LE COLLÈGE LOUIS-LE-GR.\ND
zar Gibert; il connaissait, dans ses moindres détails, Thiritoirc des luttes soutenues par les écoles séculières contre les disciples de Loyola. Son zèle s'enflamma; et il écrivit aussitôt le mémoire le plus complet et le plus éloquent qui eût encore paru contre la Compagnie de Jésus. Le titre même de ce mémoire résumait tous les griefs qui y étaient développés dans un style vigoureux et d'une lumineuse netteté '. Le pouvoir absolu du général, l'obéissance passive de chacun des membres de la Société, la puissance de cet ordre ambitieux et redoutable, ses maximes contraires à la souveraineté des rois et aux libertés gallicanes, toutes ces accusations qui pouvaient sembler rebattues et surannées étaient comme renouvelées et rajeunies par l'esprit original de Dagoumer.
Ce fut pour les Jésuites un véritable coup de foudre. Le garde des sceaux d'Armenonville, qui leur était absolument dévoué, en resta lui-même déconcerté et confondu. On raconte qu'il fit mander Dagoumer et qu'il l'apostropha en ces termes : « Vous êtes bien hardi de nous présenter un mémoire tel que le vôtre, et d'y diffamer comme vous faites une Compagnie aussi respectable que celle des Pères Jésuites. En quelle conscience pouvezvous les traduire sous des couleurs si odieuses? » Ce langage hautain, loin de troubler le recteur, ne fit qu'animer son courage; et il répondit sur un ton assez élevé : « Vous êtes donc. Monseigneur, bien étonné de ce que j'ai dit des Pères Jésuites? Il n'est pas encore temps de se récrier; ce n'est ici qu'un prélude. Vous verrez bien d'autres choses dans les mémoires qui suivront. Il faut vous apprendre à connaître ces Pères. » Les Jésuites, sur le conseil du garde des sceaux, jugèrent prudent de ne pas attendre l'effet de ces menaces. Ils se désistèrent de leur entreprise; et, à ce prix, ils obtinrent de Dagoumer qu'il ne donnerait aucune suite à son Mémoire, qu'il renoncerait à le répandre dans le public.
1. Requêtes au roi, mémoires et décrets des Universités de Paris et de Reims contre les Jésuites, où, à Voccasion de VeJitreprise de ces Pères contre ks Universités, on développe les vices de leur institut, leurs violemens de toutes les conditions auxquelles ils ont été reçus et rappelés en France, l'étendue de leurs projets, les moyens qic'ils emploient pour les exécuter, et les maux qui en résulteraient.pour VÉglise et pour l'État. — Édit. de 1761, 2 voL in-12.
308 L'CSIVERSITÉ DE PABIS ET LES JÉSUITES
Après ce dernier épisode d'une latte plus que séculaire, le silence se fait et la paix semble régner entre ITiaiversité de Paris et les Jésoites. Mais ce n'est là qa'nne apparence trompeuse : la haine eonve tonjoors an fond des cœors, et elle est prête à se £ûre jour à la première occasion favorable.
La Compagnie de Jésus est d^ormais aux prîs^ avec des adversaires plus redootables et plus tenaces qne tontes les Universités de France coalisées^ les Jansénistes, qni excitent d mcessantes querelles théologiques et jettent dans les esprits une ag^itâtion qui ne sera pas calmée de longtemps. Les Jésaites donnent à la controverse qni est engagée dès le milieu duxMi« siècle, le caractère d'un duel à mort entre le Jansénisme et le Jésuitisme. Ils n'auraient pas commis pareille mprudence, sïls avaient pu lire dans l'avenir, s'ils avaient su qne le rôle du Jansénisme, comme Ta défini Sainte-Beuve, sa destinée, sa vocation hislorique devait être uniquement de tuer le Jésuitisme et de mourir après, vainqueur, mais transpercé en une même blessure.
Tonte prévoyance leur fit défaut, et ils se laissèrent égarer par un étrange aveuglement. Ils fibrent brûler les Provinciales par la main du bourreau, condamner le grand Amauld à vivre errant et exilé; ils firent raser Port-Royal, disperser les solitaires et poursuivre leurs disciple; ils imposèrent partout la bulle Untgemtiis et les billets de confession ; mais il arriva ce qui arrive toujours, c'est que la pei^écution grandit les victimes. Ea haine des Jésuites, de leurs intrigues et de leurs violeoces, les maîtres les plus estimés de l'Université, Godefroy Hermant et Louis de Saint-Amour, Rollinet Coffin, embrassèrent les doctrines jansénistes, leur prêtant ainsi l'appui de leur science et de leur vertu. Les magistrats du Parlement et la boni^eoisie suivirent cet exemple, à tel point qu'une sorte de ligue se forma dans tous les rangs de la nation contre les enfants de Loyola.
Barbier, dans son Journal historique du règne de Louis XV^ nous fait connaître l'état de l'opinion publique à cette époque. « U n'y a que les évéques, dit-il, et les abbés de cour qui aspirent aux grâces, qui se soient rangés du parti des Jésuites. Tout le second ordre ecclésiastique; la plus grande partie des bourgeois de Paris, de la robe, du tiers état, et même, ce qui est plus plaisant, les femmes et le peuple, tout est déchaîné contre les Jésuites et crie contre tout ce qui se fait. Voilà pourquoi il