LE COLLÈGE LOLIS-LE-GRAND
circule dans Paris tant d'écrits satiriques et critiques. Ils passent secrètement de main en main, et, malgré toutes les recherches, on ne peut parvenir à découvrir ni les auteurs de ces ouvrages, ni ceux qui les impriment '. » De ce nombre étaient les i\ouvelles ecclésiastiques, dont les Jansénistes faisaient paraître chaque semaine un numéro distribué sous le manteau.
Barbier revient plusieurs fois sur ce sujet. « Ces pauvres Jésuites sont bien haïs dans le public, dit-il encore, en voici des preuves. Mardi 2 de ce mois (août 1729), c'était la tragédie du collège. On avait affiché à leur porte le placard suivant, formé de grandes lettres imprimées et rassemblées : « Les comédiens ordinaires du pape représenteront aujourd'hui, sur leur théâtre de la rue Saint-Jacques, les Foitrheries d'Ignace, et pour petite pièce, Arlcguin Jésuite, en attendant la farce des tableaux. » Ceci concerne un legs de tableaux valant 6tXK) francs, fait par un particulier à la maison du noviciat des Jésuites en considération d'un certain Père, son ami. Les héritiers ont fait un procès pour
faire déclarer le legs nul, et cela s'est plaidé Les Jésuites ont
perdu leur cause avec dépens. Non seulement on a claqué des mains, mais il y avait à la cause quatre Pères Jésuites que le peuple a reconduits jusque dans la cour du palais, avec des huées et une avanie épouvantable, et cela à midi, devant tout le monde qui est dans la grande salle du palais dans ce temps-ci *. >>
Plus on va, plus il est visible que le sentiment national s'élève avec force contre les Jésuites. Les parlementaires ne songent pas à désarmer; les Jansénistes appellent de tous leurs vœux l'heure d'une vengeance, qu'ils jugent trop lente à venir; le clergé est divisé et par cela même sans force pour les défendre; les encyclopédistes, une puissance nouvelle, se sont donné pour mission de combattre le fanatisme, tous les ordres religieux et la religion elle-même. La cour de Louis XV ne leur est pas encore hostile; mais ils ne se feront pas faute d'irriter l'amour-propre de 31me de Pompadour et de pousser à bout le duo de Choiseul, en s'efîbrgant, d'accord avec le dauphin, de provoquer la chute de son ministère.
On n'ose pas encore les attaquer en face. On ne saurait en
effet envisager sans une certaine appréhension les chances incertaines d'une lutte ouverte contre la Compagnie si brillante, si solide en apparence. On sait, par l'expérience de Port-Royal et des Jansénistes, qu'elle n'a pas le pardon facile; ceux qui ne craignent pas de se déclarer ses ennemis doivent se résigner à devenir ses victimes, s'ils ne parviennent pas à lanéantir et à lui ravir jusqu'à son dernier souffle. Mais il suffira d'un scandale public tout à fait imprévu, la banqueroute du Père Lavalette, pour précipiter le dénouement et entraîner la destruction des Jésuites en France.
L'Université de Paris ne fut mêlée d'aucune manière aux événements, qui eurent pour résultat le bannissement des Jésuites. Non seulement elle n'intervint pas dans le célèbre procès qui se déroula devant le Parlement, mais elle affecta de se tenir à l'écart e tous les débats. Elle en recueillit cependant les plus clairs bénéfices. Par un singulier et suprême retour de la fortune, le collège Louis-le-Grand fut mis entre ses mains; et ce fut dans cette même maison, où, pendant plus de deux siècles, avait été donné un enseignement rival du sien, qu'elle transporta son administration, sa bibliothèque, ses archives et le lieu ordinaire de ses assemblées (1762).
Et maintenant, nous sera-t-il permis, en guise de conclusion, de jeter un coup d'œil rapide sur l'ensemble de cette longue querelle des Jésuites et de l'Université de Paris?
Dès leur première rencontre, vers le milieu du xvi® siècle, à cette époque de notre histoire peut-être incomparable pour la nouveauté, la hardiesse des idées et des espérances, il est aisé d'observer qu'un esprit difîérent animait les deux adversaires.
L'Université, déchue de la puissance et de la splendeur dont elle avait rayonné pendant le moyen âge, venait de traverser une période de décadence marquée. Mais elle se ranimait et se transformait sous le souffle de la Renaissance : vingt mille écoliers suivaient ses cours, au dire des contemporains, et lui valaient dans toute l'Europe une telle renommée qu'elle pouvait encore être considérée comme la véritable métropole du monde des lettres.
Cependant les humanistes, qui faisaient son orgueil et sa force, Le Fèvre d'Étaples, Mathurin Cordier, Dolet, Ramus, Yatable et Turnèbe, pour ne citer que les plus connus, se laissaient pénétrer par les nouvelles doctrines religieuses; et, avec eux, la Réforme se glissait peu à peu dans les chaires publiques, secouant le joug de toute autorité, soulevant sans scrupule les questions les plus redoutables, avec le seul appui de la raison. L'enseignement prenait une tendance de plus en plus hostile à l'Église, et la Faculté des arts allait jusqu'à investir des hautes fonctions de
recteur Nicolas Kopp, un disciple et uu ami de Calvin. L'orthodoxie des jeunes générations semblait gravement compromise; les familles catholiques et la royauté française entraient en défiance, en présence de la complicité ou de l'indifférence du monde universitaire.
C'est alors, au milieu du grand conflit des idées dont le sort du monde moderne était comme l'enjeu, qu'apparut la Compagnie de Jésus, au moment précis où les protestants étaient dans Temportement des premiers combats, dans l'ivresse des premiers succès. Elle se présentait pour raffermir l'autorité que l'on ébranlait et tous les principes que l'on soumettait à des discussions périlleuses. Tandis que les théories d'indépendance soulevaient les nations, les compagnons d'Ignace de Loyola arboraient l'étendard de l'obéissance passive : ils voulaient que les écoliers et les sujets fussent entre les mains de leurs maîtres comme le bâton dans la main du vieillard, la cire molle qui prend toutes les empreintes, le cadavre qui n'a ni mouvement ni volonté. En un mot, ils se dressaient comme les antagonistes vivants des idées nouvelles.
Par leur étroite alliance avec la cour de Rome et leur quatrième vœu d'obéissance spéciale au pape, les Jésuites conquirent aussitôt une position et une influence particulières dans l'Église : c'est cette nouvelle et incomparable milice qui prépara, dans ses moindres détails, au concile de Trente, la contre-révolution religieuse, et arrêta la libre expansion des doctrines du libre examen partout où elles avaient pénétré.
N'est-il pas naturel que les rois de France, hostiles à la Réforme, aient délaissé, à leur tour, l'Université de Paris, qui ne pouvait plus leur être d'aucun secours contre l'hérésie, et qu'ils aient prodigué toutes leurs faveurs aux Jésuites? Ceux-ci, parla triple propagande de la prédication, de la confession et de l'enseignement, leur semblaient seuls capables d'opposer une digue au flot montant de l'émancipation protestante elde rétablir le principe d'autorité en politique comme en religion.
Le xvi^ siècle fut pour la Compagnie de Jésus une période d'organisation, d'activité dans tous les sens, de luttes ardentes. Partout et longtemps son établissement lui fut contesté, mais nulle part peut-être plus vivement qu'en France. Elle trouva
dans ce pays des obstacles puissants contre sa prétention originale de mettre Tinstruction au service de ses idées religieuses et politiques, de s'emparer des écoliers tandis que leurs âmes étaient encore tendres et neuves, pour les manjucr d'une empreinte ineffaçable au profit des intérêts et des sentiments de l'Eglise catholique.
Dès la première heure, elle fut aux prises avec l'Université de Paris, qui, pendant plus d'un siècle, défendit contre elle et contre le collège de Clermont avec une rare obstination ses privilèges jusque-là exclusifs d'enseigner la jeunesse et de conférer aux écoliers les grades académiques. L'Université invoquait avec raison son antique discipline, ses anciens règlements, qui excluaient les réguliers de la Faculté des arts, c'est-à-dire de l'enseignement de la grammaire, de la rhétorique et de la philosophie. Que les congrégations religieuses instruisissent leurs novices, les membres de leur ordre dans l'intérieur du cloître, l'Université ne songeait pas à s'y opposer; mais elle leur déniait tout droit de fonder des collèges ou de donner des leçons publiques pour rinslruction des laïques.
Sans doute l'Université de Paris obéissait aux inspirations de son intérêt personnel, en résistant aux prétentions de la Compagnie de Jésus et aux efforts tentés par l'Église, sous son couvert, pour ressaisir la haute main sur le gouvernement des écoles. Mais elle représentait en même temps et elle suivait les tendances de plus en plus accentuées, qui poussaient la sociiHé moderne vers la sécularisation de l'enseignement.
Si l'Université n'avait combattu les Jésuites que pour s'assurer le bénéfice exclusif de quelques privilèges et amener le triomphe de certains intérêts particuliers, cette querelle ne mériterait guère de retenir notre attention. La vérité est que l'esprit de corps et la défense des privilèges de l'Université n'étaient pas seuls en cause dans la lutte engagée. Au conflit des intérêts et des compagnies rivales se mêlait d'une manière intime le conflit des opinions et des idées. S'il en avait été autrement, la guerre n'aurait été ni aussi prolongée, ni aussi ardente : elle était allumée, entretenue et incessamment ranimée par les idées opposées et inconciliables que représentaient les deux adversaires en présence.
Ainsi envisagée, la lutte des Jésuites contre l'Université de Paris n'est pas seulement un chapitre de la lutte toujours ouverte
entre les écoles séculières ou laïques et les écoles congréganistes, c'est un épisode de la grande lutte de l'ordre spirituel contre l'ordre civil, de l'autorité ecclésiastique contre l'autorité laïque.
Et qu'on n'aille pas croire que nous improvisons, que nous imaginons comme à plaisir un antagonisme aussi profond. Les écrivains les plus autorisés de la Société ne s'y sont pas trompés. Voici en effet l'appréciation du P. Prat * sur le premier procès de l'Université contre les Jésuites : « L'afTaire agitée devant le Parlement n'était point une simple querelle entre deux corps rivaux; c'était une lutte imposante entre les empiétements du laïcisme et les droits de l'Église à l'enseignement public. Et si la Compagnie naissante apporta dans cette circonstance tant de persévérance, d'énergie et de patience, c'est qu'elle avait mesuré toute la portée de la cause qu'elle défendait. »
La tentative des Jésuites de s'immiscer dans l'enseignement de la jeunesse constituait, à n'en pas douter, une grave innovation; et il fallait une prudence cauteleuse, une dextérité consommée, comme celle des disciples de Loyola, pour se permettre d'éluder les règles formelles qui semblaient faire partie intégrante du droit public du royaume.
Pour arriver à leurs fins, les Pères appelèrent à leur aide les passions politiques et religieuses; c'est ainsi qu'ils réussirent à tourner des difficultés qui paraissaient d'abord insurmontables. Ils persuadèrent à la cour de France, aux princes de l'Église et aux plus puissants seigneurs catholiques, à la maison de Lorraine en particulier qui nourrissait en secret d'ambitieux desseins, qu'ils étaient les défenseurs les plus assurés de la foi romaine dans un temps où elle était si violemment attaquée, que leur ordre était seul capable de refouler et d'extirper l'hérésie. Ces considérations calmèrent l'hostilité du clergé, naturellement jaloux de voir s'établir et prospérer un ordre religieux placé sous la protection immédiate du pape et échappant à la juridiction ordinaire des évêques.
Le Parlement régla sa conduite sur les mêmes sentiments. Il se défiait assurément des tendances ultramontaines de la nouvelle Société; mais la crainte et la haine du protestantisme l'emportèrent : il reconnut aux Jésuites, comme l'avait déjà fait