Acta rectoria, t. V. — Jourdain, loc. cit., p
Ces plaintes touchèrent médiocrement les ministres de Louis XIII, qui y firent une réponse vague et peu rassurante. Le recteur ne s'y trompa pas, et il se promit de saisir la première occasion qui se présenterait, pour implorer directement le secours de l'autorité royale. Suivant une coutume alors en honneur, le chef de l'Université était appelé à ofTrir un cierge au roi le jour de la fête de la Purification. Dossier en profita pour lui adresser en même temps un discours pompeux, dans lequel il lui fit connaître les craintes et les vœux de sa corporation, tout en attaquant avec vigueur les envahissements de la Compagnie de Jésus.
« L'Université de Paris, s'écria le recteur, supplie très humblement Votre Majesté de lui faire paraître d'autant plus volontiers les efTets de votre bonté, que l'on la croit être exposée à un plus grand péril : à savoir, en ce temps où les Jésuites derechef s'efforcent de s'y établir, lesquels ayant déjà opprimé le corps entier de la robe séculière en tous les endroits de votre royaume, ne reste plus que le cœur seul qui vit et respire encore en votre Université de Paris, en laquelle étant une fois établis, ils s'en rendront aussitôt maîtres, comme ils ont fait en tous les autres lieux où ils sont entrés; et, par ainsi, ne restant plus aucune compagnie en votre royaume qui enseigne la jeunesse, autre que Jésuite, voilà celte grande et célèbre Université suffoquée et abattue; voilà ce corps vénérable qui a rendu tant de bons services à l'Eglise et à l'Etat; qui a fourni les peuples de pasteurs, les évèchés de prélats, les cours souveraines déjuges et de présidents, le conseil des rois de chanceliers, de gardes des sceaux, de maîtres des requêtes, de conseillers et secrétaires d'Etat; qui a maintenu l'innocence de l'Eglise, la pureté des langues, l'intégrité des bonnes lettres, et les franchises et libertés de la France contre tous ceux qui les ont voulu opprimer; bref, qui a toujours été comme une forte bride pour arrêter la violence de toute doctrine nouvelle et étrangère, préjudiciable à l'Eglise et à l'Etat : voilà, dis-je, cette grande Université ruinée. Ne permettez donc, ô grand roi, que ce beau et riche fleuron de la couronne de France se fane et se ternisse de votre temps. »
S'il faut en croire la relation de cette entrevue rédigée par le recteur, le roi répondit d'un visage plein d'allégresse et d'accueil : « Je vous remercie de votre bonne affection; soyez assuré de la mienne et que j'ai agréable votre requête. » Ces paroles-
2b0 l'université de paris et les jésuites
relevèrent ies courages abattus et firent concevoir à l'Université les plus belles espérances. Mais il n'y avait là qu'une feinte, une de ces dissimulations trop familières à Louis XIII. La résolution du roi et d'Albert de Luynes était en effet bien arrêtée; et, le 15 février 1618, parut un arrêt du Conseil, qui assura le triomphe des Jésuites.
Cet arrêt s'appuyait surtout sur les Cahiers et les vœux des derniers États généraux. Il rappelait que « lesdits Etats ont entre autres choses requis et supplié Sa Majesté, en considération des bonnes lettres et piété dont les Pères Jésuites font profession, leur permettre d'enseigner dans leur collège de Clermont, et faire leurs fonctions ordinaires dans leurs autres maisons de Paris, comme ils ont fait autrefois et évoquer à soi et à son Conseil les oppositions faites ou à faire au contraire ». Il continuait en ces termes : « Sa Majesté, bien informée qu'avant que ledit exercice eût cessé audit collège, non seulement la jeunesse de sadite ville de Paris, mais aussi de toutes les parts du royaume et de plusieurs provinces étrangères, était instruite en ladite Université aux bonnes lettres, et que, maintenant, au lieu de cette affluence, ladite Université se trouve quasi déserte, étant privée de la plus grande partie de toute ladite jeunesse que les parents envoyaient étudier en autres villes et hors du royaume, faute d'exercices suffisants en ladite Université pour les sciences dont Sa Majesté reçoit, et le public, un notable préjudice... Sa Majesté a ordonné et ordonne que, conformément aux lettres du 20 août 1610, iceux Pères Jésuites feront à l'avenir lectures et leçons publiques en toutes sortes de sciences, et en tout autre exercice de leur profession, audit collège de Clermont, comme ils ont fait autrefois, et aux jours et heures les plus commodes pour leurs écoliers, lesquelles lectures Sa Majesté entend demeurer dès à présent rétablies sans qu'il soit donné aucun empêchement au contraire, à la charge... de se soumettre aux lois et règlements de l'Université. »
L'arrêt portait que la Compagnie de Jésus serait mise en possession de ses classes par deux conseillers et maîtres des requêtes, « lesquels se transporteraient sur les lieux, nonobstant oppositions ou appellations quelconques, pour lesquelles et sans préjudice d'icelles ne sera difleré », Pour ne laisser aucune part à l'imprévu, et rendre à l'avance toute opposition stérile, le roi
retenait et réservait à sa personne et à son conseil la connaissance de toutes les difficultés, « interdite et défendue à sadite cour de Parlement et à tous autres juges quelconques, faisant défense aux parties de se pourvoir ailleurs, à peine de nullité, cassations de procédures , et de tous dépens , dommages et intérêts ' ».
Cette décision portait en elle-même les preuves de l'erreur et de la surprise. Elle attribuait aux États généraux un vœu auquel ne s'était pas associé le Tiers Ëtat, qui, sur ce point, avait fait cause commune avec TUniversité. Pourquoi d'ailleurs dépouiller le Parlement de la connaissance d'un litige qui lui appartenait, et condamner l'Université sans l'entendre?
Pour amortir autant que possible le coup terrible porté à l'Université, le cardinal de La Rochefoucauld fut chargé de voir les docteurs de la Faculté de théologie et de leur donner l'assurance qu'on veillerait avec soin à ce que la Compagnie de Jésus n'abusât pas de ses avantages. Le cardinal du Perron remplit la même mission auprès du recteur.
Quant aux Jésuites, sans perdre de temps, ils se disposèrent à faire consacrer leur succès de la manière la plus solennelle. Dès le 20 février, deux maîtres des requêtes, Arnelot et Fouquet se présentèrent au collège de la rue Saint-Jacques, avec tous les insignes dateur dignité et de leur pouvoir. II§ étaient accompagnés d'un grand nombre de seigneurs et de plusieurs prélats, du cardinal de La Rochefoucauld entre autres, et du nonce apostolique Bentivoglio, qui donnait, par sa présence, au collège de Clermont un gage particulier de la protection du Saint-Siège. Le P. Jacques Sirmond, le P. Petau et les autres professeurs firent les honneurs de leur établissement. Les délégués du roi donnèrent lecture de l'arrêt du Conseil; après quoi la cloche annonça la reprise des classes. Le professeur d'Ecriture sainte, le P. Mérat, monta dans sa chaire et commença sa leçon en adressant des remerciements au prince qui avait ordonné le rétablissement du collège ^
L'Université se plaignit amèrement de sa défaite, et, ne pouvant s'y résigner, elle chercha à mettre en œuvre les derniers
1. Félibien, Histoire de Paris, t. IV, p. 37. — Jourdain, p. 96. •2. Prat, t. III, p. 782.
moyens de résistance dont elle disposait. Elle plaça d'abord tout son espoir dans le Parlement-, qui lui avait si souvent prêté le secours de ses arrêts. Comme la décision royale du lo février n'avait pas été signifiée au recteur en bonne et due forme, elle feignit de ne pas la connaître, et elle adressa une requête au Parlement pour protester contre l'ouverture du collège des Jésuites, qu'elle prétendit faite en violation de l'arrêt du 22 décembre IGll.
L'avocat général Servin et le conseiller Gillot encouragèrent et soutinrent ouvertement les démarches de l'Université. Un conseiller était déjà désigné pour faire le rapport, et il semblait disposé à conclure à l'admission de la requête, lorsque l'affaire fut communiquée, suivant l'usage, aux gens du roi et aux Jésuites. Tous les efforts de l'Université vinrent échouer devant la résolution du procureur général, Mathieu Mole, qui renvoya le dossier sans vouloir même l'examiner, sans fournir ni conclusions, ni explications d'aucune sorte. Le recteur eut beau implorer la bienveillance du premier président, M. de Verdun lui répondit que ni le Parlement ni lui-même ne pouvaient rien en cette affaire, et qu'il ne fallait pas compter sur leur appui.
Abandonnée par ses protecteurs ordinaires et réduite à ses seules forces, l'Université ne renonça pas à la lutte. Elle espérait, à l'aide de ses règlements intérieurs, entraver le succès des Jésuites, fermer l'accès des grades aux écoliers qui suivraient leurs leçons, de manière à rendre stérile entre les mains de ses adversaires le privilège de l'enseignement, qu'on l'obligeait à partager avec eux.
La Faculté de théologie donna l'exemple. Suivant les inspirations du docteur Filesac, qui avait hérité de la haine vouée par Richer à la Société de Jésus, elle décréta, le 1" mars 1618, que, selon Vancienne et usitée coutume, les étudiants ne seraient admis aux examens du baccalauréat en théologie que s'ils justifiaient avoir étudié, pendant trois ans entiers, sous les docteurs et professeurs publics de la Faculté. A cet effet, ils étaient tenus de produire un certificat signé de trois ou au moins de deux de ces docteurs. En outre, chacun devait jurer, « sans équivoque ni amphibologie quelconque, conformément à l'intention de celui qui l'interrogerait, n'avoir eu autres maîtres en théologie que les susdits professeurs publics ». La Faculté de Paris admettait
LES JÉSUITES ET LA COLLATION DES GRADES 2o3
d'ailleurs les écoliers qui avaient étudié la théologie dans les autres Universités de France, confédérées et alliées de longtemps avec elle, et observant les mêmes statuts et ordonnances.
Une délibération analogue fut prise le 24 mars par la Faculté des arts. Elle avait d'autant plus d'importance qu'elle s'appliquait à l'enseignement des sciences et des lettres, c'est-à-dire au cours entier des études libérales, que la jeunesse était appelée à suivre dans les collèges. « La Faculté des arts, était-il dit dans cette délibération, pour le grand amour qu'elle porte à l'Université, et pour la crainte qu'elle a que les instituts des anciens ne viennent à défaillir, a trouvé bon, selon les occasions qui se présentent et le temps où nous sommes, de renouveler ce qui avait été dès longtemps ordonne; et à la requête du procureur de l'Université, a fait un décret en la façon qui suit : Que les grands maîtres et principaux n'aient à recevoir aucun en leurs collèges, ou en lieux qui dépendent d'iceux, qui de bonne foi ne prenne leçon des docteurs et professeurs approuvés par le commun consentement de l'Université. — Que les principaux des collèges auxquels il n'y a point d'exercice aient le soin d'envoyer leurs hôtes et pensionnaires aux écoles approuvées de l'Université, et ne permettent qu'ils abandonnent lesdites écoles, pour aller ailleurs. — Que les pédagogues demeurant hors des collèges prennent soin d'envoyer aux mêmes écoles ceux desquels ils auront entrepris la charge et l'instruction; autrement ne pourront tant lesdits pédagogues, que la jeunesse à eux donnée en charge, parvenir aux honneurs et privilèges de la
susdite Faculté Que le greffier de l'Université ne donne
aucune lettre de maître es arts, qiie premièrement ceux qui aspirent à cette dignité n'aient donné suffisant témoignage d'avoir fait leur cours dans lesdites écoles, par le temps requis. — Que le syndic de la Faculté procède sévèrement à l'encontre de ceux qui contreviendront au décret; ceux qui se présenteront pour recevoir la dignité de maître es arts, qu'ils baillent leurs noms; et celui qui sera reconnu coupable pour n'avoir de point en point observé le décret, qu'il soit frustré de son attente et de sa demande ^ »
La Faculté des arts et la Faculté de théologie évitaient de