LIVRE SECOND
Le 27 octobre 1574, le P. Edmond Hay, qui venail de gouverneravec succès la Provincede France, arrivait à Pont-à-Mousson avec treize religieux de notre Compagnie, pour ouvrir le collège dont il était nommé recteur. Il fut bientôt suivi par le P. Claude Mathieu^ qui le remplaçait comme Provincial de France, après avoir exercé la même charge en Aquitaine. Ce dernier amenait de Paris à Pont-à-Mousson un renfort de huit professeurs, et cela prématurément , si Ton considère Tétat où se trouvait encore le futur collège qui manquait de livres, de meubles, de provisions, etc ..., mais fort a propos, comme l'événement le prouva. En effet, peu de temps après l'entrée des Nôtres, et avant qu'ils eussent pris solennellement possession du
collège, il arriva que le cardinal de Lorraine, le promoteur de celle grande oeuvre, lequel, toul récemment encore, venait, par ses lettrés au P. Claude Mathieu^ de donner de nouvelles preuves de son dévouement à notre Compagnie ; il arriva, dis-je, que celle même année^ le 26 décembre, en la ville d'Avignon, le grand Cardinal rendait son âme à Dieu. Si l'entrée des Nôtres n'eût précédé ce triste événement^ il est probable que de graves difficultés seraient survenues et auraient ruiné l'œuvre si bien commencée. Mais, avant de parler des lettres du Cardinal et de sa mort , disons quelques mots des chefs de la nouvelle colonie.
T^ P. Claude Mathieu était du diocèse de Toul ; né de parents pauvres, dans un petit village au pied des Vosges, il ^e distingua par de grandes vertus, et Ton peut se demander s'il a plus mérité par sa prudence dans les conseils et la direction que par son habileté dans la conduite des affaires. Il s'attira l'estime du roi de France Henri III ; ce prince prenait plaisir à s'entretenir familièrement avec lui, et cela durant des heures entières. Le duc Henri de Guise laissait rarement passer un seul jour sans se donner le plaisir de converser amicalement avec lui, et pendant qu'il habitait son château de Pannes en Lorraine ,[il voulut faire les exercices de S. Ignace sous la conduite du Père. La retraite dura qua-
rante jours; et pendant tout ce temps, le Duc, de même que son directeur, ne \it personne et ne s'occupa d'aucune affaire. Je liens ce fait de Tunique serviteur qu'il retint avec lui durant tout ce temps, et qui plus tard entra dans notre Compagnie.
Cette considération dont le P. Mathieu jouissait auprès des princes n'était point le fruit de la flatterie ou de complaisantes concessions, mais bien de sa vertu, de sa grandeur d'âme et d'une généreuse franchise dans sa façon de parler aux grands. Un jour, le cardinal de Guise, peu instruit des règles de notre Institut, lui proposait, relativement au collège nouvellement fondé, certaines conditions entièrement contraires à nos constitutions, et les soutenait avec une grande animation : le Père, sans se laisser intimider, lui répondit qu'il connaissait 1^ route par où il avait amené ses compagnons, et qu'il était prêt à reprendre avec eux le même chemin.
Le P. Mathieu semblait avoir trouvé grâce devant Dieu comme devant les hommes. Etant à Rome pour l'élection du Général, il arriva qu'un jour, pendant qu'il priait avec ferveur pour cette élection, il vit la S. Vierge et S. Bernard s'approcher du P. Claude Aquaviva, le prendre par la main, et le présenter-à Notre-Seigneur, en le lui recommandant, et disant qu'il était digne de recevoir le commande-
ment général de la Compagnie de Jésus. Le Père vit ensuite Notre-Seigneur accueillir avec bonté le candidaty lui donner sa bénédiction, et consentir à son élection^ qui eut lieu en eilEet peu de temps après. Il est à croire que le serviteur de Dieu fut instruit en m^me temps du long généralat du P . Aquaviva : car, étant de retour dans sa province, il dit aux Nôtres, qu'avant trente ans^ ils n'auraient plus occasion de faire des mortifications pour une nouvelle élection. Cette. prédiction fut-elle Tefifet d'une inspiration de Dieu ? Nous ne le voulons pas affirmer; mais il est de fait que nous en avons vu l'accomplissement littéral. On assure encore que lorsqu'il était Provincial, ou même simple religieux, il connaissait d'une manière extraordinaire quand il mourait quelqu'un dans la Province , et plus d'une fois il fit faire les suffrages pour quelqu'un des Nôtres, longtemps avant qu'on eût pu recevoir aucune nouvelle de sa mort.
Il était prêt à tout souffrir pour la cause de J.-C, et il animait les siens de la même ardeur. On en voit une preuve dans l'histoire de la Compagnie par le P. Sacchini. {Ub. IIL n« 15.) « Les Huguenots assiégeaient Tournon, et proféraient des menaces de mort contre les Jésuites et contre tous ceux qui se trouveraient dans leur collège. La nuit du 6 septembre 1 567 paraissait devoir être la dernière , et
chacun s'attendait pour le jour suivant à la prise de la ville . Le P. Mathieu se hâte de rendre les élèves à leurs familles^ puis il fait avertir la communauté de se réunir. Au même moment, il recevait une lettre du Provincial qui lui recommandait de mettre tout en œuvre pour sauver les Nôtres et les faire passer àBillom. Aussitôt la lettre lue, le Père va rejoindre la communauté, et lui dit : « Voilà Theure où chacun de nous doit montrer son courage et sa constance ; le temps est venu d'exposer notre .vie et probablement donner notre sang pour Thonneur de J,-C. Serrons-nous donc autour de lui, et soyons prêts à mourir, peut-être avant le lever du jour. J'espère que, sous la conduite de Notre-Seigneur et sous son étendard, personne ne manquera de courage ni ne voudra dégénérer. »
a Cela dit, il interroge chacun des siens, lui demandant s'il se sent au cœur assez de résolution pour confesser la foi catholique au péril de sa vie. D'un même cœur^ tous lui répondent qu'avec la grâce de Dieu , ils ne faibliront pas. Alors^ plein d'une joie incomparable, le saint Recteur ajouta : « J'accepte votre sacrifice , et en votre nom je l'offre à Dieu, notre l^eigneur, le suppliant de le recevoir en holocauste et en odeur de suavité, et de nous accorder à tous son divin secours, afin que nous puissions l'accomplir en toute constance et
perfection^ pour la plus grande gloire de sa Divine Majesté, le salut de nos âmes et l'édiâcation de la sainte Église. » Puis, après un moment de silence^ il reprit : « Mes Frères , mes chers Frères dans le Seigneur, je viens de recevoir une lettre par laquelle le P. Provincial nous dit de nous rendre à Billom ; la nuit est trop obscure pour que nous puissions nous mettre en route à l'instant ; mais, dès le point du jour, s'il plait à Dieu , et si tant est que nous puissions échapper aux dangers de cette nuit^ nous sortirons de la ville. Toutefois, si nous parvenons à nous évader^ nous sommes exposés aux mêmes massacres, car toutes les routes sont assiégées par les hérétiques. Que chacun demeure donc étroitement uni à Dieu, le suppliant de le soutenir dans cette rude épreuve et de l'assister de sa force toute-puissante. Ne sachant pas si nous nous reverrons vivants sur cette terre, donnons-nous, avant de nous séparer, le dernier adieu dans la paix et la charité. «
« Et tous aussitôt, en vrais compagnons deJ.-C, les yeux mouillés de larmes et le cœur rempli d'une joie extraordinaire , transportés par l'espérance de se retrouver au Ciel, si la mort venait à les frapper, tous se précipitèretlt dans les bras les uns des autres. Le reste de la nuit se passa dans la prière; et aux premières lueurs du jour, tous , divisés par
petites bandes de trois, sortirent de la ville, et, sous la garde deDieu,ilsse dirigèrent sur Billom, par divers chemins. La Providence veilla visiblement sur eux, et tous sains et saufs arrivèrent au terme de leur voyage. »
1 ai donné tout ce récit du P. Sacchini afin de montrer Tesprit apostolique du P. Claude Mathieu.
Pendant son dernier voyage à Rome, le P. Matthieu ne laissa passer aucun jour sans faire ^ au moins durant une demi-heure, une conférence spirituelle^ bien qu'il n'eût avec lui pour Técouter qu'un seul domestique ; c'est à ce même domestique que bien des fois, dans ma jeunesse, j'ai entendu raconter le fait. Ce vénérable Père, bien que trés-afFaibli par les années, le travail, les jeunes et les veilles, ne se lassait pas d'affliger son corps par de rudes mortifications. .
Dans ce dernier voyage à Rome, il lui arriva, au moment d'être admis à l'audience du Saint-Père, de ne plus retrouver la lettre extrêmement importante qui exposait la cause et le but de sa mission vers Sa Sainteté. Il hésitait sur le parti à prendre, et pensait même à se retirer, lorsque, au moment où il se recommandait à Dieu, un Suisse de la garde du Pape lui remit , comme par distraction , cette pièce si importante. A son retour de Rome, et passant par
Ancône , il y rendit son âme à Dieu la veille de Noél, en Tannée 1587.
La vie si sainte et si laborieuse du P. Claude Mathieu 9 toujours occupé en des œuvres si importantes , a fait dire avec raison que les princes catholiques perdaient en lui un soutien, car peu d^hommes pouvaient lui être comparés pour la solidité du jugement et la sage fermeté dans la conduite des affaires.
[Nota. — Cette notice sur le P. Claude Mathieu ne dit pas un mot, et pour cause, de son titre de « Courrier de la Ligue • dont il a été gratifié par les ennemis de la Compagnie. L'abbé Dazès a dé- . montré, dans son opuscule intitulé les Jésuites ligueurs^ Tabsurdité des calomnies dont ils ont été victimes, et combien le plus calomnié de tous, le P. Claude Mathieu, était innocent des sottises dont Timpudence de l'avocat Pasquier chargeait sa mémoire , et spécialement lorsqu'il nous le montre messager vendu aux seize , et courant en Espagne livrer sa patrie à Philippe U.
« Pasqiiier prouve démonstrativement, dit l'abbé Dazès, et voici comment, que ce fut Claude Mathieu, Jésuite, qui fut envoyé en Espagne par les seize, « car, dit ce ce/è^re jurisconsulte, le porteur (de la lettre à Philippe II) est qualifié de Révérend Père
dans sa lettre de créance; or les meiidians ne s'appellent point Pères ains Frères \ donc Claude Mathieu n'était point mendiant, donc il était Jésuite, donc il fut envoyé en Espagne, donc il était le courrier de la Ligue. Tel est le syllogisme légal àe Pasquier. »
L'abbé Dazés se donne la peine de réfuter la boiiffocinerie syllogistique de maitre Pasquier, copié par toutes les générations de pamphlétaires ; mais la dernière preuve alléguée pour montrer que le P. Claude Mathieu ne fut point le messager des ligueurs en 1 591 y nous parait suffire, et cette preuve, c'est qu'il était mort depuis quatre ans !
Cette preuve a touché l'historien que les Gallicans appellent avec complaisance : le judicieux Fleurj, lequel nous dit ingénument en son Histoire [t. 36, p. 345) que : • Celui qui fut envoyé en Espagne était différent du Jésuite Claude Mathieu^ qui était mort, » M. de la Palisse serait sans doute du même avis.]
Le P. Edmond Hay, recteur du collège de Pontà-Mousson, était Écossais et fils du gouverneur ou bailli d'Errol. Il était encore dans la fleur de l'âge, et unissait à un égal degré la science et la vertu, lorsqu'il fut admis dans la Compagnie. Avant d'y entrer, il avait eu occasion de signaler son courage et son dévouement envers nos Pères. Les hérétiques, dominant en Ecosse, bnilaient les églises, renver-
saient les autels,clétruisaient tout ce qui restait de monuments de l'ancienne religion, ruinaient les États et l'autorité de Marie Stuart, qui gémissait sous une véritable oppression. Le Souverain Pontife ayant envoyé comme Nonce en Ecosse le P. Nicolas de Gouda; Edmond Hay, au mépris de tous les dangers, favorisa le débarquement de l'envoyé du Saint- Siège, qui put voir quelques grands du royaume et porter à la reine, en s'introduisant par une porte dérobée, quelques paroles de consolation. Les hérétiques, ayant deviné la présence du Nonce^ le poursuivaient à mort^ et, pour le mieux atteindre, ils avaient fait garder tous les ports par où il pouvait fuir. Mais Edmond Hay et Creitton, son généreux complice, décidèrent un brave et honnête marin à les attendre à quelques milles du rivage, où ils lui conduisirent, dans une petite barque, leP. de Gouda et son compagnon. Creitton les suivit et aborda avec eux en Belgique. Edmond Hay demeura encore quelque temps en Ecosse, puis alla les rejoindre à la tête d'une brillante troupe de catholiques, dont plusieurs entrèrent ensuite dans la Compagnie où, plus tard, ils se firent une grande réputation, comme Jacques Tyrius, Jean Hay, Robert (Abercromby) et Guillaume Murdock.
Ces jeunes gens restèrent en Belgique pour y achever leurs études, tandis que Edumnd Hay et
Creitton prirent le chemin de Trente^ où se trouvait le P. Laynezy général de la Compagnie, d'où, sur son ordre^ ils se rendirent à Rome, afin d^exposer au Souverain Pontife F^tat de leur patrie et de commencer leur noviciat. Quelques mois après, Edmond Hay fut envoyé à l'université de Dillingen pour y reprendre le cours de ses études , et quand , en 1564, il eut prononcé ses vœux, il fut nommé docteur en théologie.
Cette même année, les Nôtres ouvraient, à Paris, le collège de Clermont , au milieu des difficultés les plus grandes et des bruyantes oppositions de r Université^ qui préludait aux persécutions qu'elle nous suscita. I^es supérieurs, sans considérer la récente admission du P. Edmond Hay, mais bien ses éminentes qualités, le choisirent pour Recteur du collège d'e Clermont.
Sur ces entrefaites, le Souverain Pontife voulut envoyer l'évéquede Montréal, accompagné de deux jésuites^ en qualité de Nonce, à la reine Marie Sluart. Mais dans la crainte d'offusquer les grands du royaume, le Nonce dut différer son départ pour rÉcosse, et envoyer le P. Edmond Hay afin de tâter le terrain et de lui préparer les voies. Le Père prit donc la route de Rouen, le 3 décembre, en compagnie , de l'évêque de Dunblane , et , après une heureuse navigation, il parvint en Ecosse vers la fin V. 4
— sodé 1 566. La mort du roi Henri Stuart venait de donner une nouvelle recrudescence aux troubles politiques. Le P. Edmond , après avoir passé deux, mois dans le pays, luttant sans cesse contre les plus grandes difficultés et non sans fruit pour les catholiques, mais sans pouvoir obtenir le résultat qu'on en espérait, revint à Paris le 1 5 mars de Tannée suivante, 1567.
Le Nonce et le Souverain Pontife, malgré cet m-, succès, apprécièrent Thabileté du P. Edmond Hay et son intrépidité à braver tous les dangers. Partout en Ecosse il édifia par sa modestie et son humilité, refusant les honneurs que lui offraient ses parents et ses amis. Dans un grand nombre d'endroits, il fit entendre la parole de Dieu, muette depuis longtemps, réfuta les calomnies des hérétiques, réduisit au silence un de leurs plus habiles docteurs, ramena au giron de l'Église un illustre personnage, convertit des pécheurs en grand nombre et montra partout le courage d'un catholique et d'un religieux. A son retour d'Ecosse et passant par Londres, il ne craignit pas de s'exposer pour le salut et la consolation des catholiques, et par ses lettres^ il encouragea l'évêque de Londres retenu dans les fers.
Dans toutes les affaires dont il fut chargé, il fit paraître tant de vigilance, de sagesse et de charité, qu'il fut £^dmis à la profession solennelle des quatre
vœux, moins de dix ans après son entrée dans la Compagnie. En 1572/ il fut élu par tous les suffrages de la Province pour aller à Rome assister à la prochaine Congrégation des Procureurs ; mais un accident Tempécha de s'y rendre. Il s'était déjà mis en route, lorsque le mulet qui le portait, lui et ses bagages, vint à glisser dans une descente et le fit rouler au fond d'un précipice. Grâce à Dieu et par le secours des bienheureux martyrs Gervais et Pro« tais, il pnt échapper à la mort; mais il fut obligé de s'arrêter à Lyon pour se rétablir d'une telle chute. Et comme la formule de nos Congrégations n'était point encore réglée, il put charger de ses pouvoirs le P. Louis Codret, Procureur d'Aquitaine. Quelque temps après, il fut nommé Provincial de Frahce, et c'est à ce titre ((U'il assista en 1 573 à la troisième Congrégation générale réunie pour donner un successeur au B. François de Borgia. Enfin, devenu Assistant du Général Aquaviva, ce fut dans cet emploi qu'il mourut à Rome le 4 novembre 1 591 , en grande réputation de science et de vertu.
A l'époque où, sous la -conduite du P. Claude Mathieu, les Nôtres arrivèrent à Pont-à-Mpusson, le 27 octobre 1574, pour y fonder l'Université, les Anthonistes n'avaient pas encore évacué notre maison, et transporté .ce qui leur appartenait dans la propriété qu'ils avaient de l'autre côté de la Moselle.
De plus, le pont qui avait été rompu sept ans auparavant par le duc d'Auniale pour empêcher la jonction des troupes du prince de Condé avec' celles de l'Électeur Casimir, était en réparation. Cette difficulté de passer d'une rive à l'autre^ jointe à ce fait que nous n'avions encore ni la libre jouissance du futur collège , ni mobilier ^ ni provisionSy etc...., nous décida, ne pouvant mieux pour le moment, à nous caser provisoirement sur la rive gauche de la Moselle.
Nous avons vu par une lettre du P. Claude Mathieu (Fotf.p. 33) que, dès le 8 novembre 1574, le P. Edmond Hay avait fait une exhortation dans notre église, et que le même jour, après examen des élèves, qui étaient une soixantaine environ, on les avait répartis suivant leur instruction dans les différents cours qui commencèrent le T*^ décembre.
Nos Pères étaient-ils dès cette époque logés dans la maison qui leur était destinée? je n'en trouve point la preuve dans dos archives; mais ils y étaient déjà lors delà prise solennelle de possession, comme cela est évident par la lettre du P. Claude Matbieti, déjà reproduite.
En attendant^ nos Pères étaient logés dans les maisons particulières qu'ils avaient dû louer et où ils manquaient quasi de tout : ameublement, bibliothèque, provisions, etc.; en un mot, ils avaient
à peine de quoi se nourrir. Ceux que le Cardinal avait chargés de pourvoir à leurs besoins — secrets partisans de l'hérésie ^— s'excusaient de ne pouvoir leur venir en aide, disant qu'ils n'avaient pas de fonds et n'en pouvaient trouver. Ils espéraient, par ce moyen, fatiguer la patience de nos Pères et les contraindre à quitter le pays. Afin de mieux atteindre ce but, ils semaient habilement la calomnie et répandaient le bruit que nous venions pour violenter le peuple sur le fait de la religion. Ces propos calomnieux excitèrent- la populace^ volontiers à la merci des protestants du voisinage, et les Nôtres se virent chargés d'insultes et de malédictions par cette populace fanatisée.
Nos Pères, comme nous l'avons dit, avaient reçu pour leurs frais de voyage, tant à Lyon qu'à Paris, quatre cents écus d'or. Ce qui resta de cette somme au terme du voyage, fut employé à subvenir aux nécessités les plus urgentes. Puis vers la mi-novembre, Nicolas Psaume, évêque de Verdun, si cordialement dévoué à la Compagnie, vint au secours de nos Pères en leur faisant délivrer une somme de deux mille francs. Leurs privations avaient été fort dures; mais, grâce à Dieu, leur patience et leur courage furent à la hauteur de l'épreuve. Nul ne songea même à se plaindre, et le supérieur, le P. Edmond Hay, dans sa correspondance avec notre
P. Général, ne fait pas même allusion aux.épreuves dont nous venons de parler. Tout au contraire, il lui montre la fondation sous son beau côté^et lui énumére les charmes de la contrée. « Si vous considérez, dit-il, la salubrité de Tair et la facilité de se procurer toutes les choses nécessaires à la vie, vous trouverez dans la position de notre collège, dans la ville elle-même et dans le pays qui l'environne, des avantages qui se Rencontrent rarement ailleurs. En considérant les avantages d'une telle position, je puis assurer que notre collège ne le cède à aucun autre de ceux que j'ai pu voir en France, en Italie, en Flandre et en Allemagne, et pas même à celui de Ix)uvain. Cette dernière ville l'emporte par son étendue, ses monuments et ses autres avantages; toutefois il faut convenir que Louvain le cède à Pont-à- Mousson, pour les charmes de la campagne, la richesse du sol, les avantages d'une rivière navigable et poissonneuse. Et* ce n'est pas à tort que le poète Ausone célèbre dans une de ses pièces qui a pour titre fl la Moselle », les charmes de cette rivière et de la contrée qu'elle arrose. Notre poète se félicite d'avoir retrouvé ici la beauté et la fécondité de ses chères campagnes de Bordeaux, sa patrie. • « Je m'étonnais d'abord que les princes de Lorraine n'eussent pas plus tôt destiné aux lettres un heu si bien fait pour elles; mais bientôt je vis là un trait de
la Providence qui avait réservé cette création au cardinal de Lorraine et à nous : d'abord au Cardinal, afin qu'il eût occasion de déployer là^ aux yeux du monde, deux vertus qu'il possède véritablement dans un haut degré : la magnificence et l'amour de son pays et de la république chrétienne. En second lieu, k nous, afin que la Compagnie pût jeter ellemême les fondements d'une Université et la diriger ensuite selon ses propres méthoçles ; et c'est là, en effets le désir de Son Eminence et son expresse volonté. Les logements que nous devons occuper sont commodes et suffisants pour le nombre de religieux que nous sommes ici. x\u moyen de quelques dépenses peu considérables, ils pourront aisément contenir soixante personnes et plus. Quant aux revenus, le Cardinal s'en occupe avec sollicitude, et je les tiens pour assurés. Nous ayons trois classes : une classe d'humanités et deux classes de grammaire. Dans la première se trouve le jeune Charles, fils du prince de Vaudemont, et dans la dernière Charles de Lorraine, fils du duc de Lorraine ; tous deux sont destinés à l'état ecclésiastique. Dans tout le pays on nous annonce un grand nombre d'élèves pour le commencement du printemps. Outre les classes de grammaire^ le P. Provincial a fait ouvrir un cours de théologie morale : celui de cette année a pour objet le Sacrement de Pénitence. A ce cours
assistent les Prêtres du dehors et ceux desrNôtres qui en ont le temps. Le professeur est le P. Nicolas Le Clerc. »
lia mort prématurée du cardinal de Lorraine vint augmenter les difHcultés de noire naissante Université ; mais elle ue fut pas seule à pleurer un tel homme : la Lorraine, la France et même i'Église exprimèrent les mêmes regrets. Cet événement si subit, si imprévu pour tous, ne surprit point le Cardinal. En effet, peu après avoir tracé le plan de notre collège, il s'était rendu à Reims pour y célébrer les fêtes de la Pentecôte. Ce fut là quMl apprit la mort de Charles IX. Le dimanche suivant, célébrant dans sa cathédrale les funérailles du roi, il fit une éloquente oraison funèbre : puis, sur le point de se mettre en chemin pour Paris, ayant rassemblé le vénérable Chapitre de sa cathédrale pour lui re commander son Église, il lui fît ses adieux, et manifesta (bien qu'il n'eût pas encore accompli sa cinquantième année et fût alors en parfait état de santé) il lui manifesta son pressentiment de sa mort prochaine, en se servant, comme il aimait à le faire,, des propres paroles de l'Écriture; Ego enim delibor et tempus resolutionis meœ instat. Noustelions ce fait de Nicolas Bocher, plus tard évéque de Verdun, lequel fut présent, ainsi que plusieurs autres dont il invoque le témoignage en son oraison funèbre
prononcée à Reims. Du re^te, toute la vie' du pieux Cardinal avait été une préparation à la mort. Il s'était fait construire un tombeau dans sa cathédrale de Reims, et lui-même en avait -composé Tinscription. Il avait également fait son testament dont il avait confié la garde à sa sœur Renée de Lorraine^ abbesse de Saint-Pierre de Reims.
Le Cardinal partit donc pour Paris où il devait rendre les derniers honneurs au roi Charles IX, à Saint^Denis, dont il était abbé. Peu de temps après, il se remit en route pour Lyon où il devait attendre , à son retour de Pologne, le nouveau roi de France Henri III.
Mais au milieu de la cour et des fêtes, le Cardinal n'oublia ni sa chère Université ni la Compagnie. C*est alors en effet qu'il écrivit au supérieur général des Anthonistes, et en obtint la ratification de la cession faite par Jean Ulric. Il se donna encore d'autres soins, comme nous le voyons dans la lettre suivante du P. Claude Mathieu, datée de Lyon , 27 septembre 1574.
Nota. — Nous transcrivons cette lettre, adressée au P. Général, sur la copie envoyée de Rome par le P. Bauguil au P. Abram qui n'en a traduit en latin qu'un fragment.
• Mon R. Père. ... Le Roy est bien affectionné à la
Compagnie. Il se communia hier à trois, heures (sic) avec tant de dévotion et de larmes que son confesseur et les chapelains qui étaient présents demeurèrent tous confus et estonnés, comme nous compta hier au soir M. le Cardinal de Lorraine qui nous dit aussy que le roy luy avait dit qu'il estoit déUbéré de si bien servir Dieu, moyennant sasaincte grâce, qu'il auroit pitié de ce royaume,- et exhortoit fort M. le Cardinal que le clergé se mist en dévotion etc..
« Le P. Edmond (Auger) et moi fusmes hier jusqu'à huit heures avec M. le Cardinal pour son collège de Pont-à-Mousson : il me donna ample confirmation du bâtiment et revenu du collège, et me dit qu'il avait escript ce jour mesme à Monsieur de Verdun qu'il nous mit en possession du tout et qu'il m'attendist. Il veut avoir maintenant vingt personnes et autant à Pasques et autres vingt pères pour l'autre Sâint-Remy pour accomplir le nombre de soixante. Il a desja trois de ses neveux avec beaucoup d'enfants de gentilshommes. Il me fit hier délivrer deux cents écus — et autres deux cents à Paris , pour le viatique de vingt personnes qu'il veut avoir maintenant; —bref, il nous accorda tout ce que nous lui avons demandé, et m'a desja promis par deux fois de faire un fort bon novitiat à Reims. Toute la Compagnie est grandement obligée de
prier pour ce bon prélat , car il s'empioy aux affaires de nos collèges comme si c'estoient ses choses propres etc. »
Le cardinal de Lorraine, comme nous l'avons dit plus haut y se proposait de reprendre en entier la fondation du collège de Clermont et méditait d'autres projets de plus haute importance. Il saisissait toutes les occasions de bien faire et d'affermir ses œuvres; mais celle qu il avait le plus à cœur était sa chère Université de Pont-à-Mousson. Il y avait mis toute son affection , tellement que, au dire du P. Émond Auger, il ne parlait guère d'autre chose. Le Cardinal voulut lui-même exprimer ses sentiments dans la lettre suivante, adressée de Lyon, au Général Everard Mercurien , à la date du 11 novembre 1574 :
« Mon Très-Révérend Père ,
« J'ay receu vostre lettre et vous remercie de tant de bonne affection que vous me tesmoignes et a nostre collège du Pont a Mousson , j'espère par ce moyen que Dieu nous aydera et que nous surmonterons toute difficulté. Il faut que je me resjouisse avecque vous que le Roy chacun jour croit d'affection envers votre sainte Compagnie ; il a voulu alle^ visiter vostre collège icy et aller voir le Père Emond jusques en sa chambre, qui m'a esté grande conso-
lation, il achèvera la fondation de ce vostre collège, et si Dieu luy donne vie il sera un vray Protecleur de vostre Société, et qui plus est de toute la chrestienté qui en a bon besoing; et il vous prie que faciès prier Dieu, par tout, pour luy pour eschapper des mains des traitres , car c'est le principal , et si cela est j'espère tout bien. Le P. Emond se conduit avecque la ferveur de son zèle^ si dextreinent et bien et est en tel contentement que Dieu sera généralement servi par ses mains, ainsi que je le supplie, et vous mon Père, 'd'avoir souvenance en vos saints sacrifices et prières du plus afiectionne, à vous et a tous les vostres, qui puisse vivre.
Le tout vostre comme frère en Nostre Seigneur.