Crétineau-Joly, loc. cit., t. III, p
Bien des voix se faisaient encore entendre contre les Jésuites et troublaient leur repos. La pyramide élevée devant le Palais de justice, par ordre du Parlement, perpétuait le souvenir de l'attentat commis par Ghàtel; elle rappelait en même temps les condamnations prononcées contre la Société et son expulsion du royaume. Ils eurent assez de crédit pour la faire abattre. Les bourgeois de Paris, toujours frondeurs, ne pouvaient laisser passer cette occasion, sans se livrer à de malicieux commentaires. Ils remarquèrent que la statue de la Justice, qui servait d'ornement à la pyramide, avait été enlevée la première, comme s'il eût fallu renverser la Justice avant de détruire le monument élevé en son nom. Et les épigrammes d'aller leur train, suivant la mode du temps. Parmi les plus piquantes, il est permis de signaler celle qui fut faite au sujet de la dent qui manquait au roi :
Sire, si vous voulez du toul, à l'avenir,
De l'assassin CliAlel ôler le souvenir,
Otant la pyramide et l'arrêt qui le touche,
Qu'on vous mette devant une dent dans la bouche.
Mais Henri IV ne se laissait pas émouvoir pour si peu. On avait beau lui dire que les écrivains de la Compagnie soutenaient, dans certains livres, les maximes les plus dangereuses pour son trône et pour sa vie; que Scribani, ce Jésuite sceleratissime doctus et doctisstme sceleratus, suivant Lestoile, après avoir mis au pilori, dans son Amphithcatrum honorh, les plus hauts personnages de l'État, tels que de Harlay, Marion, Servin, Pasquier, osait menacer en termes plus ou moins énigmatiques la tête du roi et celle du dauphin; que la Société se plaisait à faire réimprimer et répandre le fameux livre de Mariana De rege et rer/i.s institulione, dont un chapitre était consacré au meurtre des tyrans (IGOC); rien ne pouvait détourner le roi de son affection pour les Jésuites, auxquels il prodiguait tous les jours de nouveaux bienfaits.
Aux humbles remerciements que le P. Armand lui adressait au nom de son ordre, le roi répondait par la promesse très flatteuse " de les chérir comme la prunelle de ses yeux ». Il les invitait, avec une sorte de verve gasconne, à ne pas se soucier de ce qu'on pouvait dire à leur sujet, et leur donnait d'habiles con-
seils sur la conduite à tenir. « J'ai été bien aise, leur disail-il, d'entendre que vous avisiez à donner ordre qu'aucun livre ne s'imprime par personne de vous autres qui puisse ollVuser. Vous faites bien. Ce qui serait bon en Italie n"est pas bon ailleurs, et ce qui serait bon en France serait trouvé mauvais en Italie. Il
faut vivre avec les vivants Mais il vaut mieux qu'on nous
porte envie que pitié ; et si, pour les calomnies, on coupait toutes les langues médisantes, il y aurait bien des muets, et on serait en peine de se faire servir. J'ai vlé de deux relii,Mons, et tout ce que je faisais étnntjiuguenot, on disait que c'était pour eux, et maintenant que je suis catholique, ce que je fais pour la religion, on dit que c'est que je suis Jésuite. Je passe par-dessus tout cela et m'arrête au bien pour ce qu'il est bien. Faites ainsi, vous autres ^ »
L'ambition des Jésuites n'était pas encore satisfaite. Il ne leur suffisait pas d'ouvrir des collèges et d'instruire la jeunesse dans quelques villes de province. Ils avaient surtout à cœur de reprendre, à Paris même, dans le collège de Clermont, le cours interrompu de leur enseignement. C'est là qu'ils se flattaient de créer bientôt et de soutenir une heureuse concurrence contre les quarante collèges placés sous la juridiction de l'Université^.
Cette faveur ne leur fut pas refusée, du moins pour l'enseigne" ment de la théologie. Le 12 octobre 1G09, Henri IV signa, au Palais de Fontainebleau, des lettres patentes, dans lesquelles il était dit : « Maintenant que nous savons qu'il est utile et nécessaire pour le bien de nos sujets que les Jésuites fassent lecture publique de la théologie en notre bonne ville de Paris, pour bonnes et grandes considérations à ce nous mouvants, avons par ces présentes, pour ce signées de notre main, permis et permettons auxdits Jésuites faire quant à présent lecture publique de la théologie en leur collège de Clermont à jours et heures commodes. »
Le Parlement, avant de procéder à l'enregistrement de ces lettres patentes, ordonna qu'elles fussent signifiées à l'Université.