‹ L'Université de Paris et les Jesuites, XVIe et XVIIe sièclesChapitre 116 sur 178 · I. Riclier, Histoire du Sy)idicat, p · texte numérisé non relu

I. Riclier, Histoire du Sy)idicat, p

LE TROISIÈME PHOCÈS ±21

mémoire prodigieuse et à une dialectique qui rappelait celle de saint Thomas d'Aquin et des grands maîtres du moyen âge.

Suarez combla les désirs du pnpe en publiant sa Drfenae de la foi catholique et aposlolir/ue contre les errews de la secte aufjlicane, qui obtint un succès prodigieux dans le monde catholique.

Ayant à lutter contre une royauté qui s'attribue tous les pouvoirs, le théologien jésuite reprend avec une rare hardiesse l'exposé des plus purs principes ultramontains. Il abaisse le pouvoir temporel devant la puissance spirituelle et soutient toutes les prétentions chères à Rome, sans nul souci de Tindépendance des couronnes. Tandis qu'il représente l'autorité pontificale comme immuable, universelle, divine, infaillible et irresponsable, survivant à la ruine de toute autre puissance, arbitre et juge suprême des notions, dans leurs révolutions intérieures ou dans leurs luttes réciproques, il refuse toute origine divine au pouvoir royal et fait résider la souveraineté dans le peuple, pour livi^er ensuite tout pouvoir politique à l'anarchie et aux vengeances des simples citoyens, en prêchant ouvertement le tyrannicide.

Le même esprit qui animait naguère Mariana inspire aujourd'hui Suarez. Il enseigne qu'un tyran ou un usurpateur peut être tué par le premier venu, citoyen de l'État, s'il n'y a pas d'autre moyen de se soustraire à la tyrannie. Et tune eerte licebit principi resistere eliam occidendo ilhtm, si aliter fieri non possit defensio '.

Le livre de Suarez, publié à Coïmbre en 1613, et réimprimé à Cologne au commencement de l'année 1614, fut introduit en France par les libraires venant de la foire de Francfort. Servia le dénonça aussitôt au Parlement comme « propre à induire les sujets des rois et des princes à attenter sur leurs personnes sacrées, et comme contenant plusieurs propositions damnables ». Deux conseillers chargés par leurs collègues d'examiner le livre incriminé reconnurent qu'il était contraire aux maximes généralement reçues en France, puisque l'auteur attribuait aux ecclésiastiques des prérogatives et au pape une puissance sur le temporel des rois, que le Parlement et la Sorbonne se faisaient un devoir de repousser.

1. Defensio fidei calhoUcœ... liv. VI, chap. iv, parag. 3, 6 et 7. Voyez Revue contei/iporaine, avril 1860, p. 730 et siiiv.

Le 20 du mois de juin, dit Ubaldini ', Servin fit un réquisitoire (' avec une impudence telle qu'il n'est possible de le rapporter ni de l'imaginer ». Il conclut à ce que le Parlement fit brûler le livre de Suarez devant la porte des trois maisons des Pères Jésuites, en présence de deux d'entre eux, en chacun de ces trois endroits ; qu'il condamnât la doctrine qui y était enseignée comme contraire aux sacrés canons; que le provincial, le supérieur de la maison professe et quatre autres Pères fussent mandés à la barre du Parlement pour être interrogés sur cette doctrine; et s"ils ne la condamnaient et ne l'anathématisaient expressément et par écrit, qu'on les expulsât de tout le royaume.

Il paraît que ces conclusions dépassaient les termes arrêtés à l'avance entre tous les gens du roi réunis. Sur l'intervention du procureur général Mathieu Mole et de l'avocat général Le Bret, Servin consentit à mitiger son réquisitoire et à demander simplement que le livre fût condamné et brûlé.

Le 26 juin le Parlement condamna au feu la Défense de la foi catholique et apostolique, comme renfermant des propositions scandaleuses et séditieuses, qui tendaient à la subversion des États, et induisaient les sujets à se révolter contre leurs souvemins. Cette partie de l'arrêt fut exécutée le lendemain devant les grands degrés du Palais de justice. La sentence ajoutait que la censure de la Faculté de théologie, confirmée par le concile de Constance, contre ceux qui attentent à la vie des princes, serait lue solennellement le 4 juin de chaque année dans les écoles de la Faculté et du collège de Clermont. Quatre Pères Jésuites, le P. Ignace Armand, le P. Coton, le P. Fronton et le P. Sirmond, furent mandés devant la cour, qui leur représenta que, nonobstant les déclarations et les engagements de la Compagnie, le livre de Suarez avait été imprimé et apporté à Paris au mépris de l'autorité royale. La Cour les somma de se pourvoir auprès du général de l'ordre, pour qu'il renouvelât son décret de Tannée 1610 contre les doctrines que Suarez venait de reproduire; ils devaient apporter dans le délai de six mois la preuve que ce décret avait été promulgué de nouveau, et que des mesures avaient été prises afin d'empêcher désormais les théologiens de la Société de mettre au jour des ouvrages sem-

1. Bibl. nat., Fds. ital., 36, fol. 165, dépêche du 3 juillet 1614.

blables à ceux du Jésuite espagnol. Enfin il leur fut enjoint d'exhorter le peuple, dans toutes leurs prédications, à l'obéissance et à la lidélité au roi, sous peine d'être déclarés criminels de lèse-majesté et perturbateurs du repos public '.

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