‹ L'Université de Paris et les Jesuites, XVIe et XVIIe sièclesChapitre 71 sur 178 · Mémoires de la Ligue, t. VI, p · texte numérisé non relu

Mémoires de la Ligue, t. VI, p

Sous le beau lustre de leurs bulles Attrapoyenl nos successions.

Pernicieuses synagogues De sorciers et de charlatans, Qui perdez par vos fines drogues La jeunesse de nostre temps :

Allez débaucher en Espagne Les enfants des bonnes maisons, Et respandez à la campagne Vos grains bénits et vos poisons.

Jean Passerai, professeur royal d'éloquence laline, l'élégant et spirituel collaborateur de la Ménippée, se distingua entre tous par ses diatribes haineuses. Comme il préludait, au collège de France, à l'explicalion d'un chapitre de Cicéron sur la plaisanterie, il voulut mettre la leçon en pratique contre les Jésuites et donna libre carrière à sa verve railleuse ^ De Thou n'a pas dédaigné d'insérer dans son histoire un abrégé de ce curieux pamphlet.

Il fallait purifier l'Université, disait Passerai, et pour cela en écarter ces oiseaux infâmes, qui, avec leurs ongles impurs, enlevaient ou fouillaient tout ce dont ils approchaient, ou, pour mieux dire, ces animaux à deux pieds et sans plumes, qui portaient une robe noire attachée avec une agrafe. « On nous dit qu'ils instruisent gratuitement, ajoutait-il; qu'on change quelques lettres, et qu'on dise qu'ils détruisent gratuitement, on dira précisément ce qu'ils font; et c'est pour cela même qu'ils méritent d'autant mieux d'être exterminés, que leur malice est plus gratuite. Mais cette prétendue instruction gratuite dont ils se glorifient ne sera pas trop crue de ceux qui les connaissent : j'en atteste de très grandes et de très honorables familles, dont ces sangsues ont sucé tout le sang, pour se payer de ces petits soins qu'ils rendent, disent-ils, gratuitement. Libéralité admirable ! ils refusent une drachme et ils arrachent un talent. Voilà une générosité d'une espèce singulière! Au lieu d'une petite rétribution qu'on doit recevoir par mois, on se fait léguer des sommes immenses. La chanterelle de ces oiseleurs pour attirer la proie, c'est l'institution des enfants : les grives qui vont pour enlever

1. Prœfatiuncula in disputalionem de ridi'culis quœ est apiid Ciceronem de Oralore, lib. II, § L.

LE SECOND PROCÈS 12o

le ver de l'amorce, ne manquent guère à se prendre au filet ; ou, si vous l'aimez mieux, cette institution est une nasse dont se servent ces pêcheurs plus qu'habiles, pour rafller tout le poisson jusqu'au fretin. Il faut que les pères qui leur confient leurs enfants soient bien simples: j'aimerais autant confier mes brebis

au loup, mes pigeons à l'épervier et mes poulets au milan

Ils enseignent, dira-t-on, les bonnes mœurs et la vertu. A voir leur mine triste et sévère, vous les prendriez sans doute pour des gens de bien; mais ([uoiqu'ils aient une agrafîe à leur robe, ils ne sont pas tous des Hippolytes; et s'ils châtrent les bons auteurs, ils n'en sont pas plus estimés des gens de bien, et surtout des Français, qui haïssent naturellement les marchands

d'eunuques et leur marchandise Qu'ils retournent d'où ils

sont- venus pour notre malheur; leurs paquets sont prêts il y a longtemps, le signal du départ est donné. Que font-ils encore ici? La longue et dangereuse maladie que l'Université a contractée en les recevant dans son sein, ne peut être guérie qu'en les vomissant. »

Voilà, dit de Thou, ce que Passerat lâcha en cette occasion contre les Jésuites avec toute l'assurance d'un vrai déclamateur.

Tout semblait conspirer contre les Jésuites, et leur défaite paraissait imminente. Ils le sentaient fort bien : aussi s'efTorçaient-ils, en fins politiques, de retarder la sentence redoutée. Une seule ressource leur restait, c'était de faire joindre l'afTaire au premier procès de l'Université, appointé depuis trente ans. Ils manœuvrèrent dans ce sens avec leur habileté ordinaire. Ils n'épargnèrent ni les démarches, ni les sollicitations; et nous savons que si leurs défenses étaient médiocres, ils étaient plus lieureux dans les négociations. Le procureur général Jacques de la Guesle, l'avocat général Antoine Séguier se prononcèrent en leur faveur et paralysèrent l'opposition de Servin. Séguier fut chargé de porter la parole au nom des gens du roi et conclut en faveur d'un ajournement indéfini.

Lorsque l'affaire fut mise en délibéré, les amis secrets de la Compagnie déployèrent un tel zèle, parlèrent avec tant de chaleur, que les opinions furent partagées ^ Ce revirement inattendu

1. Il convient de remarquer que les magistrats de la Ligue dominaient encore au Parlement de Paris, tandis que les magistrats royalistes qui avaient siégé à Tours étaient eu minorité.

déconcertait toutes les prévisions. La fortune relevait les Jésuites prêts à succomber et leur ménageait un triomphe inespéré. En effet, le 6 septembre 1594, le Parlement ordonna que les requêtes de l'Université et des curés de Paris seraient jointes au procès appointé depuis io6o, comme en étant une dépendance, pour être fait droit sur le tout par un seul et même arrêt.

Quelques membres du Parlement blâmèrent hautement cette décision. Le président Augustin de Thou ne put contenir son émotion. C'était, dit l'historien de Thou, un homme d'une droiture inflexible, et qui ne savait ce que c'était que de plier. Il s'éleva contre la division des gens du roi, ajoutant : que laisser un tel procès indécis, c'était laisser la vie du roi dans l'incertitude; que le devoir de la cour eût été d'assurer les jours du prince, par un châtiment mémorable qu'on avait droit d'attendre d'elle; que pour lui il était assez vieux pour ne voir jamais la fin de ce procès; mais que, pour ng pas mourir sans avoir opiné sur le fond, il était d'avis que tous les Jésuites fussent expulsés du royaume *.

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