‹ L'Université de Paris et les Jesuites, XVIe et XVIIe sièclesChapitre 30 sur 178 · Pliilippson, loc. cit., p. 4'J · texte numérisé non relu

Pliilippson, loc. cit., p. 4'J

Europe, où il y a de glorieux combats à livrer en faveur de l'Église contre l'hérésie. Sa mission est désormais étaljlie d'une manière irrévocable : il part pour Rome et va solliciltT du pape Paul III l'approbation de l'ordre qu'il veut fonder.

Les circonstances, il faut en convenir, ne pouvaient être plus favorables à ses desseins. Les doctrines du libre examen propagées par Luther et Calvin ébranlaient le trône pontifical, et le flot montant de l'émancipation protestante couvrait une grande partie de l'Europe : l'Angleterre, l'Allemagne, la Suisse, les Pays-Bas, les Etats Scandinaves, la moitié de la France. Vainement l'Église redoublait de vigilance et déployait de nouvelles rigueurs; son impuissance éclatait à tous les yeux. Les bûchers et les massacres ne suffisaient plus à raffermir la suprématie romaine inise en péril par la révolte du moine de Wittemberg.

Au milieu de ce tumulte, Ignace comprit qu'il ne suffisait plus de se livrer exclusivement aux rigueurs de la ()énitence, au travail manuel, à la prière, à l'étude désintéressée, comme les disciples de saint Colomban et de saint Benoît, ou même à la prédication et à la conversion des hérétiques, comme les enfants de saint Dominique. Avec un merveilleux instinct, qui tient vraiment du génie, il vit que dans les temps modernes, dont l'aurore venait à peine de luire, ce n'était plus du fond d'un cloître que l'on pouvait prétendre à diriger le monde. Aussi ne voulut-il soumettre ses compagnons aux règles adoptées par les autres instituts monastiques qu'avec une foule de restrictions. 11 leur donna un mot d'ordre particulier, celui de se mêler au monde le plus possible, de s'y ménager une influence décisive par la prédication, la confession et l'éducation de la jeunesse.

Le cardinal Guidiccioni et ses collègues, chargés d'examiner les constitutions sommaires des Jésuites, s'y montrèrent d'abord hostiles. Mais, en face des dangers que courait le trône de Saint- Pierre, en présence surtout du quatrième vœu d'obéissance absolue au pape, (|ue, par une innovation hardie, Ignace avait introduit dans les statuts de sa compagnie, Paul III accueillit celte milice extraordinaire, qui s'offrait, au plus fort de la lutte, à combattre sous l'étendard de la croix, smô ci^icis vexillo mililarc^ les doctrines hérétiques déchaînées par la Réforme, et semblait suscitée pour anéantir les pires ennemis de la foi et de la puissance romaines. « Le doigt de Dieu est là! » s'écria le pape, sui-

vaut les historiens jésuites. Une bulle du 27 septembre 1340, Regimini milil antis Ecclesise, approuva les institutions de la Compagnie de Jésus, à la condition toutefois que le nombre des membres ne dépasserait pas soixante. Paul III ne tarda pas à lever lui-même cette restriction par la bulle Injunctum nobis du 14 mars lo43, et de nouvelles bulles comblèrent successivement de privilèges la Société naissante, à la tète de laquelle fut placé Ignace avec le titre de général.

Comme les Théatins, les Jésuites constituent une congrégation de clercs réguliers; ils sont dispensés de la prière commune et des offices du chœur. Rien dans leur costume ne rappelle la vie monacale : ils portent le vêtement ordinaire du prêtre séculier. Il leur est défendu d'épuiser leurs forces physiques par des jeûnes trop prolongés ou des macérations excessives. Ignace en donne la raison dans une lettre écrite en 1548 à François de Borgia : « Je crois qu'il vaut mieux, pour la gloire de Notre -Seigneur, conserver et fortifier l'estomac et les autres facultés naturelles que de les affaiblir... L'âme et le corps venant tous les deux de Dieu, votre créateur et maître, vous aurez à lui rendre un compte exact de l'un et de l'autre, et à cause de l'esprit vous' ne devez pas attenter à votre nature physique, parce que, si vous l'épuisez, la nature intellectuelle ne peut plus agir avec la même énergie. » Nous sommes loin des pratiques ascétiques de Manrèse, et nous pouvons juger du chemin parcouru depuis lors.

Le nouvel ordre religieux nous apparaît avec une allure des plus dégagées. Suivant une heureuse comparaison, les anciens ordres monastiques ressemblaient à des escadrons de gens d'armes qui demeurent au poste qu'on leur a assigné, qui gardent leurs rangs et qui font face aux ennemis en observant toujours la même manière de combattre; les Jésuites, au contraire, sont toujours prêts, comme des chevau-légers, pour l'attaque ou pour la défense, selon les circonstances ; dans les temps d'alarme et de surprise, ils vont partout, escarmouchent de tous côtés! Il n'est pas surprenant qu'Ignace ait donné à sa Société une tendance belliqueuse des plus marquées. « Je crois, disait-il, n'avoir pas quitté le service militaire, mais l'avoir transféré seulement à Dieu. » Ses disciples, rappelant le serment qu'Hamilcar avait fait prêter à Annibal, voulaient jurer au pied des autels une

mierre éternelle. Ils s'écriaient que chacun d'eux valait une armée et que leurs maisons étaient semblables à des camps. I^épitaphe d'Ignace le met en parallèle avec les plus grands i^apilaines de l'antiquité et l'élève au-dessus d'Alexandre, de César et de Pompée '.

Le premier général des Jésuites ne négligea rien pour assurer le bon recrutement de sa milice spirituelle. D'après le P. Polanco, < Loyola regardait moins chez ceux qui se présentaient à la l»onlé purement naturelle qu'à la fermeté du caractère et à l'habileté pour les alTaires; car il était d'avis que ceux qui n'étaient pas propres aux affaires publiques ne convenaient pas ;i la Compagnie. » Il voulait des jeunes gens d'une certaine taille, il'un physique agréable, « comme l'exigent, disait-il, notre genre de vie et nos rapports avec le prochain ^ ».

Les novices sont admis à prononcer les premiers vœux et rangés dans la classe des scolastiques approuvés (scolastici approhati)^ après deux années d'épreuves, que la Société a le droit de prolonger autant que bon lui semble. Ils ne font cependant partie de l'ordre que lorsqu'ils arrivent au grade de coadjuteur i^piriluel : ils doivent, pour cela, parcourir le cercle des études littéraires, philosophiques et théologiques, recevoir la prêtrise, obtenir l'agrément des supérieurs et renouveler les trois vœux ordinaires en y ajoutant le serment de se vouer, par obéissance, à l'instruction de la jeunesse. Viennent ensuite les profès c/e.s trois vœux qui prêtent les mêmes serments et qui ne diffèrent des coadjuteurs spirituels que parce qu'ils n'ont pas été formés par les Jésuites eux-mêmes. Ils doivent être liés avec l'ordre depuis sept ans au moins, et se distinguer par des mérites ou des qualités dont la Compagnie fera son profit. Mais les vrais et parfaits Jésuites, les seuls qui aient le droit d'assister aux congrégations générales et de participer à l'élection du général, ce sont les profès des quatre vœux , qui s'engagent par un vœu particulier à une obéissance spéciale envers le pape quant aux missions [circa misslones). Ils sont peu nombreux, à peine deux sur cent; à la mort d'Ignace, ils n'étaient que trente-cinq. Il semble bien que les Jésuites ont, en outre, des affdiés qui vivent

1. hnarjo prbni sœculi Societatis Jesu, passim, I. 59 et 69; III, 401 et 410: VI, 844.

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