Journal de Henri IV, p
i. T. IV, p. 203, édition in-I2.
Sans doute de pareilles maximes devaient faire horreur à la plupart des Français; mais elles risquaient de pervertir un petit nombre d'esprits faibles,, étroits et passionnés, faciles à séduire par l'attrait d'un faux zèle religieux. C'est dans ce sens que l'on a pu dire que, si Ravaillac n'était pas l'élève des Jésuites, sans le savoir ils avaient été ses maîtres. Ravaillac ne savait pas le latin et n'avait pas lu les livres des théologiens; mais il s'était affermi dans ses convictions et ses projets de meurtre, en écoutant certains sermons factieux, pleins de l'esprit ligueur. Coeffeteau et plusieurs personnages graves ne déclarèrent-ils pas au Parlement que l'assassin, interrogé par eux, leur avait répondu conformément aux théories de Bécan et de Mariana?
Le Parlement ne se méprit pas sur la portée et les dangers des doctrines qui avaient mis le poignard aux mains de Jacques Clément, de Barrière et de Châtel, et qui venaient encore d'armer Ravaillac contre Henri IV. Il comprit qu'il ne suffisait pas de punir le meurtrier, et qu'il était nécessaire de frapper en même temps les doctrines détestables qui poussaient des scélérats fanatiques à attenter à la vie des rois. Le président de Thou attaqua le premier avec indignation les défenseurs des opinions ultramontaines; il demanda qu'une condamnation fût prononcée contre tous ceux qui osaient soutenir que les royaumes et les rois ne subsistaient et ne succombaient qu'autant qu'ils méritaient la faveur ou la haine de la cour de Rome, et que chaque sujet pouvait et devait tuer un tyran, non seulement à force ouverte, mais encore en lui dressant des embûches.
Cet avis fut suivi; et le jour même où Ravaillac était conduit au supplice (27 mai 1610), un arrêt du Parlement enjoignit à la Faculté de théologie de se réunir et de renouveler contre les erreurs qui conduisaient au régicide, les condamnations et censures portées dans son décret du 13 décembre 1413, rendu au sujet de Jean Petit, et approuvé depuis par le concile de Constance.
Richer, qui dirigeait la Sorbonne comme syndic, s'empressa d'obéir au Parlement. Dans l'assemblée, certains docteurs, suivant les inspirations du nonce Ubaldini, alléguèrent que le Parlement n'avait aucun droit de provoquer les délibérations de la Faculté sur un point de doctrine qui appartenait exclusivement à la juridiction ecclésiasti(]ue. Le syndic leur tint tête avec une
grande résolution; et comme il était interrompu par un partisan déclaré des Jésuites, Antoine llosc, neveu du trop fameux Guillaimie Rose, il s'écria : « Avez-vous vu quelque part dans l'Evangile, qu'il ne soit pas permis à une assemblée française de pourvoir au salut de l'Etat et à celui du prince avant d'avoir pris l'avis du pape ? »
Richer se plaisait d'ailleurs à diriger ses traits les plus venimeux contre les Jésuites, ses ennemis invétérés. Ces Pères, disaitil, enseignent que le pape est infaillible et qu'il peut déposer les rois qui refusent de lui obéir; or, si l'on confère ces deux propositions avec les réponses de Ravaillac devant ses juges, on voit que le peuple ignorant en conclut qu'il est permis et même méritoire d'entreprendre sur la vie des rois. Le meurtrier n'a-l-il pas soutenu, dans ses interrogatoires, que c'est la même chose de résister au pape que de résister à Dieu, et que s'il avait décidé de tuer le roi, c'est parce que le roi armait contre la volonté du Saint-Siège, pour venir en aide à des princes protestants, et qu'il ne faisait pas la guerre aux protestants de son royaume, comme il y était obligé? Rien donc de plus légitime que les plaintes des gens de bien contre les doctrines qui mettaient le poignard aux mains de si aveugles fanatiques K
Grâce à l'énergie de Richer, tous les docteurs et bacheliers présents signèrent, séance tenante, le projet de délibération qui leur était présenté. Il paraît qu'Antoine Rose apposa lui-même sa signature avant tous les autres : il n'avait obtenu qu'une concession, c'est que la délibération se renfermerait dans des termes généraux et qu'elle ne désignerait pas nominativement les Jésuites.
Les conclusions de cette délibération solennelle méritent d'être citées : « La sacrée faculté, y est-il dit ^, après avoir exactement et soigneusement examiné les opinions de tous les docteurs en général, et de chacun en particulier, est d'avis premièrement, que l'ancienne censure de ladite faculté, confirmée par le concile de Constance, soit non seulement renouvellée, mais aussi bien imprimée en l'esprit de tous les hommes; secondement, que
1. Perrens, L'Église et l'État sous le règne de Henri IV, t. 1, p. 411. — Richer, Histoire du Syndicat, p. 11-13. — Baillet, Vie d'Edmond Richer, t. I, p. 72-74.
c'est chose sédilieuse^ impie et hérétique d'atlenter et mettre les mains violentes sur les sacrées personnes des rois et princes, quelque prétexte que tout sujet, vassal ou étranger quelconque puisse prendre ou rechercher; en troisième lieu, elle veut et arrête, que tous les docteurs et bacheliers en théologie, au jour que l'on a coutume de faire serment de garder les statuts et articles de ladite faculté, jureront aussi et promettront, sous leur seing, d'enseigner la vérité de ce décret, soit lisant la théologie, ou prêchant la parole de Dieu ; en quatrième lieu, que ce présent acte sera imprimé et publié, tant en latin qu'en français. »
Richer fut chargé d'apporter lui-même au Parlement le décret de la Sorbonne. 11 en profita, suivant de Thou, pour « insinuer que l'on faisait lire au public des ouvrages de Jean Mariana, de Charles Scribanius et d'Emmanuel Sa, pleins de cette doctrine impie, dont le meurtre et le poison étaient les fruits odieux. Il insista surtout sur le livre de Mariana. »
L'œuvre du sombre théologien espagnol est bien connue; elle reste comme le plus vigoureux plaidoyer qui ait été publié en faveur du tyrannicide. Jamais le droit de tuer le tyran n'a été soutenu d'une manière plus absolue. Mariana reconnaît sans difficulté au pouvoir public le droit de prononcer la condamnation capitale contre le tyran; mais il va plus loin et il approuve aussi bien l'assassinat du prince légitime que celui de l'usurpateur; il n'exige pas que l'autorité légale ait déclaré tyran et ennemi public le prince désigné au poignard des assassins; il lui suffit que la voix confuse du peuple se soit fait entendre. Est-il possible d'être plus téméraire?
Il faut un châtiment aux mauvais princes, dit Mariana, une mesure qui les arrête dans leurs prévarications. Ce châtiment, cette menace, c'est le tyrannicide '. Le tyran est une bête féroce qui met tout à feu et à sang. Si Ton attaque votre mère et votre épouse, ne serait-il pas lâche et cruel de ne les point secourir? Le tyran déchire votre patrie, qu'il faut aimer plus que les parents, et vous ne la sauveriez pas au prix de la vie, de la fortune, de la réputation! Le tyran est l'ennemi public; il faut le traiter comme un ennemi implacable. Si une telle