Emond, loc. cit., p
DOUARCHE.
ressources infinies de leur esprit de finesse et d'intrigue, pour surmonter tous les obstacles.
Sans perdre de temps, ils achetèrent des deniers de Guillaume Duprat un hôtel considérable connu sous le nom de Cour de Langres, situé dans la rue Saint-Jacques, derrière la Sorbonne, entre les collèges des Ghollets et de Marmoutiers, adossé au collège du Mans (2 juillet 1563) '. Ils y installèrent des classes et se préparèrent à faire leurs premières leçons publiques.
Toutefois, avant d'ouvrir leurs portes aux écoliers toujours avides de nouveautés et accourus de toutes parts sur le seul bruit de leur réputation, ils devaient se conformer au droit commun de fUniversité, d'après lequel nul ne pouvait enseigner publiquement sans avoir obtenu des lettres de scolarité. Pouvaient-ils sans danger se soumettre à ce droit commun? Grave difficulté. Si on leur laissait toute liberté d'instruire les novices de l'ordre dans la théologie, Faculté ouverte à tous les réguliers depuis plusieurs siècles, ne leur contesterait-on pas le droit d'enseigner publiquement les arts, c'est-à-dire la grammaire, la rhétorique et la philosophie, en un mot tout ce qui leur permettait de mettre la main sur l'éducation de la jeunesse? En réaUlé, leurs prétentions étaient contraires à tous les règlements et heurtaient l'antique discipline de l'Université, qui excluait tout régulier de la Faculté des arts.
La prudence cauteleuse et la rare dextérité de Cogordan pouvaient seules se promettre d'éluder des prescriptions aussi formelles et constamment respectéesjusque-là. D'heureuses circonstances favorisèrent sans doute ses projets, mais avec quel art il sut les faire tourner au profit des intérêts dont il avait la garde! Grâce à son obséquiosité doucereuse, il s'insinua auprès du recteur en fonctions, Julien de Saint-Germain, et gagna bientôt la confiance de cet homme, désireux de contenter tout le monde et craignant par-dessus tout de déplaire aux puissants protecteurs de la Société. « Il commença par lui expliquer la nécessité d'un ordre qui avait pour but la défense et la propagation de la foi, dans un temps où la religion était si violemment attaquée. 'Ensuite il lui montra, d'un côté, Luther, Calvin, Zwingle, par-
1. Voy. les copies collationnées des contrats d'acquisition aux Archives nationales, carton S, 6256.
courant les Pays-Bas, l'Allemagne, la Suisse, et l'hérésie se répandant sur leurs pas avec la rapidité de l'incendie; de l'autre, François Xavier allant porter la parole divine dans le Japon, et les peuplades sauvages se convertissant au christianisme. Il finit par ces doléances : Pourquoi ces tristes débats entre gens qui s'estiment et sont d'accord sur les principes essentiels? Que voulez-vous que nous ne voulions également? Notre but n'est-il pas de former des sujets à la religion et au roi? Eh bien, ce que vous faites pour la France, nous le faisons, nous, pour la France et le monde entier. C'est en vain que vous refusez de nous reconnaître, nous sommes à vous, en dépit de vous-mêmes. Nos fondateurs, Ignace de Loyola et ses premiers disciples, sont vos élèves. Pourquoi l'Université repousse-t-elle des enfants qui l'aimeront toujours, qui lui seront toujours soumis? Cessons de réjouir les ennemis de la religion par le spectacle de nos discordes '. » Pressé et caressé de tous côtés, le complaisant recteur laissa échapper les précieuses lettres de scolarité (15 février 1564) ^.
L'acte à la vérité était peu régulier : le recteur avait excédé ses pouvoirs en le concédant à l'insu de sa compagnie, mulu proprio^ et si furtivement que le contre-seing du greffier fut remplacé par celui d'un notaire apostolique. Les Jésuites n'en commencèrent pas moins leurs lectures, d'abord à si petit bruit qu'il n'y parut pas; puis, à l'époque de la rentrée générale des collèges, ils ouvrirent leurs classes avec une certaine ostentation et inscrivirent hardiment sur le portail de leur maison : Collacjium Claromontanum Societatk Jesu. C'était bien vite mettre en oubli les défenses qui leur avaient été faites de prendre en France le nom de Jésuites.
Des maîtres distingués et déjà célèbres inaugurèrent avec éclat le nouvel enseignement. Maldonat, « l'un des plus savants hommes d'un siècle où il y en avait beaucoup », professa la philosophie et attira autour de sa chaire une affluence extraordinaire. Loin de se poser en réformateurs inquiets, en censeurs incommodes, de faire la guerre à tout ce qui avait existé jusqu'à eux, de renverser tous les usages reçus, les Jésuites acceptèrent les choses telles que l'expérience des siècles les avait établies, comme