CHAPITRE V
Premier procès de l'Universilé de Paris contre les Jésuites. — Consultalion de Dumoulin. — J'itienne Pasquier est l'avocat de l'Université et Versoris celui des Jésuites. — Analyse du plaidoyer de Pasquier. — Réplique de Versoris. — Réquisitoire de l'avocat général Du Mesnil. — La cause est appointée, c'est-à-dire ajournée indéfiniment.
Les deux adversaires se préparèrent à soutenir avec ardeur cette première lutte judiciaire, qui semblait devoir être décisive pour leurs prétentions réciproques. Chacun chercha à s'assurer, dans les diverses classes de la société, des alliés précieux, des protecteurs influents; la cour et la ville furent sollicitées tour à tour de prendre parti dans cette querelle, où étaient en jeu les intérêts publics les plus graves, les plus puissants, les plus dignes, dans tous les temps, d'éveiller et de retenir l'attention. Paris présenta alors sa physionomie des grands jours; on se partagea entre l'Université et les Jésuites, comme on se partageait entre les Guise, les protestants et les politiques.
Les Jésuites se flattaient, non sans raison, d'enrôler sous leur bannière Catherine de Médicis, les cardinaux de Bourbon, de Tournon et de Lorraine, dont ils avaient déjà reçu tant de marques de dévouement. Ils pouvaient compter sur le patronage de la cour, lorsque le roi et la reine mère entreprirent un long voyage à travers les provinces, entraînant à leur suite les grands seigneurs et les princes de l'Église, tous protecteurs déclarés du collège de Clerniont.
Dès lors la fortune sembla plutôt sourire à l'Université : celle-ci voyait en effet se ranger successivement à ses côtés le prévôt des marchands et les échevins, l'évèque et les curés de Paris, le car-
dinal de Ghalillon, conservateur apostolique de l'Université, les chanceliers de Notre-Dame et de Sainte-Geneviève, les exécuteurs testamentaires de Guillaume Duprat, et enfin les commissaires des pauvres de Glcrmont, qui prétendaient recueillir le legs fait aux Jésuites. La lutte prenait des développements inattendus pour la Compagnie : elle avait à soutenir huit pi'ocès à la fois, à repousser les attaques de huit groupes d'assaillants coalisés. Symptôme peu rassurant, elle vo3'ait l'opinion publique se prononcer contre elle avec une force peu commune; elle était en butte aux épigrammes aiguisées par les humanistes du collège de France, et parfois aussi aux outrages, aux violences de la foule ameutée. Sur les places publiques, dans les carrefours, les martinets et les galoches déclamaient les poésies satiriques de Lambin et d'Adrien Turnèbe; les écoliers chantaient à tout propos la Complainte de V Université de Paris ', recueil d'invectives contre les Jésuites, dont voici un échantillon :
Ja nous voyons à l'œil juges et procureurs Les estimans dévots, approuver leurs erreurs; Ces croqneleslaments de parole sucrée Pipent le cœur humain...
0 lecteur, qu'ai-je dit? hélas, point je ne nie Que du Sauveur Jésus soyent de la compaguie : Mais sont comme Judas, qui la bourse portait, Et les enseignements de Jésus rejettait.
Gomme les champignons entre les fleurs et herbes Croissent en une nuit. Jésuites superbes Veullent en un moment dessus tous apparoistre, Et comme un limaçon leurs cornes faire croistre.
L'Université ne voulut rien laisser au hasard, et elle fit appel aux lumières de Dumoulin, qui était alors comme l'oracle du Palais. Consulté sur les avantages et les inconvénients de l'admission des Jésuites en France et dans l'Université de Paris, ce célèbre jurisconsulte se prononça contre les Jésuites et donna neuf motifs
1. 1.d64, in-4o. Bibliothèque nationale, n" 13941. — Bruuet, dans son Maniifl du libraire, cite encore la Complainte des écoliers contre les nouveaux violateurs des lois surnommez Jésuites, 1565, in-4''; une Eléf/ie au Jésuite qui lit r/ratis en l'Université de Pa7-is, prise du latin, qui commence : Te gratis narras, Soterice, velle docere, 1565, in-4» de 3 feuillets, pièce qui est la traduction en 126 vers de la satire écrite en 72 vers latins par Adrien Turnèbe, sous ce litre : Ad Sotericurn gratis docentem.
à l'appui de son opinion. « Il y a déjà trop de maisons religieuses en France, dit-il; si l'on permet aux Jésuites d'en fonder une, ils en fonderont bientôt d'autres dans tout le royaume, à la charge du peuple, au détriment des églises; témoin la secte des Minimes, qui, en soixante-dix ans, a élevé un si grand nombre de couvents. Comme ces religieux sont la plupart ou Italiens ou Espagnols, ils découvriront aux étrangers les secrets de l'Etat. Le droit public s'oppose à l'établissement de nouveaux collèges. Au sein même de l'Université, et sans sa permission, ils bâtissent une nouvelle église, un nouveau collège, élèvent de nouvelles chaires, font de nouvelles leçons ; ils veulent établir un enseignement indépendant de l'académie, ce qui est mon-^trueux, séditieux, contre le droit public. — II y a dans l'Université beaucoup de collèges d'ancienne fondation ; il y en a même plus qu'il n'en faut, raison de plus pour ne pas permettre l'établissement de celui des Jésuites. »
Dumoulin terminait sa consultation par cette formule solennelle : « Ces choses considérées, le procureur général de ladite Université de Paris est justement fondé et engagé par le devoir de sa charge, à dénoncer auxdits Jésuites un nouvel œuvre et à les forcer par des voies légitimes à se désister de leurs nouveautés indues. Et ainsi je pense, moi Charles Dumoulin, jurisconsulte de France et de Germanie, ancien avocat au Parlement de Paris '. »
Six avocats des plus renommés, que Pasquier appelle les arcboutanls des consultations, Dechappe, Canaye, Robert, Du Mesnil, Du Vair et A. de Thou, donnèrent aussi leur avis motivé et déclarèrent que, « quelques protestations que fissent les Jésuites, il les fallait non seulement non incorporer au corps de l'Université, mais bien chasser et exterminer totalement de cette France " ».
L'Université n'en était pas moins réduite à une situation aussi singulière qu'embarrassante : ses avocats ordinaires, Montholon, Choart, ChauvelinetChippard, adroitement circonvenus, s'étaient prononcés en faveur des Jésuites, et elle se demandait, non sans quelque inquiétude, à quel défenseur elle pourrait confier sa cause. Il ne fallait pas songer à employer Dumoulin. « Il était, ditLoisel ', le plus docte de son temps en droit civil et coustu-
1. Œuvres complèti'S de Dionoulin, t. V, p. 445 de l'édition de 1681, Paris.