‹ L'Université de Paris et les Jesuites, XVIe et XVIIe sièclesChapitre 33 sur 178 · Mercure jésuite^ p. 293 et suiv · texte numérisé non relu

Mercure jésuite^ p. 293 et suiv

oQ l'université de paris et les jésuites

Mais les bulles du Saint-Siège, en comblant la Compagnie des privilèges les plus étendus, rendaient peut-être plus difficile son admission en France. Le clergé devait manifester son hostilité contre une congrégation qui se plaçait sous la protection immédiate du pape et échappait ainsi à la juridiction ordinaire des évéques. Les religieux de tout ordre, dont regorgeait le royaume, ne pouvaient l'accueillir qu'avec défiance et d'un œil jaloux. L'Université de Paris était trop directement menacée dans ses privilèges d'enseignement et de collation des grades pour ne pas se préparer à une résistance acharnée. Enfin les magistrats du Parlement chargés de maintenir Tordre public se croyaient toujours obligés de s'opposer aux nouveautés susceptibles de le troubler.

Ignace avait prévu toutes ces difficultés et ne tenta même pas de les affronter; il préféra recourir à la voie plus lente, mais plus sûre, des atermoiements. Il renonça à entrer dans la place en conquérant, enseignes déployées, espérant bien s'y insinuer insensiblement, à l'aide d'une patience à toute épreuve.

Il ne pouvait être question de donner de prime abord des maîtres à l'Université. Avant d'instruire les autres, les Jésuites devaient songer à former et à instruire leurs jeunes recrues. Chaque année, par ordre du général, plusieurs religieux allèrent suivre à Paris les cours des maîtres les plus habiles. Retirés au collège des Trésoriers, puis au collège des Lombards, ils furent placés successivement sous la direction des Pères Jacques d'Eguia, Jérôme Domenech, Paul Achilli et Jean-Baptiste Viole (1547-lool). Comme ils n'étaient pas revêtus de l'habit de leur profession, on ne les distinguait, dit le P. Prat, que par la régularité de leur conduite, par leur assiduité aux leçons et par leurs succès ^ Les moines de Saint-Germain des Prés leur cédèrent bientôt une chapelle, pour confesser et administrer les sacrements ; leur esprit de prosélytisme se donna alors libre carrière et leur valut de précieuses conquêtes : Jacques Miron, François Picard et le Liégeois Everard Mercurien, qui fut plus tard général de l'ordre.

Néanmoins ils vivaient encore dans l'obscurité, et leur situation était des plus précaires, lorsque Guillaume Duprat, évéque de Clermont, qui avait vu les Jésuites à l'œuvre au concile de

1. Maldonat et l'Université de Paris au xvi^ siècle, par le P. Prat, p. 24. - Voy. Uistoria Socielatis Jesu, pars prima, passim.

Trente, s'éprit pour eux d'une vive alTection, se déclara ouvertement leur protecteur et mit à leur service ses richesses comme son crédit. Non content de les établir à Billom, puis à Mauriac, dans son propre diocèse, il leur ouvrit ù Paris les portes de son hôtel de la rue de la Harpe. A sa mort, il leur laissa par testament six mille livres tournois destinées à l'érection d'un collège et deux rentes perpétuelles, Tune de quinze cent ([iiarante-cinq livres sur la ville de Paris, Fautre de deux cents écus d'or au soleil, pour la dotation du nouvel établissement et l'entretien des religieux, à la charge d'élever à perpétuité six pauvres écoliers de l'Université de Paris '.

Mais la Société de Jésus n'avait aucune capacité pour acquérir les biens qu'elle tenait de la générosité de Guillaume Duprat, tant qu'elle n'était pas reconnue en France. Des lettres patentes délivrées par le roi et enregistrées par le Parlement pouvaient seules lui conférer l'autorisation nécessaire : telles étaient les prescriptions de notre droit public. Ignace ne l'ignorait pas, et il épiait le moment propice pour faire abaisser devant ses compagnons les barrières légales qui s'opposaient à leur établissement dans le royaume. Il profita d'un voyage du cardinal de Lorraine à Rome, pour se ménager un entretien avec lui et concilier à sa Compagnie la faveur de ce puissant personnage (1350).

Ce fut sans doute une curieuse entrevue que celle d'Ignace de Loyola avec le prélat peu scrupuleux, qui étayait son crédit à la cour de France sur la faveur de Diane de Poitiers. « Avec des dons variés et brillants, le cardinal manquait de la qualité la plus excellente, l'élévation morale et l'oubli de soi-même. Tous les moyens lui étaient bons pour arrivera la puissance; l'avait-il obtenue, il n'avait souci de personne. On le disait envieux et jaloux, lent à faire une grâce, toujours prêt à offenser, ami peu sûr, ennemi vindicatif ^ » Il avait habitué Henri II à ne rien voir que par ses yeux et par ceux de la belle duchesse; c'est ce qu'exprime très bien le quatrain rapporté par Brantôme :

1. Une copie de ce testament, collationnée par Gaultier, notaire au Châtelet de Paris, se trouve aux Archives nationales, M. 148, Universités et collèges.

2. Raake, Histoire de France pendant le xvi^ et le xvn^ siècle, traduction Porchat, t. I, p. 186 et 187.

Sire, si vous laissez, comme Charles désire. Comme Diane fait, par trop vous gouverner, Fondre, pestrir, mollir, refondre, retourner. Sire vous n'estes plus : vous n'estes plus que cire.

Et Brantôme ajoute : « Il entend par ce Charles le cardinal de Lorraine, lequel portait pour devise une pyramide entourée de lierre avec ces mots : Te stante vireho : Si tu demeures, je grandirai. Mais le Pasquin le tourna au contraire : Sed te virente peribo : Si tu grandis, je périrai, étant le naturel du lierre de ruyner et faire périr ce qu'il estrainct '. »

L'habile cardinal saisit avec empressement l'occasion que lui offraient les Jésuites de s'assurer, en échange de sa protection, le concours d'auxiliaires dévoués pour le succès des projets ambitieux que nourrissait en secret la maison de Lorraine. De ce jour date l'alliance intime qui ne cessa d'unir les Guise et les Jésuites. De retour en France, Charles de Lorraine n'eut pas de peine à convainvre le roi que le protestantisme, objet de sa crainte et de sa haine, n'avait pas d'adversaire plus redoutable que l'ordre des Jésuites, et que cet ordre seul pouvait concourir d'une manière efficace à l'extirpation de l'hérésie.

Les circonstances étaient d'ailleurs favorables, parce que tout le monde était fatigué de la turbulence des écoliers de l'Université. « Il ne se passait guère un mois dans l'année qui ne fût attristé par des rixes sanglantes, soit au Pré-aux-Glercs, soit dans les rues, soit dans les collèges, et, plus d'une fois, les régents eux-mêmes avaient pris part à la mêlée et prêté mainforte à leurs élèves. Certains recteurs aussi avaient cherché à signaler, aux dépens du repos public, leur magistrature d'un jour. La cour n'était donc pas fâchée de l'introduction d'une Compagnie qui devait entrer en concurrence avec l'Université pour l'éducation de la jeunesse ^ »

Dos le mois de janvier looi, Henri II fit expédier des lettres patentes, par lesquelles il agréait et approuvait les bulles obtenues par les Jésuites, et « permettait auxdits Frères de construire, édifier et faire bâtir, des biens qui leur seraient aumônes,

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