La vie de Godefroy Hermant, par Adrieo Baillet, p
2. C'est mal à propos que JI. Jourdain (p. loi, note 1) reproche à la Bibliothùque historique de la France d'avoir commis une erreur sur ce point.
Dans une entrée au discours, Hermant démêle et dénonce vivement les artificieuses menées des Jésuites. « Ils font publier partout, dit-il, que l'Université refuse sa gloire en rebutant cette illustre Compagnie; que si ces deux corps sont si considérables étant séparés, leur union sera leur agrandissement; qu'on ne peut, sans un aveuglement stupide, refuser ces nouvelles étoiles, qui veulent conjoindre leur clarlé aux anciens astres de la doctrine et de la vertu ; que c'est une rivière fertile qui ne se décharge en un grand fleuve que pour le grossir; et que ces nouveaux conquérants n'ont autre dessein que de donner du renfort aux soldats du Dieu des batailles. C'est ainsi qu'ils semblent n'être pas contents de faire le mal s'ils ne lui donnent le nom et l'apparence du bien; ils savent blesser et flatter d'une même main, et demandent des actions de grâces pour la plus haute et la plus dangereuse de toutes les violences. Elle est trop visible pour être sans repartie; il est important de désabuser les plus crédules, et de faire voir à tout le monde que cette entreprise engage autant qu'il y a de bons Français dans l'État et de chrétiens dans l'Eglise. »
Dans le chapitre IV des Observations importantes, le défenseur de l'Université signale avec beaucoup de sagacité les inconvénients qui arriveraient de V Université imaginaire que les Jésuites veulent établir chez eux : « N'est-ce point élever autel contre autel que de doubler les Universités dans une seule ville ? Qui conçut jamais des chimères plus dangereuses et quel esprit séditieux peut entretenir ses rêveries avec de si cruelles extravagances? Si saint Basile, dans ses règlements monastiques, ne trouve pas à propos qu'il y ait deux monastères dans une même ville, de peur que l'excès d'émulation ne les porte à l'envie et aux querelles; avec combien plus forte raison doit-on empêcher l'établissement de deux diflérentes Universités en un même lieu? Car quelle discipline pourrait-on garder, cela étant une fois ainsi? Ces deux corps seraient en une guerre continuelle; leur pouvoir aurait des bornes réciproques, mais leur animosilé n'en aurait pas; ceux qui auraient été refusés en l'un iraient se représenter en l'autre; on ne verrait que des décrets difl'érents, des approbations opposées et des censures contradictoires. »
Dans un autre chapitre, il accuse nettement les Jésuites d'avoir affaibli et ruiné les études dans toutes les Universités où ils ont
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réussi à se glisser. « Il faudrait être bien étranger dans les affaires des autres Universités, pour ne pas savoir qu'il n'y a plus de discipline dans tous les lieux où ils ont été admis; les docteurs s'y forment tout en un jour; et ces fruits hâtifs font voir qu'ils ont trouvé l'art de produire des potirons dans les arts et les sciences. Ce long et pénible chemin des lettres, qui décourage les lâches et les timides, ne doit plus être un obstacle depuis qu'ils l'ont raccourci; la délicatesse est devenue compatible avec la doctrine, et ce qui s'achetait autrefois avec des sueurs si importunes, s'acquiert par le seul respect que l'on porte à cette merveilleuse Société. »
Une fois engagé dans la lutte, Godefroy Ilermant va jusqu'au bout. Cinq semaines après, le 8 juin 1G43, il fait paraître un nouveau livre sous ce titre : Vérités académiques, ou réfutation des préjugés populai?-es dont les Jésuites se servent contre V Université de Paris. II s'efforce cette fois de démontrer « que les Jésuites enseignent avec moins de solidité que de pompe, qu'il leur est impossible de bien enseigner la grammaire, que leur méthode pour la rhétorique est fautive, que leur philosophie est faible et stérile, et que leur théologie est une doctrine dangereuse K »
Il estime que les professeurs du collège de Clermontsont de mauvais grammairiens, des rhétoriciens enflés; « et dès qu'ils sont devenus philosophes, ajoute-t-il, ils ont déjà l'achèvement de leur théologie dans la pensée, pour arriver enfin à la prédication, à la politique et au maniement des affaires qui est l'unique but de leurs vœux, et la plus noble matière de leurs souhaits ^. » Il leur reproche aussi l'hypocrisie de leurs disciples. « Il arrive souvent, dit-il, que les écoliers étudient plus le moyen de paraître gens de bien que de l'être effectivement; la réputation de vertu leur plaît quelquefois davantage que la vertu même, et en cet âge, aussi bien qu'en tous les autres, des mines
dévotes cachent souvent des esprits malicieux Les plus
avancés s'y portent par une politique plus intéressée; et comme ils commencent à reconnaître les Jésuites pour les ministres des plus hautes fortunes, les dispensateurs des plus grands emplois, et les chefs des plus importantes brigues, ils affectent une appa-
rence de vertu pour s'insinuer de plus en plus dans leur cslinie. Aussi les artifices ne sont pas moins l'élude des petits que l'exercice des grands; les fourbes d'Etat font quelquefois leur apprentissage dans un collège de Jésuites *. »
Hermant ne se borne pas à critiquer l'enseignement des Jésuites; il s'occupe aussi de leurs écrits, de leur méthode dans la prédication et la direction des consciences, comme d'une suite naturelle de son sujet. Ce n'est point là d'ailleurs la partie la moins intéressante des Vérités académiques ; on est tout surpris d'y rencontrer pour la première fois une attaque en règle contre la morale relâchée des casuistes, le probabilisme, les accommodements et les desseins politiques des Révérends Pères, en un mot tout ce que le génie de Pascal livrera bientôt, dans les Provhiciales, h l'immortalité du ridicule ^.
« Voici, dit Hermant ^, la principale pierre d'achoppement, le piège qui surprend la crédulité des peuples, le poison sucré qui corrompt les esprits en les flattant, le charme trompeur qui déguise les rigueurs de la justice divine, en un mot une des plus certaines causes de la dépravation de ce dernier siècle. Car sans faire injure à la vérité, il m'est permis de nommer ainsi la théologie morale des Jésuites, et de déplorer avec tant de gens de bien toutes les étranges nouveautés, qui mettent l'Église en trouble en promettant le repos aux mauvaises consciences... Il est certain qu'ils apportent à celte étude un esprit entièrement préoccupé et une volonté toute formée d'accommoder la loi à la corruption du siècle, et aux pratiques vicieuses, plutôt que de réformer le siècle et corriger la pratique vicieuse par la loi. Ils donnent à l'air du temps ce qu'un esprit chrétien donnerait aux
inspirations célestes Ils ne sont pas moins suspects pour les
dangereux principes qu'ils mettent en vogue. Car tenant pour assuré que toute opinion est problématique quand elle est sou-
2. Ce n'est qu'en l'année 1644 que parut le livre du grand Arnauld, intitulé Théologie morale des Jifsîdtes, extraite fidèlement de leurs livres, que Sainte-Beuve appelle, dans son Port-Roijal, la première escarmouche contre la Société en corps. Hermant était d'ailleurs très-lié avec Arnauld, qull défendit toujours avec beaucoup de courage. Il semble que les deux adversaires de la Compagnie ont dû échanger leurs idées et le résultat de leurs recherches au sujet de la théologie morale des Jésuites. — Les Provinciales, on le sait, sont de lGo6.