AtiJiales, t. III, p. 840 et suiv., 930 et suiv
Pascal avait les Avertissements de Dumonstier sous les yeux lorsqu'il écrivit ses Provinciales. Dans les septième et treizième lettres, en effet, il invoque l'autorité de la troisième requête de l'Université contre la doctrine de la Société au sujet de l'homicide.
Il est curieux de voir avec quelle vigueur, avec quelle ardente conviction notre recteur prend corps à corps la doctrine du P. Héreau. « Il faut pour tuer, selon vos maximes, dit-il, éviter le scandale Pour éviter le scandale, qu'on tue en cachette! Qui eût jamais attendu ce conseil d'un théologien? Ceux qui ont l'âme assez noire pour se résoudre à empoisonner et à tuer les hommes, afin de prévenir une parole d'offense, n'auraient pas attendu, quoi qu'on publie de la condescendance et facilité des Jésuites, qu'un Jésuite leur eût donné ce favorable avis ; ils l'auraient bien pratiqué par avance!.... Votre avis ne sert pas aux méchants. Ils n'ont que trop d'inventions damnables, pour éviter ou éluder la connaissance et la peine des hommes.... Mais pourquoi leur ôtez-vous la seule bride qui les peut retenir, l'appréhension des jugements de Dieu, lesquels on ne peut éviter ni en celte vie ni en l'autre?.... Et si on jugeait des actions des Jésuites selon ces inhumaines instructions, si on les estimait capables de pratiquer ce qu'on enseigne en leurs collèges, et d'employer le fer et le poison pour se défaire de ceux qui pourraient offenser la gloire ou traverser les grands desseins de la Société, pour ôter de ce monde ceux qu'ils estimeraient leur vouloir rendre de mauvais offices, et porter préjudice auprès des juges, des magistrats et des rois ; n'obligeraient-ils pas les hommes à s'unir tous ensemble pour étouffer une si pernicieuse secte? — La source des équivoques n'est pas tarie ; ils savent s'accommoder au temps, et nier en un lieu ce qu'ils confessent en un autre. N'espérons pas que, pour édifier l'Eglise et réparer leurs fautes publiques, ils les confessent publiquement. Ils nous reprocheraient plutôt que nous leur imposons une doctrine qu'ils n'ont pas enseignée, si nous ne produisions des preuves authentiques^ des écrits qu'ils ont publiés et dictés en leurs classes. »
Pascal a pris son bien partout où il l'a trouvé, et en particulier dans les écrits publiés par l'Université de Paris. Il lui a suffi, d'ajouter les traits acérés de son génie railleur, pour faire à la Compagnie une blessure que rien depuis n'a pu guérir.
Dumonstier terminait son Avertissement par celte puissante péroraison : « Les Jésuites veulent par une violence inouïe forcer publiquement l'Université à recevoir en ses Facultés les enfants de leur institution et doctrine, afin que les ayant remjjlies des partisans de leurs opinions, ils régnent absolument sur les esprits, et que sans opposition ou contradiction de personne, ils introduisent et fassent recevoir leurs maximes, et empêchent le monde de voir autre lumière, sinon celle qu'ils lui voudront communiquer. C'est à ceux qui ont besoin de clarté d'entretenir la lampe; à ceux qui reconnaissent l'utilité et la nécessité de l'eau, de prendre garde et s'opposer à ce que l'on n'en corrompe, à ce que l'on n'en empoisonne pas les sources. C'est au Saint-Siège, à ^Messieurs les évèques, c'est aux rois, aux princes et aux magistrats de conserver l'Université de Paris, si l'Église et l'Etat en ont jamais reçu et en peuvent tirer à l'avenir quelque service. C'est à tous ceux qui abhorrent la tyrannie, de résistera celle que les Jésuites veulent prendre sur la créance et sur les esprits des hommes. »
Le scandale causé par l'enseignement du P. Héreau fut comme le signal d'une nouvelle débauche d'apologies, d'invectives, de manifestes et de répliques. Le P. Caussin, rappelé de son exil de Quimper-Corentin et rentré en grâce auprès de la Compagnie de Jésus depuis la mort de Richelieu, entreprit de venger ses confrères. Il publia une Apologie pour les religieux de son ordre. La défense du P. Héreau ne lui parut pas trop lourde; mais il ne lui fut possible, quoi qu'il en eût, que de plaider les circonstances atténuantes. « Je demanderais volontiers, disait-il \ à ceux qui nous tiennent le poignard sur la gorge, si une faute d'imprudence mérite qu'on nous traite avec des injures, qui ne doivent être employées que contre les plus infâmes criminels? A voir leur livre, on dirait que ce Père dont ils parlent serait quelque vieux meurtrier, qui n'aurait autre métier que d'aiguiser les poignards et de détremper des poisons pour tuer des hommes. J'assure que je l'ai connu dès son enfance, qu'il est d'une vie très innocente et se comporte en fort bon religieux, qui vit dans Paris comme s'il était dans un désert, plongé dans l'oraison et dans
1. Apologie pow les religieux de la Compagnie de Jésus, par le P. Nicolas- Caussin, Paris, 1644, p. 163.
l'élude. Il enseignait les résolutions de conscience, il a cru par une simple franchise qu'il pouvait dire ce que disent les livres, et a produit les opinions de quelques docteurs très célèbres qui ne sont point jésuites sur ces questions qui font tant de bruit, sans toutefois rien prononcer affirmativement en ce qu'il a jugé trop hardi; il a manqué de prévoyance en touchant des points qui devaient être omis; il n'a pas pesé que quantité de questions, que d'autres casuisles des nations étrangères traitent communément sans scrupule, ne sont pas bonnes en ce lieu. Il n'a pas considéré qu'il y a des doctrines semblables à ces arbres qui ne font point de mal en un pays, et gâtent tout lorsqu'ils sont transplantés en un autre; et qu'il y a des disputes, lesquelles peut-être seraient trouvées bonnes en Italie et en Espagne, qui dès lors qu'elles viennent en ce royaume prennent un tout autre visage; comme aussi certaines maximes, qui sont très bonnes en France, ne peuvent être goûtées des étrangers.... »
Le P. Le Moyne entra en même temps dans la lice et fit paraître un Manifeste apologétique. L'auteur de la Dévotion aisée et des Peintures morales est bien connu, depuis que Pascal en a fait le plus bel ornement de sa neuvième Provinciale. 11 n'était pas de ces « dévots qui sont pâles et mélancoliques de leur complexion, qui aiment le silence et la retraite ». Il était plutôt de ceux u qui sont d'une complexion plus heureuse, et qui ont une abondance de cette humeur douce et chaude et de ce sang bénin et rectifié qui fait la joie ». Qui pouvait mieux que lui faire l'éloge de la morale aisée et aimable '?
Il se défend d'abord de tout esprit de satire et d'invective. « Nous laisserons, dit-il, le venin aux serpents échauffés, nous laisserons les dents et les griffes aux bêtes irritées; et nous souviendrons que la colombe ne se défendant qu'avec ses ailes, la charité dont elle est la figure ne saurait avoir bonne grâce à égratigner et à mordre. Ce n'est pas que nous ne le puissions