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vaient les précieux manuscrits d’Ernst, curé d'Afden, l’un des auteurs de l 'Art de vérifier les dates. Une copie de l’un de ces documents inédits, étant tombée entre les mains du baron de Keiffenberg (v. ce nom), celui-ci ne lit nulle difficulté de la publier sous son propre nom, ce qui fit grand scandale en 1857, quand M. Lavalleye édita lui-méme le Mémoire sur les comtes de Louvain d’après l’autographe du véritable auteur (v. la France littéraire , de Quérard, t. XII). M. Lavalleye a mis successivement au jour les principaux travaux d’Ernst, notamment l 'Histoire du duché de Limhourg, qu’il a enrichie de commentaires et de dissertations intéressantes sur des questions spéciales. Les premières productions de sa plume attirèrent l'ait union du gouvernement, avant qu’il put mettre la dernière main aux ouvrages qui ont surtout contribué à sa notoriété, il fut attaché à l’Université de l.iége lors de la réorganisation de 1855 (sa nomination date du mois de novembre), chargé des cours d’histoire de Liège et d'histoire du duché de Limhourg. Le professeur Fuss ayant délaissé le cours d’archéologie , il fit également quelques leçons sur ce sujet pendant l’hiver de 1842. L’année suivante, il donna sa démission, séjourna quelque temps en France et revint définitivement au pays, pour s’y renfermer dans une retraite studieuse.
Il a donné, pendant plusieurs années, à l’Académie des beaux-arts de Liège, un cours spécial d’archéologie. — II. Lavalleye est membre de plusieurs Sociétés savantes de Liège, du Limhourg, du Luxembourg grand-ducal, etc. — Voici la liste de ses principales publications.
1° Notice sur le Pont-des-Arches.
Gand, 1854, in-8® (2e édition, l.iége,
Exlr. du Messager <le* Ans, etc. de Gand.
2° Mémoire sur les comtes de Durbuy et de La Hoche , par M. S. P. Ernst, curé d'Afden (Edition annotée). Liège, 1850, in-8°.
5° Mémoire sur les comtes de Louvain jusqu’à Gode /'roui - le - Haï bu , ouvrage posthume du même auteur < Edition annotée). l.iége, 1837, in-8°.
Quelques passages de cet opusculeavaient déjà figuré dans I Au dr vérifier les dates. L'édition du baron de Reiflenberg se trouve dans le t. III des nouvelles archives historiques dis Pays Bas. « Là, dit M. Lavalleye,
» cet écrivain a fait preuve de meilleure foi » que dans le livre qu’il a donné sous le titre » de : Supplément à l'ai t dr vérifier 'es dates t et aux divers recueils diplomatiques. inséré » dans le t. VIII des Mémoires de i Académie
• de Bruxelles ; il dit en note que ce Mémoire » est tiré des papiers de M. Ernst. Cette in- » dicalion n'est pas lout-à-fait exacte, et
* pourrait faire croire que notre savant Au- » guslin avait laissé quelques notes éparses,
> quelques documents en lambeaux, que M.
» de Reiflenberg se serait donné la peine de » classer et de coordonner ; mais que le pu- » blic se détrompe : le Mémoire sur les comtes » de Louvain était écrit tel que je l'offre ici,
» et le seul travail qu'ait pu faire M. de Reif- » fenberg est une copie plus fidèle et plus « propre que celle qui existe. »
4° Histoire du Limhourg, suivie de celle des Comtés de Daelhem et de Fauquemont et des annales de l'abbaye de Ilolduc, par Ernst, curé d’Afden.’ Liège, 1857-1852, 7 volumes in-8".
Edition annotée, avec des Mémoires supplémentaires sur diverses questions (sur ta calamine, sur l'origine de la houille, etc ). Le t. VI, publié en 1810, contient le t’odex diplomaticus Valkenburgensis et le Codex diploiiiuticu* Limtuiryensis ; le t. Vit (1852| est consacré aux Annales Bodenses (il do>t être complété).
5“ Petite dissertation sur les chanoines de St-Lambert en 1151, par E. L. A.
A. L. U. D. L. (Ed. Lavalleye, agrégé à l’Université de l.iége, 1859, in-8°.
6° Notice sur le Passage- Lemonnier, à Liège (Messager des arts, etc. de Gand, 1859).
7° Notice sur l’église St-Nicolas en Clain, lez-Liege (Ibiil., 1859, avec une pl. représentant les ruines de cet intéressant monument de l'époque romane).
8" Haines d’un vieux cloître à Liège (Ibid., I8iG).
9° Histoire de la Fête-Dieu, l.iége, 184G, un vol- in-12®.
Publié à l'occasion du 0e jubilé séculaire do l'Institution due à S'r-Julienno de Rétinne. — Nous croyons savoir que la réimpression de l’ouvrage du P. Hertliolel sur la Fête-Dieu (Liège. Oudart, 1816) est également due au zèle de M. Lavalleye.
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10° Relation du sixième jubilé de la Fête-Dieu Liège, 1846, in- 12".
11° Le vieux Liège, ses monuments religieux et civils, ele., revue rétrospective publiée au profit de la Société de St- Vincent de Paul. Liège, 1857, in-12.
D'apres un manuscrit attribué à Henri Vandenberg. Lest le tableau de Liège en 1612 (avec commentaires, etc). — Publié d'abord dans la Gazent de Liège.
12° Ecole de musique à Liège (Bull, de l‘ Institut archéolog. liégeois, t. IV, p. 566).
13" Les Humai. Liège, I860,in-I2°.
Extrait de V Annuaire de la Société d'émulation poor 1860. — Etude sur une famille de musiciens liégeois.
14° Une perle archéologique. Liège, in-8".
15" Notice sur l'église St -Jacques (de Liège). Liéj.0, in-4°.
Avec planches (mesures et dessins de M. l'architecte Delsaux).
l(i° Notice sur l’église Notre-Dame de Huy. Liège, 1851, un vol. in-folio.
Monographie accompagnée de nombreuses planches (mesures et dessins de M. l'architecte Viersel-tîodin).
17*’ Une qti:ni!ilê darlides de journaux (Messager des arts, etc., de Gand ; Gazette de Liège, etc.) et plusieurs notices dans la Biographie universelle.
ttniiit«^-iscu vo (Lh. -Augustin), né le 2 nivôse an XIII (23décembre 1804) à Boulogne-sur-Mer, a élé deux fois, à dix-sept années de distance , nommé professeur de litlérature française à
(' , La première nomination do M. Sainte- Beuve comme professeur ord.naire de littérature française (comparée ou générale) porte la signature du Régent et la date du SI mai 1831. Le 10 juin suivant, le nouveau titulaire notifia son acceptation ; le 4 septembre, il pria le gouvernement d'agréer sa démission [Rapp. de M. Nothomb sur l’eus, sup. en Belgique, t. I, p. CXVI.
(*) Scrait-il resté longtemps fidèle à cette résolution ? Il est permis d'en douter, en présence de la déclaration suivante, que nous lisons dans la préface des Causeries du lundi « J'étais revenu à Paris au mois de
l'Université de Liège ( • ). Il n'a guère passé plus de douze mois en Belgique; cependant peu s'en est fallu , nous le savons de bonne source, qu’il ne fixât chez nous sa deslinee et qu'il n'y plantât sa lente, au moins pour quelques années (*), ainsi que l’eût désiré M. Charles Itogier, ministre de l'intérieur en 1848. — Un n’atiendra de nous ni une étude tant soi peu complète sur le prince des critiques français, ni même une rapide analyse de ses travaux littéraires. Ses œuvres sont dans toutes les mains; il figure dans nos bibliothèques au rang des dieux lares; nous en dirions trop pour lin public qui le. tonnait, trop peu pour rendre dignement hommage à ses talents; enfin, pour atteindre la juste mesure, en supposant que nous en fussions capable, il nous faudrait dépasser de beaucoup les limites du cadre où notre mission nous oblige de nous renfermer. On ne rencontre pas un tel roaitre sur son chemin, évidemment, sans le saluer au passage; niais la convenance est parfois dans la discrétion, plutôt que dans la longueur des harangues. Donc, traitons M. Sainte-Beuve comme un simple mortel, bien qu'il soit l’uu des Quarante, et faisons scrupuleuse besogne de fidèle narrateur, nous attachant surtout a enregistrer des faits, laissant à d'autres le soin d'en tirer parti.
On a quelquefois voulu rattacher l’historien du jansénisme au docteur en théologie Jacques de Sainte-Beuve (*), qui perdit sa chaire de Sorbonne pour avoir refusé de souscrire à la censure contre Arnauld (*). Ce point a été touché dans la dernière édition de Port-Hoyal, donnée en 1867, au tome IV, pag. 564.
septembre 1819, quittant la Belgique et Liège, où j'étais allé être professeur un an. Il me semble quelquefois quil serait bon pour f esprit de faire tous les ans une chose nourelle, et de le traiter comme les terres, qu'on ensemence tantôt d’une façon tantôt d'une autre. »
(’) Né à Paris en 1613, mort en 1C6L Ses œuvres ont été recueillies el publiées par son frère Jérôme, connu sous le nom de Prieur de Sainte- Heure.
(*; il revint plus lard à d'autres sentiments ot adhéra au formulaire d'Alexandre
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Le fait est que M. Sainte-Beuve n'a rien de certain sur cette parenté : il n’en sait absolument rien* Au surplus, peu importe : il n'y aurait là qu'un rapprochement plus ou moins piquant, et la couronne de notre contemporain n'en compterait pas un fleuron de plus.
Son père, contrôleur principal des droits réunis de l'arrondissement et directeur de l’octroi de Boulogne, s’était marié en 4804 et était mort même année, six semaines avant la naissance de Charles-Augustin. L’enfant fut élevé par sa mère ( ' ), de concert avec une belle-sœur (*). Né dans l’honnête bourgeoisie, mais dans la plus modeste des conditions, il acheva toutes ses classes à Boulogne, y compris la rhétorique, dans la pension laïque de M. Blériot, sous un bon humaniste, natif de Montdidier, appelé M. Clouët. Ayant achevé sa rhétorique à treize ans et demi, il aspirait à venir à Paris recommencer en partie et fortifier ses études. Le fils unique n’eut pas de peine à décider sa mère, toute dévouée à son avenir.
Charles-Augustin arriva donc dans la capitale en septembre 4818, entra aussitôt à l'institution Landry, rue de la Cerisaie, au Marais, et suivit les cours du Collège Charlemagne, à partir de la troisième. Dès la première année, au concours général de 1849, il obtint le premier prix d'histoire (l’histoire élâil une Faculté tout nouvellement introduite dans les Collèges). F.n 4824 , l'institution de M. Landry ayant changé de quartier et setant transportée rue Blanche (Chaussée d'Antin), le jeune Sainte-Beuve fréquenta le Collège Bour- „ bon, où il fit sa rhétorique et sa philosophie, ainsi que des mathématiques.
Il obtint, au concours de 4822, le premier prix de vers latins, parmi les vétérans. On le voit ensuite se livrer à des études de science et de médecine ; il continua ces dernières jusqu'en 1827, c’est-à-dire pendant près de quatre ans. Il fit pendant une année le service d’externe ù l'hôpital Saint-Louis, et en général il profita beaucoup de tout l’enseignement médical , anatomique et
(*) Mn« Sainte-Beuve était fille d'on marin de Boulogne et d'une Anglaise.
physiologique, à cette date. Déjà, dit l’un de ses biographes, <i tous les démons de la littérature lui avaient soufflé dans le cœur la passion d'écrire » :
mais... primùtn vivere, deindè philosophait. Il poursuivit courageusement un but professionnel, jusqu’au jour où l’accueil fait à ses premiers essais l’ent raina irrésistiblement à quitter, une fois pour toutes, le scalpel pour la plume.
La nature et l’étendue des connaissances acquises influent moins sur le développement du talent cl sur la qualité meme de l’érudition, que la manière dont on a été amené à les acquérir On a fait remarquer plus d’une fois, et , croyous-nous fort à propos, que l'habitude de l'analyse et la pratique de l'observation physiologique ont puissamment contribué à imprimer à la critique de M. Sainte-Beuve le cachet tout particulier qui la distingue.
La lecture assidue «les œuvres des encyclopédistes, surtout des pages brûlantes de leur grand artiste, Diderot ; l'influence de la méthode condillacienne; la circonstance, enfin, qu'un esprit naturellement imélique et rêveur s'est trouvé, au moment de prendre son élan, forcé par raison de chercher, dans les faits extérieurs, l'image de cette Minerve qui était tout armée dans son cerveau et avec laquelle il eût voulu directement converser , tout cela y a été aussi pour quelque chose, et, en présence de tout cela, l'écho inattendu de la note nouvelle que le romantisme commençait à faire vibrer et qui renversait les vieilles murailles, comme la trompette de Jéricho. La tête du jeune homme bouillonnait ; tiraillé en sens divers, entre la froide et patiente dissection et l’inspiration sentimentale, poète intime fourvoyé dans la clinique. M. Su- Beuvenous fait penser involontairement au bronze de Corinthe, dont un mélange d’éléments incompatibles en apparence, mais fortuitement bien proportionnés, a composé un métal sui generis des plus précieux. Nous expliquerions de la sorte ses enthousiasmes successifs.
(•) line sœur du père.
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qu'on a eu tort de prendre, à notresens, pour des revirements; selon l’heure, les aspirations personnelles du poète ou les affinités électives de l’observateur l’ont emporté, puis tout s’est harmonieusement fondu ensemble; et, au fond, il n’est pas exact de dire qu’il a jele de côté le scalpel : il l’a transformé en une plume d’or. Quand son choix a été résolu, quand le premier feu a été essuyé, après les premiers épanchements trop longtemps contenus, sa voie définitive s'est tout naturellement trouxée ; il a étudié le génie humain comme il avait étudié notre organisme physique. D'abord les points obscurs l'ont frappé, parce qu'il était ii la poursuite de l’idéal dans le réel ; l’expérience venant, et avecelle la patience et la clairvoyance, il a peu à peu tempéré scs jugements, ou plutôt il les a rendus plus équitables en les rendant plus profonds, se faisant déplus en plus une loi de placer chaque ligure dans son milieu et sous son vrai jour; et grâce à celte méthode trop peu comprise des lecteurs superficiels, il en est venu à présenter le rare exemple d’un talent que l’âge, aujourd'hui encore, ne fait qucfortilicrel rendre plus fécond, et qui, nous osons le dire, est à peine arrivé à son apogée. M. Sainte-Beuve n’a pas à regretter d’avoir failli devenir médecin, pas plus que de s’être enrôlé, fflt-ce sous l'empire d’une de ces illusions dont il est permis d'étre lier, parmi les apôtres du romantisme. Et si, dans son Panthéon, il y a eu place pour tous les dieux, que ses confrères sur qui
( ’ j Le fondateur et rédacteur en chef du ( ilobe , M. Pierre Dubois, avait été destitué en 1822 pour ses opinions politiques. Le hui avoué du nouveau jourual était de donner toutes les libertés comme conséquences à lu liberté politique, et de Taire rayonner les principes de 1781) dans la sphère de l’art, de la philosophie, de la religion. M. Pierre Leroux prit la direction du matériel de l'entreprise; les philosophes Joutlroy et Dainiron, MM. Duchûlcl, Vilet, Ch. Magnin, Patin, de Itémiisnl et Duvorgier de lluuranne furent, avec M. Sainte-Beuve, les principaux rédacteurs de celle publication remarquable, dont le sucres toujours croissant ne fut pas moins dû à l'unité d'esprit qui animait tous les collaborateurs, qu'à leur verve soutenue
l’éclectisme n’a pas déteint lui jettent la première pierre.
Dès l'année 1824, à l’automne, s’était fondé à Paris un nouveau journal, le Globe, dirigé par d'anciens et encore très-jeunes professeurs de l'Université, que le triomphe du parti religieux avait éloignés de l’enseignement ( ' )• Le rédacteur en chef, Pierre Dubois, avait été professeur de rhétorique de M.
Sainte-Beuve. Le jeune étudiant en médecine s'enhardit à lui soumettre un premier essai de style : l’Arislarque fol satisfait, et, quand l'article eut paru, le publie ne le fut pas moins. Le débutant avait choisi un sujet alors tout d'actualité, la géographie de ta Grèce. A ces préludes succédèrent (1824-1827) quelques articles littéraires, portant eu général sur des ouvrages historiques, sttr des Mémoires relatifs à la Dévolution française, sur des ouvrages aussi de poésie et de pure littérature (*). Attaché délinitivement à la rédaction du Globe, M. Sainte-Beuve envoya sa démission au directeur de Saint-Louis. L’Académie française venait de proposer, pour sujet de prix, le Tableau littéraire du XVI* siècle. Sur le conseil de Daunou, l’ancienconventionnelel l’illustreérudit ( *), M. Sainte-Beuve se mit à l’étude ; mais bientôt, se trouvant à l’étroit dans le cadre d’une simple notice et se laissant entraîner par ses prédilections, il renonça à concourir et concentra toute son attention sur le côté purement poétique du Tableau. Gela le conduisit à insérer dans le Globe, en 1827, une sé-
6l au mérite de leur style. « Quels hommes que ces messieurs du Glotte! » disait Goethe h Eckcrmnnn. « Comme ils deviennent de jour en jour plus grands, et leur œuvre plus importante ! Us sont tous pénétrés du même esprit à un point incroyable. En Allemagne, une pareille feuille serait impossible. * Et il ajoutait : a Je regarde ce journal comme le plus intéressant de notre époque, et je ne saurais m’en passer ■> lEckermann , Gexprirchr mit Goethe, up. Domogeot, Hist. de la lin. française, p. G 18;.
(*) Ces articles n'ont point encore été recueillis.
(’) Damiron était de Boulognc-snr Mer (v. Mignet, Notices historiques , t. I).
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rie d’articlesqui furent recueillis l'année suivante sous ce titre: Tableau historique et critique de la Poésie française et du Théâtre français au XV P siècle (Paris, in-8°). L'ouvrage avait deux volumes ; mais le second contenait simplement les OEuvres choisies de Pierre de Housard, avec notices , notes et commentaires. Cette réhabilitation de Ronsard et en général de la poésie du XVIe siècle excita, dans le temps, une vive polémique, et classa d’emblée M. Sainte- Beuve parmi les novateurs.
Le drapeau qu’il venait d'arborer comme critique, il ne tarda pas à l’arborer aussi comme poète. Un article publié dans le Globe , le 2 jan. 1827 ( '), le mit immédiatement en relation avec M. Victor Hugo. Cette relation devint bientôt une intimité. Elle dura plusieurs années et bâta le développement poétique de M. Sainte-Beuve , ou même y donna jour. En 1829, il publiait, sans y mettre son nom, le petit volume in-16° intitulé : Vie , Poésies et Pensées de Joseph Delorme. Ce Joseph Delorme, sans être lui tout à fait quant aux circonstances biographiques, était assez fidèlement son image au moral. « S’il m’avait été donné d organiser ma vie â mon plaisir , disait cet autre lui-même , j’aurais voulu quelle pût avoir pour devise : L'art dans la rêverie et la rêverie dans Tarin. L'ouvrage se résumait, quant au fond, en une suite d’épanchements tout personnels; quant â la forme, les Pensées contenaient, comme la préface de Cromwell , les articles de foi de la nouvelle pléiade, en fait «le poétique. La bataille s’engageait sur toute la ligne; la jeune école se voyait mise en demeure de joindre résolûment
( ‘ ) Kckermann nous apprend que cet article fut remarqué de Goethe.
(’! I.c Constitutionnel, cnlr'aulres, avait vivement attaqué les théories esthétiques de l'auteur dans un factum intitulé : La conversion (T un romantique, manuscrit de Jacques Delorme , frère de Joseph , par M. Jay, a aussi paru séparément.
(*) « Le litre général de ce volume est tiré de la première pièce, comme c'était la coutume dans plusieurs des recueils poétiques des anciens » (Préface).
(*) Plusieurs éditions des Poésies corn -
l’exemple au précepte. M. Sainte-Beuve fit paraître, en mars 1830, un deuxième recueil : Les Consola lions, dont le succès fut moins contesté que celui de Joseph Delorme (*). L’auteur y partait également de certains sujets de la vie privée, qu’il s’attachait â rendre avec relief et franchise. Un incident domestique, une conversation, une promenade, une lecture, un rien lui suffisait : l’exquise déli- . catesse de l'analyse donnait non-seulement aux tableaux et aux pensées un cachet de vérité tout à fait saisissant, mais poétisait et spiritualisait en quelque sorte la réalité la plus vulgaire. A cet égard, M. Sainte-Beuve pouvait dire nettement dans sa préface : « Ce livre serait (en supposant le but atteint), par rapport au précédent, ce qu’est dans une spirale le cercle supérieur au cercle qui est au-dessous ; il y aurait eu chez moi progrès poétique dans la même mesure qu’il y a eu progrès moral. »
C’est encore â l’expression de sentiments personnels que sont principalement consacrées les Pensées d'août (*), publiées en 1837, et réunies en 1840, avec les deux premiers recueils, en un volume in-12° (*). G. Planche y trouve l’inspiration de l'auteur trop voilée ; en revanche, il ne peut s’empêcher d’admirer la sitnplicitédesmoyensemployés par M. Sfliutc-Beuvc pour produire une émotion profonde. « Dans la Pensée d'août, dit-il, dans Monsieur Jean, dans la pièce à madame de T., M. Sainte- Beuve ne parait pas s’élever au-dessus du procès verbal. Il nomme les choses et les hommes par leur nom ; il énumère les événements comme aurait pu le faire un greffier. 11 a l’air de transcrire les faits plutôt que de les raconter. Mais
pûtes de M. Sainte-Beuve ont paru postérieurement; la meilleure, au point de vue du complet, a été donnée par M. Michel Lévy en 1863 !2 vol. in-12i. — On lit dans la préface de l'édition de 1 840: « F.n publiant ces poésies complètes et eu les donnant comme un dernier mot, je ne prétends pas renoncer ù la poésie sans doute; mais je compte désormais la contenir de plus en plus et, pour ainsi dire, la réduire en moi au strict nécessaire du cœur. — Je dirai donc adieu à!aMusc,en la congédiant plus qu'à demi... *
l'art du narrateur, quoique caché, n'en est pas moins sûr. Le récit va si lentement et affiche si peu (le prétentions, que le lecteur le suit avec une entière confiance. Peu à peu cependant les figures sc dessinent, le paysage s’éclaire, les plans s'ordonnent, et la sympathie est acquise il l’auteur. Il n'est pas facile de découvrir comment il s’y est pris pour intéresser; mais il intéresse, et, selon nous, c'est le point important.
Tous les détails vivants on inanimés sont empreints d'une telle vérité, chaque chose est si bien ii sa place, que l'incrédulité ou le doute sont impossibles. Nous ajoutons foi aux paroles du poète, précisément parce qu'il n’a pas l'air de vouloir nous dominer. Il parle simplement, et nous l'écoutons, de sentiments vrais, et nous sympathisons avec lui.
Les pensées qu’il exprime naissent du sujet , semblent ne pouvoir s’en détacher, et lions acceptons ses pensées comme nôtres (*).» — Le même critique porte sur les Pensé?* d'août un autre jugement que nous croyons devoir reproduire ici, parce qu’il nous paraît applicable aux oeuvres poétiques de M.
Sainte-lleuve en général. «Quoique les pièces du volume nouveau soient nombreuses et ne paraissent pas . au premier aspect, disposées dans un ordre logique, cependant une lecture attentive réussit à saisir le lien qui unit entre elles les impressions successives racontées et analysées par le poète. I.es sonnets, sous une forme plus brève et plus laborieuse, expriment les mêmes sentiments que les récits de longue haleine, et appartiennent , comme toutes les pages du recueil, à une maturité d'intelligence et <le cœur qui participe à la fois de la confiance et du désabusement. Ainsi le t itre du nouveau volume n’a rien d’arbitraire ni de capricieux ; car il traduit, avec précision, la nature des pensées et des sentiments que le poète a connus et célébrés. Il est inutile d’insister sur la conciliation de la confiance
’ ' ) Etudes littéraires. Paris, Michel Lévv, 18S8, in- 1*2, |*. 2'.ft-2ît.
(*> Ibid., p 2*20.
(5) Nous renvoyons In lecteur h l'appréciation do* oeuvres critiques do M. Sainle-
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et du désabusement : tout le monde comprendra, sans peine, que la perte des illusions qui ont égaré les premières années de la vie, loin de contrarier la sérénité de la pensée, mène à l’espérance par la sagacité, et rend l’avenir d’autant plus facile que l’âme, en se familiarisant avec la réalité, arrive à contenir son ambition dans de justes limites (*) ».
Voilà pour le côté intérieur, subjectif (s’il est permis d’employer ici ce vilain mot), de M. Sainte-Beuve. En regard se présente la longue série de scs études critiques, remarquables tout d’abord parla nouveauté du point de vue où s’est placé l’auteur. M. Sainte-Beuve avait été novateur en poésie, plus encore par le choix de ses sujets que par le style qu’il s’était créé, et qui était ici véritablement r homme même. Sur le terrain de la critique, on peut dire qu'il a inauguré un genre et une méthode (s). Ce n’est toutefoisque graduellement qu’il a trouvé le secret des procédés qui lui assignent une place à part dans la littérature contemporaine. Dès le mois d’avril 1829, il inséra dans la Hcvuede Paris , fondée par le docteur Véron, des articles plus étendus que ceux qu’il pouvait donner dans le Globe, des articles sur Boileau, La Fontaine. Racine, J. -B. Rousseau, Mathurin Regnieret André Chénier. Son attitude dominante y était polémiqué plutôt que littéraire à proprement parier; il y plaidait surtout, a-t-on dit, la cause du cénacle; d'ailleurs les idées saines et justes y éclataient à chaque page, et la dissection y était pratiquée avec, une merveilleuse légèreté de main. A un moment donné, sans rien perdre de ses qualités distinctives, son talent subit une transformation notable; entre le critique de la Restauration et l’auteur des Portraits littéraires, le contraste est aussi frappant qu’entre les deux régimes politiques séparés l'unde l’autre par la Révolution de juillet (*). i.es événements de 1850, à tout pren-
Bcuvc, récemment oubliée clans le Grand dictionnaire universel du XIX * siècle (de P. Larousse), art. Causeries du lundi, l. lit, p. 627.
(*) Habemus ronfitentem retint. « Au Globe
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dre, ne pouvaient manquer d'apporter quelque trouble dans les travaux littéraires et dans les préoccupations des poètes romantiques de cetteépoque. Ce lut pour M. Sainte-Beuve une période de transition. Pendant les premiers mois qui suivirent la Révolution, il collabora plus activementau Globe pardesartides non signés (’); l'année suivante, il se rattacha même au journal Le Mational, dirigé par Armand Carrel. Mais ses excursions dans la polit ique furent courtes, et il se tint ou revint le plus possible dans sa ligne littéraire- La Revue ries deu.r Mondes, dirigée par M. Rulo/. dès 1851, lui fournil un cadre en rapport avec, le développement de ses études.
Il y débuta par un article sur Georges Farcy, jeune professeur de philosophie. tué pendant les journées de juillet . Ces articles critiques de M. Sainte- Beuve, tant ceux de la Revue de Paris que de la Revue des deux Mondes, furent recueillis en cinq volumes in-8'’ qui parurent successivement de 1852 à 1839, sous le titre de Critiques et Portraits littéraires. Depuis, continuellement accrus et augmentés, disposés aussi dansnn autre ordre, ils ont revu le jour dans le format in-12, sous les titres de Portraits de femmes , — Portraits littéraires, — Portraits contemporains,— Derniers Poi trails. Cette collection qui. prise dans son ensemble, ne forme pas moins de sept volumes, a été bien des fois réimprimée, avec de légères variantes, depuis 1811 jusqu’à ces dernières années.
La transformation signalée tout à l’heure s’accuse rien que dans le choix du titre : Portraits. M. Sto-Beuve adopte dès lors, sans peut-être encore avoir pleinement conscience de la portée de son
d'abord, cl ensuite à la Rerue de Paris, sous la Restauration, jeune et débutant, je lis de la critique polémique, volontiers agressive, entreprenante du moins, de la critique d'in vasion. — Sous le règne de Louis-Philippe, pendant les dix-huit années de ce régime d'une littérature sans initiative et plus.puisible qu'animée, j'ai fait, principalement à la Renie des deux Monde*, de la critique plus neutre, plus impartiale, mais surtout analytique, descriptive et curieuse. Cette cri tique avait pourtant, comme telle, un défaut;
innovation, la méthode dont M. Taine donnera plus tard la formule philosophique, tout en la pratiquant à son tour dans des conditions spéciales. Il ne s’agit plus seulement de juger des livres, mais de pénétrer dans le secret de leur composition : c'est un procède génétique pour ainsi dire. Pour bien connaître et pour bien comprendre un ouvrage, évoquez l'auteur lui-même ; vivez dans son intimité, voyez-le vivre et agir, ou plutôt vivez vous-même en lui, devenez en un mot son incarnation.
Quel nouveau jour éclaire alors la critique, comme elle s’empare à son tour de vous, comme elle éveille vos facultés d'intuition! Dans les Portraits, l'analyse, des menus détails l'emporte encore sur la synthèse ; mais la synthèse y est en germe. M. Sainte-Beuve en est encore «à s'orienter ; mais patience ! il est bien effectivement dans le chemin oit il veut être; il ne faudra qu’une circonstance pour qu'il s’en aperçoive, et alors, une fois pour toutes.il ira en avant d'un pas plus résolu.
Nous ne mentionnons qu'en passant le roman intitulé. Volupté, publié en 1851 (2 vol. in-8°), et par conséquent antérieur aux Pensées d’août. C'est uneétude attachante de pathologie du cœur humain , à la fois hardie et délicate ; c’est le poème de la lutte douloureuse de. la chair cl de l’esprit, peu chargé d épisodes, mais d'une sentimentalité morbide et d’un raffinement de nuances qui paraîtraient en dehors de la réalité, si l’auteur ne nous assurait lui-même (*) que Mn,e de Canaën notait pas une invention, et si les Lettres d’Eugénie de Guérin n’avaient pas révélé, depuis, l’existence de natures d’élite de la meme famille ( *). Volupté, à l’heure qu’il est, a eu cinq
elle ne concluait pas.. • {Causeries du lundi, préface).
( ' ; Sa collaboration au Globe se ralentit dans la suite, lorsque cette feuille fut devenue l'organe spécial du Saint-Simonisme {France littéraire, l. VIII, p. 38ti).
1 * j Port -Roy ut , éd. de I, p.SSO,
note.
(\ Balzac, sous l’impression d'un article publié par M. Sainte-Beuve dans la Revue des deux Mandes à propos de la Recherche de l'absolu , jura de se venger ut de refaire
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éditions, toutes réelles, chacune des quatre dernières formant un vol. in-t2'\ Dans l’automne de 1877, M. Sainte- Beuve voyageant en Suisse, fut invité à donner un cours d'une année, comme professeur extraordinaire à l’Académie de Lausanne, sur le sujet de Port-Royal , dont il s’occupait depuis quelques années déjà. Il lit ce cours en 81 leçons, dans l’année scolaire 1877- 1878 (')»
et il bülit ainsi l’ouvrage qui parut successivement en cinq volumes in-8", depuis 18iO jusqu’en 1870. L'intervalle qu’il y eut entre la publication de plusieurs des volumes s’explique par les travaux ou les événements qui traversèrent la vie littéraire de l’auteur, Port- Royal est parvenu à sa troisième édition; la dernière, publiée en 1807 (0 vol. in-l2°), est trùs-augmentée, et nécessaire pour qui veut connaître non seulement le glorieux cloilrc , mais beaucoup de circonstances de la vie morale et littéraire de M. Sainte-Beuve. Sous ce dernier rapport, la page suivante, où l’auteur se livre à une sorte d'examen de conscience, ne doit pas échappera l’attention :« Je suis l'esprit le » plus brisé et le plus rompu aux méta- » morphoses J’ai commencé franche- » ment et crûment par le dix-builième » siècle le plus avancé, par Tracy, Dau- » nou, Lamarck et la physiologie : là » est mon fond véritable. De là je suis » passé par l’école doctrinaire et psy- » chologique du Globe , mais en faisant » mes réserves et sans y adhérer. De là » j'ai passé au romantisme poétique et » par le monde de Victor Hugo, et j’ai eu » l’air de m'y fondre. J’ai traversé en- » suite ou plutôt côtoyé leSaint-Simonis- » me, et presque aussitôt le monde de » Lamennais, encore très-catholique.Kn » 1857, à Lausanne, j’ai côtoyé le cal- » vinisme et le méthodisme, et j’ai dû » m’efForcer à l’intéresser. Dans toutes » ces traversées, je n’ai jamais aliéné » ma volonté et mon jugement (hormis » un moment dans le monde de Hugo » et par l’effet d’un charme), je n’ai ja- » mais aliéné ma croyance ; mais je corn -
» prenais si bien les choses et les gens,
» que je donnais les plus grandes espe- » rances aux sincères qui voulaient me » convertir et qui me croyaient déjà à »> eux. Ma curiosité, mon désir de tout » voir, de tout regarder de près, mon .» extrême plaisir à trouver le vrai re- » lalif de chaque chose et de chaque » organisation, m’entrainaient à cette » série d’expériences qui n'ont été pour n moi qu'un long cours de physiologie » morale. »
Ainsi M. Sainte-Beuve est retourne à son point de départ, et il a la franchise de le dire. Il revendique luimême sa place dans cette famille d’esprits dont il parle au livre premier de Port-Royal , à propos' de l’art dramatique, et qui, tout eu se livrant à l'entrainement de l’heure présente, dominent leur talent par un sang-froid intérieur et le jugent. Tel était Goethe, dit-il quelque part ; seulement Gœlhc se piquait de cette sérénité. M. Sainte- Beuve n’affiche point de prétention ; mais, amené à un examen de conscience, il se déclare volontiers l’insaisissable l’rotée. Prenez-y garde pour vousmême : le voilà qui vous séduit par le charme indéfinissable du demi-jour où il lient volontairement sa pensée; le voila qui triomphe de vous en vous enlaçant de mille liens invisibles, avec une merveilleuse adresse et la subtilité qui lui est naturelle; puis, inopinément , quand vous avez capitulé, il vous rend à celte liberté dont il est si jaloux pour lui-même. Il n’a point songé à se moquer de vous ; c’est une simple espirience qu’il a voulu faire.
« Je n'ai été, dit-il, et je ne suis qu'un in- » vestigatcur, un observateur sincère, at- » tenlif et scrupuleux. Et même, à mesure » que j'ai avancé, le charme s'en étant allé, » je n'ai plus voulu èire autre chose. Il m'a » semblé qu’à défaut de la flamme poétique » qui colore , mais qui leurre, il n'y avait > point d'emploi plus légitime et plus honof rable de l'esprit que de voir les choses et * les hommes comme ils sont, et de les » exprimer comme on les voit, de décrire au-
Volupié. » Il me le paiera ! dit-il : je lui pas- (') En reconnaissance , I Académie de serai ma plume au travers du corps. » Telle Lausanne l inscrivit au nombre de ses uiemest l’origine du Lys dans la vallée. bres.
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» tuur de soi, en serviteur de la science, les » variétés de l'espèce, les diverses formes • de l'organisai on humaine , étrangement » modifiée dans la société et dans le dédale » artificiel des doctrines... J'ai été à ma rna- » nière un homme de vérité, aussi avant »■ que j'ai pu l'atteindre. — Mais cela même, » que c'est peu ! Que notre regard est borné ! «• Qo'il s'arrête vite ! Qu’il ressemble à un » pâle, flambeau allumé un moment au milieu » d’une nuit immense ! Et comme celui qui » avait le plus à cœur de connaître son ob- » jet, qui mettait le plus d'ambition à le » saisir et le plus d'orgueil a le peindre, se *> sent impuissant et au-dessous de sa tâche, » le jour où la voyant à peu près terminée, » et le résultat obtenu, l’ivresse de la force » s'apaise, où la défaillance finale et l’iné- » vitablc dégoût le gagnent, et où ils’aper- » roit à son tour qu'il n'est qu'uno illusion » des plus fugitives au sein de l'Illusion iu- » finie !(*).»
Est-ce donc pour eu venir à cette désespérance qu’il a livré la bataille de la vie? Est-ce là le dernier mot de M.
Sainte-Beuve ? Peut-être bien. A le prendre à la lettre, on à peine à se défendre d'un serrement de cœur. Mais faut-il le prendre à la lettre? Avec un judicieux écrivain suisse (*), n’insistons pas trop sur ce qui donnerait à penser que cet esprit si ouvert n'a atteint à une entière liberté que par une entière indifférence. carjamais M. Sainte-Beuve n'a été moins indifférent que dans ces dernières années. « Elles lui ont valu un regain de jeunesse, dont les Noureaux lundis sont le précieux monument, et dans plus d’une occasion on l’a vu donner un démenti à ceux qui le jugeaient inrurabl ‘ment versatile et incapable de s’attacher à rien. En certaines matières, M. Sainte-Beuve est toujours le même sceptique, ce qui lient, si je lie me trompe, à sa trop grande connaissance des hommes ; en politique, par exemple, il ne croit pas à une base sûre, mais seulement à des équilibres qui varient selon les temps, les lieux et les circonstances; la politique iui parait un terrain mouvant, dont il faut s’accotnoder le mieux possible. Mais il n’étend pas à tout cette facilité, et l’on se
') Port-Royal, chapitre final.
(*) M. Haubert (Riblioilu-tiue universelle ci Renie suisse, nouv. période, t. XXXI,
trompera il si l'on croyait qu’il ne tiendra bon sur rien. Il fléchira sur ce <pti s’appelle principes ou doctrines, il s’arrangera selon les circonstances, il ne dira pas toujours ce qu’il pense, mais il ne dira jamais ce qu’il ne pense pas ; il y aura dans son fait du plus ou du moins, mais il ne variera pas sur les grandes questions qui se rattachent à la culture générale de l’humanité ; il cherchera à diriger l’opinion non jusqu'à nn certain point, mais dans un certain sens, et il y mettra, s’il le faut, de l’activité, de l’énergie, de la fermeté, de l’audace. Il a moins de système que jamais ; mais il a une tendance de plus en plus marquée. Que l'esprit aille où il voudra, pourvu qu’il aille et qu’on ne l’emprisonne pas : voilà ce qu’il désire et ce qu’il demande. Et c’est ainsi que cet homme réputé changeant a fini par défendre une cause (*), celle même de l’esprit, et que tant de souplesse a eu pour dernière conséquence des actes de courage. Il est aussi serein que jadis, mais à sa sincérité s'unissent un mouvement et une chaleur de vie qui semblent croître avec l’ûge; au milieu de l’Illusion infinie , il y a une chose qu’ilaime, dont il jouit , dont il sent plus que jamais l’inestimable valeur, et cet lechose, c’est encore l’esprit toujours vivant et agissant. »
Le livre de Port-Royal est le vrai centre de l’œuvre de M. Sainte-Beuve, à tous les points de vue. Ce n’est pas un simple sentiment de curiosité qui l’a porté à vivre si longtemps dans ce monde ascétique. Il devait sympathiser avec ces hommes austères, dont la vie ne passe pas sous nos yeux « sans quelques reflets de douceur, sans quelque sujet d’attendrissement» (*). Leur piété un peu rigide, le côté sombre de leur théologie n’était qu’un aurait de plus; il voyait en eux ce qu’ils ont été en effet, moins des distuteurs subtils « que des conseillers intimes et des directeurs des Ames. » C’était un admirable thème pour la critique et l’analyse, pour cette dissection minu-
fév. 1868, p. 2S6).
(*) V. ci-après.
(*) Discours préliminaire.