‹ L'Université de Paris et les Jesuites, XVIe et XVIIe sièclesChapitre 112 sur 178 · Prat, loc. cit., t. III, p · texte numérisé non relu

Prat, loc. cit., t. III, p

LE THOISIÉME PUOCÉS 2io

situation et demander que défense fût faite aux Jésuites d'avoir des pensionnaires et ordre ilonné de renvoyer ceux qu'ils avaient. Il ne fut donné aucune suite à cette requête : on juyca sans doute que le syndic de la Faculté de théologie n'était pas suftisammcnt qualifié pour agir au nom de l'Université.

Mais l'éveil était donné. Le recteur Pierre Ilardivillier fut informé, au mois d'octobre, qu'il y avait près de cent élèves au collège de Clermont avec six ou huit régents, que les Jésuites avaient fait venir pour tenir les classes. Il jugea que le moment était venu pour l'Université de mettre un terme à cette concurrence détournée, et de reprendre en même temps le procès qui était pendant depuis l'année précédente devant le Parlement, sur l'enregistrement des lettres patentes délivrées par Marie de Médicis.

Le nonce Ubaldini, qui se défiait des dispositions du Parlement à l'égard de ses protégés, conseillait aux Jésuites d'éviter tout débat. Mais ceux-ci ne voulurent pas ajourner indéfiniment la discussion et le bénéfice de leurs lettres patentes : ils se résignèrent à afTronler la lutte.

Les parties comparurent le 16 décembre 1611 devant la Grand'chambre, la chambre de la Tournelle et celle de l'Edit réunies. Trente-six juges siégeaient sous la présidence de M. de A'erdun, et parmi eux trois pairs de France : le prince de Condé, les évoques de Beauvais et de Noyon; quatre présidents à mortier : Potier, Séguier, Camus et de Hacqueville. Le recteur Ilardivillier avait à ses côtés les doyens des Facultés de médecine et de théologie et le procureur Daccole. Les trois avocats ordinaires du conseil de l'Université, Denis Bouteiller, Omer Talon, Antoine Loisel, l'ami de L'Hospital, de Pasquier et du président de Thou, étaient à la barre, avec M'' Pierre de La Martelière, qui devait porter la parole pour l'Université. M'' Montholon, assisté du procureur Sibour, représentait les Jésuites. L'avocat général Servin avait pris place au parquet.

Dès le commencement de l'audience, Montholon souleva un incident. Il prétendit que les pièces du procès ne lui avaient pas été communiquées; mais il lui fut répondu que la communication avait été faite l'année précédente et que les pièces étaient encore

déposées au greffe. Servin confirma cette assertion, et la cour ordonna qu'il serait passé outre aux débats.

Après que Montholon eut requis l'enregistrement des lettres patentes, qui autorisaient l'ouverture du collège de Clermont, la parole fut donnée à La Marteliere pour soutenir l'opposition de l'Université. Dans un exorde plein d'emphase, suivant le goût du temps, il comparait les Jésuites aux habitants de Capoue, qui, après la bataille de Cannes, au lieu de fournir des secours à Rome, n'avaient songé qu'à « se faire seigneurs de l'Italie ». De même, après la mort de Henri IV, on avait vu les Jésuites « au lieu de compassion, s'accroissant du malheur de la France »; et l'Université, menacée par leurs entreprises, avait été réduite, pour la troisième fois, à venir devant le Parlement défendre son repos, ses droits, son existence et les intérêts de l'État.

Il rappelait avec complaisance les louanges prodiguées à l'Université par les papes comme par les rois, et il insistait sur son caractère dominant de corporation séculière, « Les recteur, chancelier, doyens, syndics, censeurs des quatre Facultés, procureurs des quatre Nations, suf)pôts, maîtres et docteurs, sont séculiers, disait-il. Les réguliers comme les Jésuites n'y ont jamais été admis que par grâce et par adoption, sous double condition : l'une, d'être perpétuellement exclus des charges et dignités, sans y pouvoir participer; l'autre, de ne pouvoir tenir écoles publiques, mais simplement enseigner en particulier ceux

de leur ordre Ce sont les lois premières et suprêmes de la

police de l'Université; sujette au magistrat politique et ecclésiastique, c'est-à-dire aux lois et équité de l'Etat, elle reçoit ses réformations des ordonnances royales, selon les temps, saisons, mouvements et nécessités du royaume : où les réguliers dépendent et s'attachent à la règle de leur ordre, qu'ils apprennent de leurs supérieurs religieux comme eux, auxquels par leur vœu ils sont obligés d'obéir, et les Jésuites plus que tous les autres, puisqu'ils reconnaissent en toutes choses leur général pour Jésus- Christ présent. Tant s'en faut qu'ils voulussent recevoir réformation en leurs mœurs, en leurs règles, ou police du magistrat ou des évêques, qu'ils ne les reconnaissent aucunement, et du pouvoir desquels ils se tiennent entièrement soustraits. »

La Marteliere attaquait ensuite l'enseignement donné par les Jésuites. 11 leur reprochait « de retrancher et diversifier les an-

ciens auteurs, d'ignorer le secret des langues, de ne lire que les livres composés par ceux de leur Société, de n"eniplo3'cr pour l'instruction de la jeunesse, que des personnes peu entendues, qui auraient plus grand besoin d'être instruites que d'enseigner. » Il pénétrait et démêlait les raisons qu'avaient les Jésuites d'ouvrir le collège de Clermont et d'en faire le principal loyer de leur enseignement, au centre même des connaissances, dans la capitale du royaume. « Instruisant la jeunesse hors de Paris, beaucoup et le plus souvent les meilleurs leur échappent, sortant de leurs mains; lorsqu'avec plus de connaissance le jugement s'augmente, sont divertis par instruction contraire à la leur, tellement que leur moisson ne se fait qu'en herbe : car pour aiïermir leur doctrine et leur institution il faut qu'ils aient toujours l'œil sur leur apprenti, qu'eux-mêmes le portent et duisent aux affaires, qu'il n'entreprenne rien sans leurs avis, adresse et conduite, qu'il leur rende raison de tout, ne lâchent jamais la bride qu'après l'avoir engagé de quelque intérêt particulier. Et puis ils ont de longtemps expérimenté que, par le moyen de la nourriture des enfants de Paris, ils savent le secret des maisons, gouvernent les cœurs et les volontés de ceux qui leur confient ce

qu'ils ont de plus cher Ils allégueront qu'ils enseignent pour

néant, que c'est un soulagement pour les pères qui ont peu de moyens. Mais les Jésuites n'ont point de collèges qui ne soient fondés du bien de- ceux qu'ils enseignent ainsi pour néant. Il est étrange que, rétablis en France, seulement depuis six ans, ils

possèdent plus de bien qu'en nulle autre part de la chrétienté

Qu'on gratifie l'Université du tiers de cent mille écus de rente que les Jésuites possèdent, tout s'y fera gratuitement : on verra florir les lettres plus qu'elles n'ont jamais fait. »

Après une vague et banale critique des constitutions des Jésuites et de leur quatrième vœu d'obéissance très spéciale au pape, l'avocat de l'Université abordait le principal grief qu'il élevait contre eux. Il les accusait d'enseigner des doctrines aussi contraires au repos de l'État et à l'autorité du prince qu'à la hiérarchie de l'Eglise. Suivant l'Université de Paris, le pouvoir spirituel n'est pas moins séparé d'avec le temporel que le ciel l'est de la terre ; le règne du Fils de Dieu et de son vicaire n'est point de ce monde, et le droit de se mêler des affaires du siècle ne peut appartenir aux ecclésiastiques; leur seul do-

416 l'l'niversité de paris et les jésuites

maine est la conscience de l'homme; enfin, de droit divin et naturel, les rois, tenant après Dieu la première place entre les hommes, ont toute puissance politique et toute autorité sur ce qui est du temporel. Tout au contraire, selon les Jésuites, les rois et les princes chrétiens sont soumis, même pour le temporel, au pouvoir spirituel, (|ui peut les redresser et corriger quand ils abusent de leur autorité, c'est-à-dire qu'ils n'obéissent pas à la volonté du pape.

La Martelière considérait ces maximes enseignées par les Jésuites comme la source de toutes les agitations qui avaient bouleversé l'Europe depuis leur établissement : les troubles civils de la Ligue en France, la conspiration des poudres en Angleterre, la guerre du pape Paul V avec les Vénitiens, tous les complots contre la vie des princes, et notamment les attentats de Barrière, de Châtel et de Ravaillac *.

L'orateur terminait ainsi son plaidoyer : « Ce sont là les moyens d'opposition que l'Université propose contre les lettres obtenues par les Jésuites, moyens fondés sur l'autorité souveraine, gravée dans l'airain des lois fondamentales de la monarchie française, sur sa police particulière, sur vos arrêts, sur sa sainte doctrine, laquelle affermit la couronne sur la tête des rois.... ; fondés encore sur tant d'exemples de malheur, à nous particulièrement si cuisants, qu'il n'y a personne aimant l'État et la religion à qui il n'en soit demeuré appréhension et ressentiment. L'institution de la jeunesse n'est plus chose de petite importance; les anciens en mettaient le soin immédiatement après celui de la religion. Les enfants doivent la vie aux pères, mais leur bien vivre à ceux qui les instruisent, et celui-ci ne profite pas moins à la République, qui forme des personnes affectionnées à l'État qui les nourrit sous l'espérance des honneurs, des dignités, avec la révérence des lois du pays, que celui qui administre en devoir et fidélité. L'Université de Paris s'en est acquittée loyalement et dignement, depuis huit cents ans, ne s'est jamais obligée à chose quelconque,

qu'à l'honneur de Dieu, de son roi, et au bien de l'Église Les

Jésuites offrent de se soumettre aux lois de l'Université, et de-

I. Jourdain, loc. cil., p. Gi. — Plaidoyc de M. Pierre de La Martelière, advocnl en la cour, pour le recteur et Université de Paris. Jouxte la copie imprimée à Paris par Juan Petit-Pas, 1612, in-12. — Annales, loc. cit., t. II, p. IJ93 et siiiv.

mandent d'y être incorpores; dès l'an 1504 ils l'avaient ainsi lait : ils avaient promis de renoncer à leurs vœux, facultés, privilèges à eux-mêmes; nous nous sommes vus perdus en celte attente, et nous avons manqué d'être l'exemple de leur pouvoir et de leurs attentats. En io93, ils promirent de ne se mêler plus des affaires d'Etat : c'est alors qu'ils ont le plus travaillé, ombrasse le monde plus étroitement Il n'y a condition en leur

rétablissement à laquelle ils n'aient déjà contrevenu par brevets et letlres obtenues par surprise. Ce serait une étrange imprudence, voire grand crime, à nous d'être toujours des premiers surpris et d'être si souvent abusés de ceux (|ui poi'tent deux cœurs en une poitrine. »

Une péroraison très élevée couronnait ce long discours, qui avait occupé la fin de l'audience du samedi 17 décembre et toute l'audience du lundi suivant. « Notre roi, s'écriait La Martelière, croissant et prospérant, apprendra les hauts faits de son père, ses vertus, les honneurs des rois, dont la gloire doit commencer et finir en la louange de son nom; il héritera de ses prouesses, et venu jeune au métier actif de la royauté, instruit par les sages conseils de sa mère, il sera craint pour sa prudence comme Salomon, servira au monde et à la France comme d'un nouveau miracle. Dieu, pour nos péchés, n'ayant permis que notre grand roi, duquel nous n'étions pas dignes, continuât ses ans reluisants en toutes vertus, et achevât doucement le reste du cours de sa vie, nous ferons vœu de cœur et d'alTection, qu'il plaise à la divine bonté confirmer à son mérite, au grand besoin des Français, l'assurance de cette rare fidélité de la perpétuité de sa maison royale pour la conservation, grandeur et autorité de laquelle l'Université de Paris, du temple des Muses, où maintenant ce grand Hercule fait son séjour, vous avertit pour la troisième fois de la tempête dont les Jésuites menacent le calme de la France. S'il arrive que Dieu ne veuille que nos présages, que nos avertissements soient encore méprisés, nous aurons ce contentement et témoignage à la postérité, qu'avec la vérité de la sainte doctrine, en laquelle nous avons contribué, nous n'aurons manqué ni de devoir ni d'affection au roi ni à noire patrie. »

Personne ne songera à présenter le discours de La Martelière comme un modèle oratoire. Il est en efi'et diffus, mal ordonné, et sa marche est difficile à suivre. Il n'est pas illuminé, comme

le plaidoyer d'Élienne Pasquier, par cette flamme vive et claire, qui révèle la véritable éloquence. On n'y retrouve pas, comme dans le discours d'Antoine Arnauld, les mouvements impétueux qu'inspire une passion ardente et déchaînée. Mais il serait injuste de ne pas reconnaître que l'argumentation de l'avocat est nerveuse et pressante, que son style est plus simple et plus naturel que celui de ses devanciers. A défaut de dons supérieurs et éclatants, qui permettent seuls de ranger un orateur parmi les maîtres dans l'art de bien dire, La Martelière a eu du moins le mérite de répudier le vain étalage d'érudition, l'abus des citations empruntées aux auteurs anciens, qui déparent les œuvres de la plupart de ses contemporains.

Quoi qu'il en soit, cette harangue eut un grand succès dans son temps : elle fut publiée et répandue dans toute la France par les adversaires des Jésuites, qui ne craignaient pas de la comparer aux Philippiques de Démosthène. Pour donner une idée e.^acte de l'effet produit sur les esprits, il suffit de dire en quels termes s'exprimait à ce sujet un des hommes les plus prévenus, le nonce Ubaldini. Le plaidoyer de La Martelière, écrivait-il à Rome, « ne fut qu'un résumé de toutes les injures et impostures qu'on avait jamais dites, écrites ou pensées contre la Compagnie en corps, quelques-uns des pères et surtout leur général. Jamais l'impiété ne fit plus grand effort que dans la bouche sacrilège de cet avocat, lequel, imputant à la doctrine des Jésuites la mort de deux rois de France, a proféré des paroles si ardentes qu'elles auraient sans doute provoqué une sédition contre la Compagnie, si elles avaient été proférées pendant que la douleur pour la mort du dernier roi était encore dans toute sa force ^ »

L'avocat des Jésuites, Monlholon, répliqua à l'audience du mardi 20 décembre. Mais il n'avait aucun talent, et il parla à peine une demi-heure. Suivant Ubaldini lui-même, « il répondit, ou fît montre de vouloir répondre en peu de paroles, prononcées tellement à voix basse, qu'elles ne furent entendues que de peu de personnes. » Il est vrai qu'il parut plus tard, sous le nom de

1. Dépêche du 21 décembre 1611, Bibliotlufque nationale, Fonds ital. 32, fol. 47o.

LE TROISIÈ.MIi: PROCÈS 219

Monlholon, un interminable plaidoyer, dû à lu plume du P. Coton : ce n'est qu'un mémoire fastidieux, destiné à réfuter point par point les accusations portées par La Martelière contre les mœurs, l'institut et la doctrine des Jésuites.

Dans un débat aussi solennel, l'usage autorisait le recteur à prononcer une harangue^cn latin. Hardiviliier ne s'en fit pas faute : il récita avec beaucoup d'éloquence et de grâce, s'il faut en croire Richer', une amplification de rhétorique, aux périodes cadencées et cicéroniennes, qui firent le bonheur des humanistes contemporains. Voici de quels traits piquants il se servit pour peindre les intrigues et les manœuvres de toute sorte dirigées par les Jésuites contre l'Université : « Donc l'Université reprend son haleine, elle se relève, elle rajeunit, et trompe les corbeaux qui l'épiaient comme leur proie,

Corvos delu-sit kiantes.

De quoi s'apercevant les Pères de Clermont ont recours à d'autres artifices, forgent nouveaux desseins ou plutôt pratiquent leur coutume ordinaire ; ils se fourrent aux maisons et aux grandes familles, gagnent les amitiés d'une foule de gens, font les officieux, les circonspects, les respectueux, et changent de nature pour un temps. Les voici, les voilà en diverses postures, pirouettant avec leurs baise-mains, compliments, accolades, cette humeur souple et matoiserie qui va, qui vient, qui vire selon le temps et les occasions, débauchant par présents les plus faibles esprits; à l'appétit de quelques friandises venues de leurs cuisines, enjôlent les enfants, les appatèlent et les empatelinent; trouvent le secret d'amuser de leurs belles paroles parfumées et emmiellées de mignardises et des attraits pipeurs de la papelardise; promettent des merveilles; et qui plus est encore, ils nous font prendre les armes les uns contre les autres, tirent de leur côté, par dons et par largesses, l'esprit volage de certains remuants, qui mangeaient le pain de l'Université, et qui trop à leur aise s'étaient refait gros et gras embonpoint dans le sang et la graisse de la même Université... Ces Pères paraissent ne rien désirer tant que d'être reçus de nous et faire bande avec

Page 1