Jacfiuinet, Des Prédicateurs au xviio siècle, p
4. Lesloile, Jûwraa^ de Henri IV, coll. Michaud, p. 360. — L'abbé Lezat, La Prédication sous Henri IV, p. H 3.
P. Coton ne pouvait plus guère laisser de doute sur le prochain triomphe des Jésuites. Leurs adversaires le comprirent et, rallumant un dernier reste de l'esprit malin de la Mcnippre, ils rimèrent à l'envi des pasquils.
Et notre roy par grand merveille De Coton se bouche roreille.
Ou bien encore
Autant (|ue le roy fait de pas Le Père Coton raccompagne; Mais le bon roy ne songe pas Que le fin Colon vient d"Espagne.
Malgré tout, la question du rétablissement des Jésuites fut soumise à une commission extraordinaire composée des membres les plus distingués du gouvernement et de la magistrature (10 août 1603). MM. de Bellièvre, Sully, Villeroy, Sillery, de Châteauneuf, de Thou, Pontcaré, Calignon, Jeannin, Hurault de Maisse, de Vie et Gaumartin se réunirent chez le connétable de Montmorency, pour entendre de la bouche de La Varenne les requêtes et propositions qu'il était chargé de faire au nom de la Compagnie. Les polémiques avaient aigri les esprits à tel point que Sully et Sillery se prirent de querelle. De Thou voulut profiter de ces divisions pour faire renvoyer l'examen de l'affaire au Parlement : c'était en assurer le rejet. Mais Bellièvre, Villeroy et les commissaires favorables aux Jésuites firent prévaloir l'avis de ne rien décider qu'en présence du roi. On voulait sans doute s'inspirer des raisons d'État, toujours si puissantes en pareille matière et qui pouvaient être de nature à faire pencher définitivement la balance.
C'est alors qu'eut lieu entre Henri IV et Sully le célèbre entretien, dans lequel celui-ci donna à son maître sept raisons de ne pas rétablir les Jésuites. — Voici les deux principales, telles qu'elles sont rapportées dans les Économies royales : « Pour la seconde de mes appréhensions. Sire, c'est que ces gens, lesquels j'avoue être non seulement habiles, mais pleins de ruses et merveilleux artifices, étant une fois remis en pleine liberté sans aucunes limites ni restriction, comme je vois beaucoup d'appa-
rence qu'ils gagneront ce point-là, n'excitent des aigreurs, haines et animosités entre vos sujets et serviteurs de différente religion, par le moyen de leurs familières conversations, propos déceptifs, prédications, confessions et pénitences. Je crains qu'ils ne vous jettent enfin dans une guerre civile en votre royaume contre ceux de la religion, comme le plus excellent moyen, voire quasi l'unique et l'infaillible, pour affaiblir vous et votre État. Pour la troisième appréhension, qu'ils ne gagnent tellement votre oreille, voire peut-être même votre cœur, qu'ils n'empiètent une puissance d'éloigner ou d'approcher de votre personne et de l'administration de vos affaires tous ceux que bon leur semblera. »
Ces craintes n'étaient pas tout à fait chimériques et puériles. On en eut la preuve sous la faible régence de Marie de Médicis. Henri IV rappela d'abord la promesse faite par le P. Maggio, que la Compagnie lui serait aussi dévouée qu'elle l'avait été jusque-là au roi d'Espagne, quand elle aurait reçu autant de bienfaits de l'un que de l'autre; il espérait se les attacher pour toujours en les comblant de faveurs. Mais il reconnut de bonne grâce que cette espérance pouvait être déçue; et il en vint à développer son principal et décisif argument. « Je ne doute pas, dit-il, que vous ne puissiez faire réplique à cette première raison; mais je n'estime pas que vous en voulussiez seulement chercher à cette seconde qui est que par nécessité il me faut faire à présent de deux choses l'une : à savoir de les admettre purement et simplement, les décharger des diffames et opprobres desquels ils ont été flétris, et les mettre à l'épreuve de leurs tant beaux serments et promesses excellentes ; ou bien les rejeter plus absolument que jamais, et leur user de toutes les rigueurs et duretés dont l'on se pourra aviser, afin qu'ils n'approchent de moi et de mes États. Auquel cas, il n'y a point de doute que ce ne soit les jeter au dernier désespoir, et par icelui dans les desseins d'attenter à ma vie. Ce qui melarendroit si misérable et langoureuse, demeurant toujours dans la défiance d'être empoisonné ou bien assassiné (car ces gens ont des intelligences et correspondances partout, et grande dextérité à disposer les esprits selon qu'il leur plaît), qu'il me vaudroit mieux être déjà mort, étant en cela de l'opinion de César, que la plus douce mort est la moins prévue et attendue. »
Sully s'inclina devant cette dernière raison et rendit les armes.
Il n'v eut plus dès lors aucune opposition, dans le Conseil du roi, contre le rappel des Jésuites.
Nous n'avons pas hésité à suivre le récit de Sully sur ce point important, malgré certaines critiques dirigées contre la sincérité des Économies. Les préjugés de secte et la haine des Jésuites n'avaient pas assez de prise sur l'esprit du grand ministre de Henri IV, pour le conduire à altérer la vérité de propos délibéré. D'Aubigné a d'ailleurs confirmé le témoignage de Sully, lorsqu'il a dit avec tant d'énergie « qu'Henri IV avait perdu la crainte de toutes choses, hormis du couteau jésuitique ^ ».
Il n'y a là rien qui doive surprendre, lorsque l'on songe aux nombreux attentats dont la vie du roi fut l'objet : après les tentatives de Barrière et deChâtel, Henri IV eut à se défendre contre le fanatisme de l'avocat Jean Guédon (151)0), d'un tapissier de Paris (1597), du chartreux Pierre Ouin (1598), des jacobins Ridicoux et Argier, du capucin Langlois du diocèse de Toul (1599), de Nicole Mignon (1600), et de Julien Guédon (1602), digne frère de Jean. Tous ces assassins s'accordèrent à déclarer qu'à leurs yeux l'absolution donnée par le pape était sans valeur, que le roi était un tyran et un hérétique, dont le sacrifice serait agréable à Dieu.
Est-ce faire injure au caractère et au courage de Henri IV, comme on l'a prétendu, que de o'oire que le spectacle de cette incurable perversité empoisonnait sa vie et lui inspirait d'amères pensées sur l'avenir de son œuvre, la pacification et la grandeur de la France? Pourquoi n'aurait-il pas eu le désir de se conserver lui-même pour le salut des autres, ainsi que le lui fait dire de Thou ^?
Une étrange coïncidence, souvent remarquée, c'est qu'il ne se produisit aucun nouveau complot contre la vie du roi durant les six dernières années de son règne. Il ne saurait être question d'attribuer ce résultat à l'intervention directe des Jésuites; mais il est permis d'affirmer que la réconciliation de Henri IV avec eux devint pour la foule ignorante et fanatique la meilleure preuve de la sincérité de ses sentiments catholiques.