ASSEMBLÉE NATIONALE
TRÉSIDENCE DE MM. BUFFET ET d'AUDIFFRET-PASQUIER
Séances du 4 décembre 1874 et du 15 juin 1875
L'ordre du jour appelle la suite de la première délibération de la proposition de M. le comte Jaubert relative h la liberté de l'enseignement supérieur.
Mgr Dupanloup. — J'ai lu avec toute l'attention qu'il mérite le projet de loi et le rapport qui nous a été présenté par notre savant et honorable collègue M. Laboulaye, et, sauf quelques réserves, je voterai pour ce projet parce qu'il proclame la liberté de l'enseignement supérieur et que cette liberté est nécessaire pour relever notre enseignement, pour réparer ses lacunes et ses défaillances.
Mais tout d'abord je rencontre ici contre nous des préventions et des défiances auxquelles je dois répondre. Il suffit d'avoir entendu M. Paul Bert pour en être convaincu. C'est lui qui avait écrit qu'un parti politique, déguisé sous des dehors religieux, proclamait la liberté de l'enseignement dans l'espoir de substituer son propre monopole à celui de l'Université.
Il me serait facile de retourner Taccusation; mais
1 . Voir en outre les discours prononcés à l'Assemblée nationale de Versailles les 3 et 4 décembre 1874, par MM. Paul Bert, Laboulaye, rapporteur, Beausire et Dupanloup, sur le projet de loi pour l'enseignement supérieur en France.
je laisse là les défiances injurieuses, pour aller droit aux faits. Nous ne demandons qu'une chose, à disputer à nos adversaires le prix de la confiance publique, aider à élever par la concurrence les forces intellectuelles de la France.
Les pères de famille prononceront entre nous, et la France y gagnera. [Applaudissements à droite.) En parlant ainsi, nous sommes fidèles à notre passé. Qui a créé les Universités en France et en Europe? Nous, nous seuls, l'Église. (Très-bien! très-bien! à droite.)
Nos évêques et nos papes, de concert avec nos rois, ont fondé non pas une seule Université, mais vingttrois, libres, indépendantes les unes des autres, indépendantes du gouvernement, et faisant, avant 89, plus avec les 24 millions dont elles disposaient que nous ne faisons avec notre budget de 39 millions.
Voilà ce qu'a fait l'Église. Elle a mérité l'éloge que lui décernait un ministre de l'instruction publique, M. de Salvandy, lorsqu'il disait : « Pendant de nombreux siècles, le principe chrétien a pourvu et suffi à tout. (Très-bien! très-bien! à droite.)
Aussi ai-je été bien étonné en entendant hier M. Bert nous dire que, sous l'ancien régime, il n'a jamais été question de liberté d'enseignement.
Il nous a parlé aussi de l'Allemagne, et il nous a dit que, dans ce pays, la liberté de l'enseignement était dans les mœurs, sinon dans les faits. C'est précisément ce qui existait en France : la liberté de l'enseignement était dans les faits, dans les mœurs.
Alors, chaque père de famille pouvait choisir pour ses fils et les professeurs et les villes universitaires.
C'est à partir de saint Louis, ce grand roi et grand saint, que les Universités se fondent en France et que le mouvement va toujours en grandissant sous l'inspi-
ration de TÉglise. Les professeurs surgissent, les élèves se multiplient, et c'est ainsi que se forment ces vingttrois Universités, qui ont préparé le dix-septième siècle et qui ont servi de modèles aux Universités étrangères.
Parmi ces Universités, brillait au premi^er rang celle de Paris, que Charles V avait nommée la fille aînée de nos rois, fille parfois un peu tumultueuse et qui faisait parler d'elle (On rit), mais en définitive, obéissante, studieuse et rangée. Elle comptait quarante-trois collèges florissants ou nations, où accouraient des élèves de tous les pays. Le Dante venait y chercher le grade de docteur.
Orléans avait, dès le sixième siècle, ses grandes écoles, qui sont devenues l'Université de Blois. En
10 ans, on y a compté 13,555 étudiants allemands. Leurs noms sont conservés dans nos archives, et parmi eux ou y trouve celui de Christophe de Bismarck, questeur de la nation germanique et qui eut une querelle célèbre dans notre ville. (Bruits divers.)
11 prétendait que les fils du Danemark, malgré la conformité d'origine, devaient appartenir non pas à la nation normande, mais à la nation germanique.
Tout cela a succombé sous les coups de la Convention, dont on faisait hier l'apologie en matière d'enseignement, de la Convention qui immolait Lavoisier, Chônier, après Bailly, qui détrônait l'Académie française, celle des inscriptions et belles-lettres, celle des sciences.
Lavoisier demandait vingt-quatre heures pour achever la solution d'un problème, on lui refusait ces vingtquatre heures. (Très-bien! très-bien! à droite.) André Chénier disait tristement, en portant la main à son front : « U y avait pourtant quelque chose là! » L'infortuné jeune homme ne savait pas que ceux qui le
tuaient ne voulaient pas qu'on eût là quelque chose, (Vifs applaudissements à droite. — Bruit à gauche.)
Daunou, Chaptal, Daru, Portails font tous le même tableau de la situation déplorable où tomba l'instruction publique pendant la période révolutionnaire. Fourcroy, en pleine Convention, le 25 septembre 4794, dénonçait une conspiration contre les progrès de la science. Il ajoutait qu'on cherchait à dominer, en marchant à travers les débris des connaissances humaines.
C'est le même Fourcroy qui s'écriait un jour : « On n'apprend plus à lire et à écrire en France. » Voilà quelle était l'œuvre de ce que vous avez appelé la grande Assemblée.
Je vous ai montré en regard ce qu'avait fait l'Église pour l'enseignement. La religion avait tout créé; la tyrannie et l'impiété ont tout détruit. Le projet actuel est un projet réparateur, et c'est pourquoi nous l'adoptons.
Il n'y a qu'une voix sur la nécessité de relever et de répandre l'enseignement supérieur. L'enseignement supérieur, c'est le savoir humain dans son expression la plus haute; c'est le sommet de l'intelligence humaine.
Cet enseignement, les professeurs qui le donnent sont honorés, j'ai le regret de le dire, chez les nations voisines plus que chez nous; M. de Candolle en Allemagne, et aujourd'hui encore, à Rome, le baron Vis. conti, préfèrent au titre nobiliaire qu'ils prenaient en France leur titre de professeur.
Le goût de cet enseignement est l'honneur d'un grand peuple, c'est un besoin, une gloire de l'esprit français.
Pour maintenir ce goût, un enseignement supérieur bien organisé est indispensable; sans quoi, à la place des génies qui font des découvertes, vous n'aurez plus
que des vulgarisateurs. Au lieu des Christophe Colomb, vous n'aurez plus que les timides navigateurs des côtes. (Très-bien î très-bien ! à droite.)
L'instruction elle-même baisserait à tous les degrés. Or, dans une société à tendance démocratique, comme la nôtre , plus la base s'élargit , plus il faut que les sommets ne s'abaissent pas. (Nouvelle approbation.)
Où en sommes-nous, dans l'état actuel de la science, où en sommes -nous de notre ancienne supériorité scientifique et littéraire? Sous le rapport de l'organisation et de la diffusion de l'enseignement supérieur, nous sommes dans un état navrant d'infériorité ; vous en avez entendu hier l'aveu.
Je ne prétends pas rabaisser nos savants professeurs et l'enseignement lui-même, c'est notre organisation qui est inférieure; il y a là une détresse déplorable h laquelle il faut porter remède.
Voyez l'Allemagne, elle possède vingt-quatre Universités, avec de nombreux professeurs et des étudiants innombrables. Vous savez combien les nombreuses Universités d'Angleterre sont florissantes. Près de nous, en Belgique, il y a quatre Universités; en Espagne, il y en a dix; en Italie, douze; enfin, les États pontificaux, si calomniés, comptaient trois Universités importantes et cinq secondaires. Chez nous, TUniversité est monopolisée entre les mains de l'État.
Je crois que le remède que propose M. Paul Bert ne ferait qu'aggraver le mal, car ce n'est pas à la liberté qu'il le demande. Il vous a révélé hier un mal déplorable. Il vous a dit qu'en raison de l'insuffisance matérielle, 3,000 jeunes gens restaient à la porte des cours. C'est là une misère profonde.
L'enseignement primaire est dans un étîït tout aussi
déplorable à Paris et dans toutes les grandes villes. Il y a deux ans, vous avez entendu M. Jules Simon déplorer le même mal. C'est lui qui a dit qu'en 1872 la France avait dépensé 86,311 francs pour l'instruction supérieure! N'est-ce pas une dérision! et c'est quand vous avez besoin de tous les concours que vous refuseriez celui de vos frères !
Yoilà où nous en sommes. Oii donc est le remède? Il faut le demander à Tàme, à la liberté, à la concurrence.
Je reconnais et je proclame le dévouement et la science des professeurs de l'Université, j'admets que vous en ayez d'éminents, mais avez-vous des élèves? Non. Ah( c'est pour moi une grande douleur! J'ai passé ma vie à aimer et admirer la France, à aimer la jeunesse studieuse, non pas la séditieuse, et il est cruellement amer, à la fin de ma vie, d'avoir à déplorer cette misère. Oui, il y a une flamme que vous avez éteinte.
Voix à gauche. — ^^Qui?
La Révolution ! (Protestations à gauche. — Vifs applaudissements à droite.) Oui, la Révolution, car elle a renversé les académies, les écoles, les chaires, tout enfin. Avant 89, il y avait plus d'humanistes, de savants avec une population de 24 millions qu'il n'y en a aujourd'hui avec 39. La flamme est éteinte, vous ne la rallumerez qu'avec la liberté.
Une voix k gauche. — Et l'Institut?
Vous parlez de l'Institut, mais vous savez bien que c'est l'Empereur qui l'a créé. M. Duruy, un ministre que vous avez aimé, vous a dit que les facultés qui préparaient aux carrières lucratives seules étaient fréquentées. Il y a plusieurs causes à cette désertion des cours, à cet abandon de la haute culture; mais il y
en a une qui est généralement reconnue, c'est la centralisation, c'est le monopole.
L'honorable M. Paul Bert réclame, comme moi, la liberté, mais ce n'est pas la même.
iM. Paul Bert se défie de celle que je demande, et moi je ne veux pas de celle que demande M. Paul Bert.
Pour lui la liberté d'enseignement consiste à pouvoir enseigner à la jeunesse toutes les opinions, même les plus étranges et les plus osées. J'aime trop la jeunesse, je connais trop ses faiblesses pour vouloir qu'on la livre à un pareil enseignement.
D'ailleurs, M. Paul Bert ne s'est-il pas réfuté luimême, lorsqu'il a dit très-excellemment que le professeur était le magistrat de la vérité démontrée ? Les opinions étranges, osées, ne sont pas la vérité démontrée évidemment! (Applaudissements à droite.)
Si je ne me trouve pas du même avis que M. Paul Bert sur ce point, je suis d'accord avec les esprits les plus compétents. M. Dumas a écrit que la liberté de l'enseignement, tellequ'elle était avant 4792, étaitle seul remède aux maux que nous déplorons. M, Sainte-Glaire Deville et bien d'autres ont exprimé la même pensée dans les mêmes termes.
C'est la liberté qui vous donnera l'argent qui vous manque pour vos locaux, vos bibliothèques, vos laboratoires. Car la liberté est une flamme créatrice. Elle vous donnera des élèves, aile vous donnera des professeurs.
Parmi eux, sans doute, il se trouvera des ecclésiastique^; mais quel malheur sera-ce donc s'ils enseignent bien? (Très-bien I très-bien à droite.)
Il s'y trouvera aussi de grands chrétiens comme Ozanam, Biot, Cauchy, Ces noms ne déshonorent pas
la science, que je sache. (Très-bien! très-bien! à droite.)
Le Père Secchi dans les sciences, le cardinal Maï qui a découvert la République inoffensive de Cicéron (Rires à droite), le cardinal Mezzofanti, le grand philologue, et jusqu'à ces pauvres missionnaires du Malabar qui nous ont apporté les premiers éléments du sanscrit, tous ces noms prouveraient, s'il en était besoin, que nos travaux n'ont pas été sans profit pour la civilisation ^
Non, messieurs, ne rompez pas, renouez plutôt la noble et antique alliance entre la religion et les lettres, entre le génie et la foi. Parmi nos contemporains, je n'en connais pas un seul assez riche, assez fort, assez puissant, pour se passer du secours de ses frères.
Toute division m'attriste profondément, et je voudrais aller à chacun de vous prendre dans son cœur ce qu'il a de bon, en former un faisceau, en former un trésor que Dieu bénirait, et qui, au milieu de nos malheurs, serait encore la résurrection et la fortune de la France. (Applaudissements bruyants et répétés sur un grand nombre de bancs.)
(L'orateur, en descendant de la tribune, reçoit de vives félicitations.)
M. Challemel-Lacour. — Je voterai contre le passage à une seconde délibération sur le projet de loi. Mon devoir est de vous en apporter ici les raisons, devoir
1. Buonaroli, sulla instnisione elementare nel regno d'ilalia. 3 vol in-S". — Sulli condizioni délia publica instruzione nél reano d'ilalia. Milano, 1865. — L'Instruction du peuple, par M. de Lavcleye. — Hippeau, l'Instruciion publique en Italie. — En 1855, M. INaloli avait constaté que, dans la Basilicale, 912 habitants sur 1,000 étaient complètement illettrés.
ipénible, et dont je sens tout le poids, car je n'ai pas le présomptueux espoir d'entamer des convictious déjà faites.
J'ai le regret, sur cette grave question, de me trouen désaccord avec des esprits élevés, solides, sincèrement libéraux, et notamment avec mon ami M.Paul Bert.
Le principe de la loi a paru si évident au rapporteur, qu'il ne Ta pas même discuté. Quant à moi, je le dirai franchement, je ne crois pas à la liberté de l'enseignement supérieur, et il est en vérité fort étrange qu'une prétention absolument inconnue à l'ancienne France soit tout à coup passée à l'état d'axiome.
C'est là une transformation bien rapide, et qui mérite d'être étudiée de près, car en parcourant les noms des amants les plus impétueux de cette liberté nouvelle, peut-être verrions -nous ce qu'elle vaut et où elle tend... (Très-bien! très-bien à gauche.) J'admire cette clarté soudaine qui s'est faite, sur un point si grave, dans certains esprits.
Quant à moi, qui longtemps attaché à un établissement d'enseignement supérieur, dans un pays de langue allemande, ai pu comparer la liberté du dehors avec le système français, je reste troublé en constatant combien cette question à d'aspects, combien elle renferme de questions subsidiaires toutes pleines de difficultés.
On a beau dire qu'on réduira le projet de loi aux proportions d'une innovation inoffensive, vous ne pouvez pas vous dissimuler que cette question, en bien ou en mal, intéresse au plus haut point non-seulement l'honneur intellectuel de notre pays, mais encore l'unité morale de la France, la sécurité de notre état civil, et j'ajo^iterai notre situation à l'extérieur.
A ne consulter que la lettre du projet de loi, on dotera la France d'une liberté nouvelle dont l'usage est offert à tous ; mais ce serait un vain enfantillage de feindre ignorer que le seul intérêt en question est celui de l'Église catholique. (Bruit à droite.)
Quand le gouvernement multiplie les lois de suspicion, les mesures de défiances, les suspensions de toutes les libertés et semble se proposer de maintenir les citoyens dans l'isolement, de couper entre eux toutes communications, de les mettre en cellule... (Applaudissements à gauche. — Bruit), personne ne croira que de sitôt il s'établisse des institutions laïques pour user de cette liberté.
La seule association à laquelle cette liberté puisse profiter c'est celle qui est riche, puissante, toujours conquérante et jamais rassasiée, l'Église catholique.
Sans doute, ceux qui la réclament comptent qu'elle permettra de rétablir dans notre pays l'unité morale si profondément troublée et d'arriver à un nouvel âge d'or, peut-être aussi chimérique que l'autre, dans lequel il n'y aurait qu'une foi, qu'un Dieu, qu'un baptême; mais s'ils se trompaient, si cette liberté ne faisait qu'aggraver la désunion, à quel immense péril ne courrait-on pas?
Ce péril, M. le rapporteur n'y a pas attaché grande importance. Je soutiens au contraire que le péril est réel, inévitable, et ce danger suffirait pour me faire rejeter le projet de loi.
Ce qui fait la gravité si haute de l'enseignement supérieur, ce n'est pas seulement qu'il élève le niveau des connaissances humaines et développe l'amour de la science, c'est qu'il contribue plus que toutes autres causes à former l'esprit de ces classes qu'on appelle h tort les classes moyennes, les classes lettrées, qui em-
brassent tout ce qui monte, tout ce qui s'élève, tout ce qui réussit... (Vifs applaudissements à gauche), et dans lesquelles sont si vives les divisions qui retentissent jusque dans ce monde du travail qui a tant besoin de paix, qui est si affamé de calme et de concorde. (Très-bien! très-bien! à gauche.)
Ces classes moyennes, elles sont ce que les a faites l'enseignement supérieur, et c'est là ce qui me trouble lorsque je considère le projet qui vous est soumis.
J'ai le malheur de ne point partager les espérances que Mgr l'évêque d'Orléans fonde sur la concurrence. Je pense que les Universités nouvelles abaisseront plutôt qu'elles ne relèveront le niveau des études pour la concurrence malsaine qu'elles ne manqueront pas d'établir.
Mais ce n'est pas l'intérêt des sciences qui m'inquiète le plus.
Où donc est le danger? Je vais vous le dire eu toute sincérité.
En accueillant dans des établissements spéciaux des esprits préparés, en les soumettant à une discipline savante, en les protégeant contre des doctrines qu'on appelle malsaines, on veut, dans ces universités catholiques, préparer dans ces futurs médecins, avocats, magistrats... des auxiliaires de l'esprit catholique. (Bruit à droite.)
Oui, sortis delà, ces hommes se répandront dans la société, et ils mettront au service de l'Église tous les moyens d'action que leur fourniront leurs professions. Ils ne se contenteront plus d'être des croyants, ils seront des apôtres. (Oui! ouil à droite.)
Votre satisfaction prouve que mes craintes ne sont pas vaines. Votre projet de loi m'épouvante parce que je suis convaincu que plus cette nouvelle milice que
VOUS allez créer mettra d'ardeur à défendre ses doctrines, plus d'autres en mettront également pour défendre des opinions oppposées, et alors qu'aurez-vous fait? Vous aurez entassé des éléments contraires qui finiront un jour par produire des cataclysmes.
Ce projet m'épouvante parce qu'il constitue un danger pour nos libertés civiles et pour la sécurité du gouvernement dans notre pays. Le clergé français proteste bien haut et avec sincérité qu'il ne veut pas toucher à nos libertés civiles, et cependant on fait une guerre infatigable à ces principes.
M. l'évèque d'Orléans a essayé d'immoler devant vous la Convention; dans l'histoire elle se défendra toute seule. (Applaudissements à gauche.) Mais M. l'évèque d'Orléans a été moins hardi que Montalembert, qui, lui, s'en prenait à la Constituante elle-même, dont il attaquait les actes et les orateurs, et qui allait jusqu'à s'en prendre aux principes sur lesquels repose, comme sur des assises immuables, la société française. (Vifs applaudissements à gauche.)
D'ailleurs le Syllabus n'est-il pas là?... (Réclamations à droite.) Et ce document n'est-il pas imposé comme la base de l'enseignement catholique? Tous les évêques de France ont dtiy adhérer publiquement.
Il n'y a qu'un malheur : c'est que la France, dans sa grande majorité, considère que ce qui est condamné dans le Syllabus, ce sont précisément les libertés auxquelles nous sommes attachés et que, j'espère, on ne nous enlèvera pas. (Applaudissements à gauche.)
Eh bien! avec des Universités catholiques, s'il est certain que les sciences, les lettres, la médecine, le droit seront professés avec une rare supériorité, car le clergé catholique, je le reconnais, a le don de l'enseignement, il y a aussi, à côté de ces sciences, des doctrines
premières et essentielles qu'on ne peut passer sous silence.
C'est là que sera le danger. Le Syllabm sera inculqué à la jeunesse et ces Universités catholiques deviendront des pépinières d'où sortiront des hommes convaincus qu'il faut détruire les principes qui, achetés au prix de tant de sang, sont devenus le fondement même de notre société. (Applaudissements à gauche.)
Il me reste une autre crainte, quand je considère le mouvement qui entraîne la France et l'Europe; je sais que les catholiques condamnent ce qui se passe en Europe comme une iniquité. Il est certain que ce qui triomphe en ce moment, c'est l'esprit laïque, et que les gouvernements croient devoir se défendre contre les menaces, les envahissements et les rébellions de l'esprit catholique. (Bruit adroite.)
Eh bien, quand la France est affaiblie par tant de désastres, quand elle n'est pas bien sûre d'avoir désarmé toutes les malveillances (Interruptions bruyantes à droite), quand nous sommes forcés de surveiller notre politique, nos actes et nos paroles (Nouvelles interruptions), je demande s'il est sage, en face de l'Europe ironique et irritée, de nous constituer les champions du catholicisme, l'avant-garde d'une restauration catholique. (Nouvelles et vives réclamations.)
On disait autrefois que la France agissait par le rayonnement de ses idées; et c'est elle, en effet, qui a fait triompher dans le monde les idées de liberté et d'égalité civile, l'idée de l'état laïque. Cet honneur, au risque de vous blesser, je dirai que nous ne l'avons plus ; l'Empire nous l'a enlevé. N'y substituons pas, je le répète, l'honneur dangereux de nous faire l'avantgarde de la restauration catholique. (Applaudissements à gauche. — Bruit à droite.)
Une voix à droite. — On vous répondrai
M. Arago, — M. le ministre répondra. (Rires et applaudissements à gauche.)
M. Challemel-Lacour. — Je n'ai pas à examiner si cette liberté de l'enseignement, dont on a fait tant de bruit, est une liberté réelle. J'ai évité cette métaphysique obscure dans laquelle il n'est pas donné à tout le monde de se reconnaître.
Je n'en avais pas besoin, car alors même que cette 1 liberté serait une liberté réelle, je conclurais encore, I de l'état du pays, qu'elle doit être ajournée. (Bruit à droite.) Invoquant un principe que vous invoquez souvent, je dirai que la société a le droit et le devoir de se défendre contre le péril de semer la division, de perdre nos libertés civiles, d'aggraver notre position vis-à-vis de l'étranger.
M. Galloni-d'Jstria. — Vous faites appel à M. de Bismarck.
M. Challemel-Lacour. — C'est M. Galloni, bonapartiste, qui a fait cette interruption? (Applaudissements à gauche.)
Il sera temps d'examiner de pareils projets quand le pays sera rassuré sur les dispositions de l'Église catholique, à l'égard des idées et des libertés modernes.
Il en sera temps, lorsque cette Assemblée, née dans une heure d'illusion passionnée (Bruit), et qui s'est crue appelée à une régénération presque miraculeuse de la France, qui s'est imaginée que la France de 89 s'était abîmée dans un effrondrement définitif, aura fait place à une autre Assemblée, qui aura le recueillement nécessaire pour étudier ces questions et la liberté d'esprit nécessaire pour les résoudre. (Vifs applaudissements à gauche. — L'orateur, revenu à son banc, reçoit des félicitations.)
M. Laboulaye, rapporteur. — En écoutant le disours passionné que vous venez d'entendre, je pensais ivolontairement à une parole de Burke, le célèbre rateur anglais, qui résumait sa carrière politique en isant: J'ai toujours défendu la liberté des autres. (Aplaudissements.) Telle est en effet la devise des vrais ibéraux. (Très-bien! très-bien 1 à droite.)
Demander la liberté pour soi et la refuser aux autres, 'est le propre du despotisme. (Nouvelle et vive appro- •ation.)
Nous avions prévu que ce projet de loi serait l'objet ['une discussion sérieuse, mais non pas qu'il devien- Irait le champ clos de la lutte de l'Église et de la libre lensée. Il nous semblait que la liberté profiterait à out le monde et qu'elle ne ferait ni vainqueurs ni aincus.
On nous dit que nous travaillons pour l'Église caholique et qu'elle seule tirera parti de la loi... Où est a preuve de cette assertion? Voici déjà qu'à Paris il se onde une école de sciences politiques et une école de cience religieuse à la tête de laquelle est l'honorable A. de Pressensé.
On dit que nous allons organiser des divisions dans e pays. En vérité, de semblables discours ne sont pas aits pour les calmer. (Très-bien! très-bien!) Ces divisions, elles existent avec le régime actuel et pour tout 'emède on nous propose d'y rester.
Nous croyons, au contraire, qu'il faut laisser parler ît agir, nous voulons faire l'unité dans la lumière, tandis que vous la faites, vous, dans la nuit, dans la mort. (Vifs applaudissements adroite.)
Croyez-vous donc vraiment que le Syllabus mette en péril les conquêtes de la société moderne ? Mais la Belgique a le Syllabus^ et n'en est pas moins un pays libre.
Dans ce pays, quand les catholiques arrivent au pouvoir, ne sont-ils pas aussi libéraux que les autres? (Très-bien ! très-bien !)
Vous avez eu un argument malheureux. Vous nous parlez de l'attention de l'Europe qui s'attache avec malveillance sur nous. Vous faites ainsi le procès à qui? Aux vaincus. (Applaudissements à droite.) flj
Fussions-nous cent fois vaincus, nous avons le droit de protester. C'est en 181 3^ quand Davout commandait à Berlin, que l'Université de cette ville a été fondée, pour commencer. sous le canon même du vainqueur la régénération du pays I (Très-bien! très-bien!)
Vous voulez, vous, faire chez nous la compression et ie silence. Vous ne pouvez plus vous dire libéraux. (Vifs applaudissements à droite. — Bruit à gauche.)
Vous nous conviez à attendre que le clergé soit réconcilié avec la société moderne. Eh bien ! nous voyons, nous, dans la liberté le meilleur moyen de réconciliation.
Il n'y a qu'une réconciliation possible pour les partis: c'est d'apprendre à se connaître mutuellement par la pratique d'une commune et sincère liberté. (Vifs applaudissements. — La clôture! la clôture!)
M. Bardoux. — Dans une question aussi grave, il faut que toutes les opinions soient entendues. Toutes ne l'ont pas été encore. Il y a, dans cette Assemblée, des esprits libéraux qui veulent accorder la liberté de l'enseignement sans la collation des grades, et ils ne voteront la deuxième lecture que s'ils peuvent développer leur opinion.
Je demande que la suite de la discussion soit renvoyée à demain. (Mouvements divers.)