Voy. l'art. 3 de l'édit de Rouen
RETAULISSEMENT DES JÉSUITES 175
lires des moyens mis en œuvre pour leur établissement ; leur iiilidélilé à observer les conditions imposées; la nouveauté et les dani^ereuses conséquences de leur système de doctrine; l'incompatibilité de leur institut avec les maximes de Th^glise gallicane; leurs liaisons criminelles avec les ennemis du dehors et avec les factions de l'intérieur. « Au reste, dit-il, ces maximes ne sont pas seulement celles de quehjues particuliers, elles sont, pour ainsi dire, l'âme de tout ce grand corps; elles prennent pied insensiblement, jusqu'à faire craindre que dans la suite ce funeste besoin ne se communique aux autres ordres de lËtal. De pareils maîtres formeront des écoliers dociles, dont plusieurs occuperont un jour les premières places du Parlement : (idèles aux instructions qu'ils auront reçues, ils ne compteront pour rien les droits de l'autorité royale, laisseront flétrir les libertés de l'Kglise gallicane, et ne traiteront jamais un ecclésiastique en criminel de lèse-majesté, quelque attentat qu'il ait commis. »
« Je tremble, poursuivit de llarlay, au seul nom de Barrière qui, enrôlé par la Société, armé par Varade, muni de l'absolution qu'il avait reçue et du précieux corps de Jésus-Christ, s'engagea par serment à enfoncer le poignard dans le sein de Votre Majesté. Guignard, prêtre de la môme Société, a composé des livres de sa propre main, pour justifier ces détestables attentats. Il a donné des éloges au meurtre de Henri III, comme à un acte de justice, et a défendu l'opinion condamnée parle concile de Constance... Enfin c'est de cette école qu'est sorti Jean Châtel, dont le bras parricide a osé frapper Votre Majesté au visage. A cette occasion, le Parlement a rendu un juste arrêt contre leur Société condamnée par la bouche même du roi. Alarmé dun si grand péril, sans garder les formes ordinaires et sans ouïr les parties,* il a procédé en cette rencontre comme on procède dans une sédition, et dans un brigandage public, et a ordonné à la Société de sortir du royaume. Or cet arrêt salutaire, fondé sur des motifs si justes et si importants, ne doit être révoqué qu'après de mûres considérations. Certes, ce n'est ni par haine, ni par envie, ni par mauvaise volonté, que la Cour s'est conduite dans celte affaire : malheur à elle, si elle se fût laissée prévenir par des passions qui ne doivent jamais entrer dans le cœur des juges, à qui néanmoins il serait pardonnable d'être trop précautionnés pour mettre en sûreté la personne du prince. »
Pour toutes ces raisons, le Parlement suppliait Sa Majesté de maintenir un arrêt si juste et si nécessaire, pour réprimer les attentats des traîtres et des rebelles, surtout en ayant paru ellemême si satisfaite au temps de la publication. « Les magistrats, continuait de Harlay, se rendraient coupables devant la postérité, d'une honteuse perfidie et d'une ingratitude monstrueuse, si un seul moment ils perdaient de vue la sûreté de celui à qui ils sont redevables de leur propre conservation et du salut de tout l'Etat. L'exemple du passé les rend circonspects pour l'avenir, afin de ne pas échouer deux fois au même écueil. »
Parmi les graves considérations xl'ordre public que les remontrances du Parlement soumettaient à la sagesse du roi, les intérêts de l'Université ne furent pas oubliés.
« L'Université de Paris, dit le premier président, qui a été comblée d'honneurs et de privilèges par les rois vos prédécesseurs, et qui s'est fait autrefois un si grand nom parmi les nations étrangères, se voit maintenant désolée par les intrigues de cette ambitieuse compagnie. Au lieu de ce grand concours d'écoliers, qui autrefois s'y rendaient de toutes parts, on n'y voit plus que des ruines et de misérables masures, dont l'air rustique et sauvage annonce pour l'avenir une déplorable solitude. Encore une fois, c'est un efiet des intrigues de ces nouveaux maîtres qui, pleins d'estime pour eux-mêmes et de mépris pour les autres, veulent faire bande à part, et qui, répandant çà et là leur école et formant partout de petits ruisseaux, ont, pour ainsi dire, mis à sec ce grand fleuve des sciences, qui arrosait auparavant la quatrième partie de la ville.
« A la vérité la licence des guerres civiles a fait glisser dans l'Université certains abus, mais il faut la réformer, et non pas la détruire : elle périra infailliblement si l'on permet à la Société de multiplier ainsi des collèges, parce que les parents préféreront le marché le plus proche à cette célèbre foire de toute l'Europe, et que pour avoir leurs enfants sous leurs yeux, ils les priveront d'une instruction plus salutaire. Si la jeunesse y perd, Votre Majesté y perd aussi, parce que les enfants des nobles et des riches venant à Paris, et y voyant souvent le visage du prince, y prennent le pli du respect et de l'obéissance. Au lieu qu'éloignés maintenant de sa personne, ils passent souvent toute leur vie sans le voir une seule fois, et que de plus ils puisent
dans une source corrompue des principes de désobéissance aux rois et aux lois du royaume. »
De Harlay termina en déclarant que le Parlement se croyait obligé de s'opposer à l'enregistrement, de peur qu'on ne lui reprochât un jour sa trop grande facilité, ou son silence dans une aiïaire si importante.
Henri IV répondit aux remontrances par un de ces discours familiers, où il excellait et qui manquaient rarement leur eiïet. De Thou, qui était présent à raudience royale, nous en a conservé l'analyse. Suivant lui, « le roi répondit avec beaucoup de douceur et remercia, en termes pleins d'alTection, son Parlement du zèle qu'il montrait pour sa personne et pour la sûreté de son royaume. Quant au danger qu'il y avait à rétablir les Jésuites, il témoigna s'en mettre peu en peine, réfuta sans aigreur les raisons alléguées à ce sujet. Il dit qu'il avait mûrement réfléchi sur cette afl'aire, et ([u'il s'était enfin déterminé à rappeler la Société bannie du royaume; qu'il espérait que plus on l'avait jugée criminelle, plus elle s'efibrcerait d'être fidèle après son rappel ; que pour le péril qu'on se figurait, il s'en rendait garant; qu'il en avait déjà bravé de plus grands par la grâce de Dieu, et qu'il voulait que tout le monde fût en repos par rapport à celui-ci; qu'il veillait au salut de tous ses sujets; qu'il tenait conseil pour tous; qu'une vie aussi traversée que la sienne lui avait donné assez d'expérience pour être en état d'en faire des leçons aux plus habiles de son royaume. Ainsi qu'ils pouvaient s'en reposer sur lui du soin de sa personne et de l'Ëtal ; et que ce n'était que pour le salut des autres qu'il voulait se conserver lui-même. Il finit comme il avait commencé, et remercia encore le Parlement de son zèle et de son affection. »
Les Jésuites ont contesté cette version et lui ont opposé une relation pleine de traits plaisants* d'une ironie amère, parfois même outrageante pour le Parlement *. En présence du témoi-
1. Voici quelques passades de cette relation qu'il ne nous semble pas possible d'attribuer à Henri IV : <• Vous faictes les entendus eu matière d'Estat, et vous n'y entendez toutes fois non plus que moi à rapporter un procez Que si ce mot de Jésuite vous desplaist, pourquoi ne reprenezvous ceux qui se disent religieux de la Trinité"? et si vous estimez d'estre aussi bien qu'eux de la Compagnie de Jésus, pourquoy ne dites-vous que
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gnage si catégorique de de Thou, il n'est pas permis d'hésiter. « J'ai été témoin, dit-il, de ces discours, avec beaucoup d'autres personnes; et je me suis étudié à en donner ici un extrait fidèle, pour faire voir la fausseté de la relation italienne, publiée un an après à Tournon en Vivarais : relation où l'on a inséré bien des traits injurieux au Parlement, dont aucun ne sortit alors de la bouche de ce bon prince, et où, sur les bruits populaires, on lui fait dire des choses puériles et des pointes misérables pour répondre à certaines choses auxquelles Harlay n'avait pas pensé. »
Il est bon d'observer que Henri IV n'a pas écrit son discours, et qu'il n'a pas songé à le dicter à son historiographe, Pierre Mathieu. Nous ne pouvons par suite en avoir qu'une analyse plus ou moins imparfaite, et il n'y a, semble-t-il, aucune raison de considérer comme inexacte celle qui nous a été transmise par de Thou.
La harangue que les Jésuites se plaisent à mettre dans la bouche du roi a été amplifiée à leur avantage. Il importe peu
vos filles sont aussi bien religieuses que les Filles-Dieu à Paris et que vous estes autant de l'ordre du Saint-Esprit que mes chevaliers? Pour moy, j'aymerois mieux estre appelé Jésuite que Jacobin ou Augustin... Ils attirent, dites-vous, les enfants qui ont l'esprit bon et choisissent les meilleurs; et c'est de quoy je les estime : ne fesons-nous pas choix des meilleurs soldats pour la guerre? et si les faveurs n'avoient place entre vous, en recevriez-vous aucun qui ne fût digne de vostre compagnie et seoir au Parlement? Pour les ecclésiastiques qui se formalisent d'eux, c'est de tout temps que l'ignorance en a voulu à la science, et j'ay cogneu que quand je parlois de les restablir, deux sortes de personnes s'y opposoient, ceux de la religion (réformée) et les ecclésiastiques mal vivants, et c'est ce qui
me les a faict estimer davantage Touchant Barrière, tant s'en faut
qu'un Jésuite l'ait confessé, comme vous dictes, que je fus averti par un Jésuite de son entreprise, et un autre lui dit qu'il seroit damné s"il l'osoit entreprendre. Quant à Chastel, les tormens ne lui purent arracher aucune accusation à l'enconlre de Varade ou autre Jésuite quelconque; et si autrement estoit pourquoi les auriez-vous épargnés? car celui qui fut exécuté le fut sur un autre snbject, que l'on dict s'estre trouvé dans ses escrits. .Mais quand seroit ainsi qu'un Jésuite auroit fait le coup, faut-il que tous les apostres pâtissent pour un Judas, ou que je responde de tous les larcins et de toutes les fautes que feront à l'avenir ceux qui auront esté mes soldats? Dieu me voulut alors humilier et sauver, et je lui en rends grâces. Jésus-Christ m'enseigne de pardonner les offenses, et je le fais pour son amour volontiers, voire mesme (|ue tous les jours je prie Dieu pour mes ennemis. Tant s'en faut que je veuille m'en ressouvenir comme vous m'y conviez de faire peu chrestiennement et ne vous en sçay point de gré. » — Grétineau-Joly, t. III, p. 41 et suiv.
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que les habitudes oratoires et les fines reparties du Béarnais semlilent se rencontrer dans ce morceau ' : il ne faut pas s'arrêter à ces apparences extérieures, qui ne laissent pas que d'être souvent trompeuses. C'est au fond qu'il convient surtout de s'attacher.
N'est-il pas étrange en vérité d'entendre Henri IV faire une apologie sans réserves, un panégyrique outré de la Compagnie de Jésus, de ses doctrines et de sa conduite en France? Si tels étaient les véritables sentiments du roi, pourquoi avait-il tant lardé à signer l'édit de rétablissement? Pourquoi ses longues résistances, ses tergiversations et ses défiances invétérées? Comment expliquer enfin les nombreuses et graves restrictions insérées dans l'édit, sinon par la volonté bien arrêtée de se tenir en garde et de se prémunir contre les dangers que pourrait faire naître une Compagnie aveuglément dévouée à la cour de Rome?
Henri IV n'envisageait pas sans quelques appréhensions et sans une certaine inquiétude les conséquences de toutes les faveurs qu'il accordait aux Jésuites. C'est par des motifs d'ordre purement politique qu'il justifiait sa conduite; et il ne perdait pas de vue la nécessité d'imposer à cette Société remuante des règles particulières, pour la mettre désormais hors d'état de nuire. Cet état d'esprit se révèle dans la lettre qu'il adressa à M. de Beaumont, ambassadeur auprès du roi Jacques I-"" d'Angleterre, le 14 août 1603, c'est-à-dire quelques jours à peine avant la signature de l'édit de rétablissement -.
« C'est aussi, écrivait-il, la cause principale qui m'a empesché de traister à la rigueur les Jésuites, pour estre un corps et un ordre, qui est aujourd'hui si puissant en la Chrétienté, estant composé et rempli de plusieurs personnes d'entendement et de doctrine, lesquels ont acquis une grande créance et puissance envers les catholiques ; si qu'en les persécutant, et désespérant de leur conservation en mon royaume, c'estoit bander directement contre moy plusieurs esprits superstitieux, mal contenter un grand nombre de catholiques, et leur donner quelque prétexte de se rallier ensemble, et exécuter de nouveaux troubles enmon-