CHAPITRE XXV
L'ÉGLISE DE MAGUELONE ET LES ORIGINES DE L'ÉCOLE DE MÉDECINE DE MONTPELLIER
L'organisme humain chef-d'œuvre de la création. — En Égypte et en Grèce, la médecine est sacerdotale. — Hippocrate en fait une science positive. — Les Romains s'approprient la science grecque. — Cassiodore sauve la médecine antique. — Saint Benoît de Nursie et son Ordre. — Le Mont-Cassin et Salerne. — La médecine grecque traduite en arabe par les chrétiens de Syrie. — Les Écoles de l’Islamisme en Occident sont surtout médicales. — Avicenne, Averrhoës, Albucasis. — Atadémie de Cordoue. — Les Juifs à la suite des. Arabes. — Chassés d'Espagne par la tribu des Almohades, ils se réfugient en Languedoc.
— Rabbins médecins.— Ils font passer en hébreu les ouvrages musulmans. — Enseignement 4 de la médecine à Montpellier dès 1025. — Satire de Guyot de Provins. — Proclamation en 1181 de la liberté absolue de l’enseignement médical. — Les Juifs en ont le monopole. — Pour développer les sciences les moines apprennent les langues étrangères. — Charlatanisme médical. — École de traducteurs à Tolède.— La Papauté crée les Facultés et les Universités, — Le Cardinal Conrad promulgue, en 1220, la charte constitutive de l'École de Montpellier. — L'Église dénonce l'incompatibilité de la profession médicale avec le sacerdoce. — Bulle constitutive de la Faculté (1220). — Statuts complémentaires de 1239 et 1240. — Rareté des livres. — Le prêt œuvre pie. — Règlement de Frédéric II pour l'École de Salerne. — La chirurgie distincte de la médecine. — Sceau primitif de la Faculté de Montpellier (1260). — Illustrations de l'École. — Renaud, Gilles de Corbeil, Jean de Saint-Gilles, Bernard de Gordon, Jean XXI. — Les pharmaciens. — La fhériaque.— Le diamargariton. — Guy de Montpellier. — Son ordre du Saint-Esprit. — IL établit à côté de la plus ancienne École de médecine le premier hôpital d'Occident. — Femmes médeciennes,. |
Monspesulanus fisice sedes et ædes.
Anselmi Havelbergensis vita Alberti Moguntie episcopi în ibliotheca rerum Germanarum. Berolini 1867, t. LIT, p. 592).
Fons est physicæ. (César d’Heisterbach, Tlustrissimi miraculorum et Historiarum memorabilium, liv. VIT, c. 25),
In dicta villa Montispessulani fons medicinalis scientiæ reputatur unde pontifices et principes ad se trahunt… in facto medicinali rerum magistra. (Lettre de Charles-le-Mauvais, A1 juin 1377).
Le 10 octobre 1878, avant-veille de sa mort, l'illustre Dupanloup, évêque d'Orléans, parlant de Combal, très remarquable praticien de la Faculté de Montpellier au x1x° siècle, observait que la médecine était la seule science dont la Sainte-Écriture ait fait l'éloge !.
É ‘ 4 Honora medicum... À Deo enim medela... Disciplina medici exaltabit caput illius, et ; in conspectu magnatorum collaudabitur... Altissimus creavit de terra medicamenta, el vir prudens non abhorrebit illa,... Ad agnitionem hominum virtus illorum et dedit, hominibus scientiam Altissimus honorari in mirabilibus suis. In his curans mitigabit dolorem, et unguentarius faciet pigmenta suavitatis, et unctiones conficiet sanitatis. (Ecclesiastic.,
S1 le scepticisme philosophique ne voit dans la mort que l'anéantissement de la nature, et, ainsi que le dit Montaigne, «c'est le déjeuner d'un petit ver que le cœur et la vie d’un empereur», — la médecine et la religion découvrent, au contraire, dans l’organisme humain la merveille de la création. Devant la structure du corps, dont l’âme échappe au scalpel de l’anatomiste, Platon! et Aristote?, Cicéron? et Bacon # ne peuvent aussi retenir leur enthousiasme ; le païen Galien y
eh. xxxvII, V, 4-7). — Netty de Boys, Les derniers jours de Mgr Dupanloup, Correspondant du 95 mai 4879, t. 115 de la collection. C'est au château de Lacombe (Isère), chez M. Albert du Boys, grand chrétien et auteur de bons ouvrages qu'est mort l’insigne et vaillant prélat notre ami, et c'est à sa fille, Mlle Netty, que nous devons ces pages pleines d'élévation, de grâce et de sentiment.
1 «Toutes choses étaient d'abord sans ordre, et c’est Dieu qui fit naître en chacuneet introduisit entre toutes des rapports harmonieux, autant que la nature admettait de la proportion et de la mesure;... Dieu commença par constituer tous ces corps... Il fut lui-même l’ouvrier des animaux divins... Ces dieux, imitant l'exemple de leur Père et recevant de ses mains le principe immortel de l’âme humaine, façonnèrent ensuite le corps mortel, qu'ils donnèrent à l'âme comme un char, et dans lequel ils placèrent une autre espèce d'âme, âme mortelle, siège d'affections violentes et fatales; d'abord le plaisir, le plus grand appât du mal, puis la douleur qui fait fuir le bien... Ils soumirent tout cela à des lois nécessaires... Prévoyant que le cœur battrait avec force, ils firent le poumon... Dieu se servit des nerfs pour réunir les os et la moelle, de l'air et du feu pour faire passer les humeurs sombres dans les veines, .. des fruits et des herbes pour les nourrir». (Platon, Timée, trad. Cousin, t. XII, pp. 196, 197, 207, 214, 220). — Cf. Les Lois, liv. X, Œuvres complètes, t. VIII, p. 228.
2 «La partie centrale du corps, qui est une en puissance, doit nécessairement être multiple
en acte... Il n'en faut pas moins toujours qu'il y ait un point immobile, pour que telle partie puisse être mue, et que telle autre puisse mouvoir...Il faut donc qu'outre ces deux principes il y en ait quelque autre... Ce moteur, c'est l'âme qui est autre chose que cette grandeur dont nous venons de parler, mais qui pourtant est placée dans cette grandeur». (Aristote, Du mouvement chez les animaux, ch. x, $ 5). — «D'une manière absolue, il n'y a que le moteur immobile, c'est-à-dire Dieu». (Barthélemy Saint-Hilaire, Psychologie d’Aristote, Opuscules,;pp. 210-271). — Le Dieu de Platon se connait lui même, comme celui d’Aristote, et, en se connaissant, il connait l'objet le plus parfait de la pensée. Mais il ne connaît pas seulement le souverain bien; le monde aussi est à sa pensée, et, avec le monde, tout ce qui s’y trouve contenu d'humble et de grand, de mauvais et de divin». (Jules Simon, Étude sur la Théodicée de Platon et d'Aristote, 1840, p. 46).
$ Ad hanc providentiam naturæ tam diligentem, tamque solertem adjungi multa possunt a quibus intelligitur, quantæ res hominibus a Deo, quamque eximiæ tributæ sint. (Cicéron, De natur. Deorum, Liv. Il, $ 56).
# De augmentis scientiarum, lib. L, cap. 2. — «Les systématiques donnent le nom de
mères à leurs philosophies fantastiques ; mais il n’y a qu'une philosophie mère, celle que professent tous les grands esprits». (Bacon, ibid., liv. III, ch. 1. — Voir de belles pages du
professeur Boyer: Du rôle de la médecine et des médecins dans la société, de leur influence
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trouve la démonstration de la Providence, si bien que, levant les yeux au ciel, il s’écrie : «O toi, qui nous a faits, je t’honore plus en comprenant Ja beauté de tes ouvrages, que si je te sacrifiais des hécatombes entières de taureaux et que je Le fisse fumer les temples de l’encens des aromates les plus précieux. La véritable piété consiste à me connaître d’abord moi-même, ensuite à enseigner aux autres quelle est la grandeur de ta bonté, de ton pouvoir et de ta sagesse; ta bonté se montre dans l’égale distribution de tes présents, ayant réparti à chaque homme les organes qui lui sont nécessaires ; la sagesse se voit dans l'excellence de tes dons ; et ta puissance dans l'exécution de tes desseins» !.
Qu'on ne s'étonne donc pas que, de tout temps, la médecine ail été réputée d’origine divine, comme la vie et la raison de l’homme: Apud te fons vitæ, et in lumine tuo videbimus lumen?.
En Égypte, où les prêtres avaient le privilège de l'instruction, la médecine prend naissance dans les temples; les sphinx, qui en gardent l'entrée, attestent le caractère énigmatique de l’enseignement, caché sous le voile des hiéroglyphes et des symboles. Elle devait d'autant mieux se développer que les inondations périodiques du -Nil3 et le Khamsin qui soulève les sables brûlants du désert engendrent des
sur le progrès et la civilisation, ap. Congrès scientifique de France, 35° session tenue à Montpellier en 1869; Montpellier, 4872, t. II, pp. 18-70. 1 Galien, De usu part., LIN, ch. x. — Nous empruntons la traduction de Chateaubriand dans un chapitre inédit du Génie du Christianisme, ap. Revue des Questions historiques, t. LXXVI, p. 511. — «Hippocrate ne croyait pas que toutes les facultés de l'intelligence de l'homme puissent être réduites à la sensation... Il paraît avoir pensé que l'homme, livré à ses seules lumières, ait pu s’en former dans tous les temps. Il paraît avoir pensé, ainsi qu'un très grand nombre des anciens philosophes, que Dieu est dans l'univers ce que l'âme est dans l'homme. D'ailleurs Hippocrate rendait aux dieux et recommandait de leur rendre le culte que la sagesse des législateurs de la Grèce leur avait démontré être nécessaire à la durée et au bonheur des grandes sociétés... Il faut une religion qu'une fausse et dangereuse philosophie s'efforce continuellement de détruire». (P.-J. Barthez, chancelier de l'Université de Montpellier, membre de l'Académie des Sciences et de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, etc., Discours sur le génie d’Hippocrate, ap. Nouveaux éléments de la science de l'homme, 3° édit. Paris, 1858, €. II, pp. 269, 270).
2 Ps. XXXV, v. 10. - . 8 Theoph., Deus Athénée, Deipnosoph, liv. Il, Lugduni, p. 33. — Aqua (Nili) adeo est limosa atque turbida ut multos variosque morbos efficiat. (Jules César, de Bello Alexandrino, 8 5). — Cf. Pline, Hist. nat., liv. XXXI, ch. xxix.
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épidémies et des ophtalmies!, si bien que Moïse, au dire de saint
Clément d'Alexandrie, étudia lui-même pour son peuple l’art de guérir ?; il ne faut donc pas s'étonner que les Égyptiens aient, sur ce point <omme sur bien d’autres, devancé les autres peuples?.
Les vieilles écoles des Pharaons se trouvaient à Héliopolis,à Memphis, à Saïs, où même les femmes professaient la gynécologie#. Il nous reste de cetle ancienne médecine trois documents essentiels : le papyrus de Louksor, qui mesure 21 mètres de large sur 0,80 de hauteur, traduit par le docteur Ebers et donné à l’Université de Leipzg* ; le papyrus découvert à Memphis, qui devait faire partie de la bibliothèque d’Imholep, déposé au musée de Berlin, et déchiffré et expliqué par Brighs et Chabas°; le papyrus de Londres, au British Museum, remontant à la xvin° dynastie, c'est-à-dire au x1v° siècle avant notre ère, peut-être même beaucoup plus haut7. D’autres traités, un de cent pages in-folio, ont été signalés par Maspero, l’un écrit sous le règne de Mankara, l’autre sous celui de Hasepti, rois des vin et x° dynasties. Tousces livres, un grand nombre propres à la chirurgie, formaient le corps d'une doctrine, science et art à la fois, formulée et réglementée d’une haute antiquité, qui était basée sur l'anatomie, et tenait compte des phénomènes.
Les médecins paraissent avoir été des spécialistes. Recherchés par les monarques d'Asie, notamment Cyrus et Darius, en faveur à Rome
1 Demon, Voyage en Égypte, p. 189. — Cf. Volney, Voyage en Égypte et en Syrie, t. I, p. 89 et suiv.
2 Prosper Alpin, De medicina ægypta, p.10. — Abdel Aziz Nazim, La Médecine au temps des Pharaons, thèse soutenue à la Faculté de médecine de Montpellier. Montpellier, 1903, p. 32. — L'auteur est fils du général Abdel Razzak Nazim, bey, tué au combat de Tolzar, Soudan égyptien, le 14 février 1884. (Revue des Questions historiques, t. LXXVI, p. 641).
3 Chabas, Mélanges égyptologiques, t. LE, p. 55.
# Abdel Aziz Nazim, ibid., pp. 49, 50.
5 Bibliothèque égyptologique, t. VIL, p. 287. — Maspero, ap. Abdel Aziz Nazim, ibid., p. 92.
6 Chabas, ibid.
7 «Les principaux remèdes employés étaient les végétaux. Les papyrus médicaux nous donnent ainsi les noms de plus de cinq cents plantes égyptiennes... Nous voyons non sans surprise que les vertus qui leur sont attribuées, dès l'époque des Pyramides, sont exactement celles que leur attribuent plus tard les médecins grecs, latins, Dioscoride et Pline surtout». (Abdel Aziz Nazim, bid., p. 10).
où plus d’un s'établit, comme Harpocrate, tenus à se conformer à la MR coutume, ils n'encouraient pas de responsabilités pour suivre la tradition. 1 Nous allons voir que s'ils agissaient au contraire témérairement, ils Po pouvaient être poursuivis selon le code d'Hammourabi, subir des peines variées, la mort même en bien des cas!. Ils paraissent avoir connu et appliqué la plupart des inventions et des méthodes dont nous rapportons le mérite à nos savants modernes: l’antisepsie, l’anesthésie, la trépanation. C'est dans l'oculistique surtout qu’éclata leur génie et s'exerça leur art?; la plupart de leurs recettes ont été d'ailleurs adoptées par la médecine grecque et maintenue par la pharmacopée contemporaine. | En Grèce également, la médecine est sacerdotale, confinée dans le
temple, entourée de mystères, privilège des initiés, généralement
SES praticiens en retraite, qui profitaient des secrets de leur art pour opérer
des cures d'apparence miraculeuse, et dont Homère paraît avoir étudié le rituel, en ce qui concerne les incubations et les incantations®. On en attribuait l'invention à Esculape, fils d'Apollon, pendant qu'il gardait les troupeaux d'Admète, et ses prêtres, Asclépiades, tenaient école à Cyrène, en Afrique, à Rhodes, dans la Méditerranée, à Gnide, dans l'Asie Mineure, à Épidaure, dans l'Argolide, à Crotone, sur la mer Jonienne, à Cos, dans l'archipel. On a même constaté dans l’ascléprion 4 de cette ville que l'École de médecine, organisée dans l’île par Hippocrate, constituait un grand établissement scientifique et qui envoyait ses médecins à l'étranger.
4 Diodore de Sicile, Biblioth. histor., liv. I, ch.82.— Brouardel, Responsabilité médicale, p.2. 2 Abel Aziz Nazim, La Médecine au temps des Pharaons, p. 68.
3 D° G. Daremberg, Journal des Débats, 9 septembre 1905. 4 «Le malade qui venait chercher du soulagement dans les asclépiions était d'abord soumis 4 d à quelques préliminaires qui, sous un appareil religieux, l'obligeaient à des jeûnes prolongés, - à des purifications, à des ablutions et à des onctions de toutes sortes. Ainsi préparé, il entrait dans le temple et il y passait la nuit; c'est ce qu'on appelait l'incubation. Aristophane, dans sa comédie de Plutus, en fait une description très plaisante. Mais, pour les malades, Re: c'était quelque chose de sérieux. Pendant la nuit, le dieu leur apparaissait et leur prescrivait ESS les remèdes nécessaires». (Littré, OŒuvres complètes d’Hippocrate, Introd., t. I, p. 9). Êr 5 Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, séance du 23 décembre 1905, à propos des fouilles pratiquées par M. Herzoz de Goettingen, Revue des Questions historiques, t. LXXV,
Cinq siècles avant Moïse, dix siècles avant le code chinois, Hammourabi, roi de Babylone, défend les intérêts des médecins en réglementant leurs rapports avec les malades. D'après une inscription gravée sur un stèle en gros bloc de diorite, rapporté de Suze par M. de Morgan, toute discussion sur les honoraires est interdite; ils sont fixés suivant la qualité du patient: Si un médecin a traité un homme pour une plaie grave avec le poinçon de bronze et l’a guéri, s’il a ouvert là taie de l’homme avec le poinçon de bronze et à guéri l'œil, il recevra dix sicles d'argent; s'il s’agit d’un mouchkinou (noble), il recevra cinq sicles; s'il s’agit d’un esclave, deux sicles»!. On voit que si l'œil du noble était coté plus haut que celui de l’esclave, 1l était donc réputé de moindre valeur que celui d’un homme libre, ce qui prouverait que la noblesse n'étaitqu'une haute domesticité. Le souverain, en prenant sous sa protection les praticiens, assurait aux clients des garanties qui rendaient singulièrement dangereuse leur profession. «Un médecin traitant un homme libre d’une plaie grave avec le poinçon de bronze provoque-t-1l sa mort; ouvrant la taie de l’homme avec le bronze a-t-il crevé son œil, on coupera ses mains; a-t-il tué un esclave avec le pomnçon de bronze, 1l paiera le prix de l’esclave; a-t-1l crevé l’œil de l’esclave, il paiera la moitié du prix» ?.
Si l’art de prolonger et même de refaire la vie étaitréputé AA medicus philosophus Deo similis, dit Hippocrate, Homère et Virgile ont proclamé la gloire des médecins. Les comiques, au contraire, d’Aristophane à Plaute et de Rotrou à Molière, n'ont cessé d’exercer
p. 626. — Le savant professeur à même mis au jour une importante inscription historique: un décret des Coens, voté au moment où leur parvint la nouvelle que les Gaulois venaient de subir un échec devant Delphes, en novembre 279. — «Le sanctuaire d'Épidaure maintint, longtemps après la fin du paganisme, au moins dans la région environnante et sous des dénominations nouvelles, son vieux renom de sainteté». (Épidaure, Restauration et description des principaux monuments du sanctuaire d’Asclepius, relevés et restaurations, par Alphonse Defrasse, architecte, ancien pensionnaire de l'Académie de France à Rome, texte par Henri Lechat, chargé de cours à la Faculté des lettres de Montpellier, ancien élève de l'École française d'Athènes. Paris, ancienne maison Ayant 1895, in-f°, p. 5).
1 Journal des Débats, 31 juin 1905.
2 Ibid.
contre eux leur verve satirique, ce qui n’a pas empêché les générations successives de les vénérer pour le soulagement qu'ils apportent à la souffrance, tout en relevant le moral: Medicina nihil aliud quam animi
consolatio !.
Sénèque prétend qu'on leur doit plus que des honoraires puisqu'ils prodiguent leur cœur en même temps que leur peine, et qu'ils méritent l'affection non moins que le respect. A la vérité, suivant l'observation malicieuse d'Hippocrate, «tant qu’ils souffrent, les malades se ruinent en promesses ; dès qu'ils sont guéris, ils sont prêts à ignorer leur sauveur». Il est juste, ajoutait-il, que les riches paient pour les pauvres : mais le devoir du médecin est de soigner les pauvres. Un de ses collaborateurs donnait même ce noble conseil: «Ne manquez pas de secourir un étranger ou un pauvre ; car, là où il y a de l’amour pour les hommes, il y a de l'amour pour la science» ?.
Pendant les premiers siècles de l'ère chrétienne, les médecins sont si recherchés qu'on se dispute leurs services à prix d'or. Les célébrités gagnent, paraît-il, 200,000 et 400,000 francs par an. Certains, il est vrai, ont laissé des œuvres supérieures, comme l’/nterrogatoire des malades par Rufin d'Éphèse qui avait devancé nos hygiénistes en prescrivant d'analyser avant tout les eaux d’une région nouvelle #.
Pline nomme même trois médecins provençaux qui jouissaient à Rome
d'un véritable prestige : Démosthène, Crinis et Charmis: le premier,
oculiste, cité par Galien et Gerbert, avait une fortune considérable, correspondant à douze millions de francs et qu'il devait léguer à sa ville natale #.
1 Pétrone. :
2 Nous empruntons ces faits à M. le D° G. Daremberg. (Le Médecin dans le théâtre antique, ap. Journal des Débats, T septembre 1905).
3 [bid. — «C'est une pratique chère aux médecins Japonais, qui précèdent toujours les armées du Mikado et n'autorisent l'établissement d'un camp qu'après avoir fait l'examen chimique et bactériologique des eaux d'une région. En agissant ainsi, ils ont évité l'invasion et la dissémination dans leurs rangs de la fièvre typhoïde et de la dysenterie, qui sont, les
grandes plaies de toutes les armées dans toutes les contrées du monde». (Jbid.).
4 Fauriel, Hist. de la Poësie provençale, t. I, eh. 1v, p.90.— C. Daremberg, Hist. des sciences médicales, t. 1, p. 301.
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En embrassant la nature dans leurs systèmes philosophiques, Mélisse par le Traité de la nature de l’homme et Empédocle par le Livre sur l’ancienne médecine, plus tard Aristote par ses nombreux ouvrages pénètrent dans un domaine jusqu'alors inexploré; ils étudient toutefois les généralités plutôt que les spécialités. Les gymnases, où les exercices physiques jouaient un grand rôle, où les accidents et les luxations étaient habituels, constituèrent bientôt autant de cliniques pour l'hygiène et la chirurgie. |
La religion, la philosophie, le collège, furent done les trois sources où puisa le génie empirique et méthodique d'Hippocrate qui fut moins le père de la médecine que le plus ancien médecin dont les ouvrages nous soient, parvenus !. C’est lui qui, au dire de Platon, en fit une science positive et un art libéral. ,
Les Romains s’approprient et renouvellent sa science avec Dioscoride et Pline, Celse, Rufin d’Éphèse et Arétée de Cappadoce. La médecine devient une profession qui légitime et exige un contrôle. Au temps de Théodose et de Justinien, les meilleurs praticiens sont élevés à la dignité de comtes et affranchis de certaines charges ?; les palatins ont même le rang de vicaires et de ducs et 1ls approchent des princes #. Les médecins inférieurs, archiatri populares, en nombre proportionnel aux circonscriptions locales #, sont proposés par les municipalités pour les divers quartiers, après examen et à la pluralité des voix; dans le collège des archiatres ils sont placés à la suite pour occuper les places vacantes ÿ.
1 «Cette vieille médecine, plus vieille qu'Hippocrate, s'était donc constituée à la fois par l’'empirisme des prêtres médecins et des gymnastes, et par les doctrines des philosophes qui avaient commencé l'étude de la nature. C'est là ce qui en fit dans ce temps reculé la force et l'originalité, c'est là ce qui, tout en l'attachant à l'expérience et à la réalité, la pénétra de ce souffle scientifique qui porta les Grecs si loin et si haut», (Littré, OEuvres complètes d'Hippocrate, Introd., t. [, p. 25).
2 Cod. Justin., liv. X, tit. Lu. — De profess. et medic., lib. IL. — Sprengel, Hist. de la Médecine, sect. T et 8, t, LE, pp, 167-170. k
3 Cod.Théod.,liv. VI, tit. xvi.— De comit. archiat. sacr. palat. l. unic.— Sprengel, ibid., p.163.
4 Digeste, lib. IV, tit. 1x. — De decret. ab ordine faciend., liv. I. — Sprengel, ibid., p. 164.
5 Cod. Justin., liv. X, tit. LI. — De professor. et medic., liv. 10, — Cod. Théod., lib. VIH, tt. 11. — De medic. et professor., liv. 9. — Sprengel, ibid., p. 163.
Au vu siècle, Galien de Pergame, en Mysie, avec sa Polypharmacie théorisée, est le second père de la médecine !. «Sïla littérature grecque ne vous est pas familière, disait Cassiodore à ses religieux, lisez Dioscoride, Hippocrate, Galien, traduits en latin, Acœlius, Aurelienus et bien d’autres que vous trouverez dans la bibliothèque» ?.
Cassiodore, à qui nous devons ainsi la conservation de la médecine grecque, fut le héros et le restaurateur des sciences 3. Patrice romain, successivement ministre d'Odoacre, de Théodorice, de safille Amalasonthe et de son petit-fils Athalaric, il incarnait la grandeur du vieux Romain et les vertus de la religion nouvelle. Soucieux de la liberté de conscience, il déclarait «qu’on ne saurait commander la foi et que nul ne doit être forcé de croire malgré lui» #. Lumière et honneur de la monarchie des Goths, 1l descendit volontairement du faîte du pouvoir qu’il exerçait depuis un demi-siècle et s’éloigna de la cour de Ravenneÿ, pour se faire humble moine du couvent de Viviers, qu’il avait établi dans un domaine paternel, à l'extrémité de la Calabre et dont il fait une véritable académie. [l-y forme une magnifique bibliothèque où des antiquaires s'occupent de transcrire les auteurs profanes et sacrés; et, après avoir écrit lui-même un traité sur les saintes lettres, 1l entreprend, à quatre-vingt-treize ans, un ouvrage sur l'orthographe, afin de mieux
4 Cassiodore, De Instit. divin. litteratur., ch. xx1. — GC. Daremberg, L'École de Salerne, Introd. — Sarà bene rileggere il passagio di Cassiodoro teste riportato, e ciocchè sar a dire dei codici Cassinesi, per le quali cose sarà chiaro che non furono gli Arabi che portarono libri di scienze in Italia, ma fu nativo d'Italia il germe della novella civiltà. (Storia della medicina in Italia del Car. Salvatore de Renzi. Napoli, tipografia del Filiatre, Sebezio. 1845, t. Il,
2 Collectio Salernitana;: ossia documenti inediti, e trattati di medicina appartenenti alla scuola Salernitana, reccolti e illustrati, da G. E. S. Henschel, C. Daremberg e S. Rienzi, premessa la Storia della scuolare publicata a cura di S. Renzi, Napoli, 1852-1859. 5 vol. in-8°. Dechambre Malhius Duval, L. Lereboullet, Dictionnaire usuel des sciences médicales, verbo: Médecine. — C. Daremberg, L'École de Salerne, Introd., p. xIx.
3 P, de Sainte-Marthe, Vie de Cassiodore,1684.— Cf.Mabillon, Ann. Bened., liv. V, c. 24, 21. — Montalembert, Les Moines d'Occident, t. II, p. 75.
4 Religionem imperare non possumus, quia nemo cogitur ut credat invitus. (Lettre de Théodoric à des Juifs, ap. Cassiodore, lib. If, epist. 27). —Montalembert, Moines d'Occident, COR DATE.
5 Repulsis in Ravennati urbe sollicitudinibus dignitatum et curis sæcularibus. (Cassiod., Præf. in Psalm.).
assurer la correction des manuscrits qu’il s'efforce de sauver du naufrage de l'ancien monde et du déluge de la barbarie, pour constituer le plus glorieux patrimoine de l'esprit humain. |
Cassiodore ne faisait que préluder à l’action de son contemporain, saint Benoît de Nursie, l’apôtre de ce travail, qu’il exaltait jusqu'à en faire la caractéristique de toute vertu, même de l’obéissance, obedientiæ laborem *, et le fondateur de cet ordre bénédictin, foyer incomparable, depuis quatorze siècles, des arts et du progrès, de l’érudition et de la charité; car, ainsi que l’a dit un moine, Trithémius, abbé de Spanheim, savoir, C'est aimer ?. |
Comment s'étonner que saint Benoît ait fait du soin des malades une condition et un principe essentiel de la vie religieuse? Ses disciples accomplissent cette loi avec un tel éclat que les monastères du Mont- Cassin et de Salerne, corporations d'évêques, de prêtres, et de laïques affiliés, constituent de véritables Écoles de médecine dont l'enseignement est, dès 846, recommandé, où Berthier #, abbé du Mont-Cassin, fait, au Ix° siècle, des cours et des ouvrages de thérapeutique, où l’on accourt de bien loin pour se faire traiter, ainsi que l'archevêque de Vérone, Adalbert, en 9845, et l'empereur d'Allemagne, Henri Il de Bavière, en 10145. Deux abbés du premier couvent, le même Berthier? et Désiré, pape, en 1055, sous le nom de Victor III, laissent de très nombreux livres sur la thérapeutique 8. Alcoatin, magister Zacharias, Bienvenu
1 Pralogus Regulæ. ‘
2 Montalembert, Moines d'Occident, Introd., t. I, p. Lxx.
3 Petr. Diacon. De viris illust. Cassin in græv. et Burmann Thesaur. rer. Ital., t. IX, P. I, p. 341.— Leo Ostiens, Chron. Casina.— Muratori, Script. rer. ital.,t. IV, p. 241. — Romuald, Chron. Salern., ibid., t. VIIL, p.114. — Sprengel, Hist. de la Médecine, t. I, pp. 354-360.
# C. Daremberg, Hist. des Sciences médicales, t. I, Ch. xxr, p. 260.
5 D'Achery, Spicilegium. Paris, 1723, t. II, p. 238. — Sprengel, ibid., p. 356.
6 Vila S; Meinwerci, ch. 26; in Liebnitz, Script. Brunswic, vol. I, pp. 525, 526.
7 Leo Ostiens., tbid., ap. Muratori, ibid., p. 309. ;
8 Petr. Diacon, ibid., p. 361. — II Dice Mazza Helinus primus Salerni Medicinam Hebraeis de litera Hebraica legit. Magister Pontus græcus de litera græca Græcis. Adela saracenus Saracenis de litera saracena. Magister Salernus Latinis medicinam de litera latina legit. (Renzi, Storia del med. in Italia. t: 1, p. 71), — «On peut distinguer deux périodes dans la littérature médicale de Salerne: la première, représentée par Gariopontus, procède des traductions néo-latines, où dominent celles des auteurs méthodiques; dans la seconde période
de Jérusalem écrivent sur l’ophtalmologie. Mais, alors que le Mont- Cassin, d’un accès difficile‘, demeure surtout un foyer de vie littéraire, Salerne, admirablement située entre la montagne et la mer, devient une nouvelle Alexandrie, métropole de la médecine, civitas Hippocratis?, où l'on poétise, où, pour mieux dire, l’on met en vers la thérapeutique, la chirurgie, la saignée, les maladies de femmes et même l’anatomie*. Cet enseignement, d’un caractère religieux #, ne prend toutefois d’importance qu’au x1° siècle, à l’arrivée de Constantin l’Africain qui, après avoir pendant trente-neuf ans parcouru l'Inde et l'Égypte, est pris pour un sorcier, et 1l aurait perdu la vie, s’il n’avait trouvé un abri à Salerne, puis au Mont-Cassin, où il passe les dernières années à faire des traductions latines d'ouvrages grecs et arabes5. Son disciple Jean remplit le même office; un autre religieux de la Souabe compose à son tour plusieurs livres 6.
Ainsi, c’est dans les monastères et par les Bénédictins que se perpétuent et se renouvellent, en Occident, les exemplaires en langue originale d'Hippocrate et de Galien. Les moines nous transmettent la médecine qui, sans eux, aurait été entraînée dans la chute de l'empire romain et dans l’anarchie de l'invasion. Ils font mieux, ils la pratiquent comme une œuvre pie”, car nous voyons Gerbert, qui sera pape
(x siècle et les deux tiers du xu‘) l'humourisme prend en grande partie le dessus. Trotula, Cophon, les Platearius, Bartholomœus, Ferrariu, Archimatœus. Ces auteurs, qui parlent assez souvent en leur propre nom, n'ont pas encore les Arabes, mais les traductions de Galien (’ai compté 16 ouvrages), d'Hippocrate (Aphorismes, Pronostics, Épidémies), d'Alexandre de Tralles, de Paul, traductions faites sans doute du vire ou xi° siècle. J'ai trouvé toutes ces traductions». (C. Daremberg, Hist. des Sciences médicales, t. 1, p. 262).
1 Puccianotti, Storia della medicina, Livorno, 1885, t. Il, p. 241. — C. Daremberg, L'École de Salerne, p. xxv.
2 C. Daremberg, Hisf. des Sciences médicales, t. I, p. 263.
3 Renzi, Flos med. Salern., p. XXxI.
* 4 ibid., p. 264. — «La schola Salernitana se rattache à d’autres compositions analogues. C'est un cycle de poésies médicales qui vient s'ajouter aux grandes productions en prose que nous devons aux maîtres ou docteurs de Salerne. Ce titre de docteur ou: peut-être pour la première fois au xr° siècle». (C. Daremberg, bid.). - 5 Leo Ostiens, p. 455. — Petr Diacon., p. 369.
6 Moclher, Hist. de l’Église, 2° période, t. I, ch. 111, p. 483.
7 Renzi, Storia de la med. in Italia, t. I, pp. 71, 13, 14. — Hist. liltéraire, t. IN, p. 165. — «Ces moines, on pourrait les nommer, avec plus de fondement, de pieux et fanatiques
sous le nom de Svlvestre IT, demander ÆRaimundo monacho in Ltalia les œuvres aujourd'hui perdues d’un oculiste grec du r* siècle, Demosthenes opthalmicus: Fac mili ut scribantur M. Manilius de astrologia, Victorinus de rethorica, Demosthenes opthalmicus. Dès cette époque, dit Darembérg, «la scolastique maintient le lien qui rattachait les sciences les unes aux autres ou leurs diverses parties; de plus, elle a entretenu par un exercice journalier l'instrument de la dialectique qui devait plus tard servir aux faits positifs comme il avait servi aux idées abstraites» ?. Mais, ajoute le savant historien: «C’est pour avoir préféré le merveilleux à la noble simplicité de l’histoire, qu’on est allé chercher si loin les Sarrasins, quand on avait si près de soi les véritables auteurs de la rénovation ou de la conservation des études en Occident, ces instituts littéraires, ces traductions, ces moines, ces laïques, qui tous concouraient, depuis deux siècles, au même but» ?.
gardes malades. Tels furent les frères de Saint-Antoine de Vienne en Dauphiné (Hélyot, Hist. des Ordres religieux, t, Il, p. 128), les Lolhards, les Alexiens (Cramer, Continuation de Bossuet, t. V, P.I, p. 497), les Cellistes, les Bénédictines (Mosheim de Beghardis et Béguinabus, in-8°, Lips, 1790, p. 150, 584)etles sœurs noires dont les traces n’ont point encore entièrement disparu. (Rivii hist. monast. occid., ch. 70, p.104). Saint Antoine guérissait très heureusement l'érysipèle épidémique. Vers la fin du onzième siècle, Gaston institua en son honneur une congrégation de frères hospitaliers». (Sprengel, Hist. de la Médecine, sect. T, t. II, ch. 1, p. 345). Ces aveux sont d'autant plus significatifs que cet auteur écrivait: «Le fanatisme monacal ne fut pas moins funeste aux sciences qu'aux monuments de l'antiquité» (p. 344). Théodore, archevêque de Cantorbéry, parait avoir donné lui-même des instructions pratiques aux moines qui exerçaient la médecine. (Bède, liv. V, ch, in, p. 314). On voit se former, à la cour de Charlemagne, une société savante,... les membres de cette académie s’accupaient aussi de la médecine. ,
Accurrunt medici mox Hippocratica tecta;
Hic venas fundit, herbas hic miscet in olla.
Ille coquit pultes, alter sed pocula præfert.
(Alcuin, Carm., p. 228, col. 11).
«Ce serait prendre une peme fort inutile que de vouloir désigner tous les ecclésiastiques et les moines qui se firent connaître pour avoir exercé l'art de guérir... Tous ces médecins se distinguèrent par leurs cures depuis le neuvième jusqu'au onzième siècle». (Sprengel, ibid., pp. 347-355).
4 Epistola, Truc et Pansier, Hist. de l’ophtalmologie à l'École de Montpellier du xr° au xx° siècle. Paris, 1907, p. 51. |
2 C. Daremherg, Hist. des Sciences médicales, t. 1, Ch. xx, p. 271.
3 L'École de Salerne, traduite par Meaux Saint-Mare, Introd. par C. Daremberg. Paris, 1861, p. xxil. — Du même, Hist. des Sciences, médicales, p. 261.
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