‹ L'Université de Paris et les Jesuites, XVIe et XVIIe sièclesChapitre 135 sur 178 · ï. III, p. 340, édit. in · texte numérisé non relu

ï. III, p. 340, édit. in

sa verve satirique ^ « Le recteur, dit-il, est un homme de néant, nommé Tarin, à demi géant, qui porte un visage de cyclope et une voix de taureau, par laquelle il tonnait contre nous efTroyablement. Il est de fort bas lieu, fils d'un meunier de Rochefort en Anjou, comme je l'ai appris sur les lieux mêmes, lequel, sur le commencement du collège de la Flèche, s'y en vint en fort pauvre équipage, tout pieds nus, n'ayant autre chose qu'une chemise sur l'épaule et un bissac plein de noix et de pièces de pain. Il fut par compassion mis entre les balayeurs des classes du collège ; de là il fut marmiton des pensionnaires et puis laquais de M. de Barraud, à présent évêque de Bazas, qui lui donna le moyen et le loisir de se pousser aux études. Cet homme ayant roulé par les classes de la Flèche, s'en vint à Paris, où il s'accosta familièrement d'un apostat de notre Compagnie, qui lui donna l'entrée chez M. Servin, lequel, voyant en lui un esprit indomptable, le poussa dans l'Université, de façon qu'après avoir enseigné la grammaire dans le collège d"Harcourt, longues années, il trouva moyen de se faire élire recteur de l'Université. Et pour ce que la charge n'est que trimestre, il fut continué un an et demi, contre les lois, pro re gesta féliciter contra Jesuitas; car ce furent les termes que M. le procureur général me rapporta, les ayant appris de M. Servin. »

Tarin fit imprimer un extrait des propositions les plus dangereuses et les plus compromettantes contenues dans \ Admonition sous ce titre : Capita doctrime Jesuiticœ, collecta et édita de mandata illustrissimi rectoris. « Pour faire le volume plus gros et plus odieux, dit Garasse, il prit la peine de lever, des registres de Paris, de Rouen et de Dijon, tous les arrêts qui avaient été prononcés contre nous, au nombre de soixantequatre, depuis le commencement de notre Compagnie en France, compilant tout ce qui y est de plus atroce et le faisant imprimer aux dépens de l'Université! »

Les Jésuites protestèrent avec vivacité contre les attaques dont ils étaient l'objet de tous les côtés. Ils adressèrent à la Sorbonne une sorte de Remontrance, où éclataient l'originalité et l'esprit caustique de François Garasse. Le P. Coton lui-même rompit le

1. Histoire des Jésuites de Paris pendant trois années (1624-1626), écrite par le P. Garasse et publiée par le P. Carayon, p. 75.

silence qu'il observait depuis sa disgrâce et lenla une imporlanle démarche. Il adressa, de concert avec le P. Séguiran, une requête au roi, pour le prier d'interdire, sous des peines sévères, « tant au recteur de l'Université qu'à tous autres, de décrier l'ordre des Jésuites en quelque manière que ce fut, et de dire, écrire, imprimer ou publier aucune chose contre la réputation tant de leur ordre que de leurs particulières personnes ». Cette supplique des PP. Coton et Séguiran devait se heurter au mauvais vouloir de Richelieu, qui faisait retomber sur la Compagnie de Jésus la responsabilité de tous les pamphlets publiés contre sa politique.

L'Université répondit à la requête des Pères Coton et Séguiran, en présentant à son tour une requête au roi, où elle affirmait que « ce qu'elle avait dit avec les autres universités du royaume, en défendant leur cause contre les entreprises des Jésuites, touchant la doctrine de leur Société, était pure vérité et non point calomnie; ce qu'elle offrait de faire voir, soit en la présence de Sa Majesté, soit en la cour de Parlement en laquelle l'Université a ses causes commises ».

Dans sa requête, l'Université se plaignait de la manière indigne dont ses suppôts avaient été traités dans une Apologie, que les Jésuites avaient fait paraître sous le nom de Pelletier. Le recteur et les membres de l'Université y étaient appelés serpents, langues de feu, vi]pères, esprits malins, etc. Le roi, sur ces accusations respectives, renvoya les parties au Parlement. Mais aucune suite ne fut donnée à d'aussi vaines récriminations.

A ce moment, on vit paraître les Quseslione$ politicx quodliheticœ, satire injurieuse et outrageante, où la vie privée du grand cardinal n'était pas à l'abri d'allusions malicieuses. C'était, en quelques pages, sous la forme de soixante-et-onze questions, le résumé de tous les griefs imputés à Richeheu par les partisans de la maison d'Autriche et aussi par bon nombre de catholiques français. On lui reprochait d'être à la fois homme d'Église et homme du monde, prêtre et soldat, huguenot autant que catholique, d'oublier ses devoirs d'évêque dans le soin des affaires publiques, de porter les livrées d'une profession qu'il n'observait point, d'être plus versé dans les intrigues de la politique que dans la connaissance de la théologie, d'être plus familier avec le système de Machiavel qu'avec le droit canon. On lui

demandait s'il n'était pas expédient, au milieu des affaires, de lire de temps en temps les sept psaumes de la pénitence ; si Judas n'avait point été cardinal sous le pontificat de Jésus-Christ; s'il attisait le feu parmi les démons, ou s'il ménageait des alliances entre eux, ou s'il faisait l'un et l'autre; enfin pourquoi il officiait en bottes et en éperons '.

Suivant un bruit persistant, le P. Garasse était l'auteur de ce méchant libelle. Il s'en défendit avec force, mais sans pouvoir réussir à détourner tous les soupçons.

Richelieu était irrité et ulcéré contre la Compagnie de Jésus; il méditait de faire retomber sur elle tout le poids de son courroux, lorsque le P. Santarelli publia à Rome son livre De Vhét'ésie, de Vapostasie et du schisme, et fournit ainsi des armes nouvelles et redoutables à tous les ennemis de son ordre.

Le général Vitelleschi, le vice-gérant du pape et le maître du sacré palais avaient approuvé ce livre, que Richelieu appelle « le plus méchant de tous ceux de cette sorte * », et qui reproduisait la plupart des maximes condamnées naguère dans Mariana, Suarez et Bellarmin. Jamais l'autorité civile n'avait été subordonnée, sacrifiée au pouvoir spirituel avec plus de netteté et moins de détours. Santarelli enseignait en effet que le pape, en vertu de sa mission spirituelle, pouvait diriger les princes dans les affaires temporelles, condamner les lois qu'ils feraient contre la religion et les mœurs, infliger aux mauvais princes des censures ecclésiastiques et même des peines temporelles, les priver enfin de leur royaume et délier leurs sujets du serment de fidélité; qu'il pouvait donner des curateurs aux princes qui gouvernaient mal ou qui faisaient preuve de simple négligence dans la conduite des affaires; qu'il était le serviteur des serviteurs de Dieu quant à l'humilité, mais le seigneur des seigneurs quant à la puissance; que toute puissance existant sous le ciel lui appartenait et que les souverains des Etats n'étaient que ses délégués.

Richelieu, qui n'avait qu'un souci, celui de fortifier l'autorité royale, et qui prenait tous les jours en plus grande aversion les opinions romaines, ne se méprit pas sur le danger qu'offrait le

Page 1