Jourdain, p
en son royaume qui puisse estre soutenue par tout le monde el qui édifie toute la chrestienté au lieu de la diviser *. »
En définitive, l'affaire fut évoquée au Conseil; et le silence se fit autour d'elle, comme le voulait Richelieu.
Sous ce grand ministère, qui ressemblait si fort à une véritable royauté, la Compagnie de Jésus apprit à son tour à se plier à la soumission et à l'obéissance. L'un de ses membres, le P. Caussin, confesseur du roi (1637), ayant osé braver le tout-puissant cardinal et prendre une part active à certaines intrigues amoureuses et politiques destinées à le faire tomber du pouvoir, ne tarda pas à s'en repentir.
On sait comment la vie triste et languissante de Louis XIII fut un moment traversée et comme éclairée par la pure affection de Louise Motier de la Fayette ; on sait aussi quelles espérances les ennemis de Richelieu fondèrent sur cette tendre liaison; ils voulaient s'en servir pour inspirer au roi le désir de rappeler la reine-mère de l'exil et de gouverner lui-même son royaume. Richelieu, inquiet de ces menées donna pour instructions au P. Caussin « non pas de rompre avec impétuosité, mais de dénouer avec adresse ce nœud, qui ne pouvait être que préjudiciable à son pénitent. Il croyait que le pieux auteur de la Cour sainte, qui avait eu quelque vogue parmi les personnes dévotes, se ferait un devoir d'acheminer peu à peu Vinnocentebrebis vers le cloître. Mais, en entrant dans une cour de ce monde, le confesseur avait sans doute modifié ses aspirations;, car il employa toute sa dextérité à combattre la vocation déclarée de la craintive Louise. Il nous a fait connaître lui-même lesmotifs secrets qui le faisaient agir ainsi : c'est que Louise de la Fayette « avait déjà parlé au prince des affaires de son État; que la laisser s'éloigner de la cour, c'était priver le public de l'instrument de sa félicité; qu'elle lui semblait comme ud petit grain de sable, placé par la main de Dieu sur le rivage^
1. M. Gabriel Hanoleaux a reproduit ce discours de haut prix dans l'appendice des Maximes d'État et frafjments politiques du cardinal de Richelieu, p. 84 et suiv. Extrait des Documents inédits). Il avait été publié déjà par d'Argentré et reproduit par M. Jourdain dans les Pièces jusliticatives de: son Histoire de l'Université de Paris {n° LXX).
pour réprimer les débordements de la grande puissance du cardinal * ».
Malgré toutes les subtilités du confesseur jésuite, Dieu l'ayant emporté et Louise do la Fayette étant devenue sœur Augrltque, le P. Caussin entreprit de s'attaquer directement à la conscience de son royal pénitent, l'exhortant à secouer le joug de Richelieu et lui répétant : « Vous ne dites pas tout ce que vous pensez, vous ne faites pas tout ce que vous voulez, vous ne voulez pas tout ce que vous pouvez ». Il fit entendre à Louis XIII, dit un historien de la Compagnie de Jésus -, qu'il importait à son salut éternel d'alléger les fardeaux qui pesaient sur le pays; il blâma les mésintelligences qui ne cessaient d'éclater dans la famille royale, et il exposa les dangers que l'alliance avec les protestants de l'empire germanique faisait courir au catholicisme. Le roi ne savait que se cacher avec la timidité d'un enfant derrière la pourpre de Richelieu ; et quand Caussin le suppliait de rompre le traité conclu avec les protestants : « Cependant, répliqua le roi, le cardinal m'a montré une consultation de docteurs qui, à cet égard, ne pensent pas comme vous. Elle e^t même signée de plusieurs Jésuites. — Ah ! sire, répondit Caussin, ils ont une église à bâtir. »
La repartie était audacieuse pour un Jésuite; elle arracha un sourire aux lèvres maladives du roi, et elle prouva à Richelieu que Caussin était à la cour un danger permanent pour lui. Le cardinal intervint sur l'heure et brisa le téméraire confesseur, qui alla expier ses fautes en exil, au fond de la Bretagne. — « Il y pouvait passer doucement le temps en la conversation des personnes plus doctes de son ordre, dit ironiquement Richelieu, et y faire une seconde Cour sainte, illustrée des exemples des choses qu'il avait vues et pratiquées à la cour ^. »
A la suite de ces incidents, Richelieu fut sur le point de rompre avec la coutume établie de prendre les confesseurs des rois de France dans la Société de Jésus. Mais les Jésuites le supplièrent avec tant d'humilité; ils montrèrent une telle indignation contre leur confrère; ils rappelèrent si à propos comment ils avaient été accusés par lui de donner des consultations contre
1. Bazin, Histoire de France sous Louis XIII, liv. XIII, chap. i.