‹ L'Université de Paris et les Jesuites, XVIe et XVIIe sièclesChapitre 155 sur 178 · LE COLLEGE LOUIS-LE-GUAND · texte numérisé non relu

LE COLLEGE LOUIS-LE-GUAND

S'il faut en croire M. Emond, dans son Ilisluirc du collrge Louh-le-Grand, c'est à une tragédie et à un ballet (|ue le collège des Jésuites à Paris serait redevable du patronage royal. Il est certain que le 4 août 1653 Louis XIV, accompagné de sa mère Anne d'Autriche, de son frère, du cardinal Mazarin, de Charles II, roi d'Angleterre, et du duc d York, assista à la distribution des prix du collège de Clermont. Les élèves, dont plusieurs étaient de son âge, jouèrent une tragédie latine du P. Jourdain, Susanna, dont le sujet était emprunté au martyrologe. Ils dansèrent ensuite le ballet de^ jeux, divisé en (juatre parties : les jeux d'adresse, les jeux de hasard, les jeux de force et les jeux qui participent à la fois de ces trois caractères. Le roi admira beaucoup la pompe du spectacle et se retira en emportant de cette fête un souvenir dont les Jésuites surent tirer prolit.

M. Emond ajoute qu'en 1074 le roi assista de nouveau à la représentation donnée par les Jésuites; mais son récit a une allure romanesque, qui paraît tenir de la légende plutôt que de l'histoire. Il nous représente les Révérends Pères préparant tout d'avance pour la réception d'un hôte si vivement désiré. « C'était encore une tragédie qui devait en faire les frais : on avait élevé un théâtre dans la cour d'entrée Bientôt, précédés de cavaliers écumants de sueur, les gardes du corps se rangent en haie, sur le haut pavé de la rue, et incontinent après, arrivent les carrosses du roi, escortés d'un essaim de pages et de jeunes seigneurs. Le roi salua avec cette majesté radieuse qui révélait dans sa personne le premier monarque du monde; puis il fut conduit sous un dais magnifique, en face de la scène. Au lever du rideau, un élève de rhétorique, avec le costume patricien, récita un prologue où le poète n'oubliait pas de comparer Louis le Grand au soleil. Dans les entractes, les élèves exécutèrent des ballets avec leurs maîtres de danse. La satisfaction du roi était visible... Dans un moment où l'attention était générale, on entendit cette exclamation : « En vérité, tout ici est admirable! — Je le crois bien, reprit le roi, ceci est mon collège! » Les Jésuites interprétèrent cette parole en donnant à leur collège le nom de Louis-le-Grand. Après avoir reconduit le prince à sa voiture, on fit venir des ouvriers qui employèrent la nuit à graver sur une table de marbre noir ces mots : Collegium Ludovici Magni, et la nouvelle inscription parut avec le jour, au-dessus de la grande

porte. Une main, qu'on chercha vainement à reconnaître, écrivit au-dessous ce distique latin :

Siistidit hinc Jesuvi, posuitque im^ignia rer/is Impia gens, alium non colit illa Deiim '.

Il importe peu que l'anecdote si bien contée par M. Emond soit ou non historique^; elle n'est point invraisemblable. Les Jésuites en effet flattèrent de très bonne heure les goûts du monarque pour le théâtre et la danse. Il est vrai qu'ils s'accommodaient ainsi à la mode du temps, puisque le roi lui-même dansait sur un théâtre, en présence de sa cour, et que les pensionnaires de Saint-Cyr jouaient la tragédie et chantaient les chœurs de Racine, devant Louis XIV et Mme de Maintenon.

Les hommages et les flatteries des Révérends Pères à l'adresse du grand roi eurent enfin leur récompense. Suivant lettres patentes du mois de novembre 1682, Louis le Grand se déclara le fondateur du collège de la rue Saint-Jacques, et lui donna le titre de collège royal, avec l'autorisation de porter ses armes. Il confirma les droits et les bénéfices antérieurement acquis; il régularisa toutes les unions précédemment faites, celle de Mar-

1. Dulaure {Histoire de Pa'ris, V, 438 et suiv.) assure que l'auteur de ce distique était un écolier de seize ans, et qu'il en fut cruellement puni par un emprisonnement à la Bastille, qui dura, dit-on, trente et un ans.

2. Le P. Prat rapporte, dans son ouvrage sur Maldoiiat (p. 624), une lettre inédite du P. de La Chaise, confesseur de Louis XIV, adressée au Provincial de Paris, et de laquelle il résulte que c'est en 1682 et non en 1674 que l'inscripliou CoUegium Ludovici Magni a été placée sur la porte d'entrée, par ordre du roi. « Sa .Majesté, écrit le Père de La Chaise, pour nous mettre en repos pour une bonne fois et faire subsister honnêtement ce grand collège, a bien voulu s'en déclarer non seulement le protecteur, mais aussi le fondateur, et, en cette qualité, nous a confirmés, et en tant que de besoin donné de nouveau et pour toujours, tous les droits et toutes les grâces accordées pour cela; ce qui a été exécuté sans que personne ait osé s'y opposer. Et enfin, par son ordre, on a mis sur la porte du collège ce titre : CoUegium Ludovici Magni, et l'on travaille à une belle statue de Sa Majesté qui doit être mise à la grande face de la cour des classes, avec une inscription qui dira que le roi est le fondateur et le protecteur du collège. »

Pour achever d'éclairer ce point, M. Ernest Boysse, dans son livre sur le Théâtre des Jésuites (p. 21), ajoute qu'il suffit de comparer la formule des programmes des représentations d'août 1682 et de mars 1683. C'est au collège de Clermont qu'est représentée en 1682 la tragédie de Polydorus, tandis que c'est au collège Louis-le-Grand qu'est représentée eu 1683 la tragédie de Coriolan.

LE COLLÈGE LOUIS-LE-GIIAND 30o

moutiers comme celle des maisons adjacentes ; il leva tous les obstacles qui entravaient l'acquisition du collège du Mans, et fit à ce sujet une libéralité de plus de 53 000 livres, 11 accorda enfin, aux Jésuites, à cette occasion, le droit de commiltimus et quelques autres privilèges ^

Lorsque Louis XIV eut ainsi marqué ses préférences et répandu ses faveurs à pleines mains sur le collège des Jésuites, qui donc aurait été assez osé pour contester ou incriminer l'enseignejTient donné dans cet établissement de prédilection?

Pendant la seconde moitié du xvu® siècle et dans le cours du xviii" siècle tout entier, à peine pourrait-on relever quelques incidents de nature à réveiller un instant les vieilles hostilités.

Au mois d'août 1698, Pourchot, qui exerçait les fonctions de syndic de l'Université avec autant de vigilance que de sévérité, fit renouveler le règlement qui défendait à tout écolier d'un collège de plein exercice de suivre les classes d'un autre collège. Cette mesure visait certains élèves de la Compagnie de Jésus, qui fréquentaient les cours de rhétorique et de philosophie du collège du Plessis. Les Jésuites se pourvurent devant le Parlement contre une décision qu'ils qualifiaient d'entreprise. Pourchot leur répondit en termes très durs, dans un Mémoire histnictif four V Université de Paris : « S'introduire humblement dans les villes par le crédit et la faveur, disait-il ; n'y demander d'abord qu'un pouce de terre, pour s'établir; s'étendre peu à peu et envahir les maisons voisines en dépit des véritables possesseurs; absorber, dans ses vastes bâtiments, des collèges que la piété des fondateurs avait destinés à d'autres usages; malgré ses constitutions, malgré les arrêts de la Cour, malgré les conditions de son établissement et de son rétablissement, usurper le droit d'enseigner publiquement : voilà ce qu'on peut appeler des entreprises. Bien loin que l'Université fasse des entreprises, à peine ose-t-elle aujourd'hui se défendre contre de telles parties. Cependant, pugnabimus pro legibus nostris. Dominus autem quod bonum est in conspectu siio faciet ^. » Il y eut un moment d'émotion dans le monde des écoles et au Parlement; on crut que les

Page 1