I. Joicrnal de Louis XI II, p
après la disgrâce de Sully, de faire pencher la balance du côté du Saint-Siège et des intérêts catholiques. N'oublions pas enfin le politi(jue avisé et cauteleux, dont l'influence discrète, mystérieuse, occulte, était souvent prépondérante, le P. Coton, qui avait eu assez de crédit et de souplesse pour se maintenir à la cour comme prédicateur et confesseur de Louis XIII, après avoir été le confident de Henri IV.
Et qui exerçait le souverain pouvoir? sinon une reine si bien disposée à obéir au Saint-Siège, à favoriser les Jésuites qu'il n'était guère possible d'en souhaiter une plus bienveillante et plusdocile.
Marie de Médicis, « cette Italienne au sang allemand et aux mœurs espagnoles », comme l'appelle Michelet, s'était adonnée de bonne heure aux pratiques de la dévotion, ce qui lui avait imprimé une allure tout à la fois timide, réservée, hypocrite, silencieuse et gauche. Mariée à vingt-sept ans, alors que ses traits, sans être flétris, n'avaient rien de virginal, elle n'avait pas su prendre le moindre empire sur le grand Henri, qui avait plus que jamais rempli le monde du bruit de ses amours, de même qu'il l'avait rempli naguère du bruit de ses victoires. Au milieu d'une cour où dominaient l'esprit et la gaieté, elle avait vécu, triste et isolée, se défiant de tout le monde, en compagnie de sa femme de chambre, Léonora Galigaï, et du signore Goncini, tandis que l'époux infidèle passait tour à tour d'Henriette d'Entragues à Jacqueline de Beuil, qu'il faisait comtesse de Moret, de Charlotte des Essarts à la belle Marie d'Entragues et s'enflammait enfin pour la princesse de Condé.
Nourrie d'humiliations en France, demeurée comme une étrangère dans le Louvre, n'était-il pas naturel que Marie de Médicis, devenue régente, répudiât toute la politique de Henri IV? Elle ne pouvait avoir aucune sympathie pour la nation française, dont elle ne comprenait même pas les aspirations. Au lieu de poursuivre l'abaissement de la maison d'Autriche, elle devait fatalement se jeter dans les voies tortueuses de la politique espagnole et catholique. Le génie français allait subir une éclipse, jusqu'au jour oîi un grand ministre reprendrait les projets de Henri IV et les larges traditions de la politique française.
Les Jésuites, merveilleusement instruits par le P. Coton et par le nonce Ubaldini des véritables sentiments de la régente et de
son entourage, jugèrent que le moment était enfin venu d'obtenir les autorisations nécessaires pour reprendre l'enseignement des lettres dans leur collège de Clermont. Ils espéraient être mieux soutenus qu'ils ne l'avaient été par Henri IV, dans les dernières années de son règne, et ils se flattaient de vaincre, sans trop de difficultés, l'opposition persistante de l'Université et du Parlement.
Le 20 août 1610, tandis que la Compagnie était encore l'objet des attaques les plus virulentes et qu'elle était aux prises avec d'interminables polémiques, on apprit avec surprise que le chancelier Sillery lui avait délivré des lettres patentes, lui permettant d'ouvrir les portes du collège de Clermont à la jeunesse française. Ces lettres étaient rédigées avec une habileté singulière et une dextérité qui approchait de la perfidie. L'intérêt de l'Université, ce qui paraît à peine croyable, était invoqué comme un puissant motif de nature à justifier les nouvelles faveurs accordées aux Jésuites.
Cet important document mérite d'être rapporté tout au long. « Le feu roy dernier décédé, nostre très honoré sieur et père d'heureuse mémoire, que Dieu absolve, faisait-on dire à Louis XIII, ayant par son édit du mois de septembre 1603 remis les pères Jésuites en ce royaume, ne voulut qu'ils peussent establir aucun collège ou résidence en quelque lieu que ce soit, sans son exprese permission. Et depuis, par ses lettres du 27 juillet 1606, registrées en nostre dit Parlement le 21 août audit an , leur permit de résider en nostre bonne ville de Paris et y faire les fonctions de leur vocation en leur maison professe de Saint-Louis, et leur collège appelé de Clermont, excepté pour la lecture et classes publiques, qu'il ne voulut qu'ils fissent pour lors, jusqu'à ce qu'il eust sur ce déclaré sa volonté. Et voyant que plusieurs habitants de nostre dite ville envoyant avec grande incommodité leurs enfants estudier aux autres lieux oîi les dits Jésuites font lecture publique, et qu'il est plus utile pour nos subjects que leurs enfants estudient en nostre dite bonne ville de Paris où toutes sortes de sciences et exercices honnestes abondent, et le langage français y est plus pur et plus poli qu'ailleurs, joint qu'en estudiant ils apprennent insensiblement les formes et façons de vivre qu'il faut observer en nostre cour et suite, et l'honneur qu'ils sont tenus de rendre à nous et à nos cours souveraines, les principales desquelles sont
establies à Paris; et que notoirement ce que lesdits Jésuites ne font lecture publique en leur collège de Clermont diminue l'aflluence des escholiers de l'Université de ladite ville, que nous désirons restablir et remettre dans son ancienne splendeur, voire augmenter, s'il est possible. Pour ces causes, et autres bonnes et grandes considérations à ce nous mouvans, avons, de nostre certaine science, grâce spéciale, plaine puissance et autorité royale, mesme par advis de la reyne régente nostre très honorée dame et mère, et la volonté que nous sçavons que nostre dit feu sieur et père avoit avant son décès, de remettre lesdites lectures et collège, avons auxdits Jésuites permis faire leçons publiques, en toutes sortes de sciences et autres exercices de leur profession audit collège de Clermont, observans par eux les règles de nostre édit de septembre 1603, et autres déclarations et règlements faits depuis iceluy ^ »
Dès le 26 août, les Jésuites firent notifier les lettres patentes au recteur, Etienne Dupuys, en lui déclarant qu'ils en « poursuivraient l'enthérinement et vérification en la cour de Parlement )>. Us se sentaient fortement soutenus, et ils voulaient profiter du vent favorable qui les poussait en avant, pour ne pas laisser à leurs adversaires le temps de se reconnaître et de se concerter.
L'Université fut prise au dépourvu : rien n'avait pu lui faire prévoir qu'elle aurait à soutenir de sitôt une pareille lutte. Aussi n'est-il pas surprenant qu'une certaine hésitation, et même de fâcheuses dissidences se soient d'abord produites dans ses rangs.
La Faculté de théologie, dans une première délibération, suivit l'impulsion d'Antoine Rose, évèque de Clermont, de Philippe Cospeau, évêque d'Aire, et de François deHarlay, abbé de Saint- Victor; elle admit les prétentions des Jésuites, à la seule condition qu'ils se soumettraient aux lois de l'Université. Il fallut toute l'énergie et l'éloquence du syndic Richer, pour rallier, dans une seconde séance, les docteurs indécis et faire déclarer que la Sorbonne s'opposerait à l'enregistrement. La Faculté de droit et celle de médecine se prononcèrent en faveur des Jésuites : ce ne fut qu'un peu plus tard que la Faculté de médecine changea d'opinion et se joignit aux opposants. Quant à la Faculté des