Augustin Thierry, Essai sur l'histoire du Tiers État
ques exaltés ont cru le flétrir en l'appelant cardinal iV L'tal; ils ne pouvaient trouver une expression plus juste et plus frappante pour caractériser le rôle politique du tout- puissant ministre de Louis XIII.
L'homme qui, pour rendre la France unie et prospère au dedans, redoutable au dehors, consacrait toutes les forces de son inflexible volonté, toutes les passions de son âme héroïque, à dompter les résistances des protestants, à courber les grands sous un même niveau de soumission et de dépendance; qui se montrait impassible, impitoyable et cruel dans ses rigueurs, sacrifiant tout au succès de sa grande entreprise; qui était sans crainte comme sans scrupule, confondant ses ennemis personnels avec ceux de l'Etat, les poursuivant et les frappant juscjue sur les marches du trône, sans aucun respect pour les règles tutélaires de la justice, étouffant et refoulant au fond de sa conscience tout sentiment d'humanité ou de générosité; un tel homme , implacable comme le destin , dont il semblait être l'instrument, les yeux toujours fixés sur le but à atteindre, n'était pas d'humeur à s'arrêter dans l'exécution de ses vastes projets, parce qu'il risquait de froisser quelques intérêts purement religieux.
L'heure était venue pour le pape lui-même de s'incliner devant cette volonté de fer. Le cardinal-ministre ne pouvait obtenir l'abaissement de la maison d'Autriche qu'au prix d'une alliance avec les États protestants : il négocia et conclut sans hésiter le mariage d'Henriette, troisième fille de Henri IV, avec le prince de Galles; il soutint la Hollande contre l'Espagne, et l'Électeur Palatin contre l'Empire. En Italie, il s'appuya sur Venise et la Savoie pour tenir en échec les Autrichiens et les Espagnols; et comme le pape, entièrement dévoué à ces derniers , occupait pour eux la Valteline, qui était comme la porte des Alpes, située entre le Tyrol autrichien et le Milanais espagnol, permettant par suite de réunir et de concentrer facilement toutes les forces de la maison d'Autriche, il soudoya des troupes suisses, leur adjoignit des soldats français, culbuta en quelques semaines les garnisons envoyées par le pape et rendit la Valteline aux Grisons (décembre 1624 — février 1625).
Richelieu avait bien mesuré toute la hardiesse de son entreprise ; il avait pris soin de s'assurer par une décision de la Sor-
bonne qu'il pouvait s'y engager en sûreté de conscience. Mais il ne pouvait empêcher les fervents catholiques de France, d'Espagne, de Rome et d'Allemagne de pousser un long cri d'indignation, de lancer l'anathème contre ce cardinal d'État, qui s'alliait aux hérétiques pour faire la guerre au Souverain Pontife.
On vit alors paraître deux libelles \ï\i\\M\é's>\ Mystères politiques et Avertissement au roi très chrétien, dans lesquels la politique de Louis XIII et de Richelieu était violemment attaquée comme une trahison envers l'Ëglise catholique. « On y déduisait au long, avec un style envenimé, qu'assister les Hollandais contre Espagne, le Palatin contre Bavière, Savoie contre Gênes, Venise contre la Valteline, était faire directement la guerre contre les catholiques, violant tout droit divin et humain. L'auteur, parmi son discours, mêlait des injures atroces contre le cardinal, qu'il appelait le boute-feu de cette guerre, le promoteur du mariage d'Angleterre et l'auteur de la dernière ligue avec les potentats et autres mauvais catholiques '. »
Les Mystères politiques étaient un recueil de huit lettres latines, écrites soi-disant par des personnages illustres, qui échangeaient des confidences au sujet de l'alliance conclue avec l'Angleterre, Venise, la Hollande. Le ton en était acerbe et la passion religieuse s'y faisait jour; mais il était manifeste que des raisons politiques avaient surtout inspiré l'auteur de cet écrit plus autrichien que catholique.
U Avertissement au roi était un pamphlet plus venimeux; il sortait de la plume d'un théologien aveuglé par le plus sombre fanatisme. On y comparait la conduite de Louis XIII à celle de Josaphat, qui avait été châtié par le Seigneur, à cause de son alliance avec Ochosias, roi idolâtre d'Israël. On s'élevait vivement contre Richelieu, sans le nommer, et on le chargeait de toutes les responsabilités. On se demandait s'il n'était pas du devoir des Etats du royaume de faire des remontrances au roi sur son alliance avec les hérétiques. On ajoutait que, s'il persistait dans sa politique, il serait excommunié ipso facto; que les princes catholiques devaient se liguer entre eux pour défendre