XVI! I
IXTROMT.TIrtX.
sèchement : «Je n’ai jamais lu et je ne veux pas en prendre l’habitude» ('). «Il éloigna peu à peu les hommes qui avaient eu la confiance de son prédécesseur, et finit par renouveler tout sou entourage. Il se forma ainsi, dans la partie la plus intelligente de la population, un noyau de mécontents que grossirent la froideur et l’extérieur peu sympathique du prince i *). » On saisit avidement le premier prétexte venu: la balance pencha...
La révolution qui engloutit la principauté de Liège fut exactement le contraire de la révolution brabançonne. Celle-ci s’éleva contre le joséphisme, qui asservissait l’Eglise à l’Etat; celle-là revendiqua contre le clergé toutes les libertés civiles et politiques. Velbruck avait laissé les idées françaises saper les fondements de son pouvoir; la réaction opérée par Hoensbroeck acheva de rendre odieuse et insupportable la domination ecclésiastique. Tout conspirait à transformer les Liégeois, si longtemps courbés sous la crosse épiscopale, en libéraux décidés, en adversaires de toute intervention du prêtre dans les affaires temporelles. Pour être certains d’en finir avec l’ancien régime, ils se jetèrent dans les bras de la république française : malheureuse inspiration, qui leur valut d’être traités en peuple conquis, mais conséquence naturelle des influences qu’ils avaient subies et des fautes de leurs derniers princes. Quand les yeux furent dessillés, d’ailleurs, ils furent les premiers à se souvenir qu’ils étaient Belges.
L’instruction publique languit à Liège pendant toute la période révolutionnaire. Sous la domination française, le grand Collège qui avait remplacé la maison des Jésuites ( *) lit place à une Ecole centrale, dont le programme devait comprendre «les mathématiques, la physique et la chimie expérimentales, l’histoire naturelle, l’agriculture et le commerce, la méthode des sciences ou logique, j'analyse des sensations et des idées, l’économie politique et la législation, l’histoire philosophique des peuples, l’hygiène, les arts et métiers, la grammaire générale, lus belles-lettres , les langues anciennes , les langues vivantes et les arts du dessin. » C’était passer sans transition d’un extrême à l’autre. Ni les professeurs, ni les élèves n’étaient capables
( 1 ) Ford. IIknaux, onr, cité, t. Il, p. 263. — BoBCXET, Histoire de lu ré col. liégeoise de 1789, Liège, 1863, in-8", l. I, p. 9.
( ' ) Rohgnkt, ibid.
(’) C’était simplement un collège d'humanités. L'enseignement philosophique avait été supprimé à Liège en 1771; il est vrai que ce coup u était tombé que sur la vieille scolastique.
INTRODUCTION'
de venir à bout de ce qu’on exigeait d’eux ('). L’Ecole de Liège végéta pendant six ans • 1798-1804) ; le Lycée qui lui succéda subsista jusqu’en 1814 (’*), époque oü il fut transformé en Gymnase , sous la courte administration prussienne. Dans le plan d’organisation de l’Université impériale, Liège avait tiguré comme chef-lieu d’Académie, pour les départements de l’Ourthc, de Sambre-et-Meuse, de la Roër et de la Meuse-inférieure. La Faculté des sciences y fut seule organisée; un maigre cours de logique représenta à lui seul toute la Faculté des lettres; finalement, un décret fit tout disparaître. Les aspirants au barreau allèrent fréquenter, h Bruxelles, Y Ecole de droit, qui nous revint plus tard, professeurs et élèves, et forma le noyau de notre Faculté académique (s); les étudiants en médecine suivirent les cours d’Ansiaux et deComhaire. En résumé, l’enseignement supérieur ne reçut pas, chez nous, d’organisation régulière et pratique avant l’établissement du royaume des Pays-Bas. Plusieurs bons éléments pouvaient être mis à profit; mais, comme le dit M. Nothomb, en 1816 tout était si faire.
Lorsque le roi Guillaume soumit la loi fondamentale il l’approbation des notables de la Belgique, les délégués des départements de l’Ourlhe, de la Meuse-inférieure et des Forêts (Liège, Limbourg et Luxembourg) sc prononcèrent à une très-grande majorité en faveur du projet (4). A Bruxelles et il Namur, il y eut il peu près partage ; l’altitude des Flandres, d’Anvers et du Hainaut fut au contraire tellement hostile, qu’en dépit des 1 10 voix hollandaises des Etats-généraux, consultés
( ' ) Morel, p. 27 el suiv.
(*) Les premiers élèves du Lycée furent envoyés de France el choisis parmi les jeunes gens qui avaient droit à une bourse d'études : nous tenons ce détail du plus ancien d’onlr'cux, M. Montalanl-Bouglcux, de Versailles, à qui sa verte vieillesse permet encore de venir revoir de temps en temps la ville où il a Tait ses études. M. Monlalanl s'est plus d'une fois souvenu de Liège dans sis poésies; il est aussi l'un des correspondants les plus assidus de notre Société d'Emulation.
(*) V. ci-après, col. 2f>7.
(*) A Liège, 38 voix pour, 31 contre ; à Huy, Il pour, 14 contre ; à Yerviers, 32 pour. Sur 1 16 voix limbourgeoiscs, 19 seulement furent négatives. Dans tout le Luxembourg (73 voix), il ne sc rencontra pas un seul opposant (V. Vas de Weyer, La Bchjiqne et la Hollande (Opusc., t. II, Londres, 1869, in-12°), p. 60).
iNTKoniaioN.
de leur côté et convoqués en nombre double, la loi se trouva rejetée par 796 suffrages contre 637. Cent vingt-six votants motivèrent formellement leur refus sur les articles 196 et 198, qui proclamaient la liberté absolue des cultes et rendaient les emplois accessibles h tous les nationaux, sans distinction d’opinions religieuses. L’opposition comptait aussi dans sou sein un certain nombre de libéraux, préoccupés de certaines garanties essentielles dont la loi ne disait mot, notamment de la responsabilité des ministres, de l’institution du jury, que l’Empire nous avait fait connaître, enfin de l’inamovibilité des juges ; mais il resta évident pour le roi, dont la surprise et l’irritation furent extrêmes, que le clergé était le principal instigateur de la résistance. Or la situation était délicate vis-à-vis des puissances alliées, qui avait stipulé V assimilation constitutionnelle des deux pays. La Hollande acceptait sans réserve les propositions du gouvernement ; la Belgique prise en masse n’en voulait pas : que faire? Un arrêté royal du 24 août 1813 déclara la loi fondamentale purement et simplement acceptée ('). C’était une première faute, que le temps pouvait faire paraître excusable <*); malheureusement le roi ne s’en tint pas là. Il laissa échapper des paroles menaçantes ; il jura d’écraser le parti qui l’avait tenu en échec (*). On sait comment furent traitées les protestations du prince de Broglie, évêque de Garni ; on sait comment, dans la suite, le nouveau Joseph II fut accusé de vouloir asservir l’Eglise. La sincérité des intentions de Guillaume ne saurait être révoquée en doute ; il voulait incontestablement le bien de ses sujets, mais il le voulait à sa manière et sans tenir compte du sentiment des populations. Plus il s’obstina, plus scs mesures devinrent suspectes ; finalement elles parurent odieuses. On lui imputa le projet de vouloir propager en Belgique l’esprit calviniste, et tout d’abord de l’introduire subrepticement dans les écoles primaires {*); ou lui reprocha de réserver toutes ses faveurs à ses compatriotes; et ce ne furent pas seulement les coryphées de la politique
(') Du Gerlaclie, Ilist. dit roy. des Pays- lias. Bruxelles, 18*2, in 8", l. I, |>. 309 et suiv. (*; Thonisscn, Im Belgique sous le règne de Léopold /, 2° oïl. Louvain, 1801, in-8°, l. Il, |>. i.
(’) De Gcrlaclic, /. c. — Carlo Geiuelli, Ilist. de la révol. Belye Bruxelles, i8G0, in-8°,
(*) Ducpétiaux, cité par M. Th. Juste, Ilist. de l'instruction puldiqite en Belgique. Brux. 1 8*4, in-8°, p. 282.
INTIlOlUT.riOX.
active, ce furent tous les Belges qui s’indignèrent, lorsqu’il eut la malencontreuse inspiration de nous imposer de force la langue hollandaise (*)• En vain il émancipa notre industrie, en vain il rendit plus prospères que jamais nos provinces épuisées, en vain il régénéra l’instruction publique : une nation qui voit sa religion et sa langue en péril se sent frappée au cœur et répudie des bienfaits qu’elle regarde comme empoisonnés.
Le royaume des Pays-Bas dura néanmoins quinze ans, et ces quinze années, malgré tous les griefs, figureront dans notre histoire comme une période heureuse et brillante. La paix, cette fée si longtemps insaisissable, désormais assise à notre loyer, nous prodiguait ses trésors. Les relations intimes de la Belgique et de la Hollande nous profilaient plus encore qu’à nos voisins bataves. Le roi aimait les lumières et respectait la liberté dans tout ce qui ne louchait pas à ses idées fixes. Aveugle et intraitable sur ce point, il mina lui-méme l’édifice qu’il avait mission de consolider; mais sous d’autres rapports les provinces belges eurent tant de sujets de lui rendre grâces, que jusqu’au moment suprême un seul mot de sa bouche eût pu tout réparer : il ne le prononça pas.
Il avait l’admirable patience qui a toujours caractérisé ses compatriotes et qui leur a permis de conquérir leur sol sur l’Océan ; mais il avait aussi les défauts de ses qualités ; sa ligne de conduite une fois tracée, aucune considération n’aurait pu l’en faire dévier; les éléments qu’il avait négligés en posant ses prémisses n’existaient pas à sesyeux ;
(*) Les temps sont bien changes, à preuve le mouvement flamand. — Aujourd'hui quele calme est rentré dans les esprits, on reconnaît volontiers que l'opposition avait singulièrement exagéré ses griefs. La langue française étant étrangère à la grande majorité des habitants des Pavs-Ras, il était assez rationnel qu'elle ne fût pas choisie pour être la langue des affaires. Mais Guillaume oublia qu'on ne gouverne plus les peuples sans compter avec eux ; que, dans son intérêt, il devait ménager les provinces wallonnes; et qu'enlin
l.o le m p* D'épargne pn» ce que l’on fuit »nn. lui.
L'adage : QuUl leges sine moribu» ? est toujours vrai : le Conijxlle intarc désafleclionne inévitablement les peuples, il aurait fallu laisser d'abord s'éveiller chez les Belges le désir de connaître le hollandais, et l'on ne peut douter qu'ils n'en seraient venus là. N’avons-nous pas vu, cette année même, un grand nombre d’étudiants de Liège demander qu'il fût pourvu sans retard au remplacement de H. le professeur émérite Bormans, pour le cours de langue flamande? ( * )
(* J II a été fuit droit Mina retard A cutte réclamation ; M. Stoclier a clé eli.trgé du coure du ll.uinmd par arrêté royal «In III juin 1869.