‹ L'Université de Pont-à-MoussonChapitre 5 sur 13 · C. Cardinal de Lorraine · texte numérisé non relu

C. Cardinal de Lorraine

Ije Cardinal avait à peine adressé cette lettre au P. Général que^ au moment où il pensait à retourner en Ijorraine, il dut se mettre en route pour le midi . La cause de ce changement subit fut la résolution que prit Henri III de pacifier cette partie de son royaume, ravagée par les protestants, avant de remonter vers Paris et ensuite vers Reims où il devait être sacré. Le Cardinal prit donc la résolution d'aller attendre le roi dans Avignon, et se mit en route pour Vienne d'où, à la date du 1 3 novembre 1 574, il écrivit la lettre suivante au P. Claude Mathieu :

« Père Provincial, à ce que j'ay entendu pai les lettres de Monsieur (l'évêque) de Verdun vous enfreres en voslre collège par tribulation , regrettant bien fort que pour le commencement je ne puis tellement aàcommoder tout ce qui dépend de vostre mesnage que vous en demeuriés aussi contents que je désire, et pour y donner meilleur ordre je vous prie de vous acheminer a Rbeims avec ledict Sieur de Verdun, lorsqu'il y viendra pour le sacre qui se doibt faire au vingtiesme de janvier, car je ne serai jamais à mon aise que je n'aie parfaict entièrement vostre collège, lui donnant de si bonnes rentes que hors de nécessité vous puissies vivre doucement en repos et tranquillité de vos études. Ce pendant jescris, ainsy que verres, bien amplement audit Sieur de Verdun pour adviser a tout ce que vous aurés besoin par de la pour le premier établissement de vostre maison comme je m'asseure qu'il en aura aultant de soin que moy mesme.

« Nous partons ce jourdhuy de ce lieu pour aller en vostre collège de Tournon, ou le P. Emond, qui est avecques moy, me veult festoyer; ce ne sera sans parler de vous et de vostre Compagnie pour laquelle ceste lettre servira et particulièrement pour le P. Recteur, lequel avec vous venant a'Bheims sera pour le rendre plus instruict de ma volonté en voz affaires, et en attendant que j'aye ce bien de vous

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veoir tous deux, comme j Vspere, je me recommanderay à vos bonnes prière^, suppliant Dieu vous avoir P. Provincial, en sa sainte et digne grâce.

« A Vyene, ce 1 3 novembre 1 574 .

« J'ai esté bien ayse de recepvoir vos lettres et en attends en bonne dévotion depuys vostre arrivée.

« Vostre bon amy Charles dé Lorraine . * (L'inscription est : AuR. P.Provincial de France.)

De Vienne, le Cardinal se rendit (d'abord à Tournon où, comme il l'écrivait, le P. Emond Auger le voulait festoyer dans notre collège), puis de là en Avignon, où le roi arriva bientôt lui-même, après une périlleuse navigation sur le Rhône.

I^ 8 décembre, fête de l'Immaculée Conception^ le cardinil de Lorraine prêcha en présence du roi. Mais il ne put achever son discours. Il se sentit pris tout à coup de violentes douleurs de tête qui l'obligèrent à descendre de chaire et à se jeter sur un lit. Les médecins ne savaient à quoi attribuer un mal si subit, et les rumeurs les plus diverses ne tardèrent pas à se répandre. Nombre de catholiques soutinrent qu'il avait été empoisonné par les calvinistes dont il était Fadversaire déclaré. De leur côté, les calvinistes écrivirent qu'il était mort du chagrin de voir son zèle méconnu et calomnié par ceux de sa

propre religion. Quoi qu'il en soit, dès le second jour, le malade déclara qu'il portait la mort dans son sein, et qu'il se voulait préparer à bien mourir ; et c'est ce qu'il fit en toute diligence et à l'édification de tous. Après avoir reçu les derniers sacrements avec une piété vraiment admirable, il s'endormit au Seigneurie 26 décembre 1574.

[Le cardinal de Lorraine fut un grand et saint pontife, uniquement occupé à défendre l'Église, à cultiver son diocèse. Ennemi déclaré de la prétendue \fle/br/ne, il n'épargna rien pour en arrêter les progrès et lui opposer de courageux adversaires : c'est dans ce dessein qu'il suivait la Cour^ et que tant de fois il lui fit entendre de fortes paroles : on en jugera par ces quelques fragments de son éloquente allocution prononcée devant le roi Charles IX, entouré des grands du royaume, lorsqu'il vint mettre à sa disposition les subsides votés par le clergé :

a Sire... Ainsy que Abraham donna à Melchisedech les décimes de tous ses biens, ainsy, étant par nous béni de Dieu^ vous nous maintiendrez en tous nos droits, franchises, privilèges et libertés, car quant aux autres biens nous n'en demandons aucun... Melchisedech dit à Abraham : Donne -moi les âmes, prends tout le reste pour toi. Ainsy nous vous disons^ Sire, donnez-nous seulement les âmes, prenez et etnportez tout le reste; prenez nos biens, nos

moyens, nos personnea, use:; de tout ce que nous avons et en ordonnez comme dé votre bien ; mais à la charge et condition, Sire^ que vous ne toucherez au spirituel ni au temporel qui est nécessaire pour nous entretenir, et que vous nous donnerez les âmes... Nous ne vous demandons que les âmes. Nous n'en voulons qu'aux âmes. Nostre proye, nostre gain, nostre butin sont les âmes. Nous les voulons restituer à Dieu et à son Fils auquel elles ont tant cousté. Ne touchez point aux âmes... et laissez-les en notre puissance... Or, Sire, la première âme que nous vous demandons est la vostre... Nous la donnant, vous la donnez à Dieu. Vous la donnez à lui et à nous, quand vous y tiendrez la vraie et vive foi catholique, apostolique et romaine; quand vous y aurezia crainte de Dieu empreinte, et la purgerez de tout vice; quand vous l'armerez d'une volonté efficace de bien faire et du zèle d'extirper les hérésies, les blasphèmes, les crimes, les délits, les malversations et autres telles choses qui provoquent l'ire de Dieu sur nous. Et surtout. Sire, quand vous donnerez meilleur ordre aux déréglées provisions des bénéfices, aux violations et extorsions dont on use aujourd'hui contre vostre clergé... Nous sommes contraints vous dire qu'il n'y a chose qui plus provoque Dieu à courroux et plus tost avance sa dure et vengeresse main sur nos têtes que l'indigne

traitement de son sanctuaire... Donnez-nous les* âmes et prenez le reste. Or, ne sommes- nous pas contents de vous remercier et reconoistre à la manière de Melchisedech, si nous n'y ajoutons ce que fit le sacrificateur Hélias avec sa synagogue au bon Roy Josias. Il est escript qu'il ou vrist tous les coffres et trésors du temple où il y avait de grandes^ entières et anciennes richesses... Nous vous voulons faire encore un autre présent tel que fit Hélias au Roy son maîstre. £n coffretant les trésors du temple pour lui offrir tout ce qu'i] trouveroit , il rencontra un livre tout poudreux et moisy ': c'estait le Deutero^ nomCj qui est une ample déclaration de la loi de Dieu. Ce livre avait été longtemps inconnu. . . Ce livre, Sire, que nous avons trouvé parmi les trésors de rÉglise et lequel, à l'imitation d'Hélias, nous vous présentons aujourd'huy pour lire, c'est le livre de la loy et des commandements^de Dieu et de sainte Église... où est déclarée la volonté de Dieu, avec promesse, à ceux qui obéyront, de postérité de tout bien, et menaces horribles à ceux qui y contreviendront. Ce livre a été longtemps en poudre, et, comme silent leges inter arrna^ aussi n'a-t-on tenu compte de ce livre. . . et, à vrai dire, une bonne partie de la faute tombe sur nous autres^ ecclésiastiques, qui avons négligé la résidence, méprisé la prédication et délaissé le devoir dont nous sommes obligés V. 6

envers nos troupeaux. Nous vous présentons aujour-* d'huy ce livre; aydez-nous. Sire, à le nétoyer et mettre en usage, vous suppliant le vouloir lire et observer de point en points sans feintise, estant marry ne Tavoir plus tost ainsy fait ; et puis après, le faire enseigner et garder à tout vostre peuple par tout votre royaume... Et pour ce que de Tinstitution et éducation de la jeunesse dépend la bonne ou mauvaise vie des subjects. Aidez-nous, Sire, à réformer toutes les Universités de vostre royaume, et spécialement celle de Paris. , car nous ne le pouvons faire sans vostre autorité... Si ainsy faites tout cela, comme nous vous requérons, Sire.. • vous conserverez à vous et à vostre postérité ce florissant et beau royaume, etc. . {Voy. Dom Marlot. Hitt. de Reinu, I. IV, p. 423-435.)

Voilà comment up évéque parlait au roi de France, entouré des prélats et des grands seigneurs de son royaume La langue française était.encore un peu rude; niais, quand un siècle plus tar4, en 1 682^ Bossuet sera l'orateur du clergé de France, il saura baisser la voix, limer son style, à l'entière satisfaction des oreilles délicates du grand roi et d'une cour qui n'aurait pu supporter les hardiesses du cardinal de Lorraine. Si ce dernier, parlant à Charles IX, confesse les négligences de l'épiscopat^ il était loin de mériter le reproche qui s'adressait aux premiers

pasteurs, car il fiit un modèle de zèle et de régularité; et c'est avec raison que le P. Abram, après avoir rappelé tout ce que le cardinal de Lorrair^e avait kât pour rétablir la discipline ecclésiastique et les études, emprunte à Claude Robert, Tauteur de la première Gallia christiana^ ce résumé des bonnes œuvr«?s du pieux archevêque de Reims : « Il chantait au chœur, servait les pauvres de ses propres mains, se faisait lire durant les repas, jeûnait tous les vendredis et samedis, portait souvent le cilice, s'abstenait de vains (^scours, officiait pontificalement aux jours de fête, favorisait le développement des lettres^ faisait exactement les ordinations et la visite du diocèse, présidait lui-même les synodes, et jamais dans son archevêché ne souffrit rien qui ressemblât au luxe des princes.» Tel a vécu ce prince de l'Église, le fondateur de notre Université dePontà-Mousson (1).]

(t) La Corapagnia de Jésus doit trop au Grand Cardinal^ comme rappelaient ses contemporains, pour laisser échapper une occar i^ion d^exprimer sa reconnaissance pour la protection et les bienfaits de cet illustre catholique, l'un des hommes les plus odieusement calomniés par les hérétiques, et leurs alliés les librespenseurs.

Nous ne prétendons pas donner ici le résumé d'une vie dont les annalistes de TÉglise ont couvert quelques-unes de leurs plus belles pages, et dont la mémoire sera toujours chère aux catho- " Hques. Notre but se borne à rappeler, dans cette jiote, que si le

Le corps du défunt Cardinal fut ramené d'Avignon à Reims par son neveu et successeur dans l'archevêché, Louis-François de Guyse, qui lui fit faire de magnifiques funérailles avant de le renfermer

cardinal de Lorraine fut un intrépide défenseur du Saint-Siège, il fut aussi l'un des plus grands amis et bienfaiteurs de la Compagnie. Au moment où il venait de rendre sa sainte âme à Dieu, le P. Émond Auger, qui Tavait assisté dans sa dernière maladie, se hâta de raconter à nos Anciens les détails de cette mort édiQante et de payer ainsi le premier tribut de reconnaissance exprimé au nom de la Compagnie. Avant de transcrire ici quelques-unes de ces pages, nous croyons utile de montfer à nos lecteurs le portrait du Cardinal peint par des hérétiques : cette peinture de main ennemie est tellement ^^odieuse et maladroite, que, loin de nuire à cette grande figure catholique, elle en fait ressortir Téclat. Parmi toutes ces peintures de charbonniers huguenots, nous choisissons celle de Pierre de TEstoile, exécutée à la satisfaction des ennemis de rÉglise, et si bien réduite qu'elle tient peu de place.

Une autre raison de préférer Pierre de l'Estoile à tant d'autres, c'est que ce collecteur desmédisances et des calomnies de ses contemporains est une sorte d'évangéliste pour les nôtres. Et comment ne plairait-il pas à nos libres-penseurs, lui, catholique sincère, qm parle des catholiques avec ce même esprit qui de nos jours fait fortune à la Revue des Deux-Mondes, au Journal des Débats et autres publications périodiques ejusdem farinœ. En outre, Pierre de TEsloile, grâce à son mauvais esprit de partent cntaire, grâce surtout au sel gaulois dont il assaisonne les faits scandaleux et si souvent falsifiés qu'il inscrit quotidiennement dans son journal, est comme le père et le type de cette malsaine production contemporaine : le Journalisme amusant, où la multitude va puiser toute son érudition et se repaitre de quelques scandales de haut goût.

A tous ces Jtitres, Pierre de TEstoile méritait la préférence que

dans le monument dont nous avons déjà parlé.

Bientôt une autre tombe s'ouvrit pour recevoir

les restes de Claude de Valois^ épouse du sérénis-

sime duc de Lorraine Charles III. Cette princesse

nous lui donnons. Et, dans le court fragment que nous empruntons au journaliste du xvi« siècle, sur la mort du cardinal de Lorraine, nos lecteurs trouveront cette identité de fond et de forme anticatholique de nos journalistes libres-penseurs : organes et en môme temps propagateurs dd Thistoire falsifiée au détriment du catholicisme et de ses défenseurs.

Nous ouvrons le journal de Pierre de L'Ëstoile à la date du 26 décembre 4574, et nous y lisons ce qui suit :

« Le dimanche 26 décembre, à cinq heures du matin, Charles, cardinal de Lorraine, aagé de cinquante ans, mourust en Avignon d'une ûebvre symptomée d'un extrême mal de teste provenu du serein d'Avignon, qui est fort dangereux, qui lui avait offensé le cerveau à la procession des Battus^ où il s'estoit trouvé en grande dévotion, avec le crucefix à' la main, les pieds à moitié nuds, et la teste peu couverte, qui est le poison qu'on a depuis voulu faire accroire qu'on lui avait donné. '

<K Le jour de sa mort et la nuit ensuivante, s'esleva en Avignon, à Paris, et quasi par toute la France, un vent si grand et si impetueus, que de mémoire d'homme il n'avoitesté oui ung tel fouldre et tempeste. Dont les catholiques lorrains disoient que la véhémence de cest orage portoit indice du courroux de Dieu sur la France, qui la privoit d'un si bon, si grand et si sage prélat. Les HuguenoU:» au contraire, disoient que c'esloit le sabbath des diables, qui s'assembloienl pour le venir quérir ; qu'il faisoit bon mourir ce jour-là, pour ce qu'ils estoient bien empeschés. Ses partizans maintenoient qu'il avoit fait une tant belle et chrestienne fin que rien plus. Les Huguenots soutenoient, au, contraire, que

avait donné tant de preuves de sa bonté à nos preniiers Pères du collège, qu'ils la regardaient comme une Yéritable mère: ce que j'ai souvent entendu répéter au P. Bleuse.

quand on lui pensoil parler de Dieu, durant sa maladie, il n'avoit en la bouche, pour toute response, que des vilanies, et mesme ce vilain mot de f..... ; dont Monsieur de Reims, son nepveu, l'estant allé voir, et le voiant tenir tel langage, auroit dit en se riant, qu'il ne voit rien en son oncle pour en désespérer ; et qu'il avoit encores toutes ses paroles et actions naturelles. Or la vérité est que sa maladie estoit au cerveau lequel il avoit tellement troublé qu'il ne sçavoit qu'il disoit ne qu'il faisoit, en quoi il continua jusques à la fin ; mourant en grand trouble et inquiétude d'esprit, invoquant mesmes, et apelant horriblement les diables sur ses derniers soupirs : chose espoùvantable, et toutefois tesmoignée de tous ceux qui lui assistoient I

« En quoi s'est monstrée apertement Timpudence d*un certain Jésuite nommé (Ëmond) Auger, qui fist imprimer en ce temps un discours que j'ai veu, sur la mort et derniers propos de ce prélat, lequel il fait parler comme un ange, lui disje, qui estoit privé de t^ut sens et jugement : discours, à la vérité, digne de la boutique du mestier dont on dit qu'a esté premièrement ce Jésuite.

« Ce jour (26 décembre), la Roine-mère se mettant à table

dit ces mots : « Nous aurons à ceste heure la paix, puisque M. le cardinal de Lorraine est mort, qui estoit celui (ce distH)n) qui Tempeschoit. Ce que je ne puis croire; car c'estoit un grand et sage prélat, et homme de bien, et auquel la France et nous tous perdons beaucoup. » Et en derrière disoit (la Reine-mère) que ce jour-là estoit mort le plus meschant homme des hommes. Puis s'estant mise à disner, aiant demandé à boire, comme on lui eust baillé son verre, elle commença tellement à trembler qu'il lui cuida tumber dps mains, et s'escria, « Jésus ! voila M. le cardinal

Cette double perte fut vivement sentie à Pont-à- MoussoQy et lorsque la triste nouvelle y arriva d'Avignon, le bruit se répandit aussitôt que les Jésuites allaient abandonner la Lorraine et retourner en

de Lorraine que je voiy I » Enfin s'edtant un peu rassise et rasseurée, elle dit tout haut :^ « C'est grand cas de Tapprehension I je suis bien trompée si je n'ay veu ce bonhomme passer devant moi pour s^en aller en paradis, et me sembloit que je Ty voiois monter. » Les nuits aussi elle en avoit des appréhensions (au dire de ses femmes de chambre), et se plaingnoit de ce que elle le voioit souvent, et ne le pouvoit ester et chasser de sa fantaisie, encores que dès qu'il fust mort on ne parla non plus du cardinal de Lorraine que s'il n'eust jamais esté; et en fist-on moins de bruit à la cour (ce qui est digne de remarque) qu'on eust fait un simple protenotaire ou curé de village. 11 y en eust seulement quelques-uns de la religion qui s'en souvinrent pour le mal possible qu'il leur avait procuré de son vivant. »

Pierre de L'Estoile, en bon chroniqueur, ajoute quelques propos malpropres et absurdes sur les rapports du Cardinal avec la Reine-mère. Que serait, sans telles épioes, la chronique de certains journaux ? Il y faut du pittoresque quand même! et voilà pourquoi de L'Estoile parle, sans en rien croire , des mauvais propos qu'il a ramassés dans Tégout des Huguenots^. 11 ajoute à tout cela les vilenies rimées qu'il a pu déterrer et dont les quatre vers suivants, extraits de l'épitaphe du Cardinal, feront connaître la provenance :

Le Cardinal, lequel durant sa vie,

Troubla le ciel et la mer et la terre

Sert maiotenant aux enfers de furie.

Et aux damnés comme à nous fait la guerre.

Par tels échantillons d'histoire ou de littérature huguenote, que

France. Nos ennemis accréditaient facilement ces rumeurs dans une ville qui, plus que toutes les autres de la contrée, avait souffert du contact des hérétiques et volontiers se serait alors débarrassée de

nous pourrions multiplier ÏAdëfiniment, nos lecteurs jugeront combien fut grande, au camp des ennemis de l'Église, la joie causée par la mort du grand Cardinal. Mais écoutons maintenant la relation d^un témoin oculaire de cette mort admirable, et ce môme Émond Auger qui montra si bien, au dire de L'Estoile, de quel meslier et boutique il étoit I

Outre la relation adressée par le P. Émond Auger, le 34 décembre 4574, à son ami le P. Martin Rouillé, à Verdun, et publiée, en partie, dans la Vie du P. Auger, par le P. Dorigny, nous avons les lettres adressées 8ux Pères de Pont -à-Mousson, et dont le P. A{)ram s'est servi . en les abrégeant , dans sa traduction latine. Nous reproduirons quelques fragments du texte en vieux français :

a Le roy (Henri 111) ayant appris qu'il (le Cardinal) devoit recevoir le Saint-Viatique, dit au duc d'Alançon, son frère, et au roy de Navarre, qui lui succéda sous le nom d'Henry IV: « Allons voir le cardinal de Lorraine ; il ne manquera pas de nous donner quelque enseignement salutaire ou quelque exemple édifiant ». 11 ne fut pas trompé dans son attente, car comme le prêtre qui lui disoit la messe en fut venu vers la consécration, le Cardinal, quoi que put faire le roi pour Tempêcher, s'étant jeté à bas de son lit, appuyé de deux de ses gentils-hommes, il se tint à genoux au milieu de sa chambre jusqu'au temps de la communion, répandant son âme dans le silence en présendi de son Dieu ; et, avant que de le recevoir, il fit hautement sa profession de foi en particulier sur la présence réelle et sur la vérité du sacrifice : il y joignit une protestation de la droiture et de la pureté de ses inten-

nous. 'De plus, le duc de Lorraine était alors vivement impressionné par la mort du Cardinal, son oncle, et par le triste état de son épouse qui, sujette à

des attaques d'épilepsie, semblait près de sa fin;âl était

Uons dans les Conseils, dont il en prit à témoin le Roi du Ciel et celui de la terre qui ëtoient présents. Il répéta la même chose devant la roine Catherine de Médicis et les princesses qui Taccompagnoient, parlant à tous avec une liberté apostolique et donnant à chacun les avis salutaires qui lui convenoient. Il reçut en leur présence rExtréme-Onction, qu'il a voit demandée, avec une piété sensible et une telle présence d'esprit qu'il avertit l'archevêque d'Embrunqul la lui administroit delà transposition qu'il fesoit d'un sens devant un autre. Et dans ces dispositions il rendit à Dieu sa grande âme. Voilà un fidèle abrégé delà vIr et la mort du grand ' cardinal de Lorraine, et qui doit indigner les lecteurs contre ceux qui attaquent si outrageusement sa mémoire. »

Dans sa relation du 34 décembre 4574, le P. Edmond Auger raconte les mêmes faits plus en détail, et en ajoute quelques autres que nous transcrivons :

« Il [le Cardinal) ro'avoit dit quelques-temps auparavant

(sa maladie), que dans le chagrin de ne pouvoir aporter de remède aux maux, dont l'Église était affligée, il soubaitoit, si c'étoit la volonté de Dieu, qu'il le tirât du monde ; il dit dès le second jour de sa maladie, qu'il se sentoil frappé à mort, et qu'il n'en relevéroit point..... Son mal continua toujours avec une extrême douleur de tête, quelques soins qu'apportassent pour le soulager Messieurs de Guise, de Mnyenne, de Fécamp, d'Aumale et d'Elbœuf

ses neveux Ces Princes le voyant en danger voulurent de leur

grâce, que je le fisse souvenir de se mettre en bon élat, et de se disposer à recevoir Notre-Seigneur ; je leur obéis, et je n'eus point de peine à le lui faire agréer, il le prit en très bonne part; ainsi le

d'ailleurs tout entier aux préparatifs de départ de sa cousine Louise de Vaudemont, que le roi de France venait de ctioisir pour épouse, et l'attendait à Reims où le mariage se devait faire II était donc à crain-

jour de sainte Luce, sur les neuf heures du matin je ui'habillay pour dire la Messe à TAutel que Ton avoit dressé dans sa chambre ; le Roy averli qu'on devoit luy donner le Saint Viatique, y voulut assister, et il arriva lors que j'ëtois à l'Évangile. Un peu avant Tëlévation, le malade voulut se lever, et ensuite se mettre à genoux au milieu de la chambre sur un carreau près du Roy ; il y demeura soutenu par deux de ses gen til -hommes jusques à la post- Communion, que je luy présentay le précieux Corps de Nôtre- Seigneur; après luy avoir dit quelques paroles de dévotion , il le reçût avec une ardente affection, et s'écria à liaute voix avec saint Thomas : Daminus meus et Deus meus / et y ajouta des mots embrasez de l'amour de Dieu, exhortant Messieurs ses neveux à l'aimer et le servir, et à obéir fidellement au Roy ; tout le monde fondoit en larmes : sa Majesté même ne put retenir les siennes, lors que (son éminence) prit congé d'elle, luy disant adieu pour jamais

et l'exhortant à bien servir Dieu et son Église

« Le même jour, 43 de ce mois, me trouvant près de lui avee Monsieur le cardinal de Guise son frère, je le disposay encore, selon Tordre, que m'en avoit donné ce Prélat, a recevoir le sacrement de l'Extréme-Onction ; il le reçût des mains de Parchevêque d'Âmbrun, avec une joye qui marquoit la paix de son ame, répondant de luy-méme aux prières de l'Église avec telle dévotion et piété, qu'il n'y a voi t personne de ceux qui êtoient presens, qui ne fût

attendri Depuis ce temps-là dans les bons intervales, que son

mal de tête lui laissoit, il ne s'entretenoit que de saints discours, témoignant, par de courtes aspirations, le désir qu'il avoit de

quitter ce monde pour, aller à Dieu Il voulut plus d'une fois

que l'on chantât le Salve Regina devant luy ; il adoroit la Croix ,

dre que le duc, préoccupé de tant d'affaires^ ne négligeât celles du collège. Il n'en fut rien cependant. Il envoya un gentilhomme de sa maison au P.

demandoit de i'eau-béoite de temps en temps, et nous donnoit à toute occasion par ces signes extérieurs de dévotion des preuves de celle, qu'il avoit dans le cœur....; Quelques jours avant sa mort il demanda sur le minuit une petite croix de bois, où étaient enchâssées des reliques tirées du Saintr-Sépulcre et d'autres lieux de Jérusalem; il l'embrassa et chanta luy-môme une partie de PHymne Vexilla Régis prodeunt^ et pria le Docteur Massoré, qui étoit présent, de luy donner Tabsolution, afin, ^isoit-il, d'aller avec plus de liberté è son Créateur, n*ayant plus rien, qui le retint au monde; il animoit ce qu'il disoit de plusieurs paroles de l'Écriture

a Le jour de Noël sur les trois heures du soir ses douleurs et ses convulsions redoublèrent et nous firent connoitre, que nous ne le garderions pas longtemps ; je me mis alors au chevet de son lit, et y passay toute la nuit avec le Sieur Massoré, tâchant de l'exciter à ce dernier passage par tout ce que je pouvois de plus propre et de plus convenable, jusques-à-ce que sur les quatre heures du malin, jour de Saint-Ëtienne wpvés avoir fait la recommandation de l'âme, et luy avoir donné une dernière absolution et une chandelle bénite apportée de Romo, ce Prince rendit doucement son esprit à Dieu. Âpres lui avoir fermé les yeux, et luy avoir laissé la croix entre les mains, je me retiray

X Telle fut la fin d'un des plus grands et des plus vertueux personnages de nôtre temps : on ne sçaurait dire combien il fut regretté même de leurs majestez ; le Roy vint Taprès-dinée luy jetter de l'eau -bénite. Monsieur, le Roy de Navarre et toute la Cour en

firent autant 11 n'y eut ensuite si petit, dans la ville, qui ne luy

soit venu rendre les mêmes devoirs, chacun pleurant et le regretant amèrement.

a Voilà tout ce que je puis à-present vous mander sur la perte,

Edmond Hay, pour lui recommander d'avoir bon courage et l'assurer qu'il aurait soin de nous. En efFet, le duc de Lorraine donna ses ordres

que nous venons de faire ; elle est commune à toute la France; Dieu veuille qu'elle ne soit point encore suivie de plus grands

maux ! Je vous prie, mon cher Père, de faire sçavoir ces par-

Ucularitez, à ceux, que vous jugez y devoir prendre intérêt, et de procurer à Tillustre défunt les prières et suffrages de notre Compagnie : je crois qu'avant que cette lettre vous soit rendue, nos Pères, qui sont répandus en ce Royaume , se seront mis en état de satisfaire à ce qu*ils doivent à ce généreux bienfaiteur »

Nous avons laissé la parole aux témoins oculaires de la sainte mort du cardinal de Lorraine, que ses ennemis les Huguenots font « mourir en désespéré, blasphémant et appelant à lui tous les diables d'enfer ». Le fait est que cette mort excita la plus vive allégresse dans les camps des révoltés contre l'État et l'Église; et consterna les catholiques qui perdaient en ce grand homme le chef le plus intelligent, le plus ferme et le plus puissant.

Cette mort prématurée priva la Compagnie de son plus dévoué protecteur, et dans un temps où elle avait tant d'ennemis à combattre.

L'existence de Pont-à-Mousson parut gravement compromise; mais les princes de Lorraine ne voulurent pas laisser périr cette œuvre si chère au grand Cardinal.

Le P. Abram, suivant le goût de l'époque, cite quelques-unes des pièces où les poëtes contemporains célèbrent l'illustre défunt. Mais les historiens du Cardinal n'ont point besoin de ces pièces montées^ où l'abus du superlatif et de l'excessif gâte le positif et le vrai qui suffit à la gloire du grand Cardinal. Nous ne donnerons pas mémo Tépitaphede son lombeau — conservée par leP. Abram, — sinon la dernière ligne, gra\tk» de son vivant, parle Cardinal : Ego credidi quia tu es Cfirislus Filins Dei vivi, qui in hune mundum venisti.

pour Texécution de la bulle de fondation et des pieuses intentions du défunt cardinal. Il confia ]e tout au cardinal Louis de Guyse, frère du défunt, et à Tévêque de Verdun, Nicolas Psaume. Ce dernier portait à la Compagnie l'affection d'un père, et le Cardinal, héritier des sentiments de son frère, se chargea volontiers d'un patronage que Sa Majesté Henri III Jui recommandait. £t, sans retard. Son Éminence voulut donner un gage de son affection eu écrivant au P. Général, Éverard Mercurien, la lettre suivante :

« Révérend Père,

« Je croy qu'auparavant que cette mienne lettre tombe entre vos mains, vous aurez eu advis de la mort de Monsieur le cardinal de Lorraine, mon frère, en laquelle toute la Chrestienté et particulièrement ceux de nostre maison reçoivent une fort grande et insigne perle. Mais estant la volonté de Dieu telle que de le nous avoir osté pour le mettre, en un lieu ou il ayt plus de repos qu'il n'avoit en ce monde, il me semble estre le plus expédient de s'y conformer comme j'en suis bien résolu et me consoler avec luy. Et cependant je vous diray, Révérend Père, que désirant continuer envers vostre Compaignie la mesme affection que mondit frère le Cardinal (que Dieu absolve) luy portoit, f en ay bien

volontiers prins la protection, et mesme suivant le commandement que le Roy m'en a faict^ pour la grandeur et accroissement de laquelle je m'employeray en ce qui me sera possible, vous asseurant que vous cognoistres par tous bons effets que je seray en cela successeur et imitateur des bonnes et saintes intentions de mondit friere le Cardinal a l'endroit de vostre Compagnie, les affaires de laquelle Monsieur Ëmond (Auger) m'a représenté par me> moires et m'en communique amplement. Et ne me pouvant maintenant eslendre a vous faire la présente plus longue, je supplieray le Créateur vous donner, Révérend Père, heureuse et longue vie. Escript en Avignon, le 9 de janvier 1575. »

(Ce que dessus est escript de la main du Secrétaire^ ce qui suit de la main dû Cardinal.)

« Vostre comme frère,

« L., cardinal de Guyse. •

Les bonnes dispositions de l'évéque de Verdun n'étaient pas moins explicites, comme nous le voyons dans la leltre du P. Claude Mathieu adressée à la date du 5 février 1575 au P. Général.' •

Nota. — Nous reproduisons en entier cette lettre dont le P. Abram n'a donné que l'analyse.

« La mort de feu M. le cardinal de Lorrene, laquelle nous scumes il y a aujourd'hui huit iours,

nous a apporte de très grandes incominodites et relarde tellement le bon succès des affaires du collège du Pontet de plusieurs de ceste Province, que je me trouve maintenant bien empesche Loue soit N. S. de tout. Plaira Votre Paternité faire recommander lame dudit Cardinal comme de celuy qui estoit bien affectionne a la Compagnie et qui, si Dieu luy eust donne plus longue vie, avoit grand désir de le monstrer par effet. Comme je masseure que le P. Émond Auger aura bien amplement escript à Votre Paternité. — Nous ne scavons encore ce qu'il a ordonne par son testament; bien scavons nous que Monsieur de Verdun est un des principaux exécuteurs, lequel m'a dit qu'il fairoit plutôt le collège du Pont à ses propres dépens que laisser en arrière ce que M. le Cardinal avait commence avec une si saincte intention; et que cependant il ne lairrait avoir faute de rien aux Nostres qui sont au Pont. — Il m'envoya dimanche passe a Joinville, a Madame la douariere de Guyse, mère de M. le Cardinal^ et a M2dame de Saint-Pierre, sa sœur, pour les consoler. — Je pensois bien que nous irions au Pont, mais il faut que M. de Verdun s'en aille incontinent à Reims pour l'enterrement de M. le Cardinal, le corps duquel y arrivera dans trois ou quatre jours. » A peine l'évèque de Verdun eut-il rendu les derniers devoirs au défunt cardinal, qu'il revint à la

hâte rejoindre à Pont-à-Mousson le P. Claude Mathieu, afin d'y publier la Bulle de fondation. Bientôt, ayant obtenu la ratification de la cession consentie par le Prieur des Ânthonistes, il nous installa dans l'église et maison qui nous étaient cédées. Cette solennelle prise de possession eut lieu le 3 mars 1 575, en présence des très-illustres princes, élèves de l'Université, Charles, fils du duc de Lorraine, et Charles, fils du Qomte de Vaudemont, qui Tun et l'autre devinrent cardinaux, de Jean Ulric, autrefois commendataire, et de Claude Lallemant^ prieur, démissionnaire.

L'évéque de Verdun continua^ pendant le peu de jours qu'il vécut encore^ à veiller aux intérêts du collège : on peut dire que c'était sa pensée de tous les instants; mais il était mûr pour le ciel, et passa de cette vie le 10 août de la même année. Je veux consacrer quelques lignes à la mémoire de cet insigne bienfaiteur de notre Compagnie.

Nicolas Psaume naquit à Chaumont, en 1508, de pare'nts vertueux et peu fortunés. Il fit ses premières études sous la conduite de son oncle, François Psaume, abbé des Prémontrés à Verdun ; il alla ensuite à Paris^ où ses talents ne tardèrent pas à le faire distinguer entl'e tous les élèves de l'Univeisité. A vingt-deux ans, il fui ordonné prêtre et entra dans l'ordre des Prémontrés. Après la mort de son

oncle, il retourna à Paris pour achever ses études de théologie. L'éclat de sa science et plus encore sa vertu le mirent bientôt en rapport avec le cardinal de Lorraine qui se l'attacha par les liens d'une étroite amitié* En 1542, d'une voix unanime^ il fut nommé Procureur de son Ordre. C'est à cette époque, que remontent ses premiers rapports avec les Pères de notre Compagnie, S. Ignace et Salmeron. Il puisa dans le commerce de ces deux serviteurs de Dieu celte estime et cette alSection pour la Compagnie qui ne firent que s'augmenter dans la suite. C'est à ses recommandations pressantes que le cardinal de Lorraine se déclara en France notre protecteur et notre ami le plus dévoué.

En 1 548, le Cardinal se démit en sa faveur de l'évéché et comté de Verdun. On vit alors se reproduire la scène qu'on avait admirée à l'avènement du Pape Benoit XI. I^ mère du nouvel évêque^ pensant qu'il convenait de venir féliciter son fils^ vêtue comme une dame de qualité, avait emprunté des habits et des faux dheveux pour cette visite. Mais le pieux évéque, à qui les honneurs ne faisaient point oublier son humble origine^ ne voulut pas la reconnaître sous ces ornements empruntés : o Ma mère, lui dit-il, était une pauvre villageoise modestement vêtue, et je ne la puis reconnaître sous ce déguise**meut ! 9 La pauvre femme se retira toute confuse, V. 6

et s'en alla reprendre les modestes habits de sa condition. Quand elle reparut ainsi vêtue, son fils s'écria : « Maintenant je vous reconnais pour ma mère ! ^ et tout aussitôt lui donna les plus tendres marques de respect et de piété filiale.

En 1 551 et 1 562, Nicolas Psaume siégea parmi les 'Pères du concile de Trente, où il prit une part très* active dans les travaux de cette vénérable assemblée. Dévoué sans réserve à TÉglise Romaine, il s'employa tout entier à défendre la pureté de la foi dans son diocèse, où il établit l'inquisition. I^ mort du jeune roi François II ayant exalté les espérances des Calvinistes, ils ne se flattaient de rien moins que d'écraser sans retour le parti catholique en France. Dans cette triste conjoncture, Tévêque de Verdun se montra plein de courage. Il fit imprimer une pro* fession de foi, et parcourant les villes et les campagnes, il la fit signer à tous ses diocésains, nobles et paysans, magistrats et bourgeois, ecclésiastiques et séculiers. Son zèle porta ses fruits, et dans aucune partie du royaume l'hérésie 40'eul plus d'insuccès. Mais l'évêque nourrissait un autre dessein : il s'était assuré que l'ignorance était la principale cause des misères morales de son peuple. A ce danger toujours menaçant, il résolut d'opposer la barrière d'un enseignement solide et parfaitement orthodoxe. Et dans ce but il fonda un collège dans sa ville épisco-

pale, et pria les Pères de là Compagnie d'en prendre la direction. Mais nos Pères, encore trop peu nombreux, ne purent répondre à son zèle. Cependant, en 1565, quelques-uns d'entre eux se rendirent à Verdun, et le collège put s'ouvrir. Ses progrès furent lents et difficiles : bientôt même une maladie contagieuse dispersa tous les élèves. Cependant Nicolas Psaume ne perdit pas courage; en 1570, il reprit son œuvre et l'établit dans l'hôpital de Saint-Nicolas. Toute la ville applaudit k cette restauration. Lui-même la signala par un acte qui ne réinoîgnait pas moins de son humilité que de sa grande affection pour nous. Le jour de S. Nicolas, où le Saint Sacrifice fut célébré pour la première fois dans l'église du nouveau collège, non-seulement il envoya aux Pères un dîner tout préparé, mais il vint lui-même au collège saluer les Pères et voulut tout le temps du repas les servir à table : ni prières, ni instances d'aucune sorte ne purent l'empêcher de remplir cet acte d'affectueuse humilité qu'il expliquait par ces paroles de N. S. : « Jmen dico vobis quod prœcinget se. et Jaciet illos discumbere et transiens ministrabit illis. »

Ce saint prélat faisait de la pensée de la mort sa méditation continuelle, et à l'exemple du cardinal de Lorraine, il se fit creuser un tombeau dont il composa lui-même l'épitaphe. Une violente maladie

l'enleva prématurément à l'afïection de son peuple et au service de TÉglise, le 1 0 août 1 575. Il était âgé de cinquante-sept ans. A sa demande, son cœur fut porté dans notre église de Verdun et placé au bas des degrés du maître-autel sous une plaque de marbre portant cette inscription gravée de son vivant : « Nicolaus Psalmus^ amicus vester^ dormit. Orale pro eo » ,

Le cardinal de Guise lui aussi se montra affectionné à la Compagnie, et^ comme nous Tavons vu^ il s'en déclara le protecteur apiiès la mort du Cardinal, son frère. Ses premiers soins eurent pour objet de fournir aux Jésuites de Pont-à-Mousson les secours en argent dont ils avaient besoin. Vers le milieu du mois de mars^ étant venu en Lorraine pour célébrer les funérailles de la duchesse Claude de Valois, il obtint du duc une somme de mille écus d'or pour notre collège. Cette somme fut bientôt suivie d'une autre de cinq cents écus ; mais j'ignore si elle venait du Cardinal ou du duc. Il s'occupa encore de nous assurer des revenus fixes et suffisants pour nous mettre à l'abri du besoin. L'abbaye de Gorze, récemment sécularisée par Grégoire XIII, comptait parmi ses dépendances le prieuré de Notre-Dame d'Aspremont. Ce prieuré étant venu à vaquer, le cardinal de Guise nous le donna. Cette cession, jointe à quelques autres petites sommes et à

- 85— ^ celle de cinq œnts écus d'or provenant de la mense épiscopale de Metz, portèrent le revenu annuel, jusqu'en 1581^ à deux mille écus d'or. Et, pour ne rien oublier, il faut ajouter l'ermitage de Saint- Firmin, situé aune heure de la ville, et un petit champ. Cet ermitage fut la première propriété du collège et donnée par l'évêque de Verdun, alors que nos Pères n'avaient pas encore de logement fixe dans la ville. Le petit champ leur fut donné par le prieur Laliemant. Le cardinal de Guise n'arrêtait pas sa sollicitude à ces soins matériels : il voulait surtout que l'Université naissante fût digne de son institution, et répandit autour d'elle l'éclat de la science. Et c'est ce dont on peut s'assurer en lisant la lettre qu'il adres* sait au Général Éverard Mercurien, le 26 Novembre 1 575, lettre qu'il remit au P. Nicolas Le Clerc, député de la Province de France, et qui, en cette qualité, se rendait à Rome pour la congrégation triennale.

« Révérend Père, •

« Ce porteur Clerus qui est de vostre Compagnie et l'un des députés du collège du Pont à Mousson vous informera bien amplement de Testât d'iceluy et. vous pourra par mesme moyen témoigner la bonne envie et dévotion que j'ay de le maintenir, conserver entier et accroislre de tout ce qui sera en ma puissance, sans y rien espargner. Je vous prie

aussi bien fort de vostre cote y prester la main et ne nous laisser avoir faute de gens de bien, pour y continuer la bonne institution des exercices ainsi qu'elle y est desja fort bien acheminée, et j'espère qu'il en sortira de grands fruits à l'honneur de Dieu propagation de nostre religion catholique et manutention de l'obéissance et dévotion envers le Saint Siège apostolique^ qui est fort refroidie en ces quartiers de là| et a besoin d'estre appuyée et stimulée par gens doctes et zélateurs de nostre sainte foy, qui preschent continuelement mesme du costé d'Alemagne ou il y a fort peu de gens qui entendent la langue et ayent l'érudition pour prescher; l'on en pourra nourrir et eslever en nostre collège du Pont ou il v a bon nombre d'escholiers de toutes langues mesme de la Tudesque et Germanique et pour les encourager et esmouvoir toujours davantage a estudier mieux, et continuer la profession et estude des saintes lettres et de Théologie et se rendre dignes et capables des dignités et degrés que l'on a accoutumé d'y donner a ceux qui le méritent, soubs l'espérance d^ quelque petite rémunération et recompense et avancement en l'Église ; nous avons advisé de supplier tres-humblement Sa Sainteté de vouloir accorder ceste grâce audit collège en faveur de ceux qui y prendrpient leurs degrés en Théologie que de leur destiner et afifecter tous les

bénéfices des trois diocèses de Metz, Toul et Verdun qui vacqueronten trois ou quatre mois de Tan de ceux que notre Saint Père a accoustumé de se reserver par ses règles de chancelerie ou autres qu'il luy plaira adjuger. Ce sera un esguillon pour les estudians, de point, ou de fort petit préjudice de la cour de Rome. Car c'est tout l'interest qu'ils y sçauroient alléguer ; il y vaque fort peu de bénéfices et de petite valeur , mais les escholiers sont aussy accoustumés a se contenter de peu de chose. J'en escris a Monsieur le cardinal de Pellevé et le supplie de demander cette grâce a nostre Saint Père de ma part. J'escris aussy à Messire Philippe Musot mon agent en cour de Rome et a M. Dpminique Hallot mon solliciteur pour y faire tous les bons offices qu'ils pourront. Je vous prie aussy bien affectueusement de leur assister et avoir souvenance ^de moy en vos bonnes prières auxquelles je me recommande et prie le Créateur, R. Père vous avoir en sa sainte et digne garde.

« De Paris, ce 26 4e novembre 1575. {Deinde

propria manu).

« Votre bon frère et amy,

LOYS CiLRDmAL DE GUYSE. »

L'Université pouvait tout attendre du dévoue-

. ment et du patronage de ce prince de TÉglise. \À

16 avril 1576 elle en reçut la donation du prieuré

dont nous jouissons encore, et le 23 février de Tan* née suivante, la pleine possession de ce prieuré. Mais la mort ne lui permit pas d'achever l'œuvre de la fondation : il mourut à Paris, le 27 mars 1 578, dans ces sentiments de piété dont il avait donné tant de marques durant une vie employée, comme le dit Meurisse^ l'historien des évéques de Metz, aux plus importantes négociations en France, à Rome et en Espagne.

Il convient.de nous arrêter un moment pour considérer les mystérieux conseils de la Providence sur cette fondation de notre Université. En deux circonstances^ le P. François de Borgia, Général de notre Compagnie, donne son consentement à l'établissement projeté : à Blois d'abord, par lui-même, et ensuite, à Rome, par le P. Jérôme Natal , son vicaire dans l'administration de la Compagnie , et cela avant même qu'on eût traité avec le Souverain Pontife la question de fondation, au moyen de quelques bénéfices. Peu de mois après, le Général passe à meilleure vie sans avoir tchevé* son œuvre. Le cardinal de Lorraine, promoteur de cette fondation, réussit à faire venir les premiers jésuites à Pont-à- Mousson et leur donne les plus grands témoignages de son affectueuse libéralité , mais à peine sont-ils arrivés depuis trois mois que le grand Cardinal * leur est enlevé subitement. Claude de Valois, épouse

du sérénissime Duc^ nous continue l*énergique protection du Cardinal; mais au moment où nous espérions tout de cette protection de la duchesse, et moins de deux mois après le cadinal , elle le suit au tombeau. Bientôt Tévéque de* Verdun vient publier les bulles d'érection de l'Université et nous mettre en possession du collège : puis il se rend à Paris pour régler toute chose avec le cardinal de Guise, et quelques mois plus tard il nous est enlevé par une mort prématurée. Enfin lorsque le cardinal de Guise, héritier du zèle de son frère, poursuivant Toeuvre de la fondation, faisait espérer de la mener à bon terme, la mort vient l'arrêter à moitié chemin.

Des épreuves si multipliées, si subîtes et si grandes n'étaient-elles pas une-marque que Dieu ne bénissait point cette fondation? Certains esprits auraient pu le supposer, si les fruits abondants sortis de cette Uni versitéri'avaientprouvélecontraire«Dieu,sansdoute^ne permit ces épreuves que pour montrer à nos'Pères qu'ils ne devaient mettre leur espoir qu'en lui seul Après leur avoir retiré tous les appuis dont nous venons de parler il ne les abandonna pas. Bientôt il inspira au duc Charles III et au Souverain Pontife Grégoire XIII de consolider l'œuvre commencée.

Il manquait encore mille écus d'or pour compléter la somme fixée par les bulles pontificales et qu'on ne pouvait, guère tirer des monastères situés dans

les trois évêchés. Ce fut alors que, sans en avoir été sollicité, mais, comme s'exprime la bulle, de son propre mouvement, que Grégoire XIII assura le revenu ^ nécessaire à l'existence de l'Université en lui assignant cette somme sur un prieuré du diocèse de Verdun dépendant de l'abbaye de Gorze ... Mais revenons sur nos pas.

Nos Pères ayant donc été mis en possession de rUniversiité, le 3 mars 1575, les classes furent bientôt ouvertes aux nombreux élèves qui se présentaient. Le P. Le Clerc enseigna d'abord la théologie, mais bientôt il fut remplacé par le P. Jean Oranus de Liège, religieux très-considéré^ nous dit la Bibliothèque des Écrivains de la Compagnie^ pour sa science profonde, ses vertus, sa prudence et son habileté dans la conduite des affaires. Il fut recteur de plusieurs collèges, provincial de Belgique et mourut saintement en 1 603 dans notre collège de Mons enHainaut.

Le P. Edmond Hay, recteur du collège, professa la théologie morale. Maître Clément Dupuy enseigna la rhétorique; la seconde fut confiée au P. Edmond Moranges d'Autun qui, appelé à Paris en 1580 pour y soigner les pestiférés, trouva près d'eux une mort glorieuse. Le Père Jean Hordal, lorrain , enseigna la classe supérieure de grammaire. D'autres professeurs furent chargés des cours

inférieurs. Le discours d'ouverture eut lieu dans notre église et fut prononcé par le professeur de rhétorique, Clément Dupuy. Ensuite chaque professeur ouvrit son coui*s par une allocution. L'année scolaire étant trop avancée, le cours de philosophie fut remis à la prochaine rentrée : sans cette mesure il aurait fallu, faute de temps, tronquer cet enseignement important, et pour lequel nos élèves n'étaient pas assez préparés....

Sur le registre du préfet des études je trouve que depuis l'ouverture des classes, 23 décembre 1574, jusqu'à la seconde rentrée qui fut^ à cause deshruits d'épidémie, remise*au 9 octobre 1575, on a reçu trois cent vingt* trois élèves sans compter ceux qui suivaientle cours de théologie morale, dont on n'a pas conservé la liste. En léte du catalogue des élèves se trouvaient les deux princes Charles: l'un, fils du sérénissime Duc, et l'autre, fils de Nicolas de Vaudemont : l'un et l'autre inscrits plus tard sur le catalogue des cardinaux. J'ai dit que la rentrée avait été reculée jusqu'au 9 octobre , car elle aurait dû, pour nous conformer à l'usage de Paris, avoir eu lieu le premier du mois.

Le P. Louis Richeome avait été nommé préfet des études, et le P. Toussaint Roussel professeur d'Écriture-Sainte.

Tels furent les commencements de notre Univer-

site de Pont-à-Mousson^ dont la réputation s'établit no^ point progressivement et lentement , mais comme par acclamation, et cela non-seulement en Lorraine mais dans les pays voisins. C'est ce que dit expressément Nicolas Bocher dans, Toraisôn funèbre qu'il prononça au commencement de l'année 1 576 à la louange de François de Guise^ et de Charles de Lorraine. « Ce dernier, toujours semblable à lui-même, dit l'orateur, a fondé depuis peu de temps à Pont-à-Mousson une académie qui -est dirigée par les Pères de la Compagnie de Jésus. Cette œuvre est d'une telle importance, que ce grand homme n'eût-il point rendu d^utre service à son pays, aurait un droit éternel à notre reconnaissance. Que pouvait-il faire en effet qui fût plus capable de rendre illustre cette cité, et de procurer à la Lorraine tous les biens que les lettres apportent avec elles? Voici qu'on accourt à cette *école de l'Allemagne et de la France aussi bien que des villes et des bourgades plus rapprochées, et chaque jour ces étudiants, qui habitent de l'autre côté du pont , passent en si grand nombre la Moselle pour se rendre à leurs classes^ qu'on est surpris de voir qu en aussi peu de temps cette Université ait réuni tant de disciples. » François de Rosières, archidiacre de Toul, dit la même chose dans les Stemmata Lotharingiœ , imprimés en 1575. Enfin nous avons le témoignage

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du pape Grégoire XIII, dans deux lettres apostoliques, écrites en 1 678 et 1 681 . « Le collège de Pontà-Mousson, dit-il, est pourvu d'un nombre abondant de religieux, qui^ non seulement par leurinfatrgable zèle à enseigner la^ jeunesse toujours plus nombreuse qui accourt à leurs leçons^ tant de la contrée où ils sont établis que des régions environnantes, mais encore à annoncer au peuple la parole de Dieu et à ^emplir les autres ministères de leur Institut^ lesquels n*ont pas peu contribué au développement de la religion chrétienne. »

Cette renommée de la naissante Université gagna de proche en proche, franchit les Alpes et FOcéan. Par suite de son retentissement en Angleterre, et dès 1581 5 il fallut établir à Pont-à-Mousson un séminaire destiné aux jeunes Écossais et Irlandais qui, leur théologie achevée et le sacerdoce reçu, devaient rentrer dans leur patrie pour la ramener à la foi de l'Église romaine. Cette œuvre fut soutenue par les secours du Pape et de Marie Stuart, alors sous la main des Anglais.

Cette rapide notoriété de l'Université dePont-à- Mousson provint de plusieurs causes qu'il n'est pas hors de propos de noter ici, au moins les principales. Au premier rang nous devons placer le nom de son fondateur^ le cardinal Charles de Lorraine, illustre par sa famille et les charges qu'il remplit avec éclat.

En sa qualité d'archevêque de Reimâ il sacra les rois Henri II, François II et Charles IX ; il allait sacrer Henri III lorsqu'il fut prématurément enlevé par la mort, après avoir servi tous ces princes qui l'honorèrent successivement de leur confiance, et lui donnèrent une grande part dans* l'administration des affaires. A l'extérieur, il ne jouissait pas d'une moindre considération. Tous les honneurs vinrent à lui : les Souverains Pontifes et les rois de France se plurent à l'en combler ; mais il resta toujours au-dessus de toutes les distinctions par son mérite et sa vertu. Voilà sans aucun doute la première cause de la rapide célébrité de l'Université. Il faut noter ensuite le haut rang de nos premiers élèves. Ainsi que nous l'avons vu, les premiers noms inscrits sur la matricule du collège furent ceux de Charles, fils du duc de Lorraine, et de Charles, fils du comte de Vaudemont, lesquels furent bieiitot suivis par les héritiers des principales familles de Lorraine, de France et d'Allemagne. En troisième lieu, la présence en Lorraine du roi Très-Chrétien Henri III, venu à Nancy, immédiatè^ment après son sacre, avec sa mère Catherine de Médicis et Louise de Vaudemont, son épouse, pour rendreune visite à Claude de Valois, qu'un mal invétéré conduisait au tombeau. . Je ne puis donner aucune preuve d'une visite de la cour à l'Université, bien que je trouve

dans le cahier des déclamarions du collège que la première pièce jouée en français contient un prologue à la Reine-Mère, mais cette pièce est sans date et sans nom d'auteur. Toutefois on pourrait l'attribuer au P. Clément Dupuy, alors professeur de rbétorique, vu sa facilité, de laquelle on raconte des choses vraiment merveilleuses Mais au milieu de ces incerlitudes, je ne veux rien affirmer ; l'histoire que j'écris doit reposer sur des faits et non sur des conjectures.

La même année 1 575, la Lorraine vit encore une autre reine: Élisabethd'Autriche,retournant en Allemagne après la mort du roi Charles IX, son époux, et traversant laLorraine,fut reçue magnifiquement par le duc son cousin II est évident que le passage de tous ces hauts personnages en Lorraine a contribué pour une bonne part à la notoriété de notre Université.

Une autre cause de célébrité fut la réputation universelle de nos premiers Pères qui, comme I^ynez au concile de Trente, avaient conquis la confiance des princes et des peuples. Le monde traversait alors des temps difficiles ; la défiance régnait partout. Parmi les Universités, les unes, abandonnant la vieille foi de l'Église, s'étaient hautement prononcées pour l'hérésie ; les autres étaient chancelantes ; quelques-unes enfin étaient saines encore dans leurs principaux membres , mais le venin de l'impiété

— 96^ s'était glissé an milieu d'elles et les dévorait secrètement. C'était surtout parmi les maîtres des Facultés inférieures que le mal avait fait plus de progrès. A. mesure qu'ils polissaient leurs mœurs par le commerce des lettres, les humanistes, emportés par je ne sais quel vain désir de gloire ou d'amour de la nouveauté , couraient avec plus d'empressement se ranger sous les drapeaux de Luther et de Calvin. Presque toutes les chaires de rhétorique et de grammaire étaient occupées par ces apostats de la foi et de la vérité qui ne gardaient plus que par convenance le masque et les dehors du catholicisme. Sans doute la trahison n'était pas universelle ; mais il y avait lieu de se défier de tous ; et les parents^ demeurés fidèles à la foi, ne savaiéht à qui confier avecsécu- Hté l'éducation de leurs enfants. Aussi les hommes de la Compagnie, connus par leur science et leur dévouement à l'Église et dont l'Institut avait été loué par le Concile de Trente, furent-ils accueillis avec confiance par les familles catholiques. Et la nouvelle Université Lorraine située, entre la France et l'Allemagne, à distance à peu près égale de Dillingen et de Tournon, trouvait dans ce fait une nouvelle cause de succès.

Une autre encore venait du choix des professeurs appartenant par leur naissance et leur langue à différentes nations de l'Europe. Ainsi le P. Claude

Mathieu, provincial, était Lorrain; le Recteur, Edmond Hay, Écossais ; le professeur de théologie, Luc Pinelli, Itahen; son collègue, Jean Oranus, Li^eois; le professeur d'Écriture-Sainte, Français; Nicolas le Clerc, professeur de théologie morale, Belge; Clément Dupuy , professeur de rhétorique, Parisien ; et Jean Hordal, chargé de la première classe de grammaire, Lorrain. Le cours de philosophie, inauguré en 1 575, eut pour premier professeur le P. Jean-Baptiste Gonzalez, Espagnol, de la Province d'Andalousie Et cette diversité de nationalités parmi les professeurs se perpétua^ comme nous aurons occasion de le remarquer.

Enfin rUniversité doit en partie sa réputation au dévouement, à la science et à la piété de ceux qui en furent les fondateurs: qualités louées par le Souverain Pontife et si bien établies dès Téppque où les Nôtres n'avaient pasencore d'habitation fixe, que le duc de Lorraine dans ses lettres aux Anthonistes, en date du 10 novembre 1574, leur disait, en parlant de la cession d'une de leurs maisons à l'Université : qu'elle serait dirigée par des hommes aussi distingués par leur piété que par leurs insignes talents pour l'enseignement. Tels furent nos premiers prédécesseurs : nous les pouvons louer avec une juste fierté. J'ai déjà parlé de quelques-uns de cesPèies, V. 7

et plus tard j'en ferai connaître spécialement quelques autres.

En cette même année 1 574, on joua dans les appartements des jeunes princes — la salle des exercices n'étant pas encore construite — un petit drame qui, par la nouveauté du spectacle et le mérite de la pièce, fut vivement applaudi. L'auteur était le Père Clément Dupuy, qui, à la rentrée des classes^ prononça dans notre église, et pour la seconde fois, le discours d'ouverture. Dès cette rentrée il y eut six classes de grammaire. Et, comme nous l'avons dit, le cours de philosophie fut inauguré par le P. Gonzalez... qui^ après avoir continué son cours durant trois ans, fut appelé à Paris où il enseigna cette même science pendant six années.

C'est à Paris que le P. Gonzalez eut parmi ses élèves lecéiébre Jacques Da v y ,plus tard cardinal Du Perron . A cette époque, le futur Cardinal , qui fort jeune encore, avait été séduit par l'hérésie, qu'il devait un jour combattre avec tant de succès, eut avec notre professeur de fréquentes discussions et de longues conférences qui le ramenèrent à l'Église catholique. Ce jeune homme, déjà fort estimé parmi les gens de lettres, était doué d'une mémoire des plus heureuses, d'un jugement solide^ d'une dialectique habile, d'une éloquence rare; il s'était jeté dans l'étudede la

philosophie. Sachant le bruit que faisaient les leçons de nos Pères, il eut envie de les entendre ; mais la haine que lui inspirait le nom de Jésuite le retenait. Cependant il se ^décida bientôt à Tenir entendre le professeur du collège de Clermont, et, contre son attente^ il se vit accueilli avec toutes les marques d*estime et de bienveillance. La solidité de Vensei* gnement du professeur^ celle des élèves eux-mêmes dans Targumentation^ le frappèrent : bientôt, à moitié gagné, il entra lui-même en discussion et à plusieurs reprises. Malgré Terreur où il était engagé, dit l'auteur de sa vie, il disputa avec tant d'ardeur et d'habileté que, ne pouvant refuser un juste tribut d'éloge H son talent, ses adversaires le couvrirent d'applaudissements. Bientôt Jacques Davy alla trouver le P. Gonzalez pour discuter avec lui certaines questions de philosophie péripatéticienne : le professeur l'accueillit avec bienveillance et lui conseilla, pour achever de dissiper ses doutes, les Commentaires de saint Thomas sur Aristote, Obéissant à ce conseil, Davy se mit à l'étude de la Somme, et bientôt, comme nous l'avons dit, il ouvrit les yeux et revint à la véritable Église.

Après avoir professé durant six années la philotophie à Paris, le P. Gonzalez revint à Pont-à-Mousson où il enseigna la théologie, et fut promu au grade de docteur^ en 1 586, en même teoàps que le

Père Jacques Salez, martyrisé par les protestants à Aubenas.

Jje P. Gonzalez était fort estimé des princes de Lorraine, et souvent ils le firent venir à Nancy pour y prêcher en français. En 1594 il rentra dans sa patrie où, fort avancé en âge et plein de mérites, il passa de ce monde, vers la fin de Tannée 1618.

En interrogeant les notes etJes souvenirs de cette époque, j'ai trouvé peu de détails sur ses vertus ; mais j'ai pu recueillir un trait qui compense à mes yeux l'éloge qu'il aurait mérité. Comme nous l'avons dit, il était docteur en théologie et singulièrement versé dans cette science; mais, loin de vouloir donner son sentiment pour une certitude, il montrait une grande modestie dans les disputes théologiques, et si Ton venait à présenter quelque difficulté à laquelle il ne trouvait pas immédiatement une réponse satisfaisante, il n'hésitait points malgré son âge et son autorité, à confesser ingéniiment son doute, avouant qu'il n'avait pas prévu cette difficulté, mais qu'il y réfléchirait à loisir et que, s'il ne pouvait résoudre l'objection de son adversaire, il se rendrait à sou sentiment... Le P. Gonzalez n'é-* tait pas capable de résistera la vérité ; comme il l'aimait sincèrement, il lui faisait sans hésiter le sacrifice de son amour^propre et de ses idées* Ce désintéressement venait d'une grande élévation de carac-

tère, d'une humilité profonde et d'une grande simplicité religieuse. Maintenant reprenons le récit des événements.

L'Université prospérait, lorsque deux fléaux^ la disette et la peste, vinrent arrêter ces heureux commencements. En 1 576, les vignobles, une des richesses de Pont*à- Mousson^ furent tellement gelés qu'ils produisirent à peine deux tonneaux de vin. I^ peste dispersa si bien nos • élèves que les classes ne purent être rouvertes avant le mois de janvier 1577. Par suite de ces événements, les élèves du P. Gonzalez ne purent être gradués à l'épo-que ordinaire. En Tannée 1578 on eut deux cours de philosophie : le Père Giroux ouvrit son cours de logique au mois de janvier, et le P. Dupuy au mois d'octobre.

Je tire ces détails d'une lettre du P. Recteur au P. Nicolas Bocher, chargé de diriger les études des jeunes princes de Lorraine alors éloignés par la crainte de Tépidémie. Le P. Recteur ajoutait ce qui suit à Texpression de ses regrets : « Dès que le danger aura disparu, nous reprendrons nos cours comme nous pourrons : nous ferons avertir nos étudiants de ville en ville el j'enverrai le programme de la réouverture des classes qui aura lieu, s'il plaît k Dieu, au commencement de janvier. Le premier acte sera l'examen public de nos élèves de physique qui se

présenteront pour obtenir le diplôme de bacheliers en philosophie. J'espère ajouter au programme de notre enseignement de cette année une ou deux matières nouvelles, parce qu'on m'a envoyé deux hommes qui les entendent d'une manière remarquable. Pour le moment, il me semblerait avantageux que Son Altesse fit enlever la barrière qu'on a placée sur le pont. Plus de cent de nos élèves que les bruits de peste n'ont pu effrayer , habitent au delà du poQt; la plupart viennent de Friboui^, et il est bon de veiller à ce qu'ils ne se dispersent pas, d'autant plus que, dans la partie de la ville où ils habitent, la contagion ne fait plus aucun progrès... » L'un des deux professeurs dont parle le P. Recteur était Jean Hay, neveu du P. Edmond Hay. Il avait quitté l'Ecosse^ en 1 562, en compagnie de son oncle et de plusieurs autres jeunes gens qui partageaient sa résolution. Il resta d'abord quelque temps à Louvain pour y achever ses études, et se rendit ensuite à Rome où il fit son noviciat. Après le cours ordinaire des études dans la Compagnie, il fut appliqué pendant plusieurs années à l'enseignement des belles-lettres. En 1576, il vint à Pont-à-Mousson et fut chargé du second cours de philosophie. Il n'était pas encore prêtre, mais il avait toute la science nécessaire pour cette importante fonction. Rien n'égalait l'activité et la pénétration de son es-

prit : il traitait un sujet avec une profondeur et une lucidité égales; son argumentation était vive et serrée, sa parole ferme et entraînante.

En 1577, l'année qui suivit son arrivée, on joua dans notre salle une tragédie intitulée Calvin^ qui émerveilla les habitants^ peu accoutumés à ces sortes de spectacles.

Vers le milieu de l'été, une maladie contagieuse sévit dans la partie extérieure de la ville et fit quelques victimes. Les jeunes princes de Lorraine et de Vaudemont furent alors retirés du collège pour éviter le péril. Mais le mal n'offrant pas encore des caractères trop alarmants, il ne parut pas nécessaire de licencier tout le collège ; on se borna à garantir nos pensionnaires du contact des écoliers qui demeuraient de l'autre côté du pont. A cet effet, on suspendit les classes de philosophie, et les professeurs de lettres, acceptant un double travail journalier, firent les classes tant au collège que de l'autre côté du pont dont le passage était intercepté par une grille. •

Cette mesure de prudence ayant donné des loisirs au professeur de philosophie^ le P. Jean Hay, il obtint de ses supérieurs l'autorisation de se rendre, en habit séculier^ à l'Université luthérien ne de Strasbourg, dans le but d'entrer en controverse avec le coryphée de cette Université, appelé Pappus. Il en

trouva bientôt l'occasion^ et pressa son adversaire avec tant de logique qu'il le confondit, et sans nul doute lui aurait arraché l'aveu de sa défaite si les hérétiques pouvaient confesser la vérité catholique alors même que toutes leurs. objections sont résolues et complètement ruinées. Toutefois leur chancelier, Jean Sturm, qui présidait à la dispute, ne put s'empêcher deconfesserla défaite de son champion. Et ce dernier, ne pouvant résister à la force des arguments de Jean Hay, se serait écrié, dit-on, avec une sorte de fureur : « Ou tu es le diable, ou tu es Jésuite ». Je ne puis affirmer ce dernier fait, mais bien le suivant. Le conseil de l'Académie, ayant appris d'une manière certaine que l'adversaire de Pappus était en effet Jésuite, en conçut un si^violent dépit qu'elle suspendit pendant quelque temps les leçons publiques de ce professeur, et défendit à tous les imprimeurs de publier aucun-de ses écrits.

Je reviendrai plus tard au P. Jean Hay qui mourut chancelier de l'Université de Pont-à-Mousson.

L'épidémie venant à décroître, une cinquantaine d'étudiants qui habitaient en deçà du pont prirent la route de Nancy pour aller présenter une supplique au duc de Lorraine. Mais comme ils venaient d'une ville où la contagion n'avait pas encore cessée ils s'arrêtèrent dans un bourg voisin de Nancy et firent savoir à Son Altesse qu'ils avaient des cho-

ses importantes à lui communiquer au sujet de son Université. Sur ce, Son Altesse leur envoya Bardin, maître des requêtes, chargé de recevoir la supplique des étudiants, laquelle était formulée sous je ne sais combien de formes diverses : odes , épigrammes , emblêines, énigmes, anagrammes, tant en latin qu'en grec : toutes pièces fort bien reliées dans un n^éme volume. Après avoir célébré les louanges de Son Ailesse^ les étudiants la priaient de vouloir ordonner la destruction des barrières placées sur le pont de la Moselle et de permettre aux étudiants des deux rives de se réunir à l'Université, ce qui leur fut immédiatemept accordé.

A l'instant les étudiants reprennent tout joyeux la route de Pont*à*Mousson , et malgré la brièveté des journées de fin d'automne, ils font une telle diligence qu'ils arrivent avant la nuit à la ville, où, appelant à leur aide les écoliers d'Outre-Pont, et réunissant leurs efforts, ils mettent en pièces les barrières, en dispersent les débris ou les jettent dans la Moselle. Le lendemain, après une messe solennelle d'actions de grâces , un discours de circonstance fut prononcé par Paschase Reginald, élève du. P. Gonzalez.

Le 1*' janvier de l'année 1578, la réouverture des classes se fit avec tout l'éclat possible, et représentation théâtrale. Le duc Charles et les autres

princes assistaient à ce spectacle, qu'ils applaudirent trés-vivement. Ensuite le grade de bachelier en philosophie fut conféré par le P. Nicolas Le Clerc, vice-chancelier de l'Université» à une dizaine d'étudiants dont sept étaient de la Compagnie, et les autres, élèves du P. Gonzalez. Le premier de tous ces jeunes lauréats fut le Père Jacques Salez qui souffrit dans la suite un si glorieux martyre. Nous espérons voir un jour, placé sur nos autels par le SaintfSiége, ce premier de nos bacheliers martyrisé, à Âubenas, par les hérétiques.

Le P. Robert Giroux, Anglais d'origine,commença le troisième cours de philosophie; le P. Charles Sager commenta Tépitre aux Romains ; le P. Luc Pinelli enseigna la théologie scoldstique ; et le cours de morale fut continué par le P. Nicolas Le Clerc; le P. Clément Dupuy resta professeur de rhétorique.

Le P. Luc Pinelli, Italien, était né à Melfi, dans le royaume de Naples. Il était très-jeune encore et pour ainsi dire enfant, quand il entra dans la Compagnie. Sa formation religieuse et littéraire ne laissa rien à désirer. Il avait enseigné déjà pendant plusieurs années la philosophie^ lorsqu'il vint en Allemagne, à l'Université dlngolstadt, opposer aux sophismes des hérétiques l'inébranlable solidité de la doctrine catholique. Il y enseigna longtemps

la théologie avec le célèbre P. Grégoire, de Valentia. Plus tard il vint à Pont-à-Mousson , où il professa pendant trois ans la théologie scolastique ; il eut pour disciple dans cette dernière ville le ■ prince Charles de Vaudemont, frère de la reine de France, et plus tard cardinal de la Sainte Église. Ces trois ans achevés, il fut. nommé maître des novices à Verdun.

De retour en Italie, il se livra tout entier à la composition de ses ouvrages ascétiques qui donnent une si haute opinion de sa dévotion envers Notre- Seigneur et la Ï.-S. Vierge. Ces ouvrages furent d'abord édités séparément; puis réunis en deux volumes in-4® qui parurent à Venise, en 1640. Les personnes pieuses les accueillirent avec empressement^ et pour aider à leur diffusion on les traduisit presque tous de l'italien en latin. Le livre qui obtint le plus de succès fut celui de La perfection religieuse. Le P. Busée le traduisit en latin , le P. Joseph de Arriaga en espagnol, le P. François Solier en français, et Gilbeit Bahusius, chartreux , en flamand. Le P. Luc Pinelli mourut saintement à Naples, le 24 août 1606.

Le P. Charles Sager naquit à Beauvais ; il eut le bonheur d'être suivi dans la Compagnie par trois de ses frères et par son propre père. N'étant encore que jeune religieux, il fut envoyé au collège de Bil-

lom, le premier que la Compagnie ait eu en France, pour y professer la philosophie ; il quitta cette chaire, en 1563^ pour enseigner la littérature grecque et l'éloquence. Ces sortes de changements, par lesquels un professeur abandonnait un poste plus élevé pour une fonction plus modeste, ne sont point rares dans la Compagnie, où chacun sait que dans tous les emplois on travaille également à la gloire de Dieu : aussi ces Anciens ne faisaient nulle difficulté de se conformer aux exigences des temps et aux ordres de Tobéissance. De Billom, le P. Sa* ger fut envoyé à Paris, où il enseigna la philosophie ; puis, en 1570, à la demande du roi Charles IX et du cardinal de Lorraine, il partit pour Poitiers dont les sectaires hérétiques prétendaient faire leur boulevard. Trois compagnons lui étaient adjoints : les PP. Nicolas Le Clerc, Odon Pigenat et Nicolas Beaufils qu'il distribua dans les villes voisines de Poitiers, où il demeura en compagnie des PP Jean Maldonat et Pierre Lohier.

Les prédications^ les controverses et les catéchismes de nos missionnaires firent ouvrir les yeux à grand nombre de Poitevins qui avaient été séduits parles sectaires. Kt presque tous seraient immédiatement revenus a la vraie foi si, pour sauver leur amour-propre, l'autorité avait paru vouloir les violenter. Ce mouvement de retour au catholicisme

n*eut piis lieu seulement parmi le peuple et la classe la moins instruite ; il se manifesta chez les savants et les hommes influents qui dominaient parmi les sectaires. Plus de quatre cents se convertirent.

Les fruits ne furent pas moins abondants chez les cathohques^ au milieu desquels on vit refleurir la pureté des mœurs, la fréquentation des sacrements et la splendeur du culte. On pensa même à fonder à Poitiers un collège de la Compagnie, et les calvinistes eux-mêmes qui avaient vu les Pères à Toeuvre partageaient le désir des catholiques (1 ) . j

(1) La fondation du collège de Poitiers, sollicitée parles habitants de celte ville dès rannée,4570 et depuis si souvent réclamée, ne put être obtenue [comme nous Tavons vu dans notre Document II, p. 88 et 424) que trente-cinq ansplus tard et grâce à la fermeté de Henri IV.

Dans rimportant ouvrage du P. Prat, intitulé : Bialdonat et fUfdversUé de Paris, se trouvent de longs et très-intéressants détails sur les démarches des habitants de Poitiers pour fonder chez eux un collège de la Compagnie ; mais leur étendue nous empêche de les reproduire. Nous nous contenterons de lui emprunter ce Tragment traduit du journal de Maldonat et se rapportant à son second séjour à Poitiers, ou il dut s'arrêter, pour y saluer ses anciens amis, en se rendant de Paris à Bordeaux.

« A peine avais-je pris quelques moments de repos, que mes anciens amis sont venus me trouver en grand nombre, et m'ont beaucoup parlé de la fondation d*un collège dans leur ville. Ils n'y voient point de difficulté : car, disent-ils, on donne chaque année trois mille livres aux professeurs de droit, qui sont presque tous hérétiques; une partie de cette somme est payée par le clergé.

— no -

En 1572, le P. Charles Sager se reddit à Bordeaux en qualité de vice-recteur , pour y jeter les fondements d'un collège. En attendant que les classes pussent s'ouvrir, le P. Louis Richéome expli-

Tautre par la ville. Il ne s*agit que d'engager les ecclésiastiques et les citoyens, ce qui est très-facile, à donner à la Compagnie, c'est-à-dire à des amis, ce qu'ils donnent aux hérétiques, c'est-àdire à des ennemis. Ils m'ont vivement pressé d'en aller parler à révéque : ce que j'ai refusé de faire, n'ayant pas été mandé par ce prélat. Je me suis borné à leur répondre qu'ils eussent eux-mêmes à voir ce qui était de l'intérêt de leur ville ; que, s'ils croyaient que la Compagnie pût y servir Dieu et l'Église, ils trouvassent le moyen de fonder ce collège ; qu'alors ils pourraient traiter avec elle, et qu'elle ne refuserait pas son concours, si elle pouvait le prêter. J'ai coutume de dire que je me passe volontiers de la gloire d'être fondateur de collèges. Cependant, j'ai toujours pensé que, après Paris, il n'y a point de ville en France où l'on puisse fonder un collège plus utilement et plus avantageusement pour aug^menter la gloire de Dieu et secourir l'Église : car il est à peine croyable combien toute la contrée qui comprend le Poitou, la Saintonge et la Gascogne est abandonnée ; combien les mœurs et la religion sont négligées dans un pays d'ailleurs très-peuplé, trèsricbe el fécond en beaux talents. Je ne sais s'il y a des Indes qui aient plus besoin de secours, a

Dès l'année 4570, le P. Maldonat, écrivant au Général delà Compagnie, résumait ainsi les raisons qui devaient le porter à fonder, de préférence à tout autre ville qui t>n ferait la demande, un collège à Poitiers.

10 La nécessité présente et future de cette ville, fort éloignée des autres universités, et distante de quasi cent lieues de Paris ;

20 L'expérience notoire que, partout où il y a faculté de droit, il y a de fait, comme ici, comme à Bourges et Orléans, un sémi-

qua les hymnes grecques de Synesius, et le P. Sager commenta la première épitre de saint Paul à Timothée. Mais l'activité du Père Sager demandait un champ plus vaste. De concert avec les PP. Émond

naire d'hërésies. De là résulte rimportance d'établir à côté de ces foyers d'infection le préservatif on le contre-poison des mauvaises doctrines, c'est-à-dire une faculté de théologie catholique ;

30 L'utilité d*un tel enseignement pour le clergé de ce pays qui en a plus besoin que celui d'aucune autre province de France, pour ne pas dire de toute la chrétienté ;

40 Parce que ce collège de Poitiers serait une sorte de noviciat pour celui de Paris, où la plupart des professeurs ne peuvent enseigner la philosophie, si déjà ils n'ont donné ailleurs des preuves, de leur talent;

50 Parce que la Compagnie ne peut nulle part en France, ce qu'elle pourrait icf : en cas de besoin, graduer un de ses professeurs;

60 Le fait de cette fondation et incorporation dans l'université de Poitiers, qui nous laisserait l'enseignement de deux facultés, rendrait peut^lre celle de Paris plus traitable et de meilleure composition ;

70 Parce que, comme on m'en donne l'assurance, nulle part en France, Paris excepté, il n'y a un tel nombre d'étudiants, et plus d'espoir de recruter de bon^ sujets pour la Compagnie;

80 Parc eque ce pays est, de toute la France, l'un des plus fertiles en ressources ;

90 Eofin la bonne affection et le vif désir que les habitants ecclésiastiques et laïques nous témoignent, méritent qu'on accepte cette fondation.

Le P. Maldonat, après avoir exposé ces raisons au P. Général, lui parle des instances qui lui ont été faites pour l'engager à rester à Poitiers, au moins le temps nécessaire à poser les bases d'une

Âuger et Bertrand Roserius, il fit , dans toute la ville/ retentir la parole évangélique, et tel fut le succès de ces éloquentes prédications, que, dans l'espace d'un mois, douze cents hérétiques revinrent au catholicisnie. Sur la fin de Tannée 15Y7, rhomme de Dieu fiit rappelé à Pont-à-Mousson où, pendant trois ans, il remplit en même temps la charge de vice-préfet des études supérieures et de profondation : ce à quoi ii n'a pu consentir, n'ayant pas Tagrënient de Sa Paternité. Puis il ajoute que, pour le cas où le P. Général accepterait la fondation du collège, il importerait de choisir un supérieur capable de le bien gouverner surtout dans les premiers temps, toujours difficiles, et de se montrer digne de Topinion qu'on voulait bien avoir de nous. Pour cela faire, il faudrait lui donner un homme, comme le P. Possevin, capable de répondre pleinement à l'attente de tous.

Le P. Maldonat, après avoir informé son Général et le Provincial de France des démarches faites par la ville de Poitiers, comme aussi de sa supplique au roi Charles IX, écrivit au cardinal de Lorraine pour avoir son avis sur cette fondation, et la lui recommander, si l'exécution en était possible. Le grand Cardinal lui répondit par la plus complète approbation d'un projet qu'il trouvait excellent, et dont il recommanderait l'exécution à Sa Majesté, d'ailleurs très-bien disposée.

Malgré tant de désirs, de sollicitations et d'efforts, la fondation de Poitiers ne put être acceptée par le P. Général, alors S. François de fiorgia, attendu l'impossibilité de satisfaire aux sollicitations qui lui venaient de tous côtés pour des fondations st^mblables à celles de Poitiers. Et cette ville dut attendre plus de trente années encore un établissement qu'elle obtint enfin de la générosité de Henri IV. ( V. Op, Laud. : Pièce* jusUf. P. 577 ei $mv.)

fesseur d'Écriture- Sainte. Après ces trois années passées àPont-à-Mousson, il fut envoyé à Tournon, pour y enseigner la controverse.

Le P. Sager possédait dans un haut degré les vertus religieuses ; il était aussi modeste que savant f et son mérite le faisait tellement considérer parmi nos Pères français, qu'au milieu de tant d'hommes qui faisaient alors la réputation de la Compagnie , les Nôtres n'hésitaient point à le mettre en première ligne , jugeant avec raison que sa profonde capacité avait puissamment contribué à la réputation dont nous jouissions, même auprès des hérétiques. Le P. Sager^ en travaillant au salut des âmes, savait tempérer la ferveur de son zèle parla modération de ses' paroles et la suavité de ses manières: c'est ainsi qu'il se concilia la bienveillance, non-seulçmient des catholiques , mais encore des ennemis de l'Église , bien qu'on ait assuré qu'ils avaient tenté de l'empoisonner... Il mourut à Tournon , le 23 mai 1596, après quarante ans de vie religieuse , durant lesquels il a laissé de grands exemples de vertu et des ouvrages dignes de sa science : tels sont ses Commentaires sur Tépître de S. Jude et sur celles de S. Paul aux Romains et aux Ephésiens^ qui avaient été l'objet de ses cours à Pont-à-Mousson,

Au mois d'octobre de cette année 1 578 le P. Clé* Y. s

~ 114 — ment Dupuy quitta la chaire de rhétorique pour moQter dans celle de philosophie. A la même époque y trois jeunes gens de grande espérance commencèrent à se montrer : François Solier, Fronton du Duc et Alexandre Hay. Ce dernier était neveu du P. Edmond y et cousin du P. Jean Hay. Il fut chargé de la classe d*humanités; les PP. Fronton du Duc et Solier se partagèrent la rhétorique : ce dernier faisait son cours le matin , Fronton du Duc avait celui de l'après-midi, et durant quatre ans leurs cours se continuèrent ainsi; je ne saurais dire combien d'années, après eux, ce double cours fut continué, mais je pense qu'il fut interrompu en Tannée 1585, époque d'une terrible peste qui , comii'.e nous le dirons plus tard , envahissant la ville et le collège , força nos élèves à se disperser.

£n 1604, les supérieurs ayant vouln rétablir le même système en donnant un collègue au P. Léo* nard Perrin,, échouèrent complètement, parce que les élèves étaient tellement passionnés pour le cours du P. Perrin que Cicéron lui-même eût été mal reçu, s'il fût venu leur enseigner la rhétorique ! si bien que ne voulant pas .souffrir qu'un autre professeur partageât l'enseignement avec lui, ils le firent assez comprendre au pauvre collègue du P. Perrin, et ce dernier perdit son temps et sa peine à vouloir lui * concilier l'esprit de ses élèves et rétablir son auto-

rite sur eux. Enfin , après cinq mois d'inutiles efforts, ce pauvre collègue dut être retiré de renseignement.

François Solier était du diocèse de Limoges. Dès rage de dix-neuf ans, après une 'éducation littéraire des plus brillantes, il entra dans la Compagnie. 11 n'avait pas encore fini ses deux ans de noviciat^ qu'on le nomma, comme nous venons de le dire , professeur derhétorique. Plustapd,il fut prédicateur, maître des novices à Verdun , qui était alors à peu près notre unique maison de noviciat. Le P. Solier fut ensuite le premier Recteur du collège de Limoges. C'était un religieux d'une humilité et d'une obéissance admirables Les ouvrages de piété qu'il traduisit en français, de l'italien et de l'espagnol, montrent, aussi bien que ses deux volumes de YNistoire ecclésiastique du Japon , combien il était instruit et laborieux. Il mourut à la résidence de Saint-Macaire, dépendante du collège de Bordeaux, le J3 octobre 16'29, à l'âge de plus de soixantedix ans, dont il avait passé près de cinquante-deux dans la Compagnie.

[Nota,— IjC p. Solier cessa de vivre peu de temps après avoir achevé les deux volumes in-4® de son Histoire ecclésiastique du Japon qu'il termine par ces mots : « Je finis la seconde décade de mon Histoire laponoise, ce sixième de juin 1628, à la

gloire de Dieu qni m'a donné, et à la louange de la Aoyne des Vierges, et à Thonneur des Saints Ignace et Xavier, qui m'ont obtenu les forces de la con* duire à ce point, le soixante dixième (an) de mon âge. »

A la suite de ces dernières lignes du laborieux et infatigable vieillard , le Père chargé d'achever l'impression de son livre ajoute : « Les lecteurs lui ont cette obligation de voir clair maintenant dans l'histoire du Japon , qui estoit si fort embrouillée avant qu'il y eust mis la main, qu'on y connaissoit aucun ordre ; la peine qu'il a prise pour le public mérite que la postérité qui jouira de ses travaux en conserve et honore la mémoire. » ]

Le P. Fronton du Duc, fils d'un conseiller au parlement de Bordeaux, entra dans la Compagnie en 1577. Au mois d'octobre 1578, il fut envoyé à Pont-à-Mousson où, comme nous l'avons dit, il enseigna la rhétorique avec le P. Solier, et durant quatre années. Il fut ensuite chargé de la même classe à Paris, et pendant le même nombre d'années. Puis, en 1596, ayant fait sa profession solennelle des quatre vœux, il se livra dés ce jour et tout entier a la lecture et à l'étude des Saints Pères; il en revit un grand nombre, les enrichit de notes savantes et les fit imprimer en grec et en latin. Attaqué de la

pierre, il en mourut^ à Paris, le 26 septembre 1623.

Le P. Fronton du Duc se faisait aimer de tous, * même de ses adversaires, par la politesse et la douceur de ses manières. Infatigable au travail, il étudiait jour et nuit. Baronius, au tome X de ses Annales, le cite avec honneur et l'appelle un homme rempli de science et de piété. Le Pape Urbain VIII, pour lui témoigner son estime, lui fit hommage de deux volumes des Conciles. Mais, au milieu de la considération dont il était entouré, il était seul à méconnaître son mérite. Telle était son humilité et le peu de prix qu'il attachait à ses œuvres, qu'il se regardait comme le dernier des religieux de la maison et considérait tous les autres religieux comme ses supérieurs. Jamais il ne fit usage du vin, et dans son extrême vieillesse, éprouvé par les plus graves infirmités, il se contenta toujours de boire une seule fois chaque jour. Pour renfermer son éloge en un seul mot, disons que le P. Fronton du Duc se montra supérieur en toute chose.

Mais quand les PP. Solier et Fronton du Duc arrivèrent à Pont-à-Mousson, ils n'avaient pas encore acquis cette réputation qu'ils se firent dans la suite, et, malgré les brillantes espérances que dès lors ils faisaient concevoir, ils ne pouvaient donner à notre Université l'éclat et la réputation qu'elle dut au célèbre Maldonat .

Ce Père venait de parcourir la Province de France en qualité de visiteur lorsqu'il fut nomoaé commissaire (sorte de charge qui plus tard fut supprimée dans la Compagnie) , et envoyé à Pont-à- Mousson pour rédiger les statuts de l'Université^

« Le P. Maldonat, disent les éditeurs de ses œuvres, et je me sers volontiers de leur travail, naquit d'une famille distinguée dans un village de TEstramadure (Las-Casas de la Reina). Il passa les premières années de sa jeunesse à l'Université de Salamanque, où il eut pour maîtres les plus célèbres professeurs^ et entre autres Dominique Soto, de rOrdre de g. Dominique, et François Tolet, alors séculier, bientôt membre de la Compagnie, et plus tard Cardinal. Maldonat, ayant achevé ses études, entra dans la Compagnie et partit pour Rome où, pendant quelques mois^ il enseigna la théologie. I.ies Nôtres venaient alors d'ouvrir à Paris leur premier collège. Par un dessein particulier çle la Providence, le P. Maldonat fut envoyé dans cette ville et nommé professeur de théologie; il exerça cet emploi pendant dix années avec autant de talent que de réputation. Le concours de ceux qui venaient l'entendre était tel que, tous les jours, deux ou trois Heures avant le commencement de sa leçon, la classe était remplie et tous les bancs envahis. Notre professeur vit bientôt que lliérésie avait fait des ravages con-

sidérables et qu'ils s'étendaient chaque jour davantage; il résolut dès lors, à riuiitation des anciens Pères de l'Église, de diriger tous ses efforts de ce coté^ et choisit la défense de l'Église pour le sujet de .son enseignement. Bientôt les abominables inventions de Luther^ de Zwingle et de Calvin furent réfutées et réduites à néant, et le dogme catholique rétabli sur ses bases inébranlables. Des rangs de ses disciples on vit sortir une foule d'hpmmes^ remplis d'un savoir à toute épreuve : des évéques, des docteurs, des prédicateurs, des curés, et dans tout le royaume on aurait eu peine à trouver un prêtre qui, n'ayant pu l'entendre lui-même, n'eût ses leçons par écrit. Le P. Maldonat avait reçu du ciel les plus soUdes et les plus belles qualités : un esprit vif et pénétrant, un jugement d'une admirable droiture, une mémoire excellente^ une activité incroyable. Passionné pojurle travail^ il le poursuivait avec une assiduité qui surpassait les forces de la nature, et finit par épuiser sa constitution naturellement robuste. Je ne pense pas qu'il existe un seul auteur remarquable en théologie, soit grec, soit latin, qu'il n*ait parcouru en entier, lu et annoté. » Tels sont les témoignages rendus par les éditeurs de ses œuvres. J'ajouterai ce fait que, forcé d'étudier les livres des hérétiques pour les réfuter, il les lisait avec une certaine appréhension. Il confessa même à l'un de ses

amis qui nous le raconta, que jamais il n'en ouvrit un sans nécessité et sans y être obligé par sa loyauté qui ne lui permettait pas de condamner ces auteurs sur le dire d'autrui, mais sûr l'examen qu'il en avait fait*de ses propres yeux. De plus, avant de commencer sa lecture, il demandait à Dieu la grâce de n'éprouver en son âme aucune mauvaise impression. Toutefois il confessait n'avoir jamais étudié les écrits des novateurs sans éprouver une sorte de malaise spirituel et comme un affaiblissement de sa piété. D'où l'on peut conclure à quel péril s'exposent ceux qui, sans avoir la science nécessaire, lisent des livres hérétiques.

Il ne manqua pas de langues perfides et jalouses pour essayer de ternir une gloire si pure. Deux odieuses calomnies furent lancées en même temps contre lui. On l'accusa d'avoir capté le testament d'un certain personnage haut placé, et cela au détriment du légitime héritier; et d'autre part, on publia qu'il était entaché d'hérésie. Mais il fut bientôt vengé de ces odieuses imputations : de la dernière, au nom du Pape, par l'archevêque de Paris, Pierre de Gondy (dont on peut voir le rescrit en tête des Commentaires sur les Évangiles) ; de l'autre calomnie, par un arrêt du parlement de Paris qui confirmant l'existence de la Compagnie en France, lui reconnut le droit de recevoir des legs.

• Le P.Maldonat sortit vainqueur de cette double accusation; mais, ne voulant plus s'exposer aux traits de Tenvie, il résolut d'abandonner cette carrière de l'enseignement devenue comme impossible à cause des tempêtes qu'il excitait et préféra se livrer à la composition de ses ouvrages. Il pensait avec raison que ses livres vaudraient sa parole, et que, répandus en divers lieux et dans la suite des temps^ ils obtiendraient un résultat plus considérable que celui de son enseignement.

Pour atteindre ce but, le P. Maldonat se retira . dans notre collège de Bourges, et là, plongé dans une solitude profonde, il composa plusieurs ouvrages et entre autres ses célèbres Commentaires sur les Évangiles,

Mais^ comme il est dit dans ce même livre, personne n'allume un flambeau pour le placer sous le boisseau^ etla ville qui est bâtie sur la montagne ne peut se dérober aux regards. A peine le P. Maldonat était-il arrivé à Bourges, que l'illustre Cujas, professeur de droit à l'Université de cette ville, invita les nombreux étudiants que sa renommée avait réunis desdiverses contrées de l'Europe, autour de sa chaire, à sacrifier la leçon du jourpourse rendreavec lui au collège des Jésuites, et saluer en la personne du P. Maldonat un des plus savants hommes de l'Europe. Cependant les Pères du collège, ne sachant que

penser à la vue de cette multi|ude d'étudiants qui se . présentaient en masse et sans avis préalable, craignirent quelque sédition. Et Maldonat, s'adressant à cette foule la reçut en lai demandant poliment ce qu'elle voulait : « Pacenv-ne fertis an arma? ». Alors Cujas, prenant la parole au nom de tous, répondit que non-seulement ils apportaient la paix , mais l'expression du respect de tous : ajoutant que chacun de ses élèves, de retour dans sa patrie, se glorifierait d'avoir pu saluer et contempler en sa personne un homme d'un si grand mérite.

On rapporte sur ce célèbre jurisconsulte qu'ayant un jour invité à sa maison de campagne le P. Maldonat et Joseph Scaliger, il leur dit gaiement, en les priant de se mettre à table : « Nous voici bien les trois plus grandes célébrités littéraires de ce temps, chacune en son genre, réunies autour de ma table : le Père dans la Théologie, maître Scaliger dans les belles-lettres, et, si j'en crois le bruit commun, je sais quelque peu la jurisprudence. »

Mais laissons les anecdotes et revenons aux biographes de Maldonat^ lesquels, après avoir raconté combien il était admiré de tous, ajoutent que lui seul ignorait son mérite et ne semblait pas s'apercevoir des marques de considération dont il était l'objet. Aimé des princes et des grands, comblé par eux des marques d'honneur, iUn'en fut que plus at-

tentif à éviter leur^commercey à telpoint que plusieurs attribuaient cette réserve à une sorte de taciturnité naturelle. Son amour. pour Toraison, sa tempérance et sa pauvreté religieuse étaient admirables: fidèle observateur de nos règles, il n'emportait^ en changeant de maison, que le pauvre habit qui le couvrait et les notes écrites de sa main. Cinq fois par jour il examinait sa conscience^ et se demandait s il n'avait rien fait qui pût l'inquiéter à l'heure de la mort ; et s'il découvrait quelque faute, il s'en allait confesser aussitôt.

Durant son séjour à Bourges^ il avait écrit la moitié de ses Commentaires sur les Évangiles^ lorsqu'il reçut du P. Général l'ordre de se rendre à Pont-à- Mousson^ en qualité de Commissaire^ pour rédiger les règlements de la nouvelle Université. Il y arriva pour la rentrée des classes en 1 578 et y demeura un peu plus de six mois, menant la vie la plus active. Sans cesse il visitait les classes, assistait aux disputes de philosophie et de théologie , où il argumentait lui-même ; applaudissait aux déclamations des rhétoriciens, à leurs représentations publiques ; partout il animait maîtres et élèves d'une ardeur admirable pour l'étude et la piété. Mais il s'occupait principalement de son œuvre et dessinait la pre- . mière ébauche du règlement de l'Université. Pour mieux arriver à son but, il avait rassemblé un grand

nombre de statuts empruntés aux autres Universités, que Ton conserve encore dans nos archives, et plusieurs furent insérés, deux ans plus tard^ dans les lettres d'érection .

Au milieu de cette multitude d'occupations, le P. Maldonat put encore trouver le temps d'aller à Nancy, prêcher en français devant la cour, et de revoir ses Commentaires, Et c'est ce travail qui fit dire aux éditeurs, que les Commentaires étaient le premier fruit de TUniversité de Pont-a-Mousson.

On pouvait espérer que ce grand homme vivrait longtemps encore pour le bien et pour la gloire de celte Université. Mais le même coup qui avait déjà frappé, avant le temps, nos premiers protecteurs vint ruiner toutes ces espérances; et moins de quatre ans après avoir quitté Pont-à-Mousson , le P. Maldonat fut enlevé par la mort. Il eut toutefois lé temps d'achever son grand ouvrage, et Ton croit qu'il avait reçu de Dieu l'assurance formelle qu'il le terminerait; et voici sur ce point ce que rapporte le P. Alegambe : « Pendant que le P. Maldonat vivait retiré à Bourges pour rédiger ses Commentaires sur les quatre Évangiles^ il arriva que, plusieurs nuils de suite, il lui sembla voir un homme qui l'exhortait à poursuivre son travail avec ardeur, l'assurant qu'il aurait le temps nécessaire pour le conduire à son terme , mais qu'il ne survivrait que de peu de

jours à son achèvement; et ce disant, d'un geste de la main, il indiquait une certaine partie de son corps. Le P. Maldonat n'attacha aucune importance à ce songe qu'il regardait comme un jeu de l'imagination. Mais l'événement lui en découvrit pins tard la signification. Appelé à Rome par le pape Grégoire XIII pour travaillera l'édition grecque de la Bible des Septante, il y vécut peu de temps. Ayant mis la dernière main à ses Commentaires, il en fit hommage le 21 décembre 1582 au P. Claude Aqiiaviva, récemment élu Général de la Compagnie ; et presque immédiatement après, il fut saisi d'une douleur très-aiguë dans cette même partie du corps qui lui avait été indiquée. Le mal fit en peu de temps des progrès rapides, et un jour, l'infirmier, étant venu l'éveiller pour lui faire prendre quelque chose, le trouva mort dans son lit. C'était la veille de l'Epiphanie 1583. Le P. Maldonat avait à peine cinquante ans. »

[Nota, — Nous n'avons pas cru devoir supprimer cette notice du P. Abram, sur le P. Maldonat, malgré l'important ouvrage publié par le P. J M. Prat, en 1856, et portant pour titre : Maldonat et F Université de Paris.\

A la réouverture des classes de l'année 1579, le P. Yalère Réginald prit la classe de philosophie , et

le P. Jean Bordes la classe d'humanités. Valère Réginald était né en Franche-Comté dans un petit village du diocèse de Besançon appelé Usie, et dont les habitants sont si renommés pour leur simplicité que c'est chose proverbiale, en Franche-Comté, de leur attribuer tout ce qu'on entendait de trop naïf, ^ais qui ne sait que les Thébains eurent leur Pindare, les Abdérites un Démocrite, et les Béotiens leur Plutarque ; de même les habitants de cet humble village eurent leur .illustration.

Pour donner en peu de mots une idée de la vertu du P. Réginald , je ne saurais mieux faire que de transcrire ici les propres paroles du P. Philippe Aiegambe. « Le P. Valère Réginald naquit en 1543, d'une obscurefamillede cultivateurs. Il futcependant destiné aux études, et envoyé à Paris, où il suivit les leçons des PP. Maldonat et Mariana , deux des plus célèbres théologiens de cette époqne. Il fit des progrès rapides dans la Théologie, et bientôt il entra dans la Compagnie. Après quelques mois^de noviciat, il fut nommé professeur de philosophie à Bordeaux. Mais il n'avait point de livres, et manquait presque de toutes les choses nécessaires à l'enseignement. Il sut néanmoins se faire une telle réputation par la solidité de sa doctrine, qu'il réduisit au silence un professeur du collège d'xiquitaine qui l'avait provoqué avec une certaine fatuité.

De Bordeaux, le P. Réginald alla d'abord à Pontà-Mousson, puis à Paris, où il enseigna avec le même succès. Après un séjour de quelques années à Paris, il se rendit à, Dole où il fut pendant vingtsept années entières professeur de théologie morale. Le P. Réginald était si humble que lorsqu'il édita son grand ouvrage de Théologie morale, il le jugeait si peu digne d'un homme de la Compagnie qu'il pensait à le publier sous un pseudonyme, pour ne pas donner occasion, si son ouvrage portait le nom d'un Jésuite, de mésestimer les écrivains de la Compagnie. Il fuyait avec le plus grand soin route espèce de louange. Dans les derniers temps de sa maladie^ quelqu'un lui ayant témoigné de l'estime : « Je vous en prie, lui dit-il en gémissant , cessez ces façons de parler; je ne dois être loué ni vivant, ni mort; demandez plutôt k Dieu qu'il m'accorde la grâce de pleurer sur mes péchés. » 11 était si profondément pénétré de la crainte de Dieu qu'il en faisait l'objet ordinaire de ses pensées et de ses discours, et il savait à merveille l'inspirer aux autres. Rien n'égalait sa tendre piété envers la Passion deNotre-Seigneur : il en avait fait lui-même un petit commentaire, et il le méditait souvent. Pendant sa dernière maladie, il se fit lire assidûment le récit desévangélistes afin d'unir de plus en plus ses souffrances à celles de J.-C; et il refusa des fleurs que l'infirmier

lui présentait pour le récréer. Sa dévotion envers la sainte Eucharistie n*était pas moins grande: jamais il ne quitta le parloir, où il était appelé souvent^ pour retourner à sa chambre, sans aller saluer N.-S. au S. -Sacrement. Il disait qu*un serviteur ne doit point faire un pas sans la permission de son Maitre. Rempli de zèle pour le salut des âmes, il y travaillait de toutes ses forces : il confessait un grand nombre de personnes, mais de préférence les hommes du peuple ; il avait un don particulier et une merveil • leuse efficacité de parole pour arracher des larmes aux plus endurcis, et pour faire naître en eux la contrition. Il montra un vif attachement à la Compagnie, et eri observait les règles avec une parfaite exactitude. Souvent il remerciait l>ieu de l'avoir appelé à ce genre de vie, et de l'y avoir conservé jusqu'à sa mort. Deux ou trois fois chaque semaine, il affligeait son corps par de rudes mortifications, et il conserva celte pratique jusque dans sa vieillesse la plus avancée. Jamais il n'offensa personne; et si parfois il lui échappait quelque parole un peu vive, il en demandait aussitôt pardon et s'en confessait humblement. La nouvelle de sa fin prochaine le remplit de joie ; il fit une confession générale de toute sa vie, et ayant reçu le saint viatique, il rendit son âme à son Créateur au collège de Dole, le 14 mars 1623, à l'âge de quatre-vingts ans, dont

il avait passé cinquante dans la Compagnie. Ses funérailles furent honorées par le concours des ordres religieux et des principaux habitants de la ville. Telle était l'opinion qu*on avait de sa sainteté qu'un grand nombre se sentaient moins portés à prier pour le défunt qu'à .se recommander à lui ; le peuple se pressait autour de son corps pour lui baiser les mains, lui faire toucher des chapelets ou demander de ses reliques. »

I^ P. Jean Bordes naquit à Bordeaux. Il n'était pas seulement littérateur, philosophe et théologien : à ces sciences plus élevées il en ajoutait une foule d'autres, l'astronomie, la musique, l'arithmétique, la cosmographie, la médecine, la peinture, la botanique, la mécanique. En 1579, il fut chargé de la classe d'humanités au collège de Pont-à-Mousson, mais avant cette époque il avait déjà enseigné la rhétorique à Milan. Il fut ensuite successivement professeur de théologie et Recteur des collèges d'Auch et d'Agen, et mourut en 1620, après plus de quarante années de vie religieuse. Le P. Bordes était animé d'un zèle extraordinaire pour la gloire de Dieu. C'est lui qui, par l'entremise du P. Coton^ fit donner à la Compagnie, par le roi très-chrétien, la mission du Canada, et demanda lui-même avec instance d'y être envoyé; mais les Supérieurs confièrent à son zèle le Béarn au lieu du Canada. Pen- V. 9

dant dix ans, le Pi Bordes parcourut cette province dans tous les sens avec le courage d*un apôtre/ el comme ses modèles, dans la faim et dans la soif» dans le froid et dans la nudité, soutenant des fatigues incroyables, portant sur ses épaules les malades et les infirmes qui gisaient misérablement dans les carrefours, leur ouvrant les hôpitaux où il leur prodiguait tous les soiqs spirituels et temporels. Bien des fois il se dépouilla de sa chaussure pour réchauffer les pieds des indigent^. Les nialadies les plus repoussantesy loin de Téloigner, provoquaient de sa part des témoignages d'une charité plus tendre et plus ingénieuse. Son obéissance ne trouvait rien de bas, rien de difficile; nul obstacle, ni des temps, ni des lieux, ne lui paraissait insurmontable. Il était la terreur ies hérétiques qui souvent le menacèrent de mort, et plus d'une fpis le traînèrent indignement devant leurs tribunaux où il fut accablé d'injures et même condamné au bannissement; il souffrit tout en vue de Dieu avec une joie profonde.

Tel était le P. Bordes. L'auteur de la Bibliothèque des Écrivains de Ic^ Compagnie^ à qui j'ai emprunté ces détails, s'étend fort au long sur la piété du missionnaire et sur ses admirables vertus. Il mourut le 2 avril 1620 dans une ville du Béarn appelée Sainte-Marie. Les habitants et les chanoines se disputèrent l'honneur de porter son corps au lieu

— :131 — de la sépulture, et la discussion ne cessa que par l'accord fait entre les deux parties de le porter tour à tour.

A répoqueoù le P. Bordes était professeur d'humanités à notre collège de Pont-à-Mousson, il fit jouer une comédie en 1579, ou vers le commencement de Tannée suivante.

A la même époque le P. Fronton du Duc, professeur de rhétorique, donna une tragédie portant pour titre Julien T Apostat^ qui fut représentée avec une grande pompe en présence du duc de Lorraine, de ses enfants et des autres princes de sa famille.

Cependant le nombre des élèves, allant toujours croissant, augmentait la difficulté de la surveillance qui parfois accablait ceux qui en étaient chargés Pour leur venir en aide, le duc, par lettres patentes du 7 avril i 579, nomma un promoteur assisté de deux huissiers, et lui donna mission d'arrêter les écarts des étudiants Cette charge fut supprimée Tannée suivante, quand on eut créé un conservateur des privilèges de l'Université, lequel était aidé d'un vicaire ou lieutenant, et dont la fonction était de connaître sans appel des faits des écoliers.

Le 7 octobre de cette même année, six élèves de Tévêché de Toul furent envoyés par leur évêque à Pont-à-Mousson et inscrit» sur la matncule de TUniversité, qui eut ainsi la gloire d'avoir >poséen.quel--

que sorte les premiers fondements du séminaire diocésain de Toul.

L'année suivante, 1 580, le futur martyr Jacques Salez prit la classe de philosophie. Ce fut une des plus heureuses années de l'Université, d*abord à cause de ce professeur de philosophie qui devait plus tard donner son sang pour la foi, ensuite à raison des magnifiques privilèges accordés par le duc et des sages règlements arrêtés par ce prince pour la discipline extérieure de l'Université, aussi bien que pour le développement des études elles-mêmes.

Nous avons dit, au commencement de celle histoire, que les hérétiques avaient prêché à Pont-à- Mousson et altéré son attachement à la foi catholique. A l'époque où nous sommes arrivés, les habitants fuyaient encore les sermons de nos Pères et le tribunal de la pénitence; mais ils ne prêtaient plus l'oreille aux Calvinistes. Peu à peu ils se laissaient instruire, et bientôt on vit cesser leur antipathie. Voici comment les Pères rendaient compte de la situation de cet*e ville dans une lettre adressée Tannée suivante au R, P. Général : « A notre arrivée ici, nous n'avons trouvé personne qui s'occupât de cette vigne lâchement abandonnée aux novateurs : les hérétiques avaient le champ libre, et les prédications de l'un d'entre eux avaient fait un mal si profond, que nous avions presque déser.péré de ramener ja-

maiscettecité à la foi de ses pères. Cependant^ avec le secours de Dieu qui a béni nos efforts et le concours du prince qui les a soutenus, nous avon^ eu le bonheur de la ramener tout entière à la vérité catholique.»

Charles de Vaiidemont, âgé de dix-neuf ans et déjà nommé cardinal, assistait tous les jours aux cours de théologie où cette année on enseignait le , traité de l'Église.

Le jeune Cardinal résolut de soutenir publiquement cent soixante-dix-sept thèses de ce traité dans un acte solennel présidé par le P. LucPinelli. Mais le Pape Grégoire XIII, à qui le prince avait dédié ses thèses, ne voulut pas, par respect pour la pourpre dont il venait de le revêtir, lui permettre de Texposer dans une telle arène.

Ce jeune prince*de TÉgliseifiimaif tant à se trouver avec les Nôtres, que souvent il se dérobait à son entourage pour venir seul s'asseoir à leur table; et souvent il répétait que si^ par la pourpre, il paraissait Cardinal, il était Jésuite par le cœur. D'autres écoliers non moins illustres suivaient les classes de littérature : Charles, évéque de Metz; Henri de Chaligny, frère du cardmalde'Vaudemont; Charles, 61s aine du duc de Guise, et beaucoup d'autres jeunes gens qui appartenaient à la première noblesse.

ÏjCS pensionnaires, suivant le plan tracé par l'il-

lustre cardinal de Ijorraine, occupaient le deuxième étage du collège : tous appartenaient à la noblesse, et leur nombre ne cessait d augmenter. Les Nôtres, dans le but d'obvier à tout soupçon d'intérêt, et pour mieux conserver leur liberté, n'avaient jamais voulu recevoir aucune rétributioti pour ces pensionnaires. Depuis Tannée 1 575, époîque de Touverture des classes, jusqu'en 1 578, un prêtre séculier nommé Bombrasse fut chargé du pensionnat, ayant pour Taiderquelques surveillants choisis parmi les Nôtres et les séculiers. Mais, en 1 578, le P. Maldonat, remplissant la charge de visiteur, retira tous les Nôtres du pensionnat, et Bombrasse iui-méme qa*ii chargea de la paroisse Saint-Laurent. Puis, en attendant qu'il pût lui trouver un successeur, il chargea pro visoirement du pensionnat le P. Edmond Morages qui, peu de mois après, fut remplacé par Didier Chally^ lequel en demeura chargé jusqu'en 1580. Cependant celte mesure prise par les Nôtres déplut aux parents des pensionnaires. Le Duc, qui partageait le mécontentement général, ayant appris l'arrivée du P. Provincial au collège , lui écrivit en ces termes :

« M. LE Provincial, « Votre arrivée dans ma bonne ville de Pont-à- Mousson m'a été on ne peut plus, agréable : car

j'ai pensé que rien ne, serait négligé par vous de ce qui peut contribuer au développement et à la splendeur de ma naissante JJnivérsité, et que vous vous proposeriez en toutes choses la' gloire de Dieu, la bonne éducation de la jeunesse qui vous est confiée, et la satisfaction de mes sujets..... Mon plus ardent désir est de voir imiter ici ce qui se pratique à Paris et dans un grand nombre de villes d'Allemagne qui touchenf à mon duché. Je voudrais donc que le gouvernement de vôtre collège , où, en vertu même de l'acte de fondation , vous devez avoir des pensionnaires et leur donner l'éducation , fût confié tout entier à des hommes de votre Compagnie. L'expérience a montré que les enfants font de plus grands progrès dans les lettres et dans la vertu , qu'ils sont traités avec plus de respect et d'égards, et que leur santé même est l'çbjet de soins plus attentifs quand ils sont confiés à des hommes de vQtre Société, plutôt qu'à des directeurs et à des maîtres séculiers. Ceux-ci pour la plupart n'ont en vue que leurs propres intérêts, et se mettent peu en peiBje de la bonne éducation des enfants, de leurs progrès dans les études et de leur santé. Ajoutez qu'ils ne sont pas tous parfaitement aptes à ce ministère , qu'ils passent aisément potir des mercenaires , et que, par suite , ils ne sont pas tenus en suflfi6ante considération par leurs élèves , héritiers

prasque tous de familles nobles. Les parents de ces jeunes gens unissent leurs désirs aux miens; ils s'étonnent que vous refusiez d'adopter ici une mesure que vos Pères mettent en usage à Paris, et dans plusieurs de vos collèges d'Allemagne. Voilà ce qui m'a porté à vous écrire : je n'ai pas voulu vous laisser ignorer que le meilleur moyen de m'étre agréable, c'est de pourvoir le plus promptement possible, et même avant votre départ, à l'affaire que je vous recommande , c'est-à-dire de conâer sans retard à vos Pères et non plus à des étrangers la direction des pensionnaires. Ma demande, j'en suis persuadé, vous paraîtra juste et bien fondée.

« Sur ce, Monsieur le Provincial , je prie Dieu qu'il vous accorde libéralement sa sainte grâce.

« De Nancy, le 7 mai 1580, .

a (Signé) : Charles. »

A peine le P. Provincial, Claude Mathieu, eut-il reçu cette lettre, qu'il s'entendit avec le directeur du pensionnat et régla tout avec lui de manière à

ne lui causer aucun détriment Il mit à sa place

le P. Louis Richeome qui se trouvait alors au collège, où il exerçait les fonctions de préfet des études littéraires et de prédicateur ordinaire; il lui adjoignit un certain nombre de surveillants. Quelques mois plus tard, le F. Guillaume Sautemouche,

dont l'éminente vertu mérite udc place qu'il aura bientôt dans cette histoire ^ fut nommé portier du pensionnat.

Le P. Louis Richeome naquit à Digne , en Provence. Ce fut un religieux plein de savoir et d'éloquence : il mérita d'élre appelé de son temps le Cicéron français. Mais les beaux esprits trouvent déjà fade et insipide cette éloquence^ qui est, à leur sens^ remplie d'expressions vieillies et surchargée de métaphores.

Le P. Richeome entra dans la Compagnie en 1 565, à la fleur de son âge. Il exerça successivement à Pont-à-Mousson les fonctions de prédicateur, de préfet des études^ de supérieur du pensionnat^ et même de chancelier^ si j'en crois un manuscrit du P. Bleuse. Il fut ensuite envoyé à Dijon, pour y prendre la direction du naissant collège des Godrans. Ensuite il gouverna deux fois la Province de Lyon et une fois celle d'Aquitaine. Enfin dans la sixième Congrégation générale, élu Assistant des Provinces de France , il fut le premier qui remplit cette charge. Il mourut en 1625, le 15 septembre (suivant Âlegambe) , âgé de plus de quatre-vingts ans, après soixante années de vie religieuse et quarante depuis sa profession solennelle des quatre vœux.

« Le P. Richeome, écrit Alegambe, possédait à

un très-haut degré toutes les vertus religieuses, mais il avait Tart de les cacher^ car son humilité surpas* sait ses autres vertus; c'est elle qui lui fit, à l'exemple de S. Augustin, écrire quatre livres de ses confessions où il consigna toutes les fautes qu'il croyait avoir à se reprocher. A. l'âge de près de quatre-vingts ans, privé qu'il était de l'usage de se$ jambes, il se faisait porter à la cuisine où chacun le pouvait voir manier de ses mains tremblantes la vaisselle qu'il essuyait, tandis que son visage exprimait la joie la plus douce. Une fois même on vit sa tête environnée de lumière : Dieu se plaisant ainsi à glorifier l'humilité de son serviteur. Pénétré de Tamour le plus tendre pour le Souverain Maître, il ne trouvait de charme qu*à parler de lui. Entièrement soumis à la volonté de Dieu, il obéissait de grand cœur et avec la plus parfaite sérénité : en cela, disai}-il, consiste la véritable piété. Quant à son dévouement à la Compagnie, nous en avons un suffisant témoignage dans ces vigoureuses apologies où il réfute si solidement les calomnies de ses ennemis. L'affection qu^il lui portait était si vive, que ses yeux se mouillaient de larpfies dès qu'il entendait seulement prononcer son nom, soit dans les exhortations aux Nôtres, soit dans les entretiens particuliers. Ce fiit à Bordeaux que le P. Richeome rendit son âme à Dieu, le 15 septembre 1625. Une foule extraordi-

naire honora ses funérailles. A la nouvelle de sa mort, toute la magistrature, alors en vacances hors de la ville, s'empressa d'y rentrer pour donner au défunt un témoignage solennel de son estime et de sa vénération.

Ije F. GuiUaume Sautemouche^ coadjuteur tem* porel, naquit à Saint-Germain-en-l'Herm, province d'Auvergne. Il se distingua de bonne heure par l'amour de Toraison, une simplicité pleihe de charme, une aménité de caractère et une si parfaite obéissance qu'il dut à la pratique de cette vertu la grâce du martyre qu'il obtint en 1593.

[D/ota. — Au lieu de continuer ici la traduction du P. Abram^ nous préférons donner à nos lecteurs le vieux français que notre auteur avait mis, du reste très-exactement, en bon latin.]

a Je trouve, dit le P. Odo de Gissey , que de trente-huit ans que notre frère a vécu en ce monde, il en a donné vingt-deux au service particulier de Dieu en religion; et il les. a usés si vertueusement, qu'un de nos Pères qui l'avait fort connu et avait fait long séjour avec lui au collège de Paris, requis, de ma part, de me vouloir faire savant de ce qui était des vertus de ce bon frère, me fit réponse qu'il ne m'en pouyait enseigner autre chose, sinon qu'il était un ange. Car sa vie était si religieux, qu'elle

ne ressentait rien de ce qui est du relanc ou remugle du monde. Il se rendait remarquable en Tobéissance, laquelle il chérissait tant, que de peur de l'altérer tant soit peu, il fut tnartyrisé, mourant comme son Sauveur le roi des martyrs, dans les tourments par obéissance, ainsi que plus au long le narré de son martyre le manifestera. Sa dévotion et la r^ïve candeur qui l'accompagnait gagnait les cœurs de ceux qui le connaissaient. Il ne tenait pas grand compte de son extérieur qui le faisait paraître craintif €t honteux. Toute sa beauté était au dedans ec en son âme. Chose qui agréant aux yeux de Dieu, il le tira par les mains des* supérieurs, delà Province de France pour l'envoyer à celle de Lyon, et du collège de Lyon, à celui de Tournon. Ce fut de là qu'il s'achemina à Aubenas, au bonheur du martyre, à quoi Dieu l'avait disposé par le long séjour qu'il fit aux pensionnaires du Pont, en Lorraine, et à ceux de Lyon, étant successivement portier en l'un et en l'autre collège de ces pensionnaires qui lui prêtèrent diverses occasions de pâtir et de mériter.

d Ceux qui l'ont vu séjourner aux pensionnaires de liyon m'ont assuré qu'il y a fait maintes fois montre de sa patience, particulièrement lorsqu'il était saisi de quelque maladie et qu'il lui fallait passer par les mains des serviteurs. Je ne m'étonne

point tant toutefois de ce ^pauvre accueil, que de celui qui lui fut fait au Pont, en Lorraine, par un certain porte-épée ; à raison qu'ayant un jour refusé la sortie à un jeune marquis allemand, un de nos pensionnaires, et ce, suivant la volonté du P. Principal, cet homme qui attendait en la rue le jeune marquis, indigné de ce refus, déchargea si rudement sur le vertueux Guillaunàe, le plus noir de sa colère à coups de pieds et de poings, voire même à coups de plombeau et garde de son épée, qu'il en fut fort navré et tout ensanglanté. Pendant cette main- mise et violence, il ne lui échappa jamais de la boqche autre parole, sinon que ce qu'il en avait fait était par obéissance et selon l'ordonnance du P. Principal.

« Un misérable garçon de bas lieu, ayant eu l'honneur d'être admis en notre Compagnie et ne s'y comportant pas religieusement, fut congédié. Or, comme on le voulait renvoyer plus honnêtement accoutré qu'il ne méritait pas, on ôta au bon Guillaume le chapeau qu'il portait et on lui bailla celui de ce désastre garçon, tout frippé et usé, de quoi il se ressentit aussi peu qu'une statue.

a Tandis trois ou quatre jours qu'il respira à

Tournon, il fit connaître sa dévotion, nommément

envers le Saint-Sacrement devant lequel il restait

^ presque toujours à genoux le chapelet au poing.

Avant que de sortir de ce collège là pour aller à Aubenas^ il signifia quelque chose de ce que depuis lui survint à la bonne heure en ce lieu là. »

Nous verrons plus loin comment le F. Guillaume fut martyrisé avec le P. Salez.

Et puisque nous en sommes venus à parler de nos frères coadjuteurs qui ne peuvent concourir aux travaux littéraires et autres de la Compagnie et lui sont cependant fort utiles par leurs vertus et la bonne édification qu'ils donnèrent à cette Université naissante, je citerai en particulier le F. Bernard Goz^nflot9 menuisier, lequel se félicitait d'avoir été le premier qui, lors de notre venue à Pont-à-Mousson^ la fit savoir à tous en sonnant l'Angelus dans notre église. Quarante années après son arrivée à Pont- à-Mousson, il y passait à meilleure vie, à l'âge de quatre-vingt-quatre ans, en 1615, après cinquante-cinq ans de vie religieuse. Ce bon Frère donnait à Toraison tout le temps qu'il pouvait avoir de libre. Chaque jour il entendait trois messes, l'une à son intention, l'autre pour la Compagnie et spécialement pour notre collège, et la troisième pour les défunts. Il ne passait aucun jour sans quêter charitablement quelques suffrages pour ces pauvres âmes du purgatoire. S'il rendait quelque petit service (et Dieu sait comme il s'y portait volontiers), si celui qui l'avait obligé le remerciait et lui montrait

â son tour le désir de lui être agréable , il ne demandait rien autre que des prières pour les chères âmesdes défunts. Il avait acquis tantde connaissance surnaturelle dans l'oraison que plus d'une fois des professeurs de théologie avouèrent avoir puisé plus de lumières sur les mystères de notre foi^ en conversant avec lui, que dans leurs livres. Non-seulement il voyait venir la mort avec calme ; mais il la désirait si ardemment que son supérieur, sachant combien il réjouirait le bon vieiUard, lui dit un jour : Mais partez donc enfin , vous n'êtes plus bon à rien ; laissez donc la place fiiix jeunes gens ! A ces paroles le vieux Frère, versant, des larmes de joie , leva les yeux et les mains au ciel et tout son corps tressaillit d'allégresse. Puis, quand le supérieur se fut retiré, il dit à ceux qui restaient avec lui': J'ai vu dans ma vie bien des recteurs ; mais jamais de meilleur que celui-là !

Revenons maintenant sur nos pas et reprenons notre récit. Eb cette année 1 580/ Son Altesse le duc de Lorraine adressa deux lettres au P. Claude Mathieu, notre Provincial, et non-seulement il indiqua la substance de ce qu'il fallait écrire, mais encore il dicta mot à mot ceâ deux dépêches par lesquelles il chargeait entièrement la Compagnie du gouvernement, de l'Université, et nommait à perpétuité pour

le rectorat le Becteur du Collège. En roéme temps, il ordonnait de prendre parmi les Nôtres le chancelier, le secrétaire et les doyens des trois facultés de théologie, des sciences et des lettres. Il nommait des séculiers pour les autres offices , c'est-à-dire : un notaire, un questeur, un imprimeur, trois libraires et autant de bidelles ; puis il réglait le taux des frais à payer pour les grades, en philosophie et théologie; de plus, il accordait aux étudiants du collège et à ceux du dehors de grandes immunités et privilèges; créait un conservateur de ces mêmes privilèges avec un vicaire ou vice-conservateur, et lui donnait toute autorité pour connaître sans appel de toutes les causes concernant les étudiants. Pour plus de brièveté, je me suis borné à l'analyse de cette longue pièce officielle.

Ainsi peu à peu les formes primitivement indé« cises et flottantes de notre Université se dessinaient plus nettement et se précisaient. Plusieurs Universités et entr autres celle de Dillingen avaient fourni des indications dont on se servit très-utilement. Il me parait opportun de présenter ici le tableau d'ensemble ou Tétat de notre Université, tel qu'il fut tracé au mois d'août 1602 par ordre du P. Visiteur Laurent Magio, et imprimé chez Melchior Bernard. On y verra plusieurs choses qui nous sont spé-

cîales ; d'autres nous sont communes avec les autres Universités; quelques-unes enfin ne furent introduites que plus tard ; mais je n*ai pas cru devoir les séparer des premières pour montrer dans son ensemble cet état ou tableau de notre Université.

HISTOIRE DE L'UNIVERSITÉ

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