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lie! dans le christianisme : or, on ne dira pas que les miracles, par exemple, en font à ce point partie intégrante , tous les chrétiens n’étant pas même d’accord là-dessus ! Les Lettres de Sophie à M. R. Feilh développèrent cette thèse sur le ton d'un brillant persifllage(’); il n’en reste pas moins vrai que Kant avait battu en brèche jusqu’à la Théologie naturelle , et que l’argument moral par lequel son scepticisme théorique devait être racheté put très-bien paraître insuffisant, surtout à l'époque où écrivait Keith. Plus tard, le pasteur J.-i. Le Roy fit des efforts méritoires pour concilier le kantisme avec l’orthodoxie protestante ; il n’y parvint qu’au moyen d’une exégèse à laquelle Rinker fut le premier à ne point se rallier (•).
Tout en agitant ces redoutables questions, notre philosophe entretenait sa muse poétique. Ha- nugœ ad serium ducunt, disait-il : c’est ainsi que dans son Gezangboek roor Vrijmetsclaaren (ann.
I8U(I), il trouvait le moyen, dans un couplet, de recommander aux Francs- Maçons la lecture des trois critiques de Kant (*). Gabrielle de Fayel (1798), parodie d'une sombre tragédie de de Belloy, fut jugée par Rilderdijk une œuvre utile à la société, parce qu’elle ne pouvait manquer de désabuser le public à l’endroit des extravagances qui faisaient alors ses délices au théâtre.
La parodie d 'Ericia (1799), que Kinker lui-même appelait Kermistreurspel, n’avait point cette portée ; celle de la romance de Feilh : Alrick en Aspasia, ne doit passer également que pour un jeu d’esprit -Jamais peut-être Kinker ne fut en si belle humeur. En parodiant enfin le monologue d’Hamlet et VOEdipe à Culonei 1807), il ne fit que suivre l'exemple d’Aristophane, qui s’en était pris à Eschyle et ù Euripide. Celte der-
(*) Il faut reconnaître (jue ce ton n était pas de mise à l'égard de Feilh , poète vraiment distingué et d'une grande dignité de caractère. Mais — Cernai irrilabile : le mot est toujours vrai. Cette polémique fit du tort à Kinker.
(*) Koordu, an. cité.
(*) Van der Wijck, p. 30.
nière pièce fut moins goûtée que les précédentes : en tous cas on ne peut refuser à Kinker le génie comique; un juge non prévenu a cru pouvoir dire de lui qu’il y avait dans ses veines quelques gouttes du sang de Molière.
Une pièce allégorique sur les dernières agitations de l’Europe, terminées par la paix (1802); Almanzor et Zehra (1801), tragédie assez médiocre; des traductions des Templiers de (iaynouard , de la Pucelle d'Orléans et de Marie Stuart de Schiller (1807), fort bien écrites en vers iambiques et plus fidèles que celle de Tout est bien gui finit bien, de Shakespeare (*); une version du Don Carlos, malheureusement inachevée ; une autre de Taraudai ; enfin diverses compositions lyriques plus ou moins remarquables, remontant aux mêmes années, témoignent de la flexibilité de son talent et de son activité infatigable.
Le drame allégorique de 1802 mérite une mention particulière, à cause de l’enthousiasme dont l’auteur y est enflammé pour Napoléon, « le sauveur et le pacificateur de l’Europe. » C’était chez lui une conviction sincère ; non moins sincère fut l’expression courageuse de son désappointement, lorsqu'il dut reconnaître que le règne de Louis- Bonaparte n’avait été qu’un acheminement à l’absorption de son pays par la France (*). Il salua par des chants de triomphe la chute de l'empire et l'établissement du royaume des Pays- Bas : si sa philosophie le conduisait au cosmopolitisme, il sentait néanmoins battre dans sa poitrine un cœur de patriote; à ce titre, nous regardons comme une de ses plus nobles compositions l)e. verlossing en herstelling van Mederland (l. III des Gedichten , p. 36-07).
Ajoutons que le style est à la hauteur de la pensée.
Almanzor et Zehra , les Templiers et
<*) l’.ettc pièce est restée inédite.
(*) Il exhala sa haine contre la domination étiangèrc dans deux ode», Slille bemoediijmg et Weeklagt, dont les accents prophétiques retentirent daB» tous les cœurs. (Gcdichien , t. Il, p. 15-32). V. Sleger, Ergànzuitg.f-Coiiversatians-Lexicon. Leipzig, 1846, t. Il, p. 158 et suiv.
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toutes les parodies de Kinker parurent devant le public, et plus d’une fois : les traductions de la Pucelle d'Orléans et de Marie Stuart eurent moins de chance, malgré les efforts de Waltier, célèbre artiste dramatique. L'administration du Théâtre d’Amsterdam , parait-il, n’admettait pas qu'on s’écartâlde la poétique de Boileau, et peut-être avait-elle des raisons de croire que les chefs-d’œuvre de Schiller plairaient moins au public que les drames deKotzebueetd’Iffland, voire même que les mélodrames de Pixérécourt (*).
C’est sans doute en traduisant Schiller que notre poète fut amené à s'intéresser spécialement à la théorie de la versification. Son Essai d'une prosodie hollandaise rapportée an rkythmc des anciens, couronné, en 1810, par la Hollandsche Maatschappÿ van fraije Kunsten enWetenschuppen,\m fit le plusgrand honneur: on peut appeler Kinker le législateur du Parnasse hollandais, en ce sens du moins qu’il jeta les fondements d’une prosodie régulière et qu’il donna l’exemple de l'introduction de l’élément rhythiniquedans la poésie nationale (*).
C’est le moment de faire remarquer qu’il était grand musicien. Il fallait l'être pour traduire comme il l’a fait (1803), les paroles de la Création de Haydn ; Helmina en Elize, des cantates et divers morceaux lyriques notés par des artistes hollandais sur des textes de Kinker, prouvent en outre que notre poète en-
tM) Van Hall, p. 4t.
(*) Nous faisons allusion, entr'autres, à sa belle traduction de l’ode d’Horace : OJi profanum vttlgu». — Les trois préfaces des Gedichten sont des plus intéressantes , au point de vue des idées théoriques de Kinker en matière de versification. — Citons encore, parmi ses essais, des traductions (inédites) du premier livre de Y Iliade et de YEunuque de Tércnce. 11 fallut à Kinker beaucoup de zele et de patience pour aboutir à un résultat satisfaisant, bien que les langues germaniques se prêtent mieux que la nôtre à la poésie rbythmée. On peut dès à présent prévoir, du reste, que ce qui a réussi en Néerlande réussira aussi en France. Une heureuse initiative a été prise dans notre pays même : on connaît les Études rhythmiques de M. A. Van Hasselt et les traductions en vers rhythmés de plusieurs opéras allemands , dues à ce
tendait admirablement les conditions à remplir pour amener l’accord parfait du langage et de la mélodie. Il est extrêmement regrettable que son opéra Mechteld van Velsen ne soit pas entièrement terminé. Le compositeur Bertelman, qui s’était chargé de le mettre en musique, mais qu'une faiblesse de santé força d’interrompre ses travaux, en parlait comme d’un chef-d’œuvre (*). Kinker, instrumentiste habile, s’occupait en outre de la théorie et de l’histoire de l’art musical. La bibliothèque de l’Institut royal des Pays-Bas possède quelques manuscrits qu'il a laissés sur ces matières, entr’autres des Réflexions sur la musique des Crées. Nous devons à l’obligcanee de M. Ed. Capitaine, président de la Cour du duché de Limbourg (*), ami intime cl confident de Kinker jusqu’au dernier moment, communication de quelques fragments de ce dernier travail. Il y définit la musique des Grecs une. peinture pour l’oreille ; il est persuadé que les Grecs ont connu un grand nombre d’effets et de délicatesses dont les modernes s’attribuent la découverte ; les anciens, dit-il , marquaient tout en chiffres et avec une précision telle, qu’un sourd-muet pourrait, au moyen de leur notation , acquérir par analogie une sorte d'intuition de la différence des tons. Le cadre du présent travail ne nous permet pas d’insister sur ces ingénieuses recherches; signalons-en seulement l’existence et espérons qu’il se
même écrivain cl à M. J. -B. Rongé, compositeur à Liège.
(*) Van Hall, p. 57-11.
(*) Nous manquons d’expressions pour témoigner dignement notre reconnaissance à M. Capitaine, qui a bien voulu non-sculomenl nous transmettre copie de ces documents et de diverses lettres privées, où Kinker entretenait son ami de ses travaux, mais nous renseigner sur toutes les sources à consulter et nous initier à des particularités inédites concernant l’écrivain et le professeur. Nos remereiments s’adressent également à M. Suis, ancien conseiller à la Cour de cassation de Belgique, dont les indications cl les souvenirs personnels nous oui grandement servi. Si nous parvenons à donner une assez juste idée du mérite de Kinker, c'est à ces excellents appréciateurs que ce résultat sera du.
trouvera, lût ou tard, quelque vrai connaisseur pour les tirer de l’oubli (').
Kinker élargit de jour en jour le cercle de ses éludes : la rhythmique et la musique le conduisirent à la théorie de la déclamation, et.par une pente insensible, à des observations sur l’art de bien prononcer; finalement, il se jeta en plein dans la linguistique. Sur ce dernier terrain, il rencontra encore Bilderdijk, mais cette fois pour combattre ses théories grammaticales (*). On regrette ici de voir Kinker, à propos d’orthographe, ne garder aucun ménagement envers un ancien ami. Je sais bien, dit-il, que j'attaque un géant armé de la massue d'Ilercule. Ce n’était certes pas une raison, eût-il oublié le passé, pour avoir recours à l'ironie et au sarcasme. Tout autre est le ton deSiegenbeek, dont les observations sur le même ouvrage ont été publiées à la suite du factum de Kinker. Bilderdijk, de son côté, ne se montra pas tendre à l'endroit de son adversaire; on peut juger de son irritation et de sa rancune par ces vers :
Hoemt, roemt uw Borgcrc, roetul uw Kinktr* io >lat
[■OOft,
tint, uw«r wânnlip, Tim de Ficht»ch# licltoorli fdonrt, Verwulen miMeell, dut üod itdf in 't aanrirht lasteit, l'it opeo Toortfiebroei l, tôt »pen weflr rcrbastor.l ; M«.ir niH'lüt geen kcmper. Neen . uiijn Diclillier
[w«s bem w««r>l ; Hy *is tuyn vrieud.Van.tumt ! eu rusthij raebt iuda
[aard.
Ces querelles d’allemand n’ont d’ailleurs rien enlevé au mérite du travail de Bilderdijk ni à la portée sérieuse des remarques de son antagoniste. Bilderdijk joignait à son talent d'écrivain une prodigieuse érudition : malheureusement son esprit était paradoxal ( * ) et son caractère aigri. La Spraakleer est savante et mûrement conçue; mais à cûté de grandes vérités et de données vraiment instructives, on y trouve les excentricités les plus impardonnables.
La critique de Kinker, si l’on ne prend
( ' ) Le Iravail de Kinker fut l’objet de plusieurs lectures , à la 3e classe de l'Institut. Il répondait à la question posée par cette assemblée : Of de Tooukun.u bij de Grickcu al dan niet aanxpraak kon maken op meerderc t aortreffehjkheid, boven die der hedendaaijxche ?
(*) Beoordeelimj van M. IV. Bdderdijk's
point garde aux inutiles violences de Fardent polémiste, et restée un précieux document à consulter par tous ceux qui désirent acquérir une connaissance approfondie de la langue hollandaise.
Kinker, nous l’avons dit au début de cet article, était un vrai philologue : non seulement il écrivait avec une rare perfection sa langue maternelle; non seulement l’anglais, l’allemand et le français lui étaient tout aussi familiers; mais il était grand latiniste, bon helléniste et orientaliste distingué. Il étudia entr’autres la langue copte, pour parvenir à déchiffrer un manuscrit appartenant au professeur Willmet, et sur lequel on l’avait consulté (*). On peut voir, en parcourant les Mémoires de la 3e classe de l’Institut des Pays-Bas, comment sa persévérance fut couronnée de succès.
Tout en se livrant ainsi aux occupations les plus variées , il restait essentiellement philosophe. Ses recherches philologiques n’avaient pas pour but la satisfaction que peut procurer l’érudition pure; elles devaient lui servir à concevoir et à formuler une théorie philosophique du langage. Dès 1817, il exposa ses vues sur ce sujet à la 3* classe de l’Institut. C’est par l’analyse de la faculté pensante qu’il veut arriver aux lois du langage, lequel n'est, dit-il, que la raison incarnée (het besielde kleed (1er rede). Le langage est sorti de l’esprit humain: c’est à l'esprit qu'il faut remonter Quand même toutes les langues parlées périraient, la véritable langue, la langue pensée , subsisterait encore.
Ainsi s'explique la parenté de tous les idiomes : leurs formes et leurs éléments essentiels , primitifs , ne sont que le moule de l’intelligence, qui est partout la même. On reconnaît ici le disciple de Kant: nous sommes en pleine doctrine des catégories. Il n’y aurait donc, au fond, quvun seul système de langues.
Nederlandxche Spraakleer (1829).
(’) A preuve le trait suivant : vers la fin de sa vio, il soutenait que trois découvertes avaient tout gâté dans les sociétés modernes: l'imprimerie, les pommes de terre et la vaccine. bilderdijk mourut à Leyde en 1832.
(*) Ce Ms. est aujourd'hui déposé dans la Bibl. de l'Institut des Pays-Bas.
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Kinker ne s’est point suffisamment préoccupé du fond même de la question , qui est d’expliquer l’individualisation des signes. Sa théorie est trop exclusivement mécanique , ses généralisations sont hâtives; il n’en est pas moins vrai qu'en beaucoup de points, il s’est montré ici loul-à-fait supérieur à ses contemporains. Si P. Kerstcn ( ' ) avait connu son travail, il lui aurait certainement accordé une place d'honneur dans la galerie des adversaires du bonaldisme.
Les événements de 1 8 1 5 détournèrent le cours des idées de Kinker; il descendit dans l’arène politique et fonda tout exprès un journal,deifcrilw<Mittr(le Ruminant), où il exprima sa pensée sur les affaires du temps et sur les questions d’intérêt public, avec la liberté la plus entière. Pendant trois ans (1815-1817). il soutint presque seul tout le fardeau de la rédaction du Herkaauwer; sans se laisser remorquer par aucun parti, taxant de stupidité lesdémocrates et combattant avec une verve passionnée ce qu’il appelait Vesprilde Loyola (*), il professa un genre de libéralisme qui devait lui attirer la bienveillance du roi Guillaume. Par dessus tout il était hostile à l'influence française, et il faisait peu de cas du régime constitutionnel. A son sens, le souverain devait tenir d’une main ferme les rênes du char de l’Etat ; une administration forte, une bonne instruction primaire , point de division des pouvoirs, point de contrôle sur les actes de l'autorité, tel était, suivant lui, l’idéal que devait poursuivre la Hollande.
11 ne répugnait nullement aux mesures préventives et repoussait même les libertés dont il croyait qu’on pourrait aisément abuser. Celte doctrine lui semblait également propre à préserver le pays de l’anarchie et de la tyrannie ; ce fut son illusion comme celle de son roi. Cependant Guillaume Ier, tout en faisant grand cas de Kinker (*), trouva peut-être son zèle un peu gênant ; peutêtre aussi jugea-t-il qu’un publiciste de ce caractère le servirait plus uli-
(') Essai sur f activité du principe pensant considéré dans l'institution du langage. Lidgo, <851-1863, 3 vol. in-8°.
(*) V. le t. II de» Gedichten, p. 68-88.
lement dans les provinces du Sud que dans celles du Nord. Quoiqu’il en soit, Kinker, fut nommé, en 1817, professeur de littérature hollandaise à l’Université de Liège. Son ami Falok ne fut certainement pas étranger à cette décision, qui du reste sembla parfaitement convenir A celui qui en était l’objet. Il se plut à considérer sa mission comme civilisatrice : nous hullandiser, c’était à ses yeux nous polir, (iosscha traduisit cette pensée dans un quatrain qui dut médiocrement flatter les Liégeois, s’ils le connurent alors :
IvIUtc bMrbftricm. cnltarqeo juImicm cro lingu*, Kinkrn! indocile.* adgrediere viro*?
!l»»ivoli« lnUir e*l, «ml lOfii (HHltirfl rffcnu*, ilrtterif- foin*: pu Ui nu] tu* et iimpla luir.
M. c. v an Hall se montra plus aimable en dédiant â son tour à Kinker quelques vers hollandais : il se félicita seulement de ce que les chants de lloofl et de Vondel se feraient désormais entendre dans la patrie de Grélry.
Le nouveau professeur eut besoin de toute sa présence d’esprit et du prestige de son talent pour dompter la jeunesse universitaire, qui attribuait dès lors au gouvernement une arrière-pensée. Lorsque Kinker parut pour la première fois dans l’auditoire , quelques étudiants murmurèrent le nom d’Esope. — Eh !
messieurs, répliqua-t-il sans sourciller, Esope faisait parler les bêles ; moi, j’espère enseigner A parler à des gens polis. — La tribune était barricadée ; il y jette un roup-d’œil, puis, se tournant vers les élèves avec un demi-sourire : Messieurs! dit-il encore, faut-il prendre la chaire hollandaise à l'assaut? — En un moment, bancs et tables furent remis A leur place , et la leçon d’ouverture s'acheva sans encombre (*). La réaction fut aussi durable quelle avait été spontanée : l'éloquence de Kinker (qui s’exprimait fort bien en français, ce qu’on ne pouvait dire de tous ses collègues hollandais ou allemands), son goût délicat en littérature, la tournure piquante de son esprit, son affabilité enfin lui
(*) Il lui décerna, en 1817, la croix «te l'Ordre du Lion Néerlandais.
(4) Van Hall, p. 78.
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eurent bientôt conquis des partisans.
Il recevait volontiers chez lui les jeunes gens dont les dispositions l’avaient frappé ; le charme de sa conversation, éloignée de toute pédanterie , aussi amusante qu'instructive, leur faisait désirer d’y retourner le plus souvent possible (*). Le but de Kinker, en groupant autour de lui l’élite de ses élèves, était d’aider à cimenter l’union des provinces wallonnes avec la Hollande, par le rapprochement des traditions des deux pays et par la propagation insensible de la langue hollandaise dans nos contrées. Les entretiens du maitre et des disciples finirent par devenir hebdomadaires : une Société régulière fut constituée (1822) sous le nom de Tandem (par allusion aux espérances du fondateur, qui comptait bien pouvoir dire un jour : Tandem fit circulus arbor). L’élude de la langue et de la littérature néerlandaises, le progrès des lumières, le développement du sentiment national , tel fut le programme inscrit à l’art. 1 du règlement. Nous laissons la parole à M. Ed. Capitaine (*) : « La Société Tandem se composait de dix membres effectifs et d'un nombre indéterminé de membres honoraires. Pour être membre effectif, il fallait être élève de l'Université, posséder assez le hollandais pour pouvoir s’exprimer dans cette langue, être ami du progrès et de l'ordre des choses existant à cette époque dans les Pays- Bas. En quittant l’Université, les membres effectifs devenaient membres honoraires. On se réunissait chez le professeur Kinker tous les lundis, de 5 «/* à 8 i/i h. du soir. Pendant les réunions, il n’était permis de parler qu'en bol-
( * ) Nous citerons parmi les disciples de Kinker, outre M. Ed. Capitaine, dont il lit plus tard un ami intime, MM. J. -B. Nolhomb (aujourd'hui ministre de Belgique à Berlin); J.-F.-X. Würth (v. co nom\ qui lui dédia ses Ijeço» s de littérature hollandaise ; le lieutenant d'artillerie Van Eichslorff, qui traduisit en allemand quelques-unes de ses poésies; le poète Weustenraad ; Stedman (membre do l'Assemblée de Francfort en 1848 et 1849); le conseiller Stas, et enfin l'avocat Jottrand, de Bruxelles, qui rendit un pieux hommage à la mémoire de son maître dans le Rotter-
landais. Chaque membre, à tour de rôle, devait produire une composition sur tel sujet qu’il trouvait convenable. Ce travail était remis à un autre membre qui, dans la séance suivante, devait en rendre compte et y noter toutes les fautes de langue. Après la lecture de cette revue, chacun émettait son opinion ; parfois la discussion se prolongeait et s'animait. Le professeur revoyait en dernier lieu toutes les compositions et notait les fautes. Si le membre chargé de la première correction avait laissé échapper quelque faute, il avait ù expier sa négligence. Chaque faute était frappée d'une amende, que l'on déposait dans la boetekas qui se trouvait sur la table. On lisait aussi des écrivains hollandais, etc. — Les réunions étaient ordinaires et extraordinaires. Aux réunions ordinaires, Kinker offrait du thé ; aux réunions extraordinaires, du vin : c'étaient celles où l’on célébrait les fêtes nationales. A la lin de l’année académique, soit dans un hôtel de Liège . soit à Chaudfontaine , on dinait ensemble aux dépens de la boite aux amendes. Quand celle-ci n’était pas assez bien fournie, ce qui arrivait presque chaque année, Kinker supportait le reste des frais. Dans ces petites solennités , les membres qui allaient quitter Liège ou l’Université faisaient leurs adieux et recevaient leur diplôme de membre honoraire. »
L’intime conviction de Kinker était que l'union des 19 provinces ne pouvait être que grandement avantageuse aux uns et aux autres, et rien ne lui paraissait plus propre ù cimenter cette union, que l'introduction en Belgique de la langue dont se servait le souve-
damsche courant, le 16 février 1850.
;’iM. Ed. Capitaine fut, ainsi que son beau-frère M. Stas, l'un des membres les plus zélés de la Société Tandem. A différentes époques , MM. Würth, Paquet, Jottrand, Weustenraad, Beving, G.-L.-J. Heu- 8chling, A. Nicolaï (de Bruxelles), Strens, aujourd hui procureur-général à Maastricht, Pulzeys (secr. -général du dép. de la justice), Hermans (juge de paix à Liège), Vcrduchènc (avocat k Maeslricht), Van Afferden, Fr.
Behr, etc., firent, entr’autres, partie de ce Cercle.
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rain lui-même. Pour se mieux initier à l'esprit des populations wallonnes, qu’il avait à cœur de convertir à ses idées, il étudia leur pittoresque idiome et finit même par le parler couramment. Il y reconnaissait beaucoup d’éléments germaniques et se disait que c'ëtail autant de pris sur l’ennemi. Son zèle s’atteste par quelques vers wallons insérés dans sa boutade originale Mijn afschtid aan het !J en Aen Arntel , composée en 1818 :
Ginn «o fiat po n 'fé ri« ;
Ligt, mu deuxemt paire it ! t
Fa ht h kig' kuire un patlin { •).
Help uiij, duar, île ituitcod kUokeu Ven o« mouileripraiik, Grelry !
Vorrnea, teer ine «r teggeu ; — Li kour Mi r'mnnlt jutgu'n ga:g!
Uroiiÿt mij ilaur kct Aiifcli»rh-Kelli»ch- Frankiclie n cr ni n it«li roor ’l gelioor.
Laat mij, lelf*. île haul-ii-ploutehe Oorpapraak killleu in luit oor! (*).
Le caractère des Liégeois plaisait à Kinker : il aimait leur esprit vif, leur gaité franche, leur hospitalité courtoise. Sans la Révolution, il ne nous aurait jamais quittés (’). Il s’intéressa non-seulement à notre dialecte populaire, mais encore à notre histoire ; impossible de ne point lui pardonner sa qualité de Hollandais. Mais les chefs des patriotes liégeois, en 1850, ne pensaient pas comme les jeunes gens qui avaient vécu dans son intimité. « Kinker, nous écrit M. Stas, fut arrêté comme ôtage au mois de septembre ; on voulait obtenir ainsi l’élargissement de M. Behr, pris à S^-Walburge. L’échange des prisonniers fut négocié par M. Ed. Capitaine, qui fit alors de fréquents voyages entre Liège et .Maestricht. De mon côté, j’activai l'affaire auprès des autorités hollandaises de cette dernière ville.
Après sa libération (M, Kinker passa
(') Sic. Nous respectons l’orthographe de l’auteur.
i*) Gedichien, t. lit, p. 192 et 194.
(*) Au moment où la séparation allait devenir un fait accompli, il dit mémo à l’un de ses amis qui lui manifestait l’intonlion de s'établir dans les provinces du Nord : — Y screx-vons mieux qu'a Liège ? Les pommes de terre sont-elles moins bonnes ici que labas? — Le patriote était, comme on voit, doublé d’un cosmopolite.
(*) Belges et Hollandais se rencontrèrent
par Maestricht, où il vint m’embrasser : je le conduisis à la barque de Hollande. Je fus ainsi le dernier élève et ami qui lui serra la main au moment où il quitta la Belgique, qu’il ne devait plus revoir, bien qu’il l’aimât sincèrement. »
Tous les anciens élèves de Kinker s’accordent à faire le plus grand éloge de son talent de professeur, u Jamais je n’oublierai, dit encore M. Stas, les leçons que je lui ai entendu donner sur Vondel.entr’autres sur le Lucifer.)) On ne savait ce que l’on devait le plus admirer, de son éloquence ou de sa science à la fois profonde et variée. Nous avons rappelé qu’il était grand latiniste. « Un livre dont il recommandait la lecture aux jeunes gens, dans son cours de littérature, était le De Orntore de Cicéron. Il préférait cet ouvrage à la plupart des autres traités de rhétorique : d’abord, parce que Cicéron s’y place à un point de vue élevé et philosophique, qu’il y considère l’éloquence dans ses rapports avec l’ensemble des connaissances humaines et en fait un peu l’encyclopédie ; ensuite, parce qu’il y joint l’exemple au précepte (‘). » Kinker pratiquait luimême les conseils du grand maître , et â son tour pouvait servir de modèle à ses disciples.
Les soins du professorat ne ralentirent point son activité littéraire. De son séjour à Liège datent quelques-uns de ses travaux les plus importants. Il ne se laissa point oublier en Hollande; en 1810, il y publia ses poésies (Amsterdam, 5 v. in 8 V, en 1820, il développa ses théories philosophiques et ses aspirations dans une Ode à l’empereur Alexandre de Russie, qui fut autant remarquée par ses hardiesses que par son grand style ; les Mémoires de l’In-
à Tongres, où M. F. Capitaine, qui avait été chargé d’escorter la voiture de Kinker, fut fort étonné, en arrivant à l’hôtel-de- ville, do voir apparaître son propre frère en compagnie du prisonnier. L'afTaire arrangée , Kinker demanda aux envoyés belges s'il pouvait aller où il voulait. « Sans doute. — En ce cas, je vous accompagne à Liège. >11 ne nous quitta, en effet, que lors de la suppression de la Faculté des lettres. — M. Ed. Capitaine le conduisit jusqu'à Bois-le-Duc.
(*) Extrait d'une lettre de M. Stas.
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statut des Pays-Bas, le Muzen-Almanak restèrent en outre les confidents de ses éludes ou de ses inspirations nouvelles. Les Leçons de littérature hollandaise de M. Würth renferment plusieurs morceaux de la même époque ; d’autres n'ont paru que plus tard, entr’autres une belle traduction du Chant de la Cloche , de Schiller. Il eut aussi l’occasion de s’occuper d'instruction publique, à propos de la méthode de Jacotot (v. les art.
De Reifkekberg et Würth), sur laquelle le roi Guillaume avait ordonné une enquête. Son rapport, où les avantages et les inconvénients de V Enseignement universel étaient discutes sans rélicences, n’eut pas la chance de plaire au Fondateur, qui adressa même, au roi un mémoire en réponse à Kinker. Cette pièce a été imprimée : le professeur de Liège y est qualifié de « philosophe érudit, qui a raisonné sur des expériences qu’il n'a point faites». Kinker écrivit à M.
Joltrand ; « Notre homme pourrait bien avoir raison. Je crains seulement qu’en exagérant ce qu'il y a de bon dans celte méthode, on ne la rende plus nuisible qu'utile ('). »
A cette période se rattachent encore un mémoire, accueilli par l’Institut (*), Sur l'utilité, pour la haute philosophie, de la connaissance empirique de la linguistique générale, et des Lettres sur le droit naturel, un des principaux ouvrages de Kinker. Ces lettres, adressées à P. Van Ilemert, virent le jour à Amsterdam en 1823. Écrites à l’occasion d’un travail de Bilderdijk sur le même sujet (’), elles furent le premier brandon de discorde jeté entre les deux anciens amis, la querelle grammaticale dont nous avons parlé ne remontant qu’à 1829. Kinker commence par déclarer que les erreurs de Bilderdijk ne mériteraient peut-être pas une réfutation, si elles n’étaient d’autant plus dangereuses qu’elles se présentaient sous le couvert d’un nom respecté. Au nom de la science, d’autre part, il ne croit pas pouvoir transiger. Bilderdijk soutient que le droit repose sur le besoin : or
(M Van Hall, p. 88.
(*} Sur le rapport de Schroeder et Clarisse.
les besoins de l’homme sont infinis, d'où il résulte que ses droits, pris en euxmêmes, le sont aussi; nous voilà en état de guerre. C’est la doctrine de Hobbes, dit Kinker : bellum omnium contra omîtes. Il y a pourtant celte différence que, selon Hobbes, l’étal de guerre est notre état naturel, et que, selon Bilderdijk, c’est précisément le contraire. Les hommes ne naissent pas égaux : il y a partout, et nécessairement , une autorité, à commencer par celle du père: c’est là le correctit. — Fondez donc sur de telles bases la morale et le droit ! reprend notre impitoyable critique : la patria potestas elle-même émane de la société civile. Vous mettez en péril l’idée du devoir en même temps que celle du droit. Le mot droit signifie deux choses : une faculté et une règle. Dans le premier sens, il s'agit de ce qu'on peut faire ; dans le second sens , de ce qu’on doit faire : le droit est la loi elle-même. Quel est le contenu de la loi ? Voilà la vraie quesliou. Appartient-il à la volonté de commander ou de se soume’tre ? C'est la ration qui est souveraine et qui seule peut justifier le droit. — L’idéal de Kinker est celui de Kant, un rigorisme trèslogique, mais qui malheureusement ne descend pas des hauteurs de l’abstraction. On a rangé parmi les utopies son projet de législation universelle et l’on n’a pas eu tort : sa réfutation de Bilderdijk n’en est pas moins fondée. Cependant le droit naturel a des racines plus profondes que les deux adversaires ne font supposé : l’homme n’a pas seulement des besoins, mais des affections; l’amour est un lien social plus puissant que l’autorité, et la froide raison ne peut justifier que le droit strict. L’truvre de Kinker honore son auteur; mais elle n’a plus , en somme , qu’une importance historique.
Nous trouvons très-naturel qu’un kantien, surtout un poète , ait fait une excursion dans le domaine de l’esthétique. Dans Jets over het schoone, mémoire académique publié en I82ti.
Kinker soutient que la beauté est
( 1 ) Korie ontwikkeling der yronden t an het natuurreyl.
objective. Notre goût la reconnaît et la proclame , mais n'en est point le Créateur. Théorfe opposée îi celle de Voltaire, pour qui le té xaXàv n’est pas plus le même partout, que la mode de Paris n’est semblable à celle de Pékin.
Il s'agit, bien entendu, de la beauté sensible : la beauté morale, au contraire, frappe tout le monde: il n’y aura jamais qu’une voix sur le dévouement de Codrus , par exemple. Voltaire confond le beau avec \' agréable : la beauté proprement dite, ainsi que Kant l'a fait remarquer, nous procure, à vous comme à moi , une satisfaction désintéressée.
Mais en quoi réside-t-elle? « La beauté, dit encore Kant, est comme la forme sous laquelle nous saisissons dans la nature une conformité à des fins (Zweekmàssigkeit J , mais sans nous représenter ces lins elles-mêmes (on ne comprend pas la beauté, on la sentj. «Grande vérité , reprend Kinker ; mais ce n’est pas tout. Une autre condition est nécessaire : il n’y a véritablement beauté qu’en raison de la corrélation analogique des formes sensibles avec une idée. D’après cela, selon notre philosophe, la beauté est mystique ou allégorique. Mystique , elle rapporte à un but le monde matériel ; allégorique, elle est l’incarnation du monde spirituel. Nous n’aborderons pas la discussion de cette thèse, dont la proposition fondamentale rapproche Kinker de l’école de Schelling , que cependant il n’aimait guère; disons seulement avec M. Van der Wijck qu’une esthétique essentiellement basée sur le principe de l'analogie mérite à bon droit l'épithète d'exclusive (*).
* Le même critique nous parait en revanche pousser la sévérité à l’excès , lorsqu'il déclare (p. 45) bon à jeter au
(•) Van der Wijck, p. 98-110.
(*) Kinker n’eut pas le temps de le publier lui-méme ; il légua cette mission à son ami M. Cocheret de la Morinière ( ancien pasteur à Liège et à l'église wallonne de Boisle-Duc), qui s'en acquitta avec un soin pieux. L'ouvrage forme 2 vol. in-8° de 270 cl 371 pages v. ci-apres la hibliogr ). Il est précédé d'une notice sur Kinker et accompagné d un beau portrait (reproduction de celui qui parut on 1825, au frontispice du iluien-Ahnattak),
feu le dernier ouvrage philosophique de Kinker, l 'Essai sur le dualisme de la raison humaine ('), écrit en français... très-peu français, il est vrai; mais le style est ici chose secondaire. Avant tout , notons qu’à partir de ses Lettres sur le droit naturel , Kinker a cessé d’ètre un pur kantien : « Il répudie aujourd'hui ce nom , dit M. Itoorda ; il n’accepte que le litre île philosophe critique (*). » Son but avoué, dans l 'Essai, est de perfectionner le criticisme au point de vue de la raison pure, et de le compléter au point de vue de la raison pratique. Kant a soutenu que les catégories ne s’appliquent qu’aux objets de l’expérience externe ; il n'a pas vu, dit Kinker, qu elles s'appliquent tout aussi bien à l’expérience interne, c’est-àdire aux phénomènes perçus par le sens intime. La critique Kantienne est donc trop étroite ; de plus, le philosophe de Kœnigsbcrg n'a pas même essayé de justifier son affirmation. Les deux seuls passages de la Critique de la raison pure (*) où il conteste que les catégories interviennent dans le domaine du sens intime ne prouvent nullement ce qu’il avance. Or, la critique ne comprendra réellement les principes de toutes les sciences accessibles à l’esprit humain , que lorsqu’elle aura pris pied sur le terrain de la morale, en appliquant les catégories aux phénomènes de notre vie intérieure. Kant n’a construit qu’une des deux ailes de l’édifice ; sa critique de la raison pratique n’est au fond qu’un véritable dogmatisme, qui s'accorde mal avec la théorie de la connaissance objective : il s’y égare tout d’un coup dans l'inconnu; il y franchit les limites que lui-même a tracées, inconséquence qui a donné lieu aux systèmes de Fichte, de Schelling et de
qu’on nous dit être plus ressemblant que celui dont la notice de M. C. Van Hall est ornée.
(*) Frùhcr ein eifriger Kantianer , verschmnht llerr Kinker jctzl diesen Samen, da er nur kritischer Philosoph su heissen vertangi. P. 145.
(*) Elementarl. Il® partie, sect. I, liv. Il, ch. Il, paragr 3: Syslemalixchc Vorsi. aller syntl.. Grands ., p. 291 (5« éd.f, et Krilik der spek a I. Théologie, p. 710, II.
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Hegel. Appliquons les lois «le la pensée aux données subjectives , à la volonté humaine : nous aurons encore un dualisme; la raison humaine se trouvera encore en présence d’une antinomie; mais ce ne sera plus simplement entre des notions objectives , ni entre les deux sections de la critique prises séparément , ni entre certaines propositions prises dans chacune d’elles et considérées abstraction faite de leur liaison : l'antithèse s’établira entre les deux tendances de la cosmologie et de la psychologie, entre des vérités analogiques mais diamétralement opposées, dont l’une est la proclamation du fatalisme et du matérialisme absolu , tandis que l’autre est l’attestation de la liberté et du spiritualisme absolu ( *). Or, ces vérités étant relatives, on est naturellement conduit à les concilier en s'élevant à la considération d’une vérité absolue, supérieure à l’expérience et n’admettant rien au-dessus d’elle (*).
Ce n’est point là, ajoute Kinker, un système nouveau ; c’est le système de Kant perfectionné, achevé. S’il fallait abandonner le criticisme . le seul dogmatisme rationnel serait celui de Hegel ; mais il ne s’agit point d’en venir là. Ces tentatives du pasteur J. -J. Le Koy (v. cidessus) n’eurent jamais aucune chance, on le voit, de trouver grâce devant son compatriote.
Qu'on partage ou non les idées de Kinker en philosophie et en politique, on doit reconnaître en lui un esprit supérieur et, ce qui vaut mieux encore, un penseur consciencieux et sincère.
Quant au fond de son système, il serait difficile de n’y point reconnaître une sorte de panthéisme logique : sa déclaration à propos de Hegel nous semble assez explicite à cet égard. A ses yeux, le moi est un fait-acte ( daad ); sur ce point, il se rencontre avecFichte. Mais il ne considère pas le monde, à l’instar de ce dernier philosophe, comme un produit de l'activité du moi ; il ne nie pas non plus l’existence noumé-
nale. Il proclame avec Schelling l’identité du sujet et de l’objet; mais, tandis que Schelling puise sa certitude dans l’intuition intellectuelle , et place conséquemment son principe au-dessus de toute démonstration, Kinker envisage l’identité absolue comme la vérité scientifique par excellence, comme impliquée au fond du dualisme de la raison. Telle qu’il la conçoit, elle n’est que le milieu indifférent où s’évanouissent toutes les contradictions phénoménales , même celle du bien et du mal. La nature nouménalc n’est pour lui que la toutepuissance, la volonté absolue (aurait dit Schopenhauer), qui s’incarne sans cesse dans une double série de manifestations inconciliables au point de vue phénoménal. Que ce ne soit pas là le Dieu qui parle à notre conscience, il est inutile de le dire ; il est permis d’admetlre aussi que Kinker s’est laissé dominer par l’idée fixe de rompre absolument en visière avec la théologie chrétienne, qui l’obsède comme un fantôme. Il ne peut pardonner à Schelling d’avoir voulu introduire le eonlenn de la foi dans le domaine de la science. Il est critique jusqu’au bout, critique sincère autant que radical : conséquent avec lui-mème, il aboutit à la confusion de l’abstrait et du concret. Il accorde à la nature nouménalc , il est vrai , une tendance intentionnelle; mais cela s’accorde difficilement avec sa parfaite indifférence : c’est une simple échappatoire. Son Dieu ne peut être que celui de Schopenhauer : der Wille an sich oline Einsicht, selon la remarque judicieuse de M. Van der Wijck. Et encore, si l’on voulait le presser, nous ne savons pas comment il s’y prendrait pour expliquer non seulement la volonté intentionnelle, mais simplement la puissance divine. Les catégories entendues au sens de Kant, même rapportées au monde moral, ne nous apprennent absolument rien là-dessus. Evidemment il n’y a ni causalité ni activité, là où il n’y a qu’absolue indifférence. Kinker
(')lleûliHé plus exact de dire [’idéa- l'applique à l'ftcole d'Klée. » Parfaitement Usine. Kinker en convient dans une lettre à juste.
M. Capitaine. « Ce terme doit être entendu , jf) Hoorda, p. -1 46- 1 47 . — Kssai, t. I, dit-il, dans le sens qu’on lui donne quand on p. 236.
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n’évite pas le cercle vicieux : il s'appuie sur sa propre hypothèse pour la démontrer.
Malgré ces défauts essentiels, malgré le peu de sympathie que nous éprouvons pour une doctrine qui ne cherche l’absolu que dans les limites de l'entendement humain et ne s’occupe même pas de rendre raison de ces limites ('), nous ne pouvons nous ranger à l’avis de M. Vau der Wijck , qui n'attribue à V Essai aucune importance philosophique sérieuse. Nous passons condamnation sur le langage technique de kinker, hérissé d’expressions, non seulement peu françaises, mais ne rendant pas toujours exactement sa pensée, qu’on ne parvient souvent à dégager qu’après plusieurs lectures. Cependant l’ouvrage fourmille d’aperçus ingénieux et profonds ; la discussion y est serrée et poursuivie avec la plus grande bonne foi, si bien que les erreurs mêmes de l’auteur font réfléchir et servent ainsi indirectement la cause de la vérité. Hien n’est plus utile que la critique : l’édifice qu’elle bat en brèche s’ébranle quand elle a raison, et sa chute fait bientôt place à un édifice nouveau , l'esprit recommençant incessamment son œuvre; et quand tous ses efforts sont impuissants, elle sert encore à raffermir notre confiance dans les vérités éternelles.
Tour connaître la dernière pensée de Kinker, il faudrait avoir sous les yeux le roman philosophique auquel il travailla longuement dans sa retraite studieuse d’Amsterdam, et qu’il a légué à M. Van Lee pour être achevé et publié par celuici, missionqui n’a pas encore été rempile. — Depuis longtemps déjà il avait songé à exposer ses idées sous celte forme, un peu à la façon du Jacobi. Le dialogue entre un matérialiste et un spiritualiste inséré dans le 1. 1 de l 'Essai, a élééerit sous l’empire de cette préoccupation. Grâce 1) M. Ed. Capitaine, il
(*) C’est la môme lacune que les successeurs de Kant ont essayé de combler; ils ont fatalement abouti à Hegel , c'est à-dire à l'identité de l'être et du néant. Il ne reste que la forme pure , que Hegel ne parvient à considérer comme concrète qu'en supprimant
nous sera du moins possible de dire quelques mots du plan de l'ouvrage.
« Deux frères jumeaux, l’un matérialiste, l'autre spiritualiste, soutiennent chacun leur système. L’un des deux frères a une fille nommée Sophie , très-experte en sténographie. Elle s’est occupée à recueillir les conversations et les discussions de son père et de son oncle.
Les deux frères ne pouvant tomber d’accord, prennent le parti de consulter l’amant de Sophie, jeune homme intelligent, qui a lu beaucoup de livres de philosophie sans adopter aucun système. Notre arbitre se met à lire les pièces du procès ; ensuite, désirant ne déplaire ni au futur beau-père ni à fonde futur, il s’efforce de concilier leurs opinions : inutile d'ajouter que le système qu’il expose est celui de Kinker. » Dans une lettre du 29 avril 1833, l’exprofesseur de Liège rappelle qu’avant de quitter ses élèves ('), il leur parla de la possibilité de résoudre l’antithèse du matérialisme et du spiritualisme. « Si j’ai encore devant moi quelques années de vie, ajouta-t-il, et qu’on ne puisse m’appliquer l’adage bis pueri sencs , j’entreprendrai cou amore cette tâche ardue et j’espère la mener à bonne fin. » Quant à sa thèse fondamentale ou plutôt quant à son hypothèse, elle est légitimée à ses yeux parce qu’elle est la seule basepossible d’une solution satisfaisante. Mais il s’agit de le faire comprendre ù tout le monde : là est la difficulté. Il s’agit d’exprimer comment le dualisme se résout en un trialisme, trias harmonica ; or on se heurte ici à tout bout de champ contre le même obstacle : la pauvreté des lanpics. Ce fut l’embarras de Lucrèce, juste au moment où, matérialiste jusque là, il se trouva tout d’un coup transporté sur le terrain du spiritualisme :
Nuor, on qun pii-to inter s luixU, quil>u,que < oiuta diihIU figeant, mlionem roililore mvutera Alwtrahit inritam patrü sermonin egtvt«« :
Soil tdiuoD, utpotero, stmimMiti) attingere langnm;*).
le principe de contradiction.
(*) Indépendamment de scs leçons officielles, Kinker ouvrit à Liège des cours privés de philosophie et de droit naturel.
(*)/>« natura rerum I. III, V. 259. — On lit sur le môme sujet, dans le !Uuun Al-
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En 1840, Kinker prit la résolution d’écrire son ouvrage en français, d’y introduire un nouveau personnage, un abbé, aumônier des deux frères et partisan déclaré du llcrmésianisme, et d'appeler la jeune fille Rosalie Sophie. Celleci, dans le prologue, se déclare heureuse de voir son amant essayer de mettre d’accord les deux adversaires : « mais en tous cas, poursuit-elle, je vous conseillerais de n’en rien faire avant que d’avoir consulté notre curé, qui se prêtera volontiersà vous procurer l’occasion de réfléchir sur nos sens externes, en vous faisant assister à un entretien de deux liis de l’un de nos fermiers, dont l’un est aveugle-né, l'autre sourd-muet.
Le dernier prouvera h sa manière que rien n’est plus impossible que ce qu’on nomme un son, et que la science qu’on appelle acoustique ne peut être qu’une théorie pleine d’illusions; tandis que l'aveugle-né ne trouvera rien de si absurde, que de vouloir soutenir qu’il y a des objets visibles, ouqu’il puisse exister un fluide (dit lumière ) au moyeu duquel on puisse recevoir, à une grande distance, l'impression sensible d’objets colorés. Cette dialectique a toujours beaucoup plu à mon oncle le spiritualiste, qui ne voit dans nos cinq sens que cinq portes par où notre âme se plail à sortir, pour ne voir, dans la nature soidisant matérielle, qu’une allégorie du monde immatériel, dont la nature visible est l’image. Au reste il soutient que ce sont surtout les femmes qui se plaisent à voir dans cette allégorie une réalité. » Tout en se préoccupant ainsi des détails de son travail, Kinker songeait aux chances de succès que l’avenir réservait ù scs doctrines. Nous vivons dans un temps de bigotisme, disait-il ; nous sommes en pleine éclipse, mais des temps meilleurs viendront. « L’autruche dépose tranquillement son œuf sur le sable ; les pinsons et les passereaux ne sauraient l’écraser ; le bec des sanson-
nets et des corneilles ne peut l’entamer ni le repousser dans l'ombre ; c'est à l’astre qui dispense la lumière de le faire éclore. »
La doctrine de Kinker reposait sur la séparation radicale de la religion et de la philosophie, ce qu’il ne faut pas perdre un instant de vue quaud on lit les ouvrages de ses critiques. « Le domaine de la religion, écrit-il (11 décembre 1845), doit rester pour le philosophe une terra incognito : permis aux théologiensdes’occuperdenos spéculations; mais nous ne devons, nous ne pouvons accepter d’autre contrôle que celui delà raison humaine. Or, c’est ce qu’on ne comprend plus guère de nos jours, même en Allemagne. » Le pur kantisme, comme on voit, n’a peut-être jamais eu de sectateur plus rigoureux que Kinker ; seulement, à la différence de Kant, le penseur hollandais croyait à la possibilité d’une métaphysique complète dans les limites posées par son maître. Il excluait de la discussion protestants et catholiques ; il considérait la morale de l’Evangile, bien comprise, comme parfaitement d’accord avec la doctrine de Kant, et il s'arrêtait là. Parfois il élevait son Ame vers le principe éternel et immanent de toutes choses; le Dieu qu’il invoquait dans ses vers n'était que la rnison noumètie , le Dieu de la dialectique ; mais ce Dieu, il l’adorait dans la sincérité de son cœur.
Kinker c onsacrait. tout son temps à l'étude. Il travailla aussi longtemps qu’il eut un souffle de vie. Il mourut résigné, content de son lot ; la dernière fois que M. Ed. Capitaine lui serra la main, H lui dit seulement : « Ah ! mon véritable ami ! Que ne suis-je dans l’autre monde ! » C’est la seule plaintequ'il énonça jamais, et elle renferme une pensée consolante.
Sa perte fut vivement sentie: on peuten juger par le concert d’hommages qui retentit autour de sa tombe (*). M. S. Muller, président de l’Institut des Pays-
manukii c 1831, les quatre vers suivants :
Veiîl wimrilen riju or, »lcvhu> onzin in nieti sluiten; N Oeil uienr gcilnrlitvti, die geon woorden klnnk kmi
|niten,
Kn die geen zinn’lijk beobl, geen teeken mbierbanlt
L'oor dicliter* ttotiw covovl.l.door ilenkori nnoit !>fl-
jpaald.
Joli» KüiVkR.
( 1 ) Les restes mortels de Kinker ont été déposés, le 20 septembre 1 8 45, in de Oudezijds-Kapet, à Amsterdam.
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Ras, prononça son éloge dans l'Assemblée générale de la Compagnie et n'hésita pas à le proclamer l’un des hommes les plus remarquables de son pays. MM.
Siegenbeek, C. Van der Vijver, respectivement présidents de la Maatschappij van Lctterkunde et de la loge de la Charité (d’Amsterdam), relevèrent à leur tour ses brillantes qualités. M. Westerman inscrivit ces vers au bas d’un de ses portraits :
Wai il» OodbeiJ «chittreml vormJn en latcre ceuweu
lin» nie»;
Wat ooit Torlieelilin); xhiep en do nundurht bicld
(gebovid;
Wui de e«.lU< geetlkrachc wr<x lil , do acimono kantien gannieo,
Ta wetddrig in liot breiii »«n Kisitk uiAuigevIocid. Uoeft wijibeid reat op lof, veinufl op Inuwcrl.U.leii, Ifciu wordt dit M-Lrander bovld met krensen over-
(Iftden.
La glorieuse épithète de génie a été appliquée A Kinker par quelques-uns de ses biographes; en la lui contestant, M. Van der Wijk s'est exposé A toutes les colères de M. Van Vloten ('). 11 faut s’entendre sur la portée dulerme génie:
nous renvoyons le lecteur à l’article publié par M. Cocheret de la Morinière dans le Recensent ook der Recensenten (1850, n° 9, p. 571), et dont les conclusions motivées sont favorables au philosophe-poète. Au fond, ces discussions sont oiseuses : ce qu’on ne peut contester ù Kinker , c’est une originalité véritable, dans le meilleur sens du mot; un talent des plus distingués, comme orateur et comme écrivain ; infiniment d’esprit et de finesse comme critique ; de l’enthousiasme, trop exclusivement peut-être, pour les idées générales ; enfin un libéralisme certainement loyal d’intentions, ù part la légitimité de son idéal. Mais il a cherché A eclairer les hommes bien plus qu’A les toucher; jusqu’en poésie, il a rêvé de ses formules kantiennes : sa popularité en a souffert, sinon sa célébrité chez les gens d’élite. On l’admire, mais il n’est ni l’ami du foyer ni l’écho des sentimentsles plusprofondsde l’homme.
On est séduit par la musique de son langage , mais il fait réfléchir plutôt qu’il n’enlève. Il est le poète d’un système politique, plutôt que le poète na-
( ) Dans le Ltventbode . V. ci-dessus.
tionsl de la Hollande. Mais ce qu’il est, il l’est si complètement et d’une façon si particulière^ individuelle, qu’on doit certainement voir eu lui , de quelque côté qu’on le considère, une des personnalités les plus saillantes de son pays, dans la première moitié de ce siècle.
Comme philosophe, M. Van der Wijck le juge en polémiste autant qu’en historien; aussi éloigné nous-même des idées de Kinker que des principes de l’Ecole d’Utrecht, nous croirions être injuste si nous ne revendiquions pas pour l’auteur de V Essai une page dans l’histoire de la pensée humaine, à côté de Van Dentert, peut-être même audessus de lui. Il y aurait A procéder au triage de ses écrits, dans l’intérêt même de sa mémoire ; ce triage opéré pieusement et avec soin, la Hollande pourrait être fière de son Kinker devant toute l’Europe.
M. Ed. Capitaine a bien voulu dresser tout exprès pour nous, d’après M.
Van der Aa et d'après ses propres notes, une bibliographie des œuvres de Kinker, beaucoup plus complète que celles de MM. Van Hall et Cocheret de la Morinière. Nous nous empressons de reproduire ce document.
1° Oralie over de jeugd van Alexander den Grooten , in latijnschen verzen.
Amsterdam, 1786.
Cf. le Chronicon cathoUcon d'Edward Simson.