CHAPITRE XI
Progrès de la Société de Jésus en France, pendant les dernières années du règne de Henri IV. — Elle obtient la permission d'enseigner la théologie à Paris; mais elle est obligée de reculer devant les protestations de l'Université. — Les Jésuites sont accusés de complicité dans l'attentat de Ravaillac. — Le Parlement condamne les doctrines régicides de Mariaua. — La Lettre déclaratoire du P. Coton provoque de nombreux pamphlets contre les Jésuites.
Henri IV n'avait obéi qu'aux inspirations et aux calculs de la politique en rappelant les Jésuites. Mais il ne tarda pas à s'abandonner à eux par une sorte d'inclination et de penchant insensible. Il se plaisait à mettre sa conscience entre les mains du P. Coton, dont l'extrême douceur était bien faite pour l'émerveiller et le charmer. Gomment n'aurait-il pas chéri ce confesseur plein d'indulgence, qui savait couvrir ses écarts de conduite du manteau d'une religion aussi aimable qu'accommodante?
Les prédicateurs, même ceux de la Compagnie de Jésus, n'étaient pas toujours tolérants pour les mœurs de Henri IV. Un jour, le P. Gontier prêchait à Saint-Gervais; le roi assistait au sermon; la marquise de Verneuil et plusieurs dames de la cour y étaient aussi. On était fort peu recueilli; la marquise surtout faisait des signes au roi pour le faire rire. Le P. Gontier s'arrête au milieu de son sermon et s'adressant au roi : « Sire, lui dit-il, ne vous lasserez-vous jamais de venir avec un sérail entendre la parole de Dieu, et de donner un si grand scandale dans ce lieu saint? » Toutes ces dames, outrées d'une pareille audace, voulaient qu'on fit un exemple du prédicateur insolent. Henri IV n'écouta pas ces conseils. Le lendemain il retourna entendre le P. Gon-
tier, le rencontra avant qu'il montât en chaire, lui dit de ne rien craindre, le remercia de ses corrections, mais le pria dorénavant de ne plus les lui faire en public *.
Le P. Coton n'usait pas de la même rudesse et ne heurtait pas de front les vices ou les défauts de son royal pénitent. Que de précautions il employa pour corriger Henri IV de l'habitude de jurer, qu'il avait contractée dans les camps! Il l'amena peu à peu à remplacer le nom de Dieu par le nom de son confesseur : de là cette locution de Jarni Coton! au lieu de Jarni Dieu! qui était presque aussi souvent dans la bouche du roi que le fameux Ventre-Saint-Gris ^.
En prodiguant ses faveurs aux Jésuites, Henri IV caressait et attirait à lui les catholiques les plus ardents. Il désarmait le fanatisme religieux et se croyait désormais à l'abri du poignard des assassins.
Aussi ne savait-il plus opposer de refus aux incessantes sollicitations des Pères, toujours prêts à étendre leurs établissements en dehors des limites qui leur avaient été marquées par l'édit de Rouen. Pareils au flot qui monte, ceux-ci envahirent de proche en proche toute la France. Ils ouvrirent des collèges, avec l'agrément du roi, dans le ressort même du Parlement de. Paris, à Billom, à Bourges, à Poitiers, à Moulins. Ils pénétrèrent successivement dans les villes d'Amiens, de Reims, d'Orléans, de Vienne, de Rouen, de Caen, de Dijon, de Roanne, et jusqu'au fond du Béarn. Enfin ils se firent autoriser à établir une maison professe au cœur même de Paris, dans les bâtiments de leur ancien collège de Clermont.
Ils avaient déjà obtenu de la générosité de Henri IV, au lendemain de leur rétablissement, 300,000 livres pour leur collège de La Flèche, avec la promesse du cœur du roi, après sa mort, ce qui avait donné naissance au quatrain bien connu :
Dis-nous un peu, secte revêche, Veux-tu, flattant un roi vainqueur, Mettre son cœur dedans La Flèche, Ou bien la flèche dans son cœur?