Jourdain, loc. cit., p
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Turgot devait céder facilement au penchant de son esprit. Il ne craignit pas en effet d'aborder les questions religieuses, qui étaient alors au fond de tous les débats engagés; et il résuma dans quelques articles d'une importance capitale les discussions irritantes qui avaient agile la Faculté de théologie et le Parlement de Paris pendant les dernières années.
Il attaquait d'abord avec violence la Compagnie de Jésus. « Aujourd'hui cette nouvelle société, disait-il, quoique suspecte aux plus prudents et plus affectionnés Français, non seulement possède plus de biens et revenus que toutes les Universités, mais aussi attire à soi avec toute sorte d'artifice l'afflluence des écoliers, à la ruine desdites Universités et préjudice notable de l'État, au repos et sûreté duquel il importe grandement que l'inslruction de la jeunesse ne soit commise à une compagnie nouvelle, qui n'étant originairement française, mais notoirement reconnue avoir des intelligences avec les étrangers, mal affectés envers notre nation, et par ses propres et particuliers vœux, qui n'obligent qu'autant qu'il plaît aux supérieurs d'icelle, prenant le dessus de tous les autres ordres, ne se peut dire vraiment séculière ou régulière; qui tient des maximes et propositions contraires à celles desdites Universités, à l'autorité des rois et princes
souverains A raison de quoi lesdites Universités supplient
Sa Majesté de considérer combien il importe à son autorité, et au bien de son État, que ses sujets qui sont institués aux bonnes lettres, pour puis après administrer les grandes charges et principaux offices de son royaume, soient institués en leur première jeunesse, élevés et nourris en l'obéissance, crainte et respect dû à Sa Majesté par personnes qui ne transfèrent l'amour et piété qu'ils doivent à leur roi et à leur patrie, à des princes étrangers, divisant leurs alTections et les inclinant avec dessein à la reconnaissance de plusieurs et diverses souverainetés, desquelles selon les occasions iceux Jésuites savent subtilement hausser ou rabaisser les prééminences, autorités et prérogatives, s'aidant accortement de la créance qu'ils s'acquièrent au moyen de l'instruction sur les esprits tendres pour les avoir, le cas s'offrant, déjà tout préparés à recevoir les semences des soulèvements et révoltes contre les princes naturels et légitimes, et entrer aux guerres civiles. »
Pour empêcher le mal d'empirer, Turgot proposait de faire
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exécuter strictement les clauses de l'édit de Henri IV sur le rétablissement des Jésuites, ainsi que l'arrêt du Parlement de Paris du 22 décembre 1611, « en cassant et annulant tout ce qui avait été fait au contraire, comme extorqué par surprise et importunité, au préjudice du bien public et repos de l'État ».
Mais là ne se bornaient pas les vœux de Turgot. Il ne suffisait plus de faire le procès à la Compagnie de Jésus, alors que l'Oratoire, fondé par Pierre de Bérulle, venait de prendre sa place à côté des autres corporations enseignantes et menaçait à son tour les privilèges de l'Université. Cette situation nouvelle et les exigences d'une logique inexorable entraînèrent le rédacteur des Cahiers à demander la sécularisation complète de l'enseignement, pour soustraire la jeunesse au contact et à Tinfluence de toutes les congrégations religieuses.
Il est curieux d'entendre un représentant de l'Université formuler déjà, en 1614, de telles revendications. « Comme il est peu convenable, disait Turgot, que l'institution de la jeunesse, par laquelle elle est rendue capable du maniement des affaires publiques et séculières, soit commise à personnes d'autre profession que séculière, comme l'institution des personnes régulières a toujours été délaissée aux religieux, chacun selon leur ordre, les Universités supplient Sa Majesté de faire défense à tous les religieux de quelque règle, profession et ordre que ce soit, et en dérogeant à tous rescrils, bulles et concessions, que l'on pourrait alléguer à ce contraires, de s'ingérer désormais ni entremettre directement ou indirectement, sous quelque couleur que ce soit, en l'institution publique ou privée d'aucuns enfants de condition séculière, et non encore obligés ou destinés à quelque religion, ou non portant l'habit d'icelle, d'avoir classes, régents et précepteurs en grammaire, mais seulement de pouvoir leur montrer à lire et enseigner les premiers rudiments, pour ceux qui d'ancienneté sont fondés en privilège de ce faire. Et quant aux autres, leur enjoindre quitter et délaisser la chaire d'icelle instruction aux professeurs séculiers des Universités, et outre faire défenses à tous les sujets de quelque qualité qu'ils soient, ayant enfants non religieux, de les envoyer instruire aux maisons et collèges de quelque ordre que ce soit, hors le royaume, sous telles peines qu'il plaira à Sa Majesté d'ordonner. »
Un autre article du projet préparé par Turgot était dirigé
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contre les doctrines ultramontaiiies, en vue d'assurei- l'indépendance de la couronne. « Pour empêcher, y était-il dit, le cours et les mauvais effets de celte pernicieuse doctrine, qui depuis quelques années, s'étant glissée dans les esprits faibles, a très imprudemment été publiée par divers écrits et livrer séditieux, tendant à troubler les États et subvertir les puissances souveraines établies de Dieu, et reconnues telles avec grande sincérité de toute l'antiquité, Sa Majesté est suppliée d'ordonner que tous bénéficiers, oflîciers et suppôts des Universités, généraux et provinciaux, gardiens, recteurs, préfets, prieurs des ordres mendiants et non mendiants, et en général tous supérieurs de couvents, collèges et congrégations, séculiers ou réguliers, seront tenus, dans le premier mois de leur institution en charge, faire chacun d'eux le serment de fidélité, par-devant telles personnes que Sa Majesté jugera plus à propos, et sous les termes qu'il sera avisé pour le mieux, déclarant qu'ils protestent que, pour le temporel, le roi est souverain en son État et ne peut être dépossédé ni ses sujets absous ou dispensés de l'obéissance qu'ils lui doivent, ainsi que le publient et veulent faire croire les auteurs de?dits pernicieux écrits; qu'ils délestent toutes opinions contraires, promettant au roi obéissance, telle qu'un sujet doit à son prince naturel, et de tenir, observer, prêcher et enseigner par ceux auxquels ils sont préposés l'obéissance et subjection qui est par eux due ^ »
Ce dernier article était la reproduction presque textuelle de la célèbre proposition sur les rapports de l'Église et de l'État, que le Tiers s'efTorçait vainement de faire prévaloir comme loi fondamentale du royaume. Il était appelé à diviser les diverses compagnies de l'Université, comme les Etals généraux eux-mêmes. On en eut la preuve lorsijue ïurgot, après une laborieuse préparation, qui n'avait pas duré moins de trois mois, soumit son projet de Cahiers à la réunion solennelle tenue le 13 décembre 1614 au cloître des Mathurins. Il fut décidé que les Facultés et les Nations seraient appelées à en délibérer séparément; et aussitôt éclatèrent les dissentiments, qui étaient en germe au fond des cœurs.
1. Mercure Jésuite, p. 62o à 632. — Annales des soi-disans Jésuites, t. H, p. 630 et suiv.
La défaite de Richer avait singulièrement modifié les sentiments de la Faculté de théologie, qui s'était presque ralliée depuis lors et convertie aux doctrines romaines. D'ailleurs un grand nombre de ses membres appartenaient à des communautés religieuses; d'autres voyaient d'un œil favorable les progrès naissants de l'Oratoire. Ils auraient peut-être consenti à faire encore une fois acte d'hostilité contre la Compagnie de Jésus; mais il ne pouvait leur convenir de s'associer à des vœux qui ne tendaient à rien moins qu'à ruiner indistinctement l'influence de tous les ordres religieux et à les exclure de l'enseignement de la jeunesse. C'est ainsi que la Faculté de théologie fut amenée à s'opposer résolument à l'adoption des vœux formulés dans les cahiers. Elle conclut même que, quant à elle, satisfaite des avantages qu'elle avait obtenus de la libéralité des papes, des rois et des Parlements, elle ne présenterait pas de Cahiers, et irait trouver le roi, si l'extension ou la défense de ses privilèges paraissait l'exiger.
La Faculté de droit suivit l'exemple de la Faculté de théologie, et la Faculté de médecine se réfugia dans l'abstention. La Faculté des arts restait donc seule très déterminée à se prononcer contre les maximes ultramontaines et en faveur de la souveraineté des princes temporels. Cet isolement lui démontra la nécessité de ménager les opinions et les intérêts queTurgot avait violemment heurtés; et, à la suite d'une conférence tenue chez le recteur par les procureurs des Nations, elle retrancha des Cahiers les articles relatifs à la Compagnie de Jésus et au serment à exiger des ordres religieux.
Ce fut le 21 janvier 1615 que le recteur, Charles Pescheur, €SCorté de huit délégués de la Faculté des arts, présenta en grande pompe aux Eltats généraux les Cahiers de l'Université, qui renfermaient encore, après les modifications opérées, des vœux importants sur la concurrence faite par les collèges des petites villes, sur le trop grand nombre de couvents, sur l'abolition de la Pragmatique Sanction, sur la collation des grades, etc. Il fut reçu par chacun des trois ordres avec le cérémonial accoutumé et, devant la Chambre du clergé, il prononça en latin un assez long discours, dans lequel il rappela « que l'Université avait eu autrefois entrée et voix délibérative aux États généraux, qu'elle s'était mise en devoir de se conserver cet honneur, et
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qu'elle avait adressé sa requête aux Étals et au roi; mais que Sa Majesté par arrêt de son Conseil avait ordonné qu'elle dresserait un Cahier de plaintes et le présenterait à Tordre du clergé; qu'étant venu pour accomplir ce devoir, il im[)lorait l'assistance de l'assemblée et sa protection auprès du roi; que des cardinaux et des évoques avaient été les fondateurs de l'Université de Paris et de la plupart de ses collèges; qu'elle n'hésitait pas à le reconnaître ; mais qu'elle désirait pouvoir aussi rendre témoignage à la postérité, que l'ordre ecclésiastique, après l'avoir établie, l'avait soutenue et restaurée. »
Le cardinal de La Rochefoucauld, qui présidait la Chambre du clergé, en l'absence du cardinal de Joyeuse, répondit au recteur « que la libéralité dont les prélats et l'Église avaient usé, le soin qu'ils avaient montré pour la fondation des Universités, faisaient connaître l'affection qu'ils avaient eue pour elles; que la présente assemblée n'était pas disposée moins favorablement; qu'elle était prête à faire tout ce qui serait raisonnable pour remettre l'Université de Paris en l'état oii elle devait être; qu'elle examinerait les articles déposés par le recteur, et qu'après en avoir délibéré, elle ferait savoir sa résolution. »
Le clergé se disposait à discuter les vœux de l'Université sans désemparer, lorsque plusieurs membres firent remarquer que les Cahiers présentés par le recteur n'avaient pas reçu l'approbation des Facultés de théologie, de droit et de médecine, et qu'ils n'avaient pas même été admis d'une voix unanime par toutes les Nations de la Faculté des arts. Était-il possible de passer outre, sans ouvrir une information à ce sujet?
Or, ce même jour, « noble et discrète personne maître Georges Turgot, proviseur du collège d'Harcourl », froissé dans son amour-propre et dans ses convictions, protestait publiquement contre la démarche du recteur. Il publiait en même temps son propre travail, sans nom d'auteur ni d'imprimeur, sous le titre de Cayer général des remonstrances que t Université de Paris a dressé pour présenter au rorj nostre souverain seigneur, en Vassemblée générale des trois ordres de son royaume, qui de présent se tient à Paris, iceluy Cahier délibéré et receu tant du recteur que des doyens et docteurs des Facultés et procureurs des Nations.
La Chambre du clergé s'émut naturellement de la publication anonyme de Turgot; et elle manda devant elle le syndic de la
Faculté de théologie, pour savoir de lui ce qu'elle en devait penser. Le syndic, M*' Colin, répondit que la compagnie à laquelle il appartenait n'avait point approuvé le Cahier qui circulait sous le nom de l'Université; et, à l'appui de son désaveu, il donna lecture de la délibération par laquelle la Faculté de théologie , « bien loin de s'associer à de pareilles opinions et fantaisies, avait résolu de ne présenter en son propre nom aucune remontrance * ».
Ces divers incidents accusèrent avec force les dissensions qui travaillaient l'Université et devaient à la longue lui aliéner bien des sympathies. Comment les vieilles écoles de la France, au milieu de leurs divisions tous les jours plus profondes, allaientelles tenir tète à la rivalité d'une jeune et vigoureuse institution comme celle de l'Oratoire? Comment leur serait-il possible surtout de contre-balancer les puissantes influences qui ne se lassaient pas de soutenir les Jésuites avec la même ardeur persévérante ? Déjà l'attitude du clergé, au sein des États généraux, pendant les graves débats soulevés par le Tiers Etat au sujet de l'indépendance de la couronne, faisait présager à l'Université le sort qui lui serait réservé le jour où l'ordre ecclésiastique aurait à se prononcer entre elle et la Compagnie de Jésus.
On sait en effet que de longues et confuses discussions s'étaient élevées entre les trois ordres sur la proposition, introduite par Claude Le Prêtre, conseiller au Parlement de Paris, dans le Cahier particulier de l'Ile-de-France, et qui tendait à faire déclarer « qu'il n'est puissance sur terre, spirituelle ou temporelle, qui ait aucun droit sur le royaume de France, et qui puisse en priver les personnes sacrées de nos rois, ni dispenser leurs sujets, sous aucun prétexte, du serment de fidélité ». Le Tiers État, dominé par les souvenirs des guerres religieuses et par l'indignation populaire, qui persistait à attribuer la mort de Henri IV aux machinations du plus sombre fanatisme, voulait empêcher à tout prix qu'en dehors des frontières un pouvoir quelconque pût influer sur les destinées intérieures de la nation. Le clergé, au contraire, qui ne partageait pas ces sentiments inspirés par la passion de l'indépendance nationale, prétendait réserver au pape le droit de
1, Jourdain, p. 82, et Pièces justificatives, n»' 42 et 43.
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déposer le prince qui aurait abjuré le catholicisme et qui pousserait son peuple à l'hérésie.
C'est la doctrine que soutenaient les prélats les plus éloquents, et notamment le cardinal du Perron. « Les rois de la terre, disait ce dernier, doivent lécher la poudre des pieds de 1 Église et se soumettre à elle en la personne du pape *. » 11 ne pouvait être question cependant d'autoriser l'assassinat des rois et la rébellion des sujets, pour quelque cause que ce fût : pour mieux le démontrer, le clergé demandait que Ton publiât de nouveau le concile de Constance, afin d'obliger tous les chrétiens par la voix puissante de l'Eglise , sous peine de damnation perpétuelle, à tenir pour vraie cette croyance « qu'il n'est pas loisible d'entreprendre sur les personnes de ceux qu'on voudrait dire ou présumer tyrans ». Mais il devait être établi d'abord et bien reconnu que l'autorité ecclésiastique était seule compétente pour proclamer l'inviolabilité royale. Du Perron faisait à cet égard un raisonnement très spécieux. Suivant lui, « les seules lois ecclésiastiques étaient capables d'arrêter la perfidie des monstres qui osent commettre ces abominables attentats,' et les appréhensions des peines temporelles étaient un trop faible remède à ces maux, qui procèdent d'une fausse persuasion de religion, d'autant que ces malheureux se baignent dans les tourments pensant courir aux triomphes et couronnes du martyre, et partant ne sont retenus que par les défenses de l'Église, dont la rigueur et la sévérité s'exécutent après la mort * r.
La noblesse, qui avait presque abdiqué ses pouvoirs entre les mains du clergé, s'était jointe à lui pour combattre la proposition du Tiers Etat; et il semblait que les deux ordres privilégiés allaient l'emporter, lorsque Servin et le Parlement entrant en scène à leur tour avaient ajouté à la confusion générale, en confirmant, par arrêt du 2 janvier 1615, les anciennes déclarations en faveur de l'indépendance absolue du pouvoir temporel, et en faisant défense à tous sujets du roi, de quelque qualité et condition qu'ils fussent, d'y contrevenir.
Le faible gouvernement de Marie de Médicis, ne sachant plus à qui entendre, avait eu recours à un expédient pour terminer la