‹ L'Université de Paris et les Jesuites, XVIe et XVIIe sièclesChapitre 14 sur 178 · Du Boulay, t. V. p · texte numérisé non relu

Du Boulay, t. V. p

3. La question avait un intérêt au sujet des bénéfices placés sous le patronage de l'Univer.sité; celle-ci revendiquait comme plus avantageux pour elle les privilèges du patronage laïc, et le Parlement les lui reconnut définitivement en 1667. — Crévier, t. V, p. 352.

Toutes les Facultés n'admettaient pas indistinctement dans leur sein les laïcs et les ecclésiastiques. C'est ainsi que les laïcs étaient seuls admis dans la Faculté de médecine, tandis que la Faculté de théologie était uniquement composée d'ecclésiastiques séculiers et réguliers. Quant à la Faculté des arts, composée en grande partie de laïcs, elle admettait bien les ecclésiastiques séculiers, mais elle excluait rigoureusement les réguliers.

Cette dernière distinction entre séculiers et réguliers a une importance capitale. Il ne faut jamais la perdre de vue si l'on veut avoir une idée exacte de la constitution et de l'esprit général de l'Université. Les maîtres de Paris établirent de bonne heure en principe, et comme une loi fondamentale, que leur corporation serait fermée aux religieux de tout ordre. Suivant la remarque de M. Qaicherat, cela était de toute raison. Une république ne peut pas s'incorporer les sujets d'une monarchie absolue, et quoi de plus absolu que l'empire d'une règle monastique à l'égard des personnes qui la professent?

Si rUniversité consentit à admettre les réguliers dans la Faculté de théologie, contrairement à cette loi fondamentale, ce ne fut pas de son plein gré : elle ne céda sur ce point aux assauts des religieux Mendiants qu'après une lutte vigoureuse, qui la conduisit à deux doigts de sa perte. Il ne sera peut-être pas sans intérêt de retracer une esquisse rapide de cette grande lutte, qui présente de si frappantes analogies avec la longue querelle des Jésuites et de l'Université.

L'étude de la théologie s'imposait comme une impérieuse obligation aux ordres de Saint-Dominique et de Saint-François, qui étaient destinés, dans l'esprit de leurs fondateurs, à enseigner la rehgion par la prédication et à diriger les consciences par la confession. L'éclat des études théologiques dans l'Université de Paris devait les séduire et les attirer. Ils y furent d'abord accueillis avec bienveillance; et ils profitèrent avec beaucoup d'habileté d'une dispersion de l'Université, en 1229, pour obtenir l'autorisation d'avoir une chaire de théologie dans leur couvent.

Par une singulière rencontre, à peine fondés, les deux nouveaux ordres religieux comptèrent dans leurs rangs une foule d'hommes éminents par leur science et leurs vertus : les Dominicains Rolland de Crémone, Albert le Grand, Hugues de Sainl-Cher, saint Thomas, et les Franciscains Alexandre de Halès, saint

ORGANISATION DE L'UMVEKSlTi-: 13

Bonaveiilure et Roger Bacon. Ces maîtres illustres iiirciil plactis à la tète des nouvelles écoles, que les Mendiants iviulircuf publiques et accessibles aussi bien à leurs religieux quà tous ceux qui voulaient profiter de leurs leçons.

L'Université ne tarda pas à prendre ombrage des progrès de tels rivaux. Elle redoutait de voir l'enseignement de la théologie passer d'une manière prépondérante au pouvoir des réguliers; et ce n'était pas sans raison, si Ton songe que les religieux du Val des Écoliers, les Cisterciens, les Prémontrés et les ïrinilaires avaient envahi les chaires de théologie, à la suite des Mendiants. L'Université s'en indignait et adressait une lettre de protestation à tous les prélats. « Ce partage si inégal, disait-elle, est en même temps nuisible aux études et injuste : nuisible aux études, parce qu'il ùte aux étudiants le pluspuissaut de tous les aiguillons, qui est l'espérance de parvenir à l'état de professeur; injuste, parce que nous sommes séculiers dans l'origine et que les réguliers viennent nous enlever l'héritage de nos pères '. »

Pour faire cesser cette situation, l'Université rendit, en 1232, un décret aux termes duquel chaque collège de réguliers était réduit à une seule chaire publique de théologie, sans toutefois porter aucune atteinte à la libre instruction des religieux dans l'intérieur du cloitre. Les Dominicains refusèrent de se soumettre à cette décision si modérée. Ils maintinrent avec hauteur toutes leurs prétentions, et, à la suite d'incidents qui firent dégénérer le débat en querelle violente, ils furent retranchés du corps de l'Université!

L'alfaire fut portée en cour de Rome, instruite et plaidée avec une animation extraordinaire. L'Université envoya au pape une députation, à la tête de laquelle fut placé le savant et intrépide Guillaume de Saint-Amour. Mais il était aisé de prévoir que les Mendiants sortiraient victorieux de la lutte engagée. Le Saint- Siège n'était-il pas trop intéressé au triomphe des réguliers, qui lui étaient directement et étroitement soumis, parmi lesquels il recrutait ses agents les plus dévoués? Jusqu'à la fondation des Jésuites, l'ordre de Saint-Dominique, l'Inquisition aidant, n'at-il pas été le principal et le plus puissant auxiliaire des papes?

Le zèle, l'habileté, les efforts de Guillaume de Saint-Amour et

1, Crévier, t. I, p. 396.

de ses collègues devaient rester inefficaces contre l'invincible penchant de la papauté pour les Mendiants. La fameuse bulle d'Alexandre IV, Quasi lignum vitx (1255), donna gain de cause aux moines sur tous les points contestés et imposa leur rétablissement. L'Université, se voyant placée dans l'alternative cruelle d'une résistance pleine de périls ou d'une soumission humiliante, aima mieux se dissoudre. Mais cette détermination désespérée ne dissimulait qu'un habile subterfuge destiné à soustraire le corps universitaire à l'exécution des décisions souveraines de la cour de Rome.

La lutte fut bientôt reprise avec acharnement de part et d'autre.

Ce fut de guerre lasse que l'Université reçut dans son sein les religieux ^lendiants, qui avaient obtenu de l'inépuisable bienveillance d'Alexandre IV jusqu'à quarante bulles en leur faveur. Mais, dans la pratique, elle leur retira peu à peu tout le fruit de leur victoire. C'est ce dont témoigne Crévier : « Aujourd'hui et depuis longtemps, dit-il ', le pouvoir d'enseigner dont jouissent les réguliers, est renfermé dans leur maison, et ils n'admettent à leurs leçons ni séculiers, ni même religieux des autres ordres. Dans les licences de théologie, le nombre de sujets que peut fournir chaque ordre de Mendiants est fixé, et il ne leur est pas permis de le passer. Dans les délibérations des docteurs, deux seulement de chaque famille de religieux Mendiants jouissent du droit de suffrage. Enfin jamais aucun régulier ne peut posséder la dignité ni faire fonction de doyen. Ces précautions sont sages; elles marquent de la prudence et non du ressentiment. »

La lutte soutenue par l'Université de Paris contre les Mendiants ne fit pas obstacle à sa prospérité; elle n'en continua pas moins à être le centre du grand mouvement intellectuel de l'Europe. On allait étudier la médecine à Salerne, le droit à Bologne et à Orléans, mais c'est à Paris qu'on venait de toutes les parties du monde apprendre les arts libéraux et surtout la théologie, cette science suprême dont les autres n'étaient que la préparation. « C'est un spectacle trop peu remarqué dans l'histoire, dit M. Vic-

ORGANISATION DE L'CNIVEHSITI-: 15

lor Leclci-c ',que celte mullitiule qui, à travers la guerre, la peste, tous les (léaux, s'en vient chercher rélude et le savoir, et qui, de près ou de loin, veut avoir appartenu à la i^rande Université. 11 y avait là une illusion peut-être, mais les plus instruits, les plus habiles auraient cru (pi'il leur cùl iiian(pié quelque chose, s'ils ne se fussent mêlés à la l'oule des étudiants de Paris. »

Et certes, il fallait que l'ardeur qui poussait les esprits vers l'étude fût bien grande; car presque tous ces étudiants étaient condamnés à mener à Paris une existence misérable : ils étaient pauvres et réduits à mendier ou à s'employer aux services les [)lus bas, comme balayer, ramasser les ordures, pour gagner de quoi vivre et étudier. Dans leur intérêt, on avait établi une taxe (/es loyers, et les papes étaient allés jus(|u'à régler par des bulles les contestations soulevées à ce sujet ^ Ce n'était pas assez. Des prélats, des princes, des personnes nobles ou riches fondèrent des collèges, c'est-à-dire des lieux dasile où les pauvres écoliers d'une même province, d"un même diocèse, désignés sous le nom de boursiers, étaient appelés à recevoir gratuitement le gite et la nourriture pendant la durée de leurs études.

Le premier et le plus célèbre de ces collèges, la Sorbonne, fut fondé par Robert de Sorbon, dès le mois de février 1237 ^; il était exclusivement consacré à la théologie. Vinrent ensuite le collège LÏHarcouii, qui date de 1280 ; le collège de Navarre, fondé en 1303, par la femme de Philippe le Bel, Jeanne, reine de >»avarre et comtesse de Champagne, où trouvèrent place vingt boursiers pour la grammaire, trente pour la dialectique, vingt pour la théologie. Enfin, on vit se grouper rapidement, durant le xiv'' siècle, dans les rues de la montagne ou des environs, une foule d'autres collèges créés sur les mêmes modèles et dans les mêmes vues : citons seulement ceux de Presles, de Monlaigu, de Narfjoune, du P/essis, de Bourgogne, de Boncour, sans oublier Dormans- Beauvais , destiné à devenir si florissant dans la suite, sous la direction de Rollin et de Coffin.

Les boursiers étaient conduits, sous la surveillance d'un maître,

1. Histoire littéraire de France au xiv° siècle, t. I, p. 270.

Page 1