Crétineau-Joly, t. III, p
2. Jourdain en donne l'énumération dans son Histoire de VUiùversitC^ p. 38.
Il était facile de prévoir en effet qu'une fois admis à ouvrir les portes du collège de Clermont pour l'enseignement de la théologie, les Jésuites ne pouvaient manquer d'être bientôt autorisés à enseigner les humanités, comme avant leur expulsion.
Aussi l'Université s'empressa-t-elle de prendre les mesures nécessaires pour conjurer l'orage, s'il en était temps encore. Le fougueux Richer était alors syndic de la Faculté de théologie; il s'employa avec ardeur à souffler partout l'esprit de résistance et il réussit à réunir l'Université tout entière dans un effort commun. La Faculté de théologie était la première intéressée à faire repousser les prétentions des Jésuites; elle agit avec une rare énergie et donna à son opposition une solennité particulière. Tous les docteurs en théologie furent appelés à délibérer dans une assemblée extraordinaire tenue le 16 novembre, après la messe du Saint-Esprit, dans la salle du collège de Sorbonne. Richer se fit remarquer entre tous ceux qui prirent la parole contre la Compagnie de Jésus.
Le procès-verbal de cette délibération est un véritable manifeste contre les Jésuites; et, à ce titre, il mérite de retenir notre attention. « La question qui s'élevait, disait-on, était de savoir comment la Faculté de théologie et même toute l'Université pourraient dans la suite se soutenir, si une fois les Jésuites régentaient à Paris. Ces Pères avaient déjà en France près de trentecinq collèges, d'où l'on voyait sortir des essaims d'écoliers de jour en jour plus nombreux : qu'ils en tireraient de grandes colonies pour peupler leur collège de Paris et rendre par là l'Université toute dépeuplée et comme une solitude S'ils avaient
quelque reste de prudence ou de charité, ils feraient bien mieux d'aller dans les provinces où l'on avait besoin de professeurs de théologie, que de vouloir l'être à Paris, où, grâce à Dieu et au roi, il y en avait tant d'habiles et consommés en toutes sortes de
sciences On ne voyait pourtant que trop, que le dessein des
révérends Pères, après avoir obtenu la permission de professer en théologie, était d'enseigner aussi les humanités et de renfermer par là chez eux toute l'Université. En effet, les Jésuites avaient pour maxime, dans tout ce qu'ils faisaient, de se glisser imperceptiblement, de ramer comme les matelots le dos tourné vers la proue, et de faire toujours voiles jusqu'à ce qu'ils fussent entrés dans le port où ils souhaitaient depuis longtemps d'arri-
ver Ils commencent par attaquer la Faculté de théologie
comme étant le plus en état de leur résister, afin qu'après l'avoir mise à la dernière extrémité, et avoir ùté l'espérance aux autres Facultés de pouvoir se défendre, ils s'emparassent plus aisément des plus fumeux collèges de l'Université La Faculté de théologie, qui était la première école de théologie du monde, devait se faire un point d'honneur et regarder comme un coup décisif de combattre contre ces Pères pour sa défense et sa conservation. Au reste, on ne devait pas supposer qu'un monarque aussi bon et aussi juste que Henri IV voulût faire plaisir aux Jésuites au préjudice et à la perte entière de sa fille aînée, qui avait rendu et qui devait rendre encore de si grands services à l'Ëlat et à l'Église gallicane. »
Les docteurs présents furent tous d'avis que l'Université devait se pourvoir devant le roi et le Parlement, pour empêcher la confirmation et l'enregistrement des lettres patentes, qui permettaient à la Société de Jésus d'enseigner la théologie à Paris. Les Facultés de médecine et de droit, ainsi que les diverses Nations de la Faculté des arts, suivirent cet exemple et prirent les mêmes résolutions. Ainsi, malgré les nombreuses divisions qui travaillaient trop souvent l'Université, ce grand corps avait su concentrer toutes ses forces pour la défense de ses privilèges. Richer ne négligea rien d'ailleurs pour assurer le succès définitif. De concert avec le recteur, il sut gagner les bonnes grâces du cardinal du Perron, grand aumônier de France, qui se prononça hautement contre les Jésuites et fît pencher la balance en faveur de l'Université.
Devant cette levée de boucliers, la Société hésita à poursuivre ses avantages. Elle se heurtait à l'hostilité du Parlement, et elle ne pouvait guère espérer que ses protecteurs ordinaires se prendraient d'un grand zèle pour une si mince cause. Elle jugea plus prudent d'ajourner son entreprise, sans jeter dans les esprits une irritation nouvelle. Elle conserva les lettres patentes du 12 octobre comme le gage d'un avenir meilleur, mais elle renonça à les faire enregistrer et à s'en prévaloir.
Là devait s'arrêter la longue série des bienfaits prodigués par Henri IV à la Compagnie de Jésus. On sait comment ce prince tomba, dans l'après-midi du 14 mai 1610, sous le couteau de Ravaillac.
L'imaginalion populaire fui vivement frappée et surexcitée par le meurtre de Henri IV. Elle ne pouvait admettre, ce qui est aujourd'hui proclamé par la justice de l'histoire, que Ravaillac avait seul conçu et exécuté son abominable attentat, « que ses seuls conseillers, comme le dit Richelieu ', avaient été sa folie et le diable ». On voyait partout des instigateurs et des complices.
Dans cet état des esprits, les Jésuites ne pouvaient manquer d'être soupçonnés, accusés et dénoncés publiquement. Les nombreux ennemis qu'ils comptaient dans l'Université, au sein du Parlement, dans les rangs mêmes du clergé et de certains ordres religieux, saisirent avec empressement cette occasion qui s^offrait de renouveler leurs attaques contre un ordre jugé trop puissant. Les prédicateurs déclarèrent en chaire que le roi avait été tué à la Mm^iane, et que Ravaillac n'avait fait que mettre en pratique les criminelles théories propagées par les théologiens Jésuites, Mariana, Bécan et autres apologistes du meurtre des tyrans. Un jeune bachelier en théologie, nommé David, se distingua par la véhémence de son langage; et, au moment où les Jésuites emportaient à La Flèche le cœur du roi, il leur recommanda de rapporter la dent de Châtel ^
Ce qui pouvait donner quelque apparence de raison à ces accusations passionnées, c'est qu'il s'était produit, dans les dernières années du règne de Henri IV, comme un réveil des doctrines séditieuses et des folies théocraliques de la Ligue. Le parti catholique exalté, d'accord en cela avec les moines fanatiques venus d'Espagne et d'Italie, n'avait pas vu sans dépit le roi s'engager dans des alliances protestantes pour abaisser la très catholique maison d'Autriche. On avait feint de croire qu'en projetant de porter la guerre en Italie, ce prince voulait livrer le pajs aux soldats de Lesdiguières, qui étaient presque tous protestants; et on était allé jusqu'à dire que le Saint-Siège lui-même était menacé par les desseins du roi.
Les prédicateurs ultramontains s'étaient faits l'écho, dans leurs sermons, de tous ces bruits calomnieux. A la fin de l'année 1609, « pendant ses avents, dit Lestoile % le P. Gontier, Jésuite,