des corps enseignants : les professeurs étrangers allaient être renvoyés dans leur pays, pourvus d’une pension de retraite. Dussent les études en souffrir, ou voulait rompre à tout prix avec les traditions du gouvernement déchu.
L’arrêté du 16 décembre introduisit aussi des innovations dans le régime intérieur des Universités. Les professeurs ordinaires ne composèrent plus à eux seuls le Conseil académique; le recteur fut élu par ses collègues; le latin cessa d’être la langue académique officielle; l’usage des thèses devint facultatif. Il est facile de voir que le gouvernement provisoire était inspiré par son désir de donner sans retard satisfaction à l’opinion publique, en affranchissant l’enseignement de toute entrave; mais ici, comme en matière d’enseignement primaire et moyen, il pécha par excès de zèle. Les Universités se trouvèrent non pas émancipées, mais désorganisées. Les abandonner tout d’un coup à elles-mêmes, alors précisément qu’on les privait des Facultés qu’on peut appeler de recrutement , c’était les conduire infailliblement à leur perte. On ne s’explique l’arrêté du 16 décembre qu’en attribuant à nos gouvernants le projet d’arriver au système d’une seule Université centrale : pour en venir là, dit très-bien M. Th. Juste (*), ils commençaient par détruire en détail les Universités de Louvain, de Gand et de Liège.
Seize professeurs étrangers reçurent leur démission le jour même où parut l’arrêté de réorganisation : huit furent mis en non activité. Dans cette dernière catégorie se trouvèrent compris, à Liège, J.-D. Fuss et I. Denzinger, tous deux Allemands; dans la première, les quatre Hollandais J. Ackersdyck, P. Van Limburg, Brouwer, J. Rinker et M. Van Rees. F. Gall et L. Rouillé furent déclarés émé-
(') Considérants de l'arrêté du 16 décembre (NOTBOMB, t. 1, p. 671).
(•) Ouvr. cité , p. 338.
INTRODUCTION
rites. Le corps enseignant de Liège resta composé de 9 professeurs ordinaires, de 5 professeurs extraordinaires et de 4 lecteurs.
En vain la régence de Liège, soutenue par un grand nombre de membres du Congrès, réclama contre la suppression de la Faculté de philosophie; le gouvernement provisoire déclara sa résolution irrévocable. Comme ses sœurs de Gand et de Louvain, notre Université aurait été obligée de fermer ses portes, si quelques professeurs ne s’étaient associés pour fonder une Faculté libre ( *). Les bâtiments universitaires furent mis à leur disposition; on ne voulait rien brusquer. Ce fait atteste, selon M. Thonissen (*), la puissance et la fécondité du principe de la liberté de l’enseignement. Nous y voyons seulement une conséquence forcée de la situation fausse où l’arrêté du 16 décembre avait placé les Universités de l’État. L’instinct de conservation avertissait qu’il y avait une lacune à combler; il ne s'agissait nullement d’élever autel contre autel, ce qui est le propre de l’enseignement libre proprement dit.
La Faculté libre ne pouvait prendre ce nom que parce que ses membres enseignaient sans titre officiel ; mais en fait, elle n’était qu’une annexe, une dépendance de l’Université, et elle eût été bien heureuse de perdre sa liberté.
En dépit du mérite de ceux qui la composaient, son influence fut loin d’être féconde. Les étudiants s’habituèrent à regarder comme purement accessoires les études littéraires, philosophiques et scientifiques; il s’ensuivit une véritable décadence, à laquelle l’institution des Commissions d'examen fut loin de porter remède. Cette dernière innovation, par parenthèse, devait avec le temps nous engager dans un labyrinthe inextricable. Laissons la parole à M. Nothomb :
« Les (‘lèves qui fréquentaient les Facultés libres aux dépens des Facultés de l'État conservées dans d'autres établissements, ne tardèrent pas à réclamer la nomination de Commutions d'examen, qui devaient être chargées de conférer le grade de candidat, préparatoire, soit aux études du droit, soit à celles de médecine. Celte réclamatiou fut vivement appuyée
par les autorités communales et provinciales Du moment que le régime provisoire des
Universités était maintenu, la création de semblables Commissions, quelque mauvaise que fût cette mesure, devenait en quelque sorte indispensable. Que serait devenue l'Université de Gand, avec scs deux Facultés de droit et de médecine, privée qu elle était des deux Facultés dans lesquelles les élèves auraient pu acquérir les grades préparatoires? Elle courait grand risque de n'avoir plus un seul élève. L'Université de Louvain, seule en possession d’une Faculté de philosophie, si elle avait eu nne Faculté de droit plus complèto,
(•) V. les art. de Chênedollê, Dknzinger, Foss, Gai.l, Rouim.é, Fassin et Wurth. {*) Oui’, cité, t. Il, p. 21 R.
IMTHODUCTION.
aurait eu la chance d'accaparer tous les élèves en droit, mais elle aurait vu chômer peul-èlre sa Faculté de medecine ; l'Université de Liège, au contraire, aurait vu arriver à elle la plupart des élèves en médecine , grâce a la consistance de ses deux Facultés des sciences et de médecine, qui étaient vigoureusement constituées » (* ).
Les Commissions d'examen furent donc instituées par arrêté du i octobre 1831 : celle de Liège eut mission de délivrer des diplômes de candidat en philosophie et lettres. Mais qu’arriva-t-il et que devait-il arriver? Que la Faculté de philosophie, officiellement conservée à Louvain, se trouva grandement affaiblie, et qu’une salutaire sévérité 11e présida pas toujours aux examens. «Serait-il juste, ajoute M. » Nothomb (*), d’en faire aujourd’hui un reproche à nos anciennes » Universités ? Menacées dans leur existence même, vivant pour ainsi » dire au jour la journée, leur était-il possible de se défendre d’une » certaine complaisance envers des jeunes gens qu’on ne pouvait «plus, il faut bien en faire le triste aveu, retenir qu’à ce prix?» L’honorable ministre n’en rend pas moins justice aux professeurs, qui luttèrent autant qu’ils le purent, avec une énergie qui alla chez quelques-uns d’entre eux jusqu’à la passion, contre les conséquences d’un provisoire désastreux.
Mais la création des Commissions d'examen avait en elle-même une portée dont la gravité ne fut appréciée que plus lard. Le droit de délivrer des diplômes cessait d’appartenir exclusivement aux Facultés. Il y avait là toute une révolution. Du jour où de véritables Universités libres surgiraient dans le pays, il faudrait aussi pour elles des Commissions d'examen , et au nom de la Constitution, le fantôme du monopole devant les yeux, on en viendrait à réserver à des jurys mixtes une prérogative qui, ne pouvant être accordée aux Universités privées, serait déniée par contre-coup, sous prétexte d’égalité, aux Universités de l’Etat elles-mêmes.
Le gouvernement provisoire, eu d’autres termes, se vit amené, en quelque sorte par la force des choses, non seulement à dispenser les étudiants d e passer par les alambics des Universités (8), mais à poser un précédent dont la conséquence rigoureuse devait être que les professeurs de l’Etat n’auraient plus désormais, pas plus que leurs émules, mission de conférer des grades au nom de l’Etat.
A l’époque où nous sommes parvenus, Ph. Lesbroussart était
(‘ ) T. I, p. cxvii.
(•) Ibid., p. CXVUt
* ) Expression de Pasquier.
INTRODUCTION
administrateur-général de l’instruction publique. Chargé de préparer un projetée loi organique ( 4 ), il s’était rallié au système d’une seule Université, dont les quatre Facultés auraient été disséminées dans tout le pays; la collation des diplômes devait appartenir à une Commission centrale , produit de l’élection. Lesbroussart avouait luimême qu’il avait été plus préoccupé de satisfaire tout le monde, que convaincu des avantages de la dispersion des écoles. Une Commission spéciale, nommée le 30 août 1831, proposa la réunion des quatre Facultés dans une seule ville; ce nouveau projet resta dans les cartons. Une seconde Commission, nommée en 1833, fut plus heureuse: le ministre de l’intérieur approuva le travail qu’elle avait élaboré avec beaucoup de soin et d’esprit de suite, et le soumit à la Chambre des représentants. M. Ch. Rogier ne faisait qu’une réserve relative au nombre des Universités : décidément il n’en voulait qu’une (*), tandis que la Commission se prononçait pour le maintien de Gand et de Liège. La discussion ne put être abordée qu’en 1833, sous le ministère de Theux (*). Le système d’une Université unique fut écarté à cinq voix seulement de majorité; l’Université de Louvain fut seule supprimée, à la grande joie des évêques, qui y installèrent, sans perdre de temps, l’Université catholique fondée à Malines en 1834. Les libéraux avancés de Bruxelles, sur ces entrefaites, avaient ouvert dans cette ville une seconde Université libre, destinée à servir de contrepoids à celle d(: clergé {*) : dès lors le maintien de deux Universités de l’Etat était une nécessité; dès lors aussi la question des jurys d’examen acquérait une importance capitale.
L’ Union des catholiques et des libéraux n’avait pas survécu aux circonstances qui l’avaient fait naître : chacun était rentré dans son camp; on se préparait h un combat h outrance. Pour les partis extrêmes, l’enseignement supérieur était surtout un levier politique : il s’agissait avant tout de recruter, de discipliner une jeune et ardente milice, une réserve toute prête ît combler les vides qui se feraient avec le temps dans les légions parlementaires. C’est à raison de cette attitude que l’enseignement libre put prendre presque instan-
{*) V. ci-après, col. 4M et suiv.
( *) Elle aurait été établie à Louvain.
(*) Le projet de la Commission de 1833 fut considérablement amendé par M. de Theux, à ce point que le système proposé le 4 août 1835 peut être considéré comme nouveau.
(*' V. l’art. Baron.
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tanément un essor vigoureux. Le nombre des élèves des Universités de l’Etat diminua, comme on pouvait s’y attendre; cependant Liège ne tarda pas à reprendre une marche ascendante, grâce à l’esprit général de la population, peu sympathique, ainsi que nous l’avons déjà fait entrevoir, aux œuvres de pure propagande. En somme, compromis par les décrets du gouvernement provisoire, par les tergiversations de trois ministères et par l’abandon systématique peut-être où on l’avait laissé, l’enseignement légal était sourdement miné; on en venait même à soutenir ouvertement, en se fondant sur une phrase de Ch. de Brouckere (*), qu’il n’avait point d’existence nécessaire et obligatoire, et que c’était tout simplement une question d’utilité. La section centrale, par l’organe de M. Deschamps, avait elle-même abondé dans ces idées, tout en reconnaissant que les garanties données par les Universités libres de Louvain et de Bruxelles ne pouvaient suffire au législateur. Ainsi était dénaturée la pensée du Congrès, qui dans sa haute sagesse avait précisément considéré renseignement de l’Etat comme dû au public, en présence de l’existence toujours éventuelle des institutions libres. Le Congrès avait prévu, d’autre part, le danger qu’il y aurait à livrer l’instruction publique à la merci des partis, c’est-à-dire à sacrifier à leurs dissidences les intérêts de la jeunesse et, en définitive, de la civilisation nationale. Mais les esprits n’étaient point calmes en 1835 ; et aussi bien, malgré les plus généreux efforts, les Universités de l’Etat avaient conservé peu de crédit. La nouvelle loi les trouva pour ainsi dire végétant, découragées, ternes, sans ressort; elles en saluèrent l'avénement avec un reste d’enthousiasme; mais elles furent longtemps à oublier le mot de mauvaise augure d’un visiteur étranger (*) : Vous serez mangés. Messieurs, mangés jusqu'aux os.
Ce qui les sauva, en dépit des tâtonnements de nos législateurs et des réactions parlementaires, qui tournèrent presque toujours à leur détriment; ce qui les sauva, ce qui sauva l'Université de Liège et la rendit plus tard forte et confiante, c’est encore une lois cet admirable bons sens de notre peuple, qui comprend que l’atmosphère des écoles doit être sereine, et que la jeunesse doit apprendre à penser et à étudier avant de se passionner pour les luttes du forum. Mais
1 Dite, de la loi sur l'enseignement supérieur. Bruxelles, 1844, in-8°, p. XIX.
( Fréd. Thiersch.
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xux
qu’il a fallu , pour ne point céder au torrent de fermeté , de clairvoyance et de prudence ! Et pourquoi maintenant dissimuler? Neque amore et sine odio , nous dirons ouvertement toute notre pensée, sur la question du jury comme sur notre Université elle-même.
Un jury national se réunissant régulièrement dans la capitale et traduisant à sa barre tous les aspirants aux grades académiques, sans distinction aucune, auto-didactes ou non, qu’ils vinssent de Liège ou de Louvain, de Gand ou de Bruxelles, des petits Séminaires, des Collèges des Jésuites ou des Universités étrangères, c’était à première vue une large institution, digne à tous égards d’un pays libre, en même temps qu’une garantie puissante contre les abus de la liberté. L’intérêt public justifiait, semblait-il, l’uniformité du programme des épreuves; les établissements privés étaient tenus de compter avec ceux de l’État, sans pouvoir se plaindre d’être assujettis à un contrôle quelconque. On exigeait des récipiendaires une certaine somme de connaissances ; mais ils étaient dispensés de jurer in verba magistri. En théorie, on n’allait plus décerner de palmes qu’au vrai savoir; en pratique, il ne s’agirait que de choisir des examinateurs bien pénétrés de l’esprit de l’institution et supérieurs, par leur patriotisme et par la dignité de leur caractère, à toute idée de rivalité mesquine.
Les résultats des premières sessions donnèrent tort aux quelques membres du Parlement qui avaient soutenu, lors de la discussion de la loi, que le nouveau système péchait par la base. Il est certain que les examens redevinrent sérieux : la solennité des assises qui se tenaient à Bruxelles inspirait du respect aux récipiendaires; leurs études étaient moins étroites et plus indépendantes, puisqu’il ne leur suffisait plus d’être au courant des cahiers de leurs professeurs. Jamais peut-être diplômes ne furent plus honorablement conquis, en Belgique, que dans les années qui suivirent immédiatement 1835.
Cependant l’horizon se rembrunit peu à peu. L’institution du jury avait été viciée dans son essence par les dispositions de l’art. 41 de la loi, et, prise en elle-même, elle était incompatible avec la Constitution. Quand la première ferveur fut passée , il fallut bien le reconnaître.
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Elle ciait viciée dans son essence par l’art 41, qui attribuait aux deux Chambres la nomination de quatre examinateurs sur sept. Dès 1836, M. Adolphe Barlels jeta les hauts cris. 11 ne pouvait admettre un seul instant que renseignement fut vraiment libre, tant que la composition des jurys serait subordonnée aux vissicitudes parlementaires. « Il » dépendait de l’opinion dominante, disait-il, d’organiser le jury d’exa- » men comme elle l’entendait. Si la majorité a fait une large part à la » minorité dans le choix du personnel, c’est qu’elle y a mis de la com- » plaisance. Car l’exercice du droit d’élection est essentiellement arbi- » traire. L’élection fait en toute chose prévaloir l’avis de la majorité... » Qui ne comprend que ces mots : droit de concurrence et loi de la » majorité s’excluent par le fait ! I e despotisme ne se justifie point par » la modération de son exercice.... (‘} ». L’implacable logicien, partisan d'ailleurs de la liberté absolue des professions, regardait le jury comme subversif de la liberté de renseignement cl n'hésitait pas à déclarer que les Universités de l'Etat étaient destinées :'i périr.
L’art. 41, il faut le dire, n’avait été adopté qu’à une voix de majorité (42 contre fl) et, à titre d’essai, pour trois années seulement; mais ce provisoire fut prolongé, pour deux ans d’abord, puis d’année en année jusqu’en 1844, et de là pour quatre ans encore, malgré les efforts de M. Nolhomb, qui s’était décidé à proposer de déléguer au Roi, sous certaines conditions, la nomination annuelle du jury ( - ). D’un autre côté, le projet de M. Nothomb accusait une tendance qui devait rendre tout à fait flagrante l’inconstitutionnalilé du système. L’honorable ministre repoussait l’intervention du pouvoir législatif dans le choix des examinateurs; en revanche, il consacrait formellement un privilège, en demandant que le gouvernement fût ob igé de coordonner ses choix de telle manière, que dans chaque section du jury les quatre Universités eussent leurs représentants (*) Ce n’était pas seulement reconnaître une existence légale à deux établissements privés, à l’exclusion des Collèges de Jésuites, par exemple, qui commençaient à se compléter par des Facultés des lettres et des sciences; c’était encore réduire le jury, placé légalement et en apparence an dehors des Universités, à n’èlre plus qu’un établissement universitaire. Eu
(* ) Ou v. cité, p. 401.
(*) V. Spiiing, La liberté de renseignement, la science et les professions libérales. Lii!ge, 1854, in-8°, p. t4.
(>) Ibid., p iG.
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réalité, il avait fini par descendre à ce niveau, ce qui «rendait très- » difficile et parfois impossible la représentation des sciences, entre- » tenait l’esprit de rivalité et de suspicion, et constituait les membres » du jury en avocats de leurs élèves, alors qu'ils ne devaient en être » que les juges impartiaux et sévères » (‘).
D’autres inconvénients plus graves encore se révélèrent avec le temps. Le personnel des Universités était peu connu, en général, des membres de la législature; il en résulta que les mêmes professeurs furent appelés plusieurs années de suite à faire partie du jury. Or cette permanence , comme le faisait très-justement remarquer en 484-2 la Faculté des sciences de Liège, établissait un véritable monopole pour les opinions scientifiques des élus. Tous les professeurs qui n’étaient point membres du jury se voyaient forcés, dans l’intérêt le plus immédiat de leurs élèves, de diriger leur enseignement d’après les opinions de leurs confrères plus favorisés, alors même qu’il leur était impossjble de les adopter et de les soutenir. Quoiqu'ils en eussent, ils pouvaient être amenés à se faire complices du maintien de quelque système suranné et condamné par la science. Que devenait alors la liberté des éludes? Le jury pouvait à son gré enrayer dans le pays tout mouvement scientifique. De plus, le renouvellement du mandat d’un professeur-examinateur signalait son cours au public comme le plus profitable à suivre : c’était une prime en faveur de rUniversité qui le comptait parmi ses membres. Avait-il composé un Manuel , les étudiants, dans tout le pays, n’en voulaient plus d’autre. Sa manière d’interroger ne tardait pas à être connue partout; on était sûr d’avoir affaire à lui ; on se disait que le plus pressant étant d’obtenir un diplôme, ce serait une duperie que d’étudier la science pour elle-même ou seulement de prendre pour guide un professeur étranger au jury. Il existait, paraît-il (c’est M.Nothomb qui nous l’apprend), des recueils de toutes les questions posées depuis 4836; on se contentait d’apprendre par cœur les réponses qui rentraient dans le cadre de ce formulaire (*).
Enfin, les élèves ayant le droit de choisir les leçons qu’ils voulaient fréquenter, il arrivait que les cours qui n’étaient pas directement
( •) Spring, p. 16.
(*) V. Y Exposé des motif » du projet de loi de 1844, dans le recueil intitulé : Discussion de la loi sur l'enseipnemeut supérieur, etc., p. Ü05.
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représentés dans le jury demeuraient déserts dans les Universités. Le législateur de 1835 s’était moins préoccupé de Vidée scientifique que de Vidée politique ; le but était manqué.
On finit par se demander : le jury a-t-il , oui ou non , le droit de juger des doctrines scientifiques? Si oui , nous retombons, sons une autre forme, dans le système du monopole reproché h Guillaume; et le mal sera d’autant plus grave que, le jury dépendant du sort des élections, la vérité d’aujourd’hui sera proclamée erreur demain, toujours au nom de l’État (‘). Si non, l’État n’a rien 5 voir dans la nomination d’un jury scientifique. — Ainsi commença il se faire jour l’opinion que soutient aujourd’hui l'Université de Liège, d’accord avec l’honorable M. Frèrc-Orban, à savoir qu’il est indispensable de laisser aux Universités la mission de délivrer, comme elles l’entendent et sous leur responsabilité, des diplômes scientifiques ne coniérant aucun droit dans l’État. Le jury national serait dès lors entièrement étranger à l’enseignement, et n’aurait d’autre pouvoir que d’exiger des garanties pratiques de capacité, pour l’exercice de certaines professions dont la liberté absolue serait réputée dangereuse.
Cette opinion fait insensiblement son chemin ; mais le jour de son triomphe est peut-être bien éloigné encore. Elle est l’expression, disions-nous, des tendances qui régnent ù Liège. Avant d’y revenir plus explicitement, il nous parait utile de montrer comment il se fait quelle ait germé chez nous plutôt qu’ailleurs. Autrement dit, nous allons essayer de caractériser l’attitude de notre Université depuis
Les Universités libres ont été instituées dans un but de propagande : les évêques belges ont voulu offrir à la jeunesse catholique un enseignement subordonné aux principes de la foi (*); l’Université de Bruxelles a été fondée au nom du libre examen. De part et d’autre on marche en rangs serrés : on s’appelle légion, on obéit il un mot d’ordre. C’est lh une puissance, et une puissance d’autant plus réelle que de part et d’autre on a voix au Parlement. Les doctrines professées à
(•j V. la hrot’huro de Louis Duperron [U. Trasensler ) : Reforme de l'enseignement supérieur et du jury d'examen. Litige, 1 8 48, in-8°, p. II.
(*) Circulaire de l'archevêque et des évêques de Belgique au clergé de leurs diocèses, février 183 t.
INTRODUCTION
lui
Louvain et à Bruxelles sont inconciliables entre elles ; on lient dans les deux camps à le proclamer bien haut ( ‘ ) ; par contre, on emploie volontiers les mêmes arguments, dès qu’il s’agit d’obtenir des concessions de la part de l’État (*). Les Universités de Gand et de Liège sont dans une position toute différente et moins avantageuse : ne pouvant être inféodées à un parti, elles trouvent aux Chambres moins de défenseurs intéressés à les soutenir, et le pouvoir dont elles relèvent subit lui-même le contre-coup des fluctuations parlementaires. Mais elles ont dans le pays un point d’appui plus solide qu’on ne l’avait pensé d’abord. Les hommes modérés de toutes les opinions leur ont tendu la main : elles ont surnagé malgré tout. Peu à peu, d’ailleurs, les professeurs des quatre Universités ont appris à se connaître et à s’estimer, et les uns comme les autres ont fini par sc dire qu’il y avait place pour tout le monde au soleil. Ainsi les prévisions des prophètes de malheur ne se sont point réalisées; on fait plus que de se tolérer réciproquement: non seulement les aspérités se sont adoucies, mais dans l’état du pays, l’opinion des gens qui voient clair est que les Universités de l’État sont la première sauvegarde des institutions libres elles-mêmes. Si la jeunesse tout entière était élevée au profit des partis, la lutte engagée depuis la rupture de Y Union deviendrait avec le temps une guerre d’extermination, dont le résultat, quel qu’il fut, exposerait la nation à de nouveaux hasards et mettrait tout d’abord nos chères libertés en péril.
Modération, sagesse pratique et fermeté, ces trois mots formulent la ligne de conduite imposée aux deux Universités de l’État. La politique militante doit leur rester étrangère: hors de là, point de salut pour elles. Leur enseignement doit être acceptable à droite comme à gauche, puisqu’elles vivent des deniers publics. On rendra cette justice à l’Université de Liège, qu’elle ne l’a jamais entendu autrement. Les familles libérales n’ont rien à objecter à renseignement de l’Etat, écrivait en 1848 M. Helfferich (s); à l’heure qu’il est, le publiciste allemand pourrait encore s’exprimer de la même manière. Ajoutons
(') Qui ne su souvient des polémiques philosophiques de MM. Laforôl et Tibcrgliien, et de l’annuaire publié en 1840 par les étudiants de Bruxelles?
(*) Voir les discussions sur la proposition Brabanl-Dubus, tendant à obtenir pour l'Université catholique la personnification civile, cl sur le legs Tait par Yurhaegen à l’Université libre de Bruxelles.
[*) Belyien, etc. Pforzheim, 1848, in-8°, p. *200.
INTRODUCTION
du reste que la très-grande majorité des libéraux belges, surtout à Liège, sont plutôt des partisans de la tolérance que des apôtres ou des adversaires directs de telle ou telle théorie politico-religieuse ou sociale. Restons tout à fait sur notre terrain. A Liège donc règne un libéralisme très-décidé, mais constitutionnel avant tout, nullement radical, et fort peu disposé, en fait d’éducation, à favoriser un système qui tendrait à peser d’une façon quelconque sur la liberté de penser des jeunes gens. Or, la liberté de penser n’est nullement le libre examen des rationalistes purs; elle implique qu’on puisse être rationaliste, mais aussi qu’on puisse ne l’être pas. Il y a d’autre part à Liège une minorité catholique-politique très-respectable, et qui demande à son tourque l’enseignement ne froisse pas ses convictions religieuses. C’est ce qui a été profondément et heureusement senti dans notre Université : personne n’y a sacrifié sa manière de penser; les professeurs appartiennent à telle ou telle fraction de l’opinion, c’est leur droit; mais ils se sont fait un devoir, dans leurs leçons, de ne passionner la jeunesse que pour les idées sur le terrain desquelles tous les hommes de conscience peuvent, nous allions dire doivent se rallier. De là lui est venue, à une époque où l’enseignement réorganisé par l’État ne paraissait pas être né viable, une confiance dont elle est légitimement Hère. Allumer le flambeau de la science et former des citoyens, non des hommes de parti, tel a été, tel est encore son idéal ; tel a été le secret de sa vigueur croissante et de sa sécurité profonde, alors même que dans le courant de ces dernières années, des influences malsaines, venues de l’étranger, avaient exalté une partie de ses élèves au nom de théories qu’ils ont été les premiers à répudier, lorsque le torrent est rentré naturellement dans son lit ({\ C’est ainsi que le vieil esprit liégeois a déteint sur l’Université et a reçu en retour, de son influence, une forceet uneactiviténouvelles. Mais les diflicultés à vaincre ont été d’autant plus ardues, que l’indépendance du Corps académique comme tel , vis-à-vis des partis extrêmes, semble avoir médiocrement plu à leurs coryphées, préoccupés par dessus tout de recruter des renforts. Il a été un temps où l’autorité supérieure elle-même a pris ombrage des réunions hebdomadaires de quelques professeurs, qui n’avaient d’ailleurs pour but que de fortifier l’institution en provoquant d’utiles réformes, et surtout
(* ) Allusion au premier Congri » Jet étudiant» (1865).
INTRODUCTION'
en élevant l’Université tout entière à la conscience claire de ses obligations et du rôle qu’elle est appelée à jouer dans le pays. Ou comprendra notre réserve à ce sujet, et au sujet des appréciations auxquelles pourrait donner lieu l’expérience qui a été faite de certaines idées émises par la Société <lu Samedi ; mais ce que nous pouvons dire, c’est que les professeurs qui en ont fait partie ont tenté les efforts les plus louables pour créer dans l’Université cet esprit de corps, sans lequel un établissement laisse se perdre ses meilleures traditions et ne peut jamais compter sur le lendemain. On ne saurait trop le répéter : toute force qui ne vient pas d’un principe intérieur est factice et illusoire.
Mais que ceci soit bien entendu : il ne suffit pas qu’on se groupe pour former un faisceau d’influences, pour résister à des envahissements et pour réclamer des garanties légitimes. Ce qu’il faut dans une Université, c’est un esprit de corps scientifique, si l’on peut parler ainsi. Or, est-il possible à l’Université de Liège, dans les conditions où elle se trouve, d’après ce qu’on vient de lire, lui est-il possible d’arriver à un tel résultat? Voilà l’importante question, en définitive, la question d’avenir. N’est-elle pas condamnée à une neutralité absolue, c’est-à-dire à la stérilité, de par sa constitution même?
C’est comme si l’on demandait si la science est nécessairement à la remorque de la politique, s’il y a nécessairement une science libérale et une science anti-libérale au sens belge de ces mots , ou si la science, cette étoile que nous avons devant les yeux, n’habite pas une région supérieure au théâtre de nos querelles. Félicitons-nous de n’avoir pas, avant d’enseigner, à passer sous des fourches caudines et de pouvoir prendre pour devise : Spiritus fiat ubi vult. Indépendance scientifique n’est pas neutralité. Officiellement neutres à l’égard des partis , nous avons précisément le droit et le devoir de ne pas l’être vis-à-vis de la vérité. Mais pour que cette prérogative et cette obligation ne soient pas illusoires, deux conditions sont nécessaires : il nous faut la liberté intérieure et la liberté extérieure.
La première nous est assurée sans contredit : le gouvernement n’exerce aucun contrôle direct ou indirect sur nos doctrines ou sur nos méthodes. On s’est vivement récrié, en 1856, lorsque M. de Decker, ministre de l’intérieur, s’émut de la dénonciation de quatre étudiants de Gand, accusant un de leurs professeurs (') d’avoir nié,
(' ) M. Brasseur.
INTROniCTIOX.
dans son cours public, la divinité du Christ, et des propositions anticatholiques émises par un autre professeur gantois dans un livre de philosophie étranger h son enseignement (*). Le droit strict de ce dernier, comme publiciste, n’était pas à méconnaître; quant au premier, si l’accusation eût été fondée (*), on ne peut disconvenir que le gouvernement n’était pas moins tenu de faire respecter la liberté de conscience des élèves que de respecter lui-même celle du professeur, et qu’aprèstoutil eût été juste de dire à ce dernier: non erat his locus. La fausse position du ministre tenait h ce que, chaque cours n’ayant qu’un seul titulaire et les élèves étant tenus, depuis 1849, de suivre tous les cours, la responsabilité de l’autorité supérieure sc trouvait directement engagée. A y regarder de près, M. de Decker ne fit que subir les conséquences de la situation. Mais il n’est jamais entré dans sa pensée, non plus que dans celle d’aucun ministre belge, de prescrire aux professeurs des Universités l’obligation de se rattacher h une doctrine quelconque en philosophie, en histoire, en droit naturel, eu économie politique. Nous sommes libres, tout ce qu’il y a de plus libre, dans les limites de notre mandat. Cependant, comme il est difficile, dans l’enseignement de certaines sciences, oe ne pas au moins toucher en passant à éles questions brûlantes, les susceptibilités peuvent toujours trouver occasion de s’éveiller. Il n’y a qu’un seul moyen de donner satisfaction h tout le monde et de prévenir le retour d’incidents tels que ceux qu’on vient de rappeler, c’est que l’Etat se décharge de sa responsabilité sur les professeurs eux-mémes; c’est qu’en un mot on nous accorde ce que nous appelons la liberté extérieure.
On va voir reparaître ici la question du jury. Parce qu’il y a un jury universitaire, il y a forcément un programme d’études commun à toutes les Universités. Voilà ce qui nous lie pieds et mains et ce qui met une sourdine à la science (*). Que chaque institution d'enseignement supérieure soit rendue à elle-même; que chacune compose son programme à l’instar des grandes Universités allemandes, et tout sera dit. Comme complément de ce système, que les cours redeviennent libres : les étudiants, bons juges de leurs intérêts et tenus en haleine
(•) Lus Etudes sur t histoire de l'humanité, par M. F. Lauhent.
(*) Il a été reconnu qu'elle ne l'était pas.
(*) V. la brochure citée de M. SPR1NC, p. 27. On ne saurait trop attirer l'attention sur l'argumentation puissante de notre honorable collègue.
INTRODUCTION
par la perspective d’un examen sévère, fréquenteront ceux qui répondront le mieux ù leurs besoins immédiats et d’autre part à leurs propensions individuelles. Dès lors la concurrence deviendra une nécessité : un professeur pourra, si cela lui convient, enseigner même le matérialisme ( 1 ) ; l’Université, en légitime défense, ne manquera pas de lui susciter un opposant, et la science y gagnera. Non seulement le système actuel tend à amoindrir les Universités et à les réduire à n’être que de simples écoles; mais il contribue indirectement à égarer la jeunesse. Depuis quelques années, des théories sociales aventureuses se sont répandues dans toute l'Europe, et en philosophie, une sorte de scepticisme nuageux d’une part, le positivisme de l’autre fout appel à la génération nouvelle. L’enseignement, tel qu’il est organisé, ne peut contribuer suffisamment à la prémunir contre des séductions auxquelles elle est d’autant plus exposée, qu’à vingt ans on est presque toujours secrètement prévenu en faveur de l’opposition aux idées reçues, et d’autant plus que les innovations sont plus audacieuses et qu’on a moins d’expérience. Or en se traînant, forcément dans l’ornière de leur programme, les professeurs, malgré tout le talent du monde, perdent chaque jour un peu de leur influence, et il se forme clandestinement, en dehors de leur action, un noyau de jeunes adeptes de doctrines dont le crédit serait singulièrement ébranlé, si la liberté de la chaire était telle que nous la souhaitons. Et supposons même que ces doctrines trouvent des apôtres dans nos auditoires; encore une fois elles y trouveraient aussitôt des contradicteurs, et elles cesseraient du moins d’offrir aux étudiants l’attrait du fruit défendu. Il est presque trivial, mais il est opportun de répéter que la liberté est comme la lance d’Achille, qui guérit les blessures qu’elle a faites.
M. Dechamps a laissé tomber du haut de la tribune, le 20 mars 1844, une parole fatale : Le jury d'examen , a-t-il dit, est le gouvernement de renseignement supérieur. Aucune interprétation de la loi n’aurait pu porter un plus grand préjudice aux bonnes éludes et paralyser plus sûrement l’essor de la jeunesse belge. Le jury d’examen gouvernant les Universités, quel que soit son mode de composition, c’est la consécration d’un monopole anti-scientifique, c’est la décadence de
(i) Nous renvoyons le lecteur au recueil très-instructif intitulé : Y Enseignement supérieur devant le Sénat. Paris, 1888, in-I2°.