‹ L'université de Liége depuis sa fondationChapitre 141 sur 351 · AI · texte numérisé non relu

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lieuse du cœur humain qui lia pas cessé d’être la passion de M. Sainte- Beuve. « Qui ne connaît pas Port-Royal, s’écriait un jour Royer-Collard, ne connail pas l'humanité ! » De plus, il retrouvait là comme un reflet de son àme, dans un milieu tout différent du nôtre « Les solitaires de Port-Itoyal, dit très-bien M. Ramberl, ont quelque chose de son imagination méditative et tournée en dedans ; ils ont les prémices de ces souffrances sans nom, de ces inquiétudes vagues et profondes qui, de nos jours, ont tourmenté tant d'hommes cl auxquelles M. Sainte- Beuve n’a pas échappé ; ils ont l'amour de la retraite, l'amour de l'observation et de l'analyse pénétrante des choses intérieures. » On peut présumer que Port-Royal eût été écrit tôt ou tard, même sans le cours de Lausanne. La vocation de M- Sainte-Beuve étant de devenir le naturaliste des esprits, rien n'était plus propre à la lui révéler que cette étude si complexe, si sévèrement attrayante, où il y avait tant à deviner dans l'ombre. Port-Koyai a été comparé à un observatoire d'ou il était curieux de voir se dérouler en perspective tout le XVII0 siècle religieux, ecclésiastique, philosophique, moral et littéraire. En soi , d’ailleurs , Port- Royal est peut-être l’originalité la plus nettement tranchée de ce siècle de Louis XIV, placé entre deux âges volontiers incrédules. Une haute question de philosophie de l'histoire se pose ici : « Comment cette cause catholique, qui fut si grande de doctrine et de talent au XVIIe siècle, se trouva-t-elle si impuissante et désarmée du premier jour au début du XVIIP, et tout d’abord criblée sous les flèches persanes de Montesquieu? Car ces trois siècles (du moins en France), le XVI", le XVIIe et le XVIIIe, se peuvent figurer à l’esprit comme une immense bataille en trois journées.. . » ( ' ). Pendant de longues an-

{*) Ibid.

(*) On peut s’en faire une idée en ouvrant la Revue de Belgique du mois de septembre 4848. On y tira un factum dont la malveillance a été à peine égalée par la soi-disant biographie de M. fugéne de Mirccourl. —

nées, ce problème a ete la préoccupation assidue de M. Sainte-Beuve; d'autre par», fidèle à son penchant qui le porte à s’attacher aux individualités , les traits de famille de tous les jansénistes lui ont fait entrevoir la possibilité d’entrer par le portrait jusqu’au cœur de la grande histoire. Il s'est d’autant plus attaché à Port-Royal, enfin, qu'il y a puisé la conscience claire de sa méihode. Rien n'est plus juste que ce mot de Vinet : « Vous sembler. Monsieur, confesser les auteurs que vous critiquez; et vos conseils ont quelque chose d’intime comme ceux de la conscience. » C'est Port-Royal qui a fait de M. Sainte-Beuve un confesseur plutôt encore qu'un naturaliste.

M. Sainte-Beuve était, depuis 18iU, l'un des conservateurs de la Bibliothèque Mazarine. Nommé membre de /’. 1vademie française à la place de Casimir Delavigne, il y avait été reçu le 17 février 1845 par M. Victor Hugo, qui était alors directeur ou président. La revolutiou de février 1848 vint tout à coup déranger son existence. A un moment donné, il dut reconnaître qu'il y avait des gens tout disposés à lui susciter des embarras. D’autre part, l'instabilité qui semblait devoir présider pour longtemps aux destinées de la France, lui inspira la résolution de prêter l’oreille à l’appel qu’on faisait d’un professeur de littérature française, pour l'Université de Liège. M. Charles Rogier, qu'il connaissait depuis trèslongtemps, le décida à accepter ; il arriva à Liège en octobre 1818- Les difficultés étaient grandes, plus même que ne l’avait soupçonné M. Sainte-Beuve ( *). Il eut le bonheur de trouver « dans M. Borgnet, recteur, un homme équiquable et juste, et dans le public et dans la jeunesse une disposition à lecouter avant de le juger » {*). Il faisait trois cours par semaine, lundi, mercredi et vendredi. Le cours du lundi , qui était à

Cet article a été aussi tiré a part (Impossible !! ou 31. Sainte-Beuve et V Université de Liège. Bruxelles, D. Bacs, 4848, in- 18).

( * ) Ce sont ses propres expressions, que nous trouvons dans une lettro particulière.

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la fois pour les «îlèves et pour le publie, el qui se tenait dans la grande salle académique, roulait sur Chateaubriand et son époque. Le cours du mercredi cl du vendredi , destiné aux seuls élèves, embrassait l’ensemble de la littéral ure française. Vers le temps de Pâques el pendant les derniers mois, M. Sainte-Beuve eut encore à faire des conférences de rhétorique et de style, pour les sept ou huit élèves qui se préparaient à l'enseignement. « Les souvenirs de cette année d'étude et d’Uni-

(') /rf.

(*) 11 s'agit de la préface de 1849.

(*) « Je n'ai pas à expliquer au public, ni môme à mes amis, dit-il, pourquoi, sans y être en rien obligé, j'ai cru devoir chercher ailleurs non pas fortune, mais élude et variété de vie. Ce sont de ces motifs tout particuliers, qui n’ont nul rapport au sens commun, mais qui tiennent à la libre secrète. Si l'on voulait absolument des raisons, je n'en dirais qu'une, et la voici :

■ L'année 4848 a été une année folle cl fatale. Puisque le monde était en démence, j'ai saisi ce moment aussi de faire mes folies ; cl mes folies à moi, ç'a été d'aller dans un pays ami vivre toute une année avec les illustres et aimables morts, Villehardouin, Joinville. Froissart, Commynes. Montaigne, tous en foule et à la foie, jusqu'à RuITon et Chateaubriand ; de les accueillir en moi, de les entendre , de les interpréter, de me mêler plus intimement que jamais k eux, et d'oublier, s'il se pouvait, dans leur commerce, les sottises et les misères du présent.

» Ce que j'avais résolu, jo l'ai fait. Le discours d'ouverture qui résume mon pian de cette année, dira à quel travail je me suis soumis.

» Le cours de littérature française, commençant avant Villehardouin et allant jusqu'au XVIIIe siècle, a été professé dans toute son étendue pour les étudiants de l'Université de Liège. Je n'en ai gardé que des notes et d’utiles souvenirs.

» Le second cours, tout public, et qui entame l'étude littéraire approfondie des cinquante premières années du siècle, est celui qu’on va lire, et que je livre ici à très peu près dans la même forme où il a été donné : je dis à très peu près , car je ne lisais pas, je

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eo'ra «latu la rédaction dit Juurntl dt Lié'j', on il

versilé lui sont demeurés précieux »( ' ). Il u voulu, plus tard, payer à la Belgique un tribut de reconnaissance :

nous faisons allusion aux deux volumes intitulés : Chateaubriand et son groupe littéraire sous l'Empire , qui virent le jour à Paris en 1801.

Bans la préface de cet ouvrage ( * ), l'auteur s’est complu à faire un retour sur sa vie de Liège et d'indiquer les travaux qu'il prépara pendant son séjour en Belgique ( 3 ).

M. Sainte-Beuve considère lui-même

parlais; le Discours d’ouverture a été la seule partie écrite et lue.

> La fatigue que j’ai ressentie de cc double travail m'a averti que je ne pouvais le prolonger impunément, et j’ai dù, après cette première année, renoncer à une hospitalité bienveillante, dont j’avais d’abord compté jouir pour un temps plus long.

» Cette année, pour moi si remplie, m’aura luissé de profitables enseignements.

> J’ai vu un pays sage el paisible, laborieux el libre, un peuple sensé qui apprécie cc qu’il possède, et qui n'attend pas qu’il l ait perdu pour le sentir.

» J’ai vu une Université savante et non pedantesque, sans entre-mangeries professorales, comme dit Bayle, et sans aucune tracasserie. Je voudrais pouvoir espérer, dans mon court passage, y avoir laissé quelque chose de l'estime et des sentiments que j’emporte avec moi.

» J’ai vu un beau pays, une riche nature, el dans celte vallée de Liège où je pouvais me croire loin de la ville comme dans un verger, j’ai joui, pour la premièrefois peut-être, de la naissance d'avril et des premières fleurs du printemps. La tristesse qui s’attachait au souvenir de noire malheureux pays et des amis dont j’avais besoin, se gravait mieux dans cette vie calme, et chaque sentiment était dans son ordre.

» Ma nomination n’avait pas été sans exciter un petit ou môme un gros orage, bientôt dissipé. Je ne veux me souvenir que de ceux qui m'ont généreusement appuyé sans me connaître M. Clément Muller, rédacteur du journal de M . Desoer ( * ) , M . Henri Colsonf ** ) et M. de Jonghe (*'*) me permettront de leur témoigner ici ma reconnaissance.

» Ne pas nommer M. le professeur Lacor-

fut i-liarçi. «le l.i critiqué littéraire et théâtrale. On lui doit encore U* roman «le Mnukrrt. <|ni e»t loin «l’étro uni mérite (V. le Nèorol. lirstoit, non. ISM et

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Chateaubriand et son groupe littéraire comme une introduction naturelle aux Causeries du lundi , lesquelles ne seraient,;! ce titre, littéralement parlant, que la continuation du cours publierait à Liège. Cependant, si introduction il y a, hâtons-nous d'ajouter que l'architecture du portail n’est pas exactement celle du vaisseau de l'édifice. « Le cours que je reproduis en ce volume, dit M.

Sainte-Beuve, ne paraîtra pas rentrer dans ma manière habituelle, qui jusqu'ici était plutôt dépeindre que déjuger. ('elle fois je n’ai voulu faire que de la critique judicieuse : cela a l’air d'un pléonasme, c’est pourtant une nouveauté. « Il n’y a là-dessous rien de moins qu’une menace. M. Sainte-Beuve avoue que, pendant bien longtemps, il ne s’est pas cru libre de dire tout ce qu’il pensait sur Chateaubriand. « Les amis qui m’ont introduit pour la première fois auprès de MmeKëcuinier savent bien que c’était là ma crainte, et que le critique en moi résistait ; mais un si doux charme attirait d’ailleurs vers cette femme gracieuse qui s’était consacrée à René vieillissant, qu’il fallut bien céder en définitive et faire comme tous ceux qu’elle a vaincus. » Maintenant, aucune convenance n'impose plus de ces ménagements. Chateaubriand est à la barre de la postérité. « Il est temps que pour lui la véritable critique commence, à moins qu’on ne veuille faire de sa renommée, comme de celle de Bossuet et de Racine, une de ces religions françaises ( * ) auxquelles on ne peut trouver mol à dire sous peine d’être excommunié. La dévotion et la critique ne vont guère ensemble... »

Tout h* monde n’a pas accepté sans réserve les explications de M Sainte- Beuve, qui plus tard, dans les Causeries, renchérit encore sur la sévérité dont il avait désaccoutumé ses lecteurs. On s'est écrié: u II brise comme à plaisir les idoles de sa jeunesse! » Le fait est

dairc, ce serait paraître trop oublier les soins ■le l'amitié la plus attentive, qui a présidé à mon arrivée et m a entouré pendant tout mon séjour» p. lt-16).

' ] Expression du comte Joseph du Maistre (Soie de il. Sainte- Heure).

que Chateaubriand n avait jamais ete pris ainsi à partie; cependant, si cette grande personnalité toute rempilé d’ellemême est plus d’une fois, dans le Cours, descendue de son piédestal, si l’auteur des Mémoires d'outre-tombe surtout n'y est pas ménagé, justicey est pleinement rendue au poète, et le critique proteste à l’avance eonlre le reproche de défection : « Ce premier type, ce père de gui nous émanons , je liens non-seulement à ce qu'on l’admire, mais à ce qu'on l’aime toujours » ( * ).

Le premier volume de l'ouvrage comprend seize leçons, toutes consacrées à Chateaubriand; dans le second, outre cinq leçons sur le même sujet, on trouve une étude étendue sur Chèiiedollé (*) et une autre surGuencau de.Mussy, écrites plutôt dans la manière des Poitrails littéraires. Des Chateaubriand , recueil de notes diverses, et des extraits de Mémoires inédits viennent enfin, en forme de supplément.

Non marié, mais ayant sa mère plus qu’octogénaire, M. Sainte-Beuve revint à Paris en septembre 1819, sous la pré sidence du prince Louis-Napoléon. Le docteur Véron lui proposa immédiatement de commencer, dans ie journal le Constitutionnel , qu’il dirigeait, une série d'articles littéraires, paraissant tous les lundis. Le succèsde ces articles fut ce qu’il devait être, immense- Ils donnèrent le signal d’une reprise de la littérature. M. Sainte-Beuve les continua trois ans au Constitutionnel, puis dans le Moniteur, devenu Journal de l'Empire. A partir de 1851, ils reparurent réunis en volumes, sous le litre de Causeries du lundi : cette collection se continua pendant lesannées suivantes, au point de former en définitive quinze volumes in-18°.

Le mot Causeries fait comprendre que le ton de l’auteur est celui qui est en usage dans ce qu’on est convenu aujourd’hui d’appeler Conférences

{ * ) Chateaubriand et son groupe littéraire,

t. II. p. 483.

( * ; M. Sainte-Beuve parait avoir ignoré l’existence, en Belgique, d’un IHs de l'auteur du Génie de l’homme |v. l'art. CH&MEDOI.LÉ). (*) M. Sainte-Beuve s’est expliqué lui-

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