Jourdain, loc. cit., p
arts, elle se montra divisée : les Nations de France, de Picardie et de Normandie résolurent de protester contre les lettres patentes, tandis que la Nation d'Allemagne semblait disposée à les accepter.
Malgré tout, le recteur signifia l'opposition de rUniversité. Il demanda qu'un délai lui fût accordé et que le Parlement lui désignât un avocat chargé de plaider sa cause, alléguant que ceux qu'il avait sollicités faisaient difficulté de s'engager contre une Société aussi puissante.
L'affaire fut appelée le 6 septembre, et renvoyée au lendemain, dernier jour d'audience avant les vacations, pour être plaidée à huis clos devant les Grand'chambre, de la Tournelle et de TÉdit réunies. Le recteur ne jugea pas à propos de comparaître ; mais, par l'organe de Daccole, procureur de l'Université, il supplia le Parlement de remettre les plaidoiries après la Saint- Martin, c'est-à-dire après les vacations. Les Jésuites se présentèrent, assistés de Montholon, leur avocat : ils firent valoir le désaccord existant entre les Facultés et combattirent l'ajournement sollicité par l'Université.
L'avocat général Le Bref, qui siégeait en l'absence de Servin, était acquis à la Société : il le fit bien voir en accusant l'Université, en termes très durs, de vouloir éluder et empêcher l'effet de la volonté du roi. Il prétendit que le recteur, en ne se présentant pas en personne, avait manque à la Cour. « La rigueur, ajoutat-il, veut qu'à faute de plaider et déduire par lui ses moyens d'opposition, il soit donné défaut; et, attendu les remises et les avis des Facultés de l'Université, le profit se peut juger sur-le-champ. Tout le monde attendait qu'à cette Saint-Remi, les Jésuites ouvriraient leur collège qui est fort désiré. Il y a crainte, si on ne leur accorde, de quelques troubles, comme on en parle partout. »
Ces menaces si peu déguisées produisirent sur les membres du Parlement une impression tout à fait contraire à celle que se promettaient Le Bref et les Jésuites. Le premier président Achille de Harlay et le conseiller Gillot ' n'étaient pas de ceux que l'on pou-
1. Le conseiller Gillot est bien connu comme un des collaborateurs de la Ménippée. « Quoique prêtre, et jouissant de rentes ecclésiastiques pour plusieurs milliers d'écus, dit Ubaldini, il était résolu contre les Jésuites
vait se flatter d'intimider. Ils entraînèrent leurs collègues, firent ajourner le procès à la Saint-Martin et désignèrent comme avocat de l'Université, M" de La Martelière, connu pour être du parti politique.
C'était un réel succès pour TUniversité : elle mettait ainsi les Jésuites dans l'impossibilité d'ouvrir le collège de Clermont, au mois d'octobre, lors de la rentrée des classes.
La Saint-Martin venue, il se trouva que les rôles étaient intervertis. L'Université se déclarait prèle à entrer en lice et poursuivait l'audience, tandis que les Jésuites ne manifestaient plus aucun empressement pour obtenir l'enregistrement des lettres patentes. Ceux-ci craignaient en efTet que la fortune ne les abandonnât encore une fois au moment décisif, et ne tournât tout à coup du côté de leurs adversaires. Ils ne se dissimulaient pas que le Parlement leur était défavorable, et qu'ils ne triompheraient pas aisément de son hostilité. Ils redoutaient surtout, et non sans raison, l'influence du premier président de Harlay, du président de Thou et de l'avocat général Servin, ces trois magistrats éminents que l'on rencontrait toujours unis dans une étroite communauté de sentiments, lorsqu'il s'agissait de défendre les droits de l'État contre les prétentions ultramontaines et les privilèges de l'Université contre les assauts répétés d'une Société ambitieuse.
On pouvait, il est vrai, tenter d'imposer au Parlement la volonté royale. Les Jésuites eurent peut-être un moment la pensée de recourir à cette mesure extrême ; mais ils ne tardèrent pas à y renoncer. Quel que fût en effet son désir d'être agréable au nonce, au P. Coton, à tout le parti catholique, Marie de Médicis ne pouvait pas s'exposer à froisser, à mécontenter gravement le grand corps judiciaire, qui venait de consacrer son autorité de régente.
La prudente Compagnie, pour ne pas s'aventurer à la légère, se rejeta dans la voie des atermoiements, des remises successives. S'il faut en croire Richer, elle comptait sur la retraite prochaine du ferme et incorruptible de Harlay, qui était accablé d'années, presque aveugle; et elle nourrissait le secret espoir de
et entraîna tous ceux qui lui étaient semblables en mœurs et en foi. » — Prat, t. m, p. 327.
MARIE DE MÉDir.IS ET LES JÉSUITES 203
faire nommer à sa place un premier président moins intraitable, plus accessible aux influences romaines.
Le IG novembre, la cause fut appelée pour être plaidée devant les chambres réunies. Les Jésuites sollicitèrent un délai; mais ils obtinrent, pour toute remise, que les débats seraient ouverts le 2G novembre. 11 semblait qu'ils eussent épuisé tous les artifices de la procédure et que leurs calculs fussent déjoués. 11 n'en était rien cependant : leur esprit, si fertile en expédients de toute sorte, leur fit imaginer un procédé dilatoire tout à fait extraordinaire. Au jour indiqué pour les plaidoiries, la régente, sur les instances du nonce et des amis des Jésuites, donna l'ordre au recteur de renoncer à porter la parole; elle invita en même temps le Parlement à suspendre toute délibération sur les lettres patentes du 20 août.
Le recteur Grangier eut beau courir au Louvre, adresser un discours des plus vifs à la reine, en présence du cardinal du Perron, de Sillery, de Villeroy et de nombreux seigneurs, la conjurer de rendre justice à l'Université, « qui, pour n'être pas composée de novateurs et de factieux, n'en servait pas moins utilement le royaume », Marie de Médicis fut peut-être troublée par ces fortes et libres paroles, mais elle refusa de revenir sur sa décision *.
En réalité, le succès des Jésuites était d'une bien mince portée. Sans doute, la cause était ajournée indéfiniment, comme ils l'avaient désiré, mais les lettres patentes qu'ils avaient obtenues n'étaient pas enregistrées : il ne leur était donc pas permis d'ouvrir le collège de Glermont, d'y faire des classes ou d'y recevoir des élèves. Le projet, qu'ils caressaient avec un soin jaloux, de ressaisir l'enseignement de la Jeunesse au cœur même de Paris et d'élever une puissante concurrence en face des collèges de l'Université, ce projet avait reçu une atteinte des plus rudes. C'est ce que l'Université comprit elle-même, lorsque son premier mouvement d'irritation eut fait place à la réflexion : malgré toutes les démarches, toutes les intrigues de ses rivaux, elle seule restait en possession du droit d'enseigner la jeunesse à Paris, d'avoir des chaires de théologie et d'humanités, comme des chaires de droit et de médecine.
1. Acta rectorum, t. lY, fo 143. — Jourdain, loc. cit., p. GO.
D'ailleurs les circonstances obligeaient les Jésuites à fléchir le genou et à courber la tête devant une condamnation, qui flétrissait les doctrines et les écrits d'un des plus illustres théologiens de la Société, Le jour même où un commandement exprès de la reine régente avait suspendu la lutte judiciaire, dont l'Université espérait sortir triomphante, l'avocat général Servin, dans un réquisitoire très énergique, dénonçait au Parlement et faisait condamner le célèbre traité du cardinal Bellarmin sur l'autorité du pape dans les choses temporelles, en réponse à Guillaume Barclay, Tractatvs de potestate summi pontificis in rébus temporalibus^ adversus Guillelmum Barclaium.
Servin était un ferme champion des libertés gallicanes. Sa réputation n'égalait pas celle des Harlay et des de Thou; il était cependant le plus infatigable, le plus entreprenant et le plus tenace des défenseurs de la couronne contre les prétentions de rtlglise. Il mettait au service de ses convictions un esprit aussi impétueux qu'original.
Au milieu de la magistrature du xv!"^ siècle, dont tant de caractères élevés attirent notre admiration respectueuse, Servin se distingua surtout par sa noble franchise, sa courageuse hardiesse, son intégrité et sa fîère indépendance. Il sut trouver des'accents émus, des paroles éloquentes, pour résister à Louis XIII et lui faire de fermes remontrances, dans une audience solennelle, où ce monarque siégeait en lit de justice, afin de contraindre le Parlement à enregistrer des édils arbitraires relatifs à la création de nouveaux impôts. Servin était déjà affaibli par la maladie; ce dernier effort brisa sa vie: il ne put achever son discours, s'évanouit en présence du roi et expira quelques heures après (1626). Un conseiller du Parlement consacra, dans un distique demeuré célèbre, le souvenir de cette belle mort :
Servinum itna (lies pro Uhertale loqiœnlem Vidit, et oppressa pro libertate cadentem.
Ses contemporains, et ses collègues en particulier, estimaient Servin à sa juste valeur. « Ni Achille de Harlay, ni Auguste de Thou, malgré leurs services au moins égaux, malgré leur naissance et leur mérite supérieurs, ne reléguèrent dans l'ombre cet humble bourgeois, si dédaigné à l'heure de ses débuts et de ses
échec?, si contesté encore à l'heure de ses emplois et de ses succès. Ils eurent même la sagesse de ne lui point disputer la place que son zèle aventureux et sa fermeté à toute épreuve lui avaient insensiblement assurée, et à eux trois ils dirigèrent leur illustre Compagnie jusqu'au jour où, la mort le laissant seul sur la brèche, Servin continua d'y soutenir, contre une cour désormais hostile, leurs communes traditions '. »
On comprend avec quel empressement Servin saisit l'occasion qui s'offrait à lui d'exposer au Parlement le danger des doctrines soutenues par Bellarmin. Dans un long et savant discours, il releva un grand nombre de propositions (|ui violaient ouvertement les libertés gallicanes, celles-ci par exemple : Le Souverain Pontife peut et doit commander aux rois, afin qu'ils n'abusent pas de la puissance royale. — Le roi n'a aucun pouvoir sur les évèques et les clercs. — Il est faux que les princes tiennent leur puissance de Dieu seul.
Il n'eut pas de peine à démontrer que de telles maximes tendaient à déposséder les rois de leurs royaumes, qu'elles autorisaient le pape à délier les sujets du serment de fidélité, à excommunier les princes, pour les livrer sans défense au poignard des assassins. Il rappela les meurtres de Henri 111 et de Henri IV, et lit observer que c'était surtout pendant la minorité du jeune roi qu'il convenait de défendre les franchises du royaume.
Servin, de même que Barclay, de même que les théologiens gallicans, ne se laissa pas arrêter par la distinction aussi vaine que subtile imaginée par BeUarmin, entre le pouvoir direct des papes sur le temporel des princes, qu'il rejetait, et le pouvoir indirect qu'il établissait avec force. Cette concession n'était-elle pas de pure forme et tout à fait dérisoire? Quel avantage pouvaient trouver les rois à se voir dépouillés indirectement, plutôt que directement, si de toute manière ils perdaient leur couronne? Le Parlement ne s'y trompa pas plus que Servin ; il condamna le livre de Bellarmin, comme « contenant une fausse et détestable proposition tendante à réversion des puissances souveraines ordonnées et établies de Dieu, au soulèvement des sujets contre leur prince, substi-action de leur obéissance, induction