‹ L'Université de Paris et les Jesuites, XVIe et XVIIe sièclesChapitre 27 sur 178 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Ignace de Loyola, sa conversion et ses pèlerinages. — Ses études dans l'Université de Paris, où il recrute ses premiers compagnons. — Le pape approuve les constitutions de la Société de Jésus. — Esprit général de ces constitutions. — Les Jésuites au concile de Trente, et leurs brillants débuts dans le monde catholique, — Ils se proposent d'opérer la réforme chrétienne de l'enseignement.

La vie romanesque et aventureuse d'Ignace de Loyola est bien connue \ Il convient cependant de rappeler ici par quel extraordinaire enchaînement de circonstances cet Espagnol visionnaire et illuminé, si fortement imprégné des passions militaires et religieuses de sa race, a su tempérer et assouplir le plus aveugle des fanatismes, pour développer les qualités de son esprit naturellement ambitieux, hardi, insinuant, et fonder un ordre religieux qui n'a pas tardé à surpasser tous les autres en influence et en autorité.

C'est dans la vieille tour de Loyola, à peu de distance de la petite ville d'Azpeilia, dans la province de Guipuzcoa, que vint au monde, en 1491, don Inigo Lopez de Recalde. Son père, don Berlram Jailez, seigneur d'Ofiaz et de Loyola, appartenait à la plus haute noblesse du royaume, à celle que l'on appelait parientes maijores et qui avait le privilège d'être invitée par les rois d'Espagne à la cérémonie de la prestation d'hommage féodal. De son

1. Ignace de Loyola a eu de nombreux biographes, surtout parmi les Pères de la Compagnie de Jésus : Ribadeneira, MalTei. Orlandiui, Gonzalès. Bouhours, etc. Les Acta sanctorum ont résumé tous ces écrits en les rectifiant les uns par les autres, dans un Commentaire sur saint Ignace de Loyola, confesseur, Julii, tomus VII,

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maringi.: avec dona Marina Saenz de Licona y Balda, il avait eu cinq filles et huit garçons, dont le futur fondateur de la Société de Jésus paraît avoir été le dernier.

Ignace reçut rinstruetion peu étendue que l'on donnait alors aux genlilshommes destinés au métier des armes ou à la vie de courtisan. Il entra comme page à la cour de Ferdinand le Catholique; il V prodigua sa jeunesse dans la galanterie et les plaisirs mondains, choisissant parmi les princesses de sang royal la dame au service de laiiuelle il se voua comme chevalier, selon la mode du temps; elle était plus que comtesse et que duchesse, d'après Taveu qu il en fit plus tard au P. Gonzalès, un de ses confidents. Pour combler sans doute la distance qui le séparait de la belle Castillane devenue la dame de ses pensées, il ambitionna la gloire militaire et prit du service dans les armées de Charles-Quint. On sait comment il fut blessé à la jambe droite, par un éclat de bombarde, en défendant Pampelune contre les Français (1521), avec quelle énergie il supporta les opérations les plus douloureuses pour éviter toute difformité et redevenir un brillant cavalier, prêt à voler à de nouveaux exploits militaires ou galants. Mais il eut beau subir mille tortures, il n'en resta pas moins un peu boiteux toute sa vie et fut condamné à renoncer à la carrière des armes.

Pour tromper les ennuis d'une longue convalescence, on avait mis entre ses mains des livres de |)iélé, la Vie du Christ et les Fleurs des saints, au lieu de VA/naf/is et des autres romans de chevalerie qui avaient été jusque-là ses livres de prédilection. Son esprit chevaleresque et son imagination mystique s'exaltèrent, tandis qu'il entrevoyait une direction nouvelle pour Tardente ambition qui dévorait son cœur. Il se convertit et tourna dès lors toutes ses pensées vers la religion, brûlant du désir d'arriver à la gloire en égalant les exploits des plus grands saints, dont il venait de lire l'histoire, ou plutôt la légende. Il mêlait d'ailleurs de la manière la plus originale ses idées profanes et mondaines à son enthousiasme pieux : il se voua à la Vierge Marie, la choisit pour la dame de son ca?ur et se proclama son chevalier.

Et pour continuer à appliquer les souvenirs qu'il a puisés dans VAmadiiiAQ voici qui se rend au monastère révéré de Montserrat, à une journée de marche de Barcelone, qu'il suspend près de

l'autel son épée et son ptiignanl, et qu'il l'ail la veillée des armes, (.'oniine y étaient tenus les ehcvaliers (jui se pn-paraieiit à recevoir l'ordre de la clKJvalerie. <( Il jiril [)(>iir celle nuit, dil un de ses derniers biographes ', non la riche cotte d'armes îles chevaliers, mais l'habit de pauvre et de pénitent, après avoir donné à un mendiant son riche costume, le dernier signe du monde qu'il eût conservé. Enveloppé d'un sac, ceint d'une corde, la tète et le pied gauche nus, portant au pied droit une chaussure de cordes, parce qu'il n'était pas encore bien guéri, tantôt à genoux, tantôt debout appuyé sur un bâton, il oublia entièrement Inigo de Loyola et revêtit en ([uelque sorte une autre pci'sonnc, à savoir le pauvre pèlerin inconnu, comme il se nomme lui-même. »

Mais ce pèlerin n'était encore qu'un fanatique ignorant, si nous en jugeons par une anecdote que rapportent la plupart de ses biographes. Ignace se dirigeait vers Montserrat monlé sur une mule, lorsqu'il rencontra un INIaure musulman avec lequel il lia conversation. Une discussion des plus scabreuses s'éleva entre eux au sujet de la Vierge, dont Ignace exaltait les mérites, tandis que le Maure refusait d'admettre sa perpétuelle virginité ! « l'asse encore pour la conception, disait ce dernier, mais il y a l'enfantement. » Ignace, ne trouvant rien à répondre à ce terrible logicien, menaça de le tuer. Le Maure s'enfuit et le chevalier de la Vierge se mit à sa poursuite. Cependant un scrupule lui vint, et comme le chemin bifurquait à cet endroit, il s'en remit à sa mule, lui laissant la bride sur le cou. Heureusement pour le mécréant, la mule ne suivit pas le même chemin.

Ignace se précipita avec sa fougue naturelle dans les pratiques ascétiques de la dévotion la plus outrée. On le vit s'enfermer dans la grotte sauvage de Manresa, en pénitent avide de macérations, rester sept jours entiers sans nourriture et sans eau, et arriver à un tel degré d'épuisement que son esprit fut hanté par des visions fantastiques : tantôt il était en proie à de sombres terreurs, au plus affreux désespoir, tantôt il était plongé dans les ravissements d'une ineffable extase.

C'est à Manresa, sous le coup d'une illumination divine, suivant le P. Jouvency \ qu'il conçut la première pensée de la fondation

1. La Vie de saint. Ignace, par le P. Genelli, t. I, chap. u, traduction de Sainte-Foi, Paris, ISIjT.

2. Crétineau-Joly, Histoire de la Compagnie de Jésus, édit. in-12, t. F, p. 19.

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de son ordre, et qu'il composa Je livre des Exercices spirituels, dont rinlluence sur tous ses disciples devait être irrésistible '. Avec ses idées militaires, il se représentait le Christ comme un général disputant à Satan l'empire du monde, appelant tous les hommes à s'enrôler sous son drapeau pour combattre les ennemis de la gloire divine, dans la grande lutte de la lumière contre les ténèbres. De là son désir de former une compagnie, dont Jésus serait le chef, avec cette devise : Ad majorem Dei gloriam.

Après dix mois de séjour à Manrèse, exténué par les veilles et par le jeûne, il se rendit en Italie et s'embarqua pour la Terre- Sainte, où il se flattait de prêcher et de convertir les infidèles. Mais son ignoz'ance était un obstacle auquel il n'avait pas songé. Il profita du moins de l'expérience, et, de retour en Espagne, il eut le courage d'aller s'asseoir sur les bancs de l'école, à l'âge de trente-trois ans. On le vit étudier à Barcelone, à Alcala, à Salamanque, tout en cherchant à faire des prosélytes et à s'entourer de compagnons comme un chef de secte. Ses idées mystiques et son éloquence colorée échauffèrent, paraît-il, le cerveau de quelques dévotes et alarmèrent à plusieurs reprises le Saint- Office, (jui fit emprisonner un pèlerin aussi suspect et ne le relâcha qu'à grand'peine, en lui recommandant d'étudier la théologie avant d'enseigner la religion.

Ignace traversa toutes ces épreuves et ces tribulations sans céder au découragement. Il jugea prudent néanmoins de s'éloigner de l'Espagne et de venir puiser au sein de l'Université de Paris, la métropole incontestée de l'enseignement, l'instruction qui lui était nécessaire. 11 fit le voyage à pied, au cœur de Ihi-

1. D'après Hubert {Les Jésuites) et Philippson (La co?itre-révolidion religicKse au XF/<> siècle, p. 107), les Exercices spirituels ne seraient pas complètement originaux, comme les Jésuites l'ont toujours prétendu. Loyola n'aurait fait qu'imiter et élargir le livre de l'exercice spirituel — Exercitatorium spiriluale — de Garcie de Cisneros, abbé bénédictin de Manrèse, prélat dévoué aux tendances mystiques. Pendant qu'Ignace avait passé une année entière à Manrèse dans la contemplation et dans les exercices spirituels, il avait évidemment connu, étudié et pratiqué cq livre. L'abbé Birker a retrouvé, dans la célèbre bibliothèque des Bénédictins du Monl- Cassin, le seul exemplaire ([ui existât encore, et il l'a public en 18u6 à Itatisbonue. Loyola n'en resle pas moins l'unique auteur, (|uoiqne un peu plagiaire, des Exercices spirituels de l'ordre des Jésuites, et cette œuvre révèle chez lui beaucoup de talent de psychologie et de mérite d'écrivain.

ver, et arriva à Paris le :i février 1528 : il avait alors environ trente-sept ans.

Les dévotes espagnoles, dont il avait dirigé la conscience et conquis les bonnes grâces, ne le laissèrent pas partir dénué de toute ressource : elles lui garnirent la bourse et lui remirent des lettres de change sur Paris. Bien plus, elles voulurent assurer régulièrement sa subsistance par des dons assez fréquemment renouvelés. Les lettres d'Ignace nous font connaître jusqu'à six de ses bienfaitrices : Elisabeth Roser, Agnès Pascoala, la Cépilla, la femme de Cralla, Elisabeth de Sosa et Aldonza de Cordova '. Nous voyons par là qu'il n'avait nul besoin d'aller mendier aux portes des maisons son pain de chaque jour, comme on l'a souvent écrit. Il est vrai qu'un de ses camarades, qui suivait avec lui les cours de grammaire à Montaigu, dissipa entièrement le pécule qu'il avait eu l'imprudence de lui confier, et il se trouva par suite réduit à la détresse la plus complète. Il se proposa vainement comme domestique dans plusieurs collèges; il se vit partout repoussé. Mais ses embarras ne furent pas de longue durée : il profila des vacances pour aller solliciter à Anvers et à Londres la générosité de riches négociants espagnols, en revint muni de sommes suffisantes à son entretien jusqu'à la fin de ses études et put même secourir quelques-uns de ses compagnons plus misérables que lui.

Ignace suivit les cours de philosophie du professeur Jean Penna, au collège de Sainte-Barbe, que dirigeait alors le célèbre Jacques de Gouvea, C'est là qu'il rencontra trois de ses premiers compagnons, le Savoyard Pierre le Fèvre, qui était resté berger jusqu'à vingt ans et avait appris les langues anciennes en gardant les moutons, le Portugais Simon Rodriguès d'Azevedo et le Navarrais François Azpilqueta de Chabier ou Xavier. 11 ne pouvait pas toujours contenir l'enthousiasme religieux, l'esprit d'ardent prosélytisme qui bouillonnait au fond de son âme, et il cherchait déjà à s'insinuer dans l'intimité de ses condisciples, à s'emparer de leur conscience pour leur appliquer le système artificiel de méditation qu'il avait consigné dans ses Exercices ^pirituch. Ceux qui consentaient à se soumettre à sa direction devaient se représenter, par une mise en scène arrêtée et com-

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