‹ L'Université de MontpellierChapitre 5 sur 36 · CP. DONNEES", , PP PR LT · texte numérisé non relu

CP. DONNEES", , PP PR LT

Comme toujours les invectives contre le Saint-Siège correspondent à l'éloge des princes, du comte de Toulouse, dont le poète ne cesse de vanter les mérites, de l’empereur Frédéric Il, oppresseur des communes lombardes-sarrasines, et qui devait mourir excommunié par le Pape. Cet anticléricalisme ne s’expliquerait-il pas par les «honteuses habitudes» que «chez un de ces génies inventifs et indépendants l’on pardonne d'autant moins qu'on se sent plus disposé à reconnaître leur talent» ?. En tout cas, la riposte ne se fait pas attendre, elle vient d’une femme,

et d'une femme de Montpellier, le seul troubadour originaire de la cité des Guillems, ignoré même par M. Chabaneau, dame Germonde. Avec un art et un à-propos inimitables, elle cloue au pilori «le menteur, mal renseigné, qui, autant qu'il le peut, dérobe, cache, dissimule toute action loyale et bienfaisante. De Rome il dit du mal, de Rome, le chef et le guide de tous ceux qui sur la terre ont un bon esprit :

Quar de Roma ditz

Mal, qu'’es caps, e guitz

De totz selhas qui en terra An bos esperitz *.

Calquant son sirvente surcelui du blasphémateur, elle répond par vingt

strophes et dans le même ordre à chacune de celles de Figuières. Même

nombre,même coupe de vers, mêmes rimes, mêmes désinences. Combien difficile était une réplique suivant aussi scrupuleusement la provocation!

4 Voir ci-dessus, Hist. de Maguelone, t. Il, ch. x. pp. 1501190,

2 Plein d'enjan et de bauzia E de noiz et de folor,… Ni putans qui menaria, Ni arlotz e bevedor, © Qui farian de seignor.

{Aiméric de Péguilain, Mss du Vatican, 3207. — Raynouard, Choix des Poésies originales des Troubadours, t. V, p. 158. — Émeric David, Guillaume de Figuières, Hist. littéraire, t. XVIU, pp. 642-662. — Aiméric de Péguilain, ibid., pp. 684-698).

3 Mss de la Bibliothèque nationale, 2701, f° 95, chans. 831. — Raynouard, ibid., t. IV, p. 319. Émeric David, La Dame Germonde, Hist. littéraire, t. XVII, p. 665. — Au moment où, de par la loi du 9 décembre 1905, le gouvernement prétend s'emparer de tous nos sanctuaires, c'est encore une femme de Montpellier, notre éminente amie, Mile L. Guiraud, qui a fait un livre pour les défendre par des arguments irréfutables. Elle prouve, en effet, que tous ont

Folquet de Marseille, au contraire, quitte le monde pour embrasser la vie religieuse. Fils d’un négociant génois, en relation avec les rois d'Aragon et de Castille, le comte de Toulouse et Barral des Baux, le seigneur de la ville phocéenne, il avait, dans un style élégant mais quelque peu artificiel, versifié pour la femme de Barral des Baux. vicomte de Marseille, Azelaïs de Roquemartne, de la maison de Porcelet, et célébré «le chef de toute courtoisie», Eudoxie Commène, «l’impératrice, fille de l’empereur Emmanuel», comme son mari Guillem VIII de Montpellier, «chef et guide de tout enseignement» !. En 1195, il prêche la croisade au Maroc contre Jacoub Almanzor qui, vainqueur des Almoravides en Afrique, pénètre dans la Péninsule avec ses Almohades. Alphonse X lui dispute le terrain; Folquet soulève les chrétiens: «Nous avons perdu le Saint-Sépulcre; souffrirons-nous maintenant que l'Espagne soit aussi perdue ? Nous n’avons à craindre n1 vent ni mer... Que celui-là, qui désire la mort pour vivre, offre aujourd’hui pour Dieu cette vie que Dieu lui rendit en mourant. Il y a une chose possible à chacun, c’est d’avoir du cœur; qu'il en montre donc»?!

Faut-il s'étonner qu'avec cette conviction et cette chaleur d'âme il ait été si vivement ému par la perte de son protecteur Richard-Cœurde-Lion, d’Alphonse d'Aragon et du comte de Toulouse ? Quittant dès lors le monde, ilentre au monastère de Toronet en Provence; il en estélu abbé en 1200, et, promu au siège de Toulouse, il y meurt en 1231 *.

Aux portes de Montpellier, la maison d’Anduze, de Sauve et d’Alais, alliée à nos Guillems, rivalise, en fait de poésie, avec celles d'Orange et de Toulouse. Azalaïs, fille de Bernard VI, sœur de Bernard dit

été bâtis par les catholiques, non par l'État: Vox clamantis. — Nos Églises, nos Chapelles, leur histoire, leurs épreuves, les inventaires. Montpellier, 1906. — L'auteur a rehaussé son mérite en dérobant son nom à la reconnaissance publique. Au risque de blesser sa modestie, nous nous faisons un devoir de le révéler à la postérité.

1 Chansons de Foulques ou Folquet de Marseille, Hist. gén. de Languedoc, t. I, p. 144; édit. Privat, t. VI, p. 243. — Mss de la Bibliothèque nationale, n° 2701. — Millot, Parnasse occitanien, p. 62. — Raynouard, Choix des Poésies originales des Troubadours, t. IH, p. 453. — Émeric David, Folquet de Marseille, Hist. littéraire, t. XNIII, pp. 588-603.

2? Fauniel, Hist. de la Poésie provençale, t. I, ch. xvur et xx.

3 Jd., ibid., pp. 69, 70, 151, 153.

AL nn D

Pierre VI, mariée en Auvergne au comte de Mermer, est courtisée et

chantée par Pons Capdewelh t; Clara, fille ou femme de Raymond VI

de Toulouse, s’immortalise par une seule pièce où éclate sa passion pour Hugues de Saimt-Circ ?. Guillem d’Anduze, proche parent de Raymond VII de Toulouse et héritier avec sa sœur des revenus de ses droits sur Tripoli en Syrie, dont il abandonne, en 1259, la moitié au fils de sa sœur, vicomte de Narbonne, manque bien dans ses vers de sensibilité, mais non de naturel et d'agrément 8. A cette cour d’Anduze venait souvent Hugues Brunet dont notre Deudes de Prades pleure la mort dans une touchante complainte#. Certains chevaliers sont même si épris de poésie, que, comme Rambaud de Vachère ou‘de Vacquières, ils lui sacrifient fortune et seigneurie 5.

1 Hist. gén. de Languedoc, t. II, pp. 233, 308, 334; édit. Privat, t. VI, p. 324-326, 569. — Raynouard, Choix des Poésies originales des Troubadours, t. I, p. 335. — Émeric David, Hist. littéraire, t. XX, p. 411.

2 G. M., initiales de Gui de Montparnore, un des ete de Mistral dans l'A4ioli de

4895. — EÉmeric David, Clerc d’Anduze, Hist. littéraire, t. XIX, pp. 471-480, — La ville d'Anduze a élevé en ce même mois un buste à Clara dans l’ancien parc des Cordeliers. (Cf. Aioli, même date, article de Jules Véran),

3 Hist. littéraire, t. XIX, pp. 605-606. — Raynouard, ébid., t. V, p. 1178.

: Onc hom no ditz motz tam grazitz, Ni ac lingua tam isserrnida; Que sa votz era tam polida, Qu'il rossignois er esbahitz Qu'au son douz chan auzia...

Dona Santa Maria Per conseil vos daria, Si us azautatz d'ome cortes, N'ugo Brunet no laissetz ger.

(Piou ben den solatz: Ms du Vatican, n° 5232). — Raynouard, Choix des Poésies originales des Troubadours, t, V, p. 218. — Émeric David, Hist. littéraire, t. XVII, p. 562, — Chabaneau, Guillaume d'Aquitaine, Hist. gén. de Languedoc, édit. Privat, t. X,p. 243.

5 Sur Raimbaut de Vaqueiras (Vaucluse), voir Grundiss zur geschichte, n° 392, p. 45. — Rivista de Filologia romanza, t. I, p. 33.— Barbieri, Dell’ origine, pp. 51, 110, 115.— Fauriel, Hist. de la Poésie provençale, t. 1, ch. xv, p. 488; t. IT, ch. x vir, p. 58, — Hist. littéraire, t. X VIN, p. 499. — Karl Hopf, Bonifaz von Montferrat und der Troubadour Rambaut von Vaqueiras, Berlin, 4899. — Schultz, Die lebensverhaeltnisse der Trobadors (Zeitschrift für romanische philologia, 1883, pp. 191, 193).— Guiseppe Cerrato, Il «bel cavaliere» di Rambaldo di Vaqueiras. (Giornale storico della lett. italiana, t. IV, p. 80). — Hist. gén. de Languedoc, édit. Privat, t. X, p. 396. Note Chabaneau.

En tête de la liste des poètes provençaux se trouve Guillem VIJ, comte de Poitiers, Guillem IX, comme duc d'Aquitaine, qu'on avait confondu, Villemain lui-même, avec le premier Guillaume, dont la seigneurie comprenait, en plus de la Gascogne, le Poitou, le Limousin, le Berry et l'Auvergne. Il s'était marié à Phillippa, fille de Raymond IV de Toulouse, veuve de Sanche Ramire, roi d'Aragon, quatre mois seulement après

la mort de son mari, ce qui, paraît-il, était admis par les lois et les mœurs

de l’époque. Fixé à Narbonne dans un château remontant aux Romains, il l'avait transformé en donjon féodal, que les Troubadours eux-mêmes devaient détruire pendant la guerre albigeoise, et dont l'emplacement est occupé par le palais de justice; bigame impie, «al courut le monde pour tromper les dames» !. |

Son fils, Guillaume X, devait être ce partisan de l’antipape Anaclet IT, que nous avons vu saint Bernard ramener à grand'’peine à la communion d'Innocent I[?; sa petite-fille, la célèbre Éléonore, femme, pendant douze ans, de Louis VIT, puis de Henri II Plantagenet, à qui elle apporta

le duché d'Anjou, qui, durant deux siècles, sera un élément de rivalité”

entre la France et l'Angleterre #. Son esprit lui valut d’être proclamée par les poètes et les chroniqueurs «l'aigle de deux royaumes» et la «reine des troubadours» #. |

Guillaume IX, dont il reste onze pièces lyriques, passe pour avoir composé le Joufroi, qui subsiste à la bibliothèque royale de Copenhague, en français graphie du xur° siècle et qui, bien qu'inachevé, compte

{ Lieder Guillems IX grafen von Peitieu,... hersg v ad Keller; für den Herausgeberg gedruckt ‘bei L. F. Fues, Tübingen, zu Weihnachten, 1848, in-80 de 12 p. — Die Lieder Guillems IX, grafen von Peitieu,... hersg. v, W. Holland und Ad. Keller, Tübingen, Fues, 1850; in-8° de 32 p. — Leben und Werke des Troubadours, 1829. — Ueber das Leben und die Werke des Troubadours Wilhelm 1X, graphen von Poitiers. Hildesheim, 1819. — Ueber das Lebrn und die Lieder des Troubadours Wilhelm IX, graf von Poitou, Liepsig. 4882. — Chabaneau, Les Troubadours, Hist. gén. de Languedoc, édit. Privat, t. X, p. 213. — Du même, La Langue et la Littérature limousines, Revue des Langues romanes, t. XXXV, pp. 319-402.

3 Fauriel, Hist. de la Poésie provençale, t. I, Ch. x1v, pp. 449, 466, 468.

3 Fauriel, ibid. — Villemain, Hist. de la Littérature au Moyen âge, Leçons, t. I, p. 92.

# De Boysson, Étude sur Bertrand de Born, p. 9.

4,611 vers'. L'auteur dit l'avoir traduit du latin. dans le cloître Saint-Pierre de Maguelone ?. Cette référence n'est-elle pas fantaisiste pour rehausser le prestige d’une œuvre de pure imagination ? Le poème n'en à pas moins été admis comme authentique par les maîtres de la critique et de la philologie, qui n’ont pas craint de le rapprocher du Flamenca, «l'un des joyaux de la littérature du Moyen âge» #. Il y a de l'originalité et de la subtilité, «de l'esprit, de la grâce, de l'agrément. Il conte avec rapidité, manie fort bien la langue française» # et trahit, dans le troubadour chevalier, un homme du monde qui semble avoir

voulu faire sa propre histoire.

On y a relevé des ressemblances frappantes avec des personnages historiques et des confusions intentionnelles non moins significatives. Aussi a-t-on identifié Joufroi avec Guillaume IX, célèbre par sa

1 Chabaneau, Revue des Langues romanes, 1. XIX, pp. 88-92; t. XXIT, p. 49. — Gaston Paris, Le Roman du comte de Toulouse, Annales du Midi, t. XII, p. 23, note.

2 ‘ Escoutez moi si orrez sa vie Ensi, cum ele me fu dite La, u ge la trovai escrite À Saint Peire de Maguelone.

Des lo main i mis jusqu'à none, Ainz que j'en fusse à la fin.

Inec la getai de latin ; Depuis si l'ai en rime misse Et en romanz l'estoire asisse :

Or oez que la letre sone.

(Joufrois altfranzosiches Rittergedicht zum ersten mal herausgegeben von Konrad Hofmann

und Franz Muncker Halle 2/s Max Niemer. 1880. 134 pages, (Vers 2322-2331). — Cette édition a été jugée «très médiocre. Cf. la collation du Ms. par K. Vollmoller (Romanische Forschungen, I, 1883, p. 138, et les corrections de Gaston Paris. (Romania, X, 1881, pp. 411-419)». — Ch.-V.

Langlois, La Société française au xu° siècle, Joufroi, pp. 34-56.

3 Paul Meyer, Le Roman de Flamenca, publié d'après le Manuscrit unique de Carcassonne, 2* édit., Avant-propos.

4 Gaston Paris, Le Roman du comte de Toulouse, Romania, 1900, t. XIF, pp, 411-419. — «La langue de Joufroi pourrait donner lieu à des observations intéressantes. Les éditeurs y voient sans motif suffisant du bourguignon. Les provincialismes n'y manquent pas. Je croirais volontiers que la vie latine trouvée à Maguelone fut d'abord mise en vers provençaux et que c'est ün rifarimento français de cette version provençale si, en effet, il y en a une que nous avons dans le Joufroi de Copenhague». (Chabaneau, Revue des Langues romanes, t. XIX, pp. 88-92. — Cf. du même, ib2d.,t. XXII, p. 49. — Hist. gén. de Languedoc, édit. Privat, t. X, p. 215).

galanterie et qui, avant de prendre le nom et le titre de Guillaume, comte de Poitiers, s'appelait précisément Joufroi, Geoffroi. L'auteur lui fait jouer un rôle dans trois aventures, la première avec Aelis, deuxième

femme du roi Henri l° d'Angleterre; la seconde avec Agnès de Tonnerre;

la troisième avec la fille d’un gros bourgeois de Londres: le dénouement finit par le mariage du comte de Poitiers avec la fille du comte de Toulouse, Alphonse de Saint-Gilles, Amauberjon, Amanberjain, Amalbergam, nom qui était celui d'une dame de Châtellerault qu'il avait enlevée ‘. À signaler au cours du récit l'apparition du troubadour Marcabru ?. |

A Toulouse, «le bon Raymond V, est le protecteur des lettres» ?, dont Raymond VI se constitue le Mécène#.

Pierre d'Auvergne, chronologiquement le quatrième des troubadours, le premier en fait à se faire un nom par la grâce de son sentiment, visite les cours de Narbonne et de Montpellier ÿ. Le fameux Bernard de Ventadour, fils de serf, reçoit dans la cathédrale de Bologne une couronne, prix unique de la poésie provençale 5. Il célèbre la femme du vicomte de Ventadour, Ebbes IIT, le chanteur, la première, suivant les uns, veuve antérieurement d'Adhémar, vicomte de Limoges, la seconde, suivant les autres, la belle Azalaïs ou Adélaïde, fille de Guillem VI de Montpellier, qu'il surnomme la vicomtesse Belveze (belle à voir, Beauvoir). Ame mélancolique, il formule ces touchantes maximes:

«Peu aime qui n’est pas généreux. Peu aime qui n’est pas sujet à la

tristesse. Beaux pleurs d’amour valent mieux que ris» ?.

1 Chabaneau, Revue des Langues romanes, t. XIX, pp. 88-92; t. XXII, p. 49.

2 Vers 3649.

3 Grundiss zur geschichte, n° 186. — Hist. littéraire, t. XVII, p. 542.

* De Pastoret, Raymond V comte de Toulouse, Hist. littéraire, t. XV, pp. 59-68. — Paul Meyer, Les Troubadours à la Cour des Comtes de Toulouse, Hist, gén. de Languedoc, édit. Privat, t. VII, p. 445.

5 Fauriel, Hist. de la Poésie provençale, t. UI,.ch. xxx1, p. 10.

6 Fauriel, ibid., pp. 21-23. — Ginguené, Hist. littéraire, t. XN, p. 422. — Émeric David, Hist. littéraire, t. XV, p. 467; t. XVII, p. 420. — Hist. gén. de Languedoc, t. XIIL, édit. Privat, t. X, pp. 218, 338. Note Chabaneau. — Grundiss zur geschichte, n° 102 Barbieri, Dell origine, p.123. — De Boysson, Étude sur Bertrand de Born, ch. 1v, p. 82.

7 Fauriel, ibid., t. II, ch. xvi, pp. 23, 33, 34.

y cd

Pl ES ps A ZE

pe

PS

Page 1