LIVRE TROISIEME
L'Université ayant pris enfin une forme plus stable et plus régulière^ les Nôtres n'eurent désormais qu'à répondre dignement à la^ munificence de ses fondateurs et à remplir complètement les chaires imposées par les bulles de fondation.
Jusque-là notre enseignement avait été distribué comme il suit. Un Père expliquait T Écriture-Sainte; un autre^ suivant la capacité et le besoin des élèves^ choisissait telle ou telle partie de la théolc^e dogmatique ; un troisième enseignait la théologie morale. Pour le cours de philosophie qui doit durer trois ans, on le faisait commencer chaque année par un nouveau professeur. Les classes de lettres suivaient la marche ordinaire. A partir du mois d'octobre 1 581 , le nombre des professeurs fut augmenté;
il y eut quatre professeurs de théologie, au lieu de Irois^ et chacun d'eux eut dès lors son programme d'enseignement très-bien défini. Pour les autres classes les exercices furent mieux divisés et répartis. Ija philosophie eut trois professeurs^ les humanités un seul et là rhétorique quelquefois deux^ bien que la bulle de fondation ne parle que d'un seul. Cette même bulle ne demandait que trois professeurs de grammaire; mais on jugea utile d'en ajouter un quatrième. Elle n'exigeait que deux explications grecques par jour: une en rhétorique^ l'autre en seconde ; mais on estima plus à propos d'en faire six^ dont quatre pour les classes de grammaire.Quant aux mathéinatiques elles furent enseignées par les professeurs de philosophie eux-mêmes jusqu'en 161 1^ époque où le cours fut fait par un professeur spécial. La langue l^ébraîque fut enseignée pendant quelques années par les Pères le Clerc et Olemius Liégeois ; puis le cours cessa, non par le fait des supérieurs^ mais par le manque d'élèves; et ne fut repris qu'en 1603^ par le P. Jean Maimbourg.
La doctrine chrétienne était enseignée dans chacune des classes de grammaire; mais, le dimanche, cette explication se faisait en français à toutes ces classes réunies dans une même salle. Pour les élèves d'humanités et de rhétorique, l'explication de la doctrine chrétienne se faisait en latin et avec pins d'ap-
pareil dans la grande salle, où les élèves de philosophie et de théologie se rendaient en grand nombre.
Cet enseignement de la doctrine chrétienne fut modifié en 1 606, et cela dans le but de généraliser un si utile enseignement. Un cours régulier de catéchisme fut donc établi pour les enfants des deux sexes et pour leurs parents, dont l'ignorance en fait de religion était extrême. £n même temps on plaça des confessionnaux dans notre église, où la parole de Dieu se fit entendre régulièrement, comme aussi dans les églises de la ville et des environs, surtout aux temps de TAvent et du Carême. Pour tous ces ministères, les Nôtres ne voulurent rien recevoir, non pas même pour compenser les frais de séjour ou de déplacement des prédicateurs.
Ces prédications se firent très-régulièrement chaque année de 1 580 à 1 637, mais à cette époque les autorités de la ville ayant prétendu que, en vertu des charges de la fondation du collège, nous devions chaque année leur fournir un prédicateur , le P. Claude Tiphaine leur fit savoir qu'il ne leur en donnerait points si Ton ne lui fournissait des preuves de ce prétendu droit : et que, dans l'impossibilité où Ton serait de prouver cette obligation, on en reconnut la nullité par acte public. Cette réponse du Recteur coupa court aux prétentions de la ville : la première condition étant impossible, et la seconde
trop délicate à remplir ; il lui fallut donc admettre que la continuité d'un service rendu gratuitement ne saurait prescrire contre la liberté de celui qui le rend.
Quant au résultat des travaux apostoliques de nos Pères, il faut avouer que pendant les premières années ils ne dépassèrent guère l'étroite enceinte de rUniversité. Sans doute les catéchismes se faisaient avec régularité, et depuis six années les habitants avaient roropu^ comme la loi le leur ordonnait, leurs rapports avec les chefs du calvinisme ; mais il fallut un long travail pour ramener la ville à la pratique sincère du catholicisme, tant Thérésie avait jeté là de profondes racines. Le voisinage de la ville de Metz et son mauvais exemple ajoutaient encore à la difficulté du retour.
Bien des fois, dans mon enfance, j'ai entendu ra conter à des vieillards qu'avant l'arrivée de nos Pè^ res, c'était une honte aux femmes, non-seulement de recevoir souvent les sacrements de pénitence et d'eucharistie — en dehors du temps pascal, on eût regardé cette fréquentation comme un crime — mais même d'assister à l'office divin chez les Pères Anthonistes ou chez les chanoines de l'église collégiale. On les traitait sans façon de mauvaises femmes^ et les enfants les montraient au doigt dans les rues , comme si elles n'allaient dans les églises des prêtres
et des moines, ainsi nommés par dérision, que pour s'y livrer au désordre, et non pour y remplir un devoir de religion. Ce détestable préjugé donna bien du mal aux Nôtres avant d'être entièrement déraciné. Mais l'année 1 590 fut celle de la grâce : hœc mutatio dexierœ Excelsi. En peu de temps tout changea de face : les coeurs furent ramenés à la religion et à la pratique de ses commandements. Jusque*là, même aux fêtes les plus solennelles, trois confesseurs avaient suffi sans peine pour le nombre des pénitents : dorénavant, il en fallut trois chaque dimanche à l'église et deux au pensionnat. Le zèle à entendre ta parole de Dieu fut si grand, que maintes fois notre église se trouva trop petite pour contenir la multitude des iidèles. Les églises des paroisses n'étaient pas désertes pour cela, et Ton y voyait participer aux sacrements un grand nombre de fidèles. Mais j'anticipe sur les événements : il me faut revenir à l'époque où nous en étions.
En 1580, le roi de France, Henri III ^ et son épouse Louise de Yaudemont devaient aller aux eaux de Plombières dans le courant du mois de mai. Le P. Fronton du Duc composa pour cette circonstance une tragédie française, intitulée Jeanne dArCf qu'il se tenait prêt à faire représenter devant la cour, lorsque survint une maladie contagieuse qui se répandit dans toute la contrée et
empêcha le voyage de leurs Majestés. La représentation retardée eut lieu le 7 septembre suivant : la pièce fut jouée devant les illustrissimes princes de Lorraine entourés d'un grand nombre de gentilshommes : peu après, elle fut imprimée sans le nom de l'auteur, sans son aveu^ sur une mauvaise copie et sous ce titre. ^^V histoire tragique de laPucellede Dom-Remy-y aultrement d Orléans. Noi/vellement départie par actes^ et représentée par Personnages. Aa/içr, 1581 » («).
Le duc de Lorraine^ qui avait assisté à cette pièce
(4) Cette pièce devenue d'une extrême rareté a été réimprimée en 4S59, à Pont-à-Mousson. La nouvelle édition, tirée à cent exemplaires, porte le nom de l'auteur ; la première, publiée en 4581, par Jean Bamet, tabellion de son Altesse, avait été composée à la hâte par le Père Fronton du Duc » à peinç âgé de vingt-quatre ans , et beaucoup plus versé dans l'étude des langues anciennes, comme la plupart des savants de son temps, que dans la langue maternelle et surtout dans la poésie française. Ces circonstances rendent ce vieux monument littéraire assez curieux; et à ce titre nous en copierons une ou deux pages pour montrer à nos lecteurs comment on improvisait une tragédie française, plus d'un demi-siècle avant que Pierre Corneille ne fixât notre langue dramatique par ses premiers chefsd'œuvre.
La pièce est précédée d'un assez long prologue ou « aocaU-'ieu » adressé au public et dont voici les premiers vers :
c Meuieurt , c'est â llioimenr da Pap de Lorraioe Au fruit de la jeunesse affin qii*elle s'aprenne Aux arts et aux vertus , que ce peuple joyeux Est venu pour ouyr , non des comiques jeux ,
avec une très-grande satisfaction y voyant le jeune poète couvert d'une soutane qui montrait un peu trop la pauvreté évangélique, fit compter aussitôt cent écus d*or, disant gracieusement qu'il les don-
Maii pins tost, en pouliant une voix plus hardie. L'on prétend ▼ous monslrer en une tragédie , Un spectacle plus grave, aflin que gravement L'esprit se norissant, se forme sagement.
I Or, on a point choisy ung argument estrange. Sachant que tel est fol, lequel ayant sa grange Plaine de grains cueillis, emprunte a son voisin ,
Laissant pourrir chez soy son propre magasin
On a donques choisy les faicts d'une Pucelle Qn*en France , plus souvent, d*Orleans on appelle : De Dom-Remy plus tost nous la dirons icy
Nous empruntons le premier fragment à la scène où Jeanne d'Arc parait devant Charles VU et lui expose la mission qu'elle a reçue de Dieu :
« 0 Prince des François ! d'une franche demande Je vous vais descouvfir ce que Dieu me commande. Si vous voulea bien tost r'entrer dedans vos biens , St vous reveoir servy de vos subjectx anciens , Présentez librement vostre Royaume et sceptre A cil i qui aussy vous les debvez soubmettre : Donnes le donc i Dieu ; l'offrez entre ses mains. Et lui vous le rendra : car tous moyens humains Ne vous le rendront pas. Heureux qui se deffie De soy mesme , et en lui , sa force fortifie. Quand nous donnons i Dieu, nous ne luy donnons pas:
II nous le rend icy, ou après le trespas.
Or ne pensez donc point que la force invaincue De vos preux Chevaliers puisse rendre vaincue
nait pour acheter un vêtement neuf à Fauteur de ]a pièce. Mais de fait, cette somme^ assez considérable pour Tépoque, pouvait suffire, une année ^ à l'entretien de trois des Nôtres.
La force des Anglois. Mais affia que voies Que de l'aide de Oieo tous eates appoyé, 11 veoli user du bras de moy , cheiive et fresle , Pour de voz ennemis domter la gent «ruelle »
Le passage suivant est tiré du monologue de Charles VII , désormais convaincu que Jeanne d'Arc lui est envoyée de Dieu :
« Maintenant donc je voy que la fiere fortune
Laquelle jusqu'icy m'estoit tant iniportnne
Favorise mes vœux
Puissance de celny, de qui les yeulx ouverts
Modèrent sagement tout re grand univers;
Qui tantost par bonheur, et tantost par traverses
Agite des humains les fortunes diverses.
C'est toy, Dieu tout puissant , qui, maistre unique tiens
Entre tes sainctes mains, les hommes et leurs biens ;
C'est toy, grand ftoy du Ciel» qui de ta grand puissance
Donne secours aux bons, fais aux mauvais nuisance ;
Régis toute la terre, et de qui seul les doigts
Sçavent toucher les nerfs des cœurs des plus grands Roys.
Car bien que quelquefois les choses de ce monde
Semblent courir sans frain par course vagabonde ,
Si est-ce que la fin de tant d'événements
Se va rendre an seul but de tes saincls Jugements :
Et de ce qui se fait comme par adventure ,
Tu te sers pour dresser nostre foible nature :
Afiin que, chastiëe en ses calamités ,
Elle sente les maulx, qu'elle auroit merilés:
Et revenue ft soy, i toi elle revienne ,
Et s'eslongner de toy Jamais ne se souvienne »
Je serais trop long si je voulais raconter en détail tons les témoignages de bienveillance et d'afifection dont nous entoura cet excellent prince : il suivait avec une extrême sollicidude et favorisait de tout
Au quatrième acte nous voyons Jeanne d'Arc conduite au tribunal, et, devant ses juges, afiSrmant la réalité de sa mission :
« J'ay souvent responda à telles, quesiioos , Mais jamais vous n'oyez mes appellations. J'appelle le Pasteur de Rome pour refuge : C'est lui seul que je veux estre mon juste juge. Car vous ne pouvés pas, selon droict, me juger , Estant Juge et partie: et vous voulans venger Des maulz que vous ay faiets, ainsi que vous le dites. Au reste, quant aux points de vos doultes susdictes, Je dis et maintiendray, jusqu'au dernier souspir , Que les voix qui souvent me venoient advertir De venir an secours de ce grand Roy de France , Ne sont point des esprits, qui leur premier essence Perdirent, dechassés du Royaume desCieuls, Renversés en Enfer d'un sault ambitieux. Car jamais les démons nos âmes point ne -poussent A garder chasteté, ains plustost nous repoussent De l'amour des vertus que ces sacrées voix M'ont très-bien incité i suyvre plusieurs fois.
Ce qu'elles m'ont prédit est du tout équitable
Et proteste que tout ce dont vous m'accuses
Sont crimes apostés et a tort imposés.
Que si des gens de bien les âmes bienveillantes
M'ont rendu des honneurs et caresses passantes
Mon mérite trop bas , c'est leur aifection
Qu'il vous fault accuser , non mon ambition.
J'en appelle i tesmoing la divine Justice :
Et jaçoit qu'il me faille endurer le supplice ,
J'ayme mieulx sans pecfa^ innocente périr,
Que l'ayant mérité , en offense mourir. » '
son pouvoir les développements de la nouvelle Université ; lui-même stimulait l'ardeur des maîtres et des écoliers. Il allait dans les classes, assistait aux concertations des élèves; et, par des compliments
Les abominables juges de Jeanne d^Arc la condamnent au feu et le récit de sa mort héroïque termine le cinquième acte : un Messager parait sur la scène devant un gentilhomme :
Le Messager.
t Je croy que leur cueurett davantage endurcy Par brutale fureur, car estant ji bruslée , On a du grand brasier la masse esearlelée , Où tout au beau millieu son chaste cueur esloil. Qui entier dans le feu , Termeil encor restoil ; Comme on voit quelquefois entre un fesseau d'espines , * Une rose rougir en ses feuilles crespines : Tesmoignage certain qu*en soy seule tenoit Ung esprit innocent de tonte tache net.
Le GentiUiamme.
« Tu me recomptes bien choses esmerreillables.
Le Messager,
« Encor enteodres-vous d*auUres plus admirables. A la veue de tous on a veu parmy Tair Une blanche colombe hors du feu s*envoler Et battant doulcement ses aisles esmaillées , S'en voiler de droict fil aux voultes estoillées.
Le GentUhamme.
t 0 miracle nouveau! doulterons nous encor. Puis que son cueur entier dans le feu comme Tor On a ven/ et son ame , en son heureuse essence , S'envoler vers les Gieux , de sa pure innocence.
et des conseils sagement distribués, il les enflammait d'ardeur pour Tétude. Quelquefois aussi il allait aux disputes philosophiques , qui dans ces circonstances se faisaient en français par égard pour lui, et il y restait
0 cueun plus dar qu*ayiiiant , o An8;]oi8e Aireur! Geey ne peut il point vous donner de terreur? Gecy ne peult il point faire fleschir vos âmes?
I^ Messager.
A^ins ilz n*ont pas permis que quelques bonnes femmes Pour Tensepulturer assemblassent sies os ; Mais ilz les ont espars dans Seine par les flots.
Le Gentilhomme, ■ 0 bon Dieu , maintenant fais en donc la vengeance , Et ne tarde non plus. Et vous, peuples de France, Pleurez celle qu'on a si très fort tourmenté •
Pour vous avoir remis a vostre liberté. »
Od nous pardonnera sans doute cetU; longue citation empruntée à rhistoire littéraire, si généralement ignorée, de nos anciens collèges. On a souvent affirmé, mais sans preuves, que les Jésuites avaient négligé renseignement de la langue française. Les Jésuites ont laissé dire et se sont contenté de publier leurs ouvrages et de montrer leurs élèves. Si depuis le jour où le P. Fronton du Duc, âgé de vingt-quatre ans, faisait jouer son improvisation sur Jeanne (TArc, ses successeurs, dans renseignement de la rhétorique, n'ont jamais consacré que de rares instants aux délassements littéraires de leurs élèves , ils peuvent au moins se gloriQer de leur avoir assez bien enseigné cette langue maternelle qu'ils enrichiront un jour de leurs chefs-d'œuvre. Si le P. Porée, qui envoya dix-huit de ses élèves sur les sièges de l'Académie française, n'était pas y au dire de Voltaire, le plus illustre de tous , très- fart en vers français, il répondait modestement: cela est vrai;*xnois f ai des élèves qui les font très-bien l
'— 157 ^ pendant plusieurs heures, également charmé de Tentrain des rivaux et de leur modestie. Il avait sui*tout un goût particulier à entendre notre frère Jean Chastelain, dont l'esprit vif et pénétrant savait tou'^
Un autre professeur de rhétorique, qui pçut^tre ne composa ja-»mais deux vers français eut un élève qui , lui aussi , les faisait assez bien : le professeur était le P. Claude de Lidel , et l'élève Pierre Corneille.
Qu'on nous permette une dernière citation : quelques vers du grand poëte adressés à son ancien professeur et inconnus, nous le croyons, à la plupart de nos lecteurs. Le P. de Lidel avait envoyé à son ancien élève, son ouvrage intitulé : ka théologie des Saints. L'auteur de Polyeucte écrivit en tète du premier volume une assez longue pièce de vers dont nous transcrivons les deux dernières strophes :
c Toy qui nous apprends de la grâce Qu'elle est la force et la douceur......
« J*en connois par toy l'eiBcace,
Sçavant et pieux Ecrivain ,
Qui jadis de ta propre main
M'as élevé sur le Parnasse.
C'estoit trop peu pour ta bonté
Que ma jeunesse eust proGté
Des leçons que tu m*as données,
Tu portes plus loin ton amour ,
El tu veux qu*aujourd*huy mes dernières années
De tes instructions profitent i leur tour. »
c Je fus ton Disciple, et peut-estre Que rheureux éclat de mes Vers Eblofiit assez l'Univers , Pour faire peu de honte au Maistre;
jours trouver des arguments faciles à saisir par le prince et les seigneurs de sa suite : la dispute, où il agita la question de savoir si les brutes pouvaient raisonner y réussit à merveille. De temps en temps Son Altesse voulut aussi , suivi seulement de quelques familiers^ venir s'asseoir à notre table. Un jour après le dîner ^ il se plaignit au P. Recteur de la trop grande frugalité de nos repas, disant qu'il ne fallait pas traiter si maigrement des jeunes gens qui donnaient tant d'espérance , et s'exposer à compromettre leur santé ou ruiner leurs forces par trop d'économie.
A cette même époque, certains ennemis de notre Compagnie trouvèrent que nous étions trop nombreux : que douze Pères pourraient aisément suffire aux icfaarges de l'Université. I^ prince répondit aux malveillants par une. comparaison empruntée k la chasse au faucon , qu'il aimait passionnément. « Voyez, dit-il ; je fais élever beaucoup de faucons,
Par une plus sainte Leçon
Tu m'apprends de quelle façon
An Tice on doit faire la guerre.
Puissay-je en user encor mieux ,
Et comme je te doy ma Gloire sur la Terre,
Puissay-je te devoir un jour celle des Gieux. •
Par son très-obligé disciple, Pierre Cormiillb.
Quod ieribo , et plaeeo, H pkteeo, mnne tuwm esl.
et c'est à peine si un sur dix réussit à devenir tel que je le souhaite y ainsi permettez-moi de npurrir dans la piété et dans les lettres un assez grand nombre de jeunes gens, afin que nous en trouvions ao moins un sur dix qui soit digne de notre Université. »
Au mois d'octobre suivant, le P. Balthazar Chavasse commença le septième cours de philosophie ; les Pères Jean Bleuse, Clément Dupuy et Jacques Gordon furent nommés professeurs de théologie. Le P. Thomas Osvrald remplaça le P. Charles Sager'dans l'explication de l'Écriture-Sainte. Mais ce dernier cours fut quelque temps interrompu par suite des maladies contagieuses qui dispersèrent une ou deux fois les élèves, comme nous le raconterons dans la suite. Un manuscrit du P. Bleuse nous apprend que dès avant Tannée 1584, où le P. Richard Fleming fut nommé premier chancelier de l'Université, les Pères le Clerc, Sager, Hay et Richeome avaient déjà rempli les fonctions de vicechancelier. Le même manuscrit rapporte encore que, dans les dix années qui suivirent, deux hommes d'un grand mérite, les PP. Guillaume Murdoch et Martin Nicod occupèrent tour à tour les emplois de Préfet des études et de chancelier. A l'époque dont nous parlons, outre les Pères dont j'ai déjà fait mention, l'Université comptait un certain nombre
de sujets remarquables, tels que Jacques GordoD, Jules^César Bulenger, Jacques Sirmond et quelques autres.
« Jacques Gordon, dit le P. Alegambe, naquit en Ecosse, d'une famille très-illustre, alliée au sang des Stuart. Il entra dans la Compagnie à Rome le 20 septembre 1 563, à Tâge de vingt-deux ans. En 1 569 il fut créé docteur en théologie, et fit la profession solennelle des quatre vœux Tannée suivante. Pendant les cinquante années qu'il vécut encore, il supporta les plus grands travaux pour la gloire de Dieu et le bien de l'Église. Il fut professeur de philosophie et de théologie dans les collèges de Pont-à-Mousson, de Paris et de Bordeaux , remplit la mission de Nonce apostolique en Irlande, fut vice-provincial d'Aquitaine, confesseur de la foi en Angleterre et en Ecosse, où il endura la prison et les chaînes, et ne dut qu'à soq illustre naissance d'échapper à la mort. Le Danemark^ l'Allemagne, et pour ainsi dire l'Europe tout entière éprouvèrent tour à tour les effets de son zèle. Malgré son âge, la délicatesse de sa première éducation et l'importance de ses charges, il parcourait à pied les diverses contrées de l'Europe, soutenant de toutes parts la foi catholique ébranlée. Mais l'Ecosse^ sa patrie, fut l'objet particulier de son zèle ^ et pendant longtemps il fut le supérieur de cette mission. Le P. Gordon joignait
aux qualités naturelles les plus brillantes une vertu solide. Il était d*une simplicité admirable qu'il ne perdit point au loilieu des subtilités de la science . Plein de mépris pour lui-même, modeste^ affable et prévenant, il ravissait par l'exemple de ses vertus tous ceux qui vivaient avec lui. Jamais on ne put lui reprocher une action, ou même une parole blessante. L'obéissance avait pour lui un attrait particulier; tout son désir était de voir les supérieurs remployer à leur gré et lui commander ce qu'il devait faire sans se servir de formes plus douces, afin^ disait-il, de lui laisser tout le mérite de l'obéissance. Telle fut sa régularité dans ses exercices de piété que, sans cesse au milieu des occupations les plus iniportantes, dans ses courses en Irlande, en Ecosse, en Danemark et en Allemagne^ il n'omit jamais, dit-ou , Texamen particulier et celui du soir, ni aucun autre exercice de piété; chaque jour il se levait une heure avant la communauté pour faire oraison. Sa dévotion envers la T.-S. Vierge était très-affectueuse. Il eut le plus grand soin de conserver en lui l'homme intérieur : de là venait l'innocence de sa vie^ et son calme inaltérable dans toutes les occasions. Son unique chagrin était de n'être pas mort en Ecosse, sur un gibet, pour l'honneur de Jésus- Christ. Dieu le consola de cette privation par une grâce bien précieuse. Quelque temps avant la fête
de Pâques, comme il était attaqué d'une maladie de langueur, il exprima le désir de quitter la terre, le jour même où Notre-Seigneur était mort pour nous. Il fut exaucé. Après avoir reçu les derniers sacrements de rÉglise, il mourut avec beaucoup de tranquillité le jour du Yendredi-Sainl, 16 avril 1620, âgé de soixante-dix- sept ans, et après cinquantesept années de vie religieuse. Ses funérailles se firent au milieu d'un tel concours de peuple, qu'on eut de la peine à enlever le corps et à dominer le bruit de la foule par les chants de TÉglise.
Tel est le récit de Fauteur de la Bibliothèque des écrivains de la Compagnie de Jésus. J*ai voulu rapporter textuellement ses paroles, pour qu'on ne m'accuse pas d'avoir cédé au désir de glorifier notre Université, en élevant outre mesure les vertus d'un homme qui l'honora si longtemps de sa présence.
Le Père Jules-César Bulenger naquit à Loudun. Dans la préface de ses Opuscules notre auteur raconte que « dès son enfance il avait fait le vœu d'entrer en religion. Il passa douze ans dans la Compagnie, pendant lesquels il étudia la théologie, lut et annota les Pères grecs et latins, et même un bon nombre d'auteurs profanes. Après ces douzeannées, nous dit-il, je fus, par le consentement du P. Général, délié de mes vœux, a6n de venir en aide à ma
famille. Mon père était mort après avoir rendu de grands services à TÉglise^ comme ses écrits en rendent encore témoignage ; mes frères n'avaient pas tardé à le rejoindre dans la tombe, et laissaient plusieurs enfants en bas âge. Ma mère me supplia donc de rentrer dans le monde pour m'occuper d'eux et veiller à leur éducation. Je remplis ce devoir de charité pendant plus de vingt ans. Sous ma direction, mes neveux avaient achevé leurs études à Florence, à Pise et en d'autres Universités. Plusieurs étaient déjà mariés , et les autres se trouvaient en état de se suffire à eux-mêmes. Voyant alors que mon œuvre élait terminée , je demandai à rentrer dans la Compagnie. Leduc de Toscane appuya ma requête qui fut favorablement accueillie du P. Général, et, dans toute la joie de mon âme, je repris le précieux habit de la Compagnie pour ne plus le quitter. A Pise, où j'avais enseigné pendant plusieurs années, j'éditai quelques ouvrages : je dois à la Compagnie de Jésus ce qu'ils peuvent renfermer de bon ; mais de moi sont les imperfections qui les déparent. »
Le P. Bulenger écrivait ceci à Rome en octobre 1 620 . Mais cependant, je dois faire remarquer (attendu que^ non-seulement il faut éviter toute erreur, mais surtout bien exposer la vérité), je dois dire que Bulenger ne parlait pas alors en toute franchise. Voici
en effet une parole que je tiens de Nicolas Bourbon, chanoine de Langres^ homme instruit et Tun des premiers poètes de son temps. Nicolas Bourbon était très-lié avec le P. Bulenger, déjà sorti de la Compagnie; ils furent cinq ans ensemble au collège de Navarre, à Paris. Le P, Butenger ne cessait de parler avec éloge de l'Institut et des hommes de la Compagnie. « Mais pourquoi donc les avez-vous quittés? » demanda le chanoine. L'ex-jésuite un peu déconcerté prétexta différentes raisons ; puis il avoua quiil n'avait pu se résigner à voir ses études de prédilection peu en honneur dans la Compagnie, où toute la considération était pour la Théologie ; puis surtout qu'il avait craint de ne pouvoir éditer son Théâtrum dont la publication lui tenait fort au cœur. Je l'en crois aisément ; car il est impossible de se dissimuler que Bulenger n'eût parfois' quelques idées assez bizarres. On raconte que, dans un âge déjà mur, il se livra à l'alchimie avec tant de passion que plus d'une fois il vendit sa bibliothèque, pour avoir le plaisir de fondre l'argent qu'il en re* tirait. Du reste, dès qu'il fut rentré parmi nous, il mena une vie parfaitement régulière^ et donna des exemples de vertu qui firent oublier entièrement son inconstance. Il fut pendant plusieurs années professeur de théologie, et reçut même le bonnet de docteur en cette faculté. Telles étaient son hu-
milité, sa douceur et sa piété que les supérieurs lui permirent de faire sa profession. Il mourut à Cahors au .mois d'août 1628| à Tàge de plus de soixantedix ans. Il fut plus heureux que son collègue le P. Roêre, qui était aussi sorti de la Compagnie. Ce pauvre homme en vin^t à un tel excès de dénùment, que, pendant bien des années, il n'eut pourviVre que le pain mendié chaque jour aux élèves de notre collège de Clermont, à Paris. Les écoliers paresseux lui faisaient faire leurs devoirs grecs et latins, et lui donnaient en retour quelques pièces de mc«i-r naie, avec lesquelles il soutenait à peine sa misérable existence.
Le P. Sirmond naquit en Auvergne et fut reçu dans la Compagnie, à Billom, en 1 576. Après un an de noviciat à Verdun, il fut envoyé à Pont-à-Mousson pour y faire ses études de philosophie et de théologie ; lesquelles étant achevées, il fut appliqué à l'enseignement des belles lettres ; ce qu'il fit avec une grande distinction : d'abord à Pont-à-Mousson et plus tard à Paris. Dès l'année 1 580 il écrivait ceci au Pi Provincial : « Pour l'étude du grec j'en suis arrivé à comprendre les auteurs, à peu près à la simple lecture. »
I^ P. Sirmond, enseignant à Paris, compta parmi ses élèves de. grandes familles , le duc d'Angouléme fils naturel de Charles IX, et plusieurs autres gen-
tilshommes ; mais le plus illustre de tous fut François de SaleSy le futur évéque de Genève. A Pont-à- Mousson il avait eu le célèbre Pierre Fourier qui devint fondateur de la congrégation du Sauveur, des religieuses de Notre-Dame ; et qui, nous l'espérons, sera bientôt placé au rang des bienheureux. Le Père Sirmond fit sa profession en 1596. Il avait enseigné les Belles-Lettres pendant dix ans , lorsqu'il fut appelé à Rome par le Père général Gaude Àquaviva qui l'employa comme secrétaire, spécialement avec les provinces d'Allemagne et de France qui formaient alors une seule Assistance : il s'acquitta de cette charge à la plus grande satisfaction du P. Général. Le cardinal Baronius, cette lumière de l'Église, conçut pour lui la plus profonde estime, et, à son lit de mort, il lui laissa en souvenir un petit crucifix de bronze, d'un beau travail, que le P. Sirmond garda toute sa vie, avec le plus grand respect. Grâce au même cardinal, le P. Sirmond eut toute facilité de compléter ses études à la bibliothèque du Vatican. A son retour en France, il continua ses recherches, fouillant partout les anciennes bibliothèques, et parvint ainsi à rééditer un grand nombre d ouvrages importants, oubliés depuis longtemps, et perdus dans la poussière de ces bibliothèques. Le P. Sirmond était en outre fort habile en numismatique, comme il le prouva dans son
extrême vieillesse, lorsque^à Tâge de quatre-vingt-dix ans, il publia ses trois opuscules sur les médailles.
A la mort du P. Vitelleschi ilîixt, malgré ses quatre-vingt- six, ans député par sa Province pour aller à Rome concourir à l'élection d'un nouveau général. Il vécut encore sept ans, et sa vieillesse était encore si verte qu'il pouvait observer les jeûnes de carême avec autant de rigueur qu'un jeune homme. Il était grand amateur de la discipline religieuse et de l'obéissance ; si bien que les supérieurs le proposaient pour modèle aux jeunes religieux. Pendant plusieurs années il fut confesseur du roi Louis XIII, et dans cette charge, qu'il remplit presque jusqu'à la mort du prince, il sut, par des manières dignes d'un religieux, se concilier l'estime et l'affection de la Cour. Sur le point de quitter ce monde il rendit à Dieu de vives actions de grâce du bonheur qu'il avait de mourir dans la Compagnie, au miUeu de ses frères, après avoir reçu les derniers sacrements. Il mourut à Paris, «le 16 octobre 1651, à Tâge de quatre-vingt-treize ans.
En 1681 le duc de Bavière, revenant de Liège^ où il était allé conduire son frèra, nommé prince évéque de cette ville, traversa la Lorraine et s'arrêta à Pont-à-Mousson pour visiter le collège. Le prince fut reçu avec toute la solennité possible, et luimême se montra on ne peut plus bienveillant. En
présence de tous les grands qui l'entouraient, il parla du bien que nos Pères faisaient en Bavière et fit un tel éloge de la Compagnie que les Nôtres en éprouvèrent une véritable confusion. Le prince assura qu'il ne parlait ainsi que par conviction; mais peut être fut- il porté à cet acte par l'exemple des nobles de Lorraine qui lui avaient montré beaucoup d'estime pour nos Pères de Pont- à-Mousson.
Le nombre des élèves croissant chaque jour^ les classes ne se trouvaient plus capables de les contenir; il fallut s'occuper de les agrandir; et cette même année, 1 581 , grâce aux libéralités du prince, on mit la main à l'oeuvre.
D'autre part le pensionnat, dont les Nôtres avaient été l'année précédente contraints de reprendre la direction, necessait devoir arriver de toutes nations des jeunes gens appartenant aux plus grandes familles. I^es demandes d'admission ne discontinuant point, il fallut, faute de place, en refuser un grand nombre. Pour compenser ces refus nécessités par le défaut de place dans le pensionnat, on lui annexa le séminaire des Irlandais et des Écossais fondé par le pape et la reine Marie Stuart. Le P. Richeome ayant la charge des deux maisons, on fit venir de Paris, pour raidër, un excellent religieux le P. Guillaume Murdoch qui plus tard devint confesseur de la foi en Ecosse.
Bientôt le succès de ce nouvel établissement fut tel que les prêtres séculiers qui dirigeaient le sémi'naire anglais de Reims, n'hésitèrent pas à envoyer un bon nombre de leurs élèves à Pont-à-Mousson. Beaucoup d'éludiants de différentes nations, sans parler des Français, vinrent se joindre à eux et la plupart appartenaient à des familles distinguées. Comme on le peut voir dans le Diarium du collège, durant cette année et les trois suivantes, on reçut sept Irlandais et .trente-six Écossais dont vingt-quatre étaient entretenus aux frais du souverain Pontife et de Marie Stuart, ou recevaient une pension; de plus, trenteet-un Anglais, parmi lesquels un neveu du cardinal Allen et un membre de l'illustre famille des Talbç>t. En outre on compta trente-quatre Allemands, parmi lesquels un marquis de Bade, trois comtes; onze Flamands^ trois Italiens et un Espagnol : ce dernier était accompagne d'un serviteur; il appartenait, je crois, à l'une des plus grandes familles d'Espagne, car le Diarium^ (\\\i donne tout simplement les noms des élèves sans aucune mention de leur titre, fait une exception en faveur de celui-ci, appelé Don Juan de la Paz.
La dépense de ces étudiants était modique, car les jeunes gens de qualité qui se traitaient le mieux ne dépensaient guère plus de quarante écus d'or par an ; ceux dont le régime était plus modeste n'al-
laient qu*au chiffre de trente écus, et même nous voyons par des lettres du P. Edmond Hay que le nunimum de la pension fut fixé^ un peu plus tard^ à trente-cinq écusd'or par an, er le minimum à vingtcinq; tant la vie était à bas prix à cette époque^ et l'argent peu commun.
Nos étudiants d'Angleterre, d*Écosseet d'Irlande avaient l'espérance de voir la religion catholique se relever dans leur patrie, et bon nombre d*entre eux demandèrent à recevoir les ordres sacrés. Mais comme ils n'avaient point de Lettres dimissoriales, le souverain Pontife suppléa à ce défaut par le bref suivant :
« A nos chers fils les Recteurs des collèges de la Compagnie de Jésus établis au delà des monts, Grégoire XIII, Pape.
« Chers fils, salut et bénédiction apostolique. Nous avons appris que dans les divers collèges de votre Compagnie, situés au delà des monts, se trouvent un assez grand nombre d'Anglais, d'Écossais et d'Irlandais, et qu'après avoir achevé le cours de leurs études, plusieurs de ces jeunes gens, inspirés •par le zèle et la piété, désirent entrer dans la milice cléricale et se voir promus aux saints Ordres; mais qu'ils en sont empêchés, ne pouvant recourir à leurs évêques ou ordinaires qui leur délivrent des lettres dimissoriales. C'est pourquoi, voulant parer à ces
inconvénients^ et incliné par le désir d*exaucer votre requête^ bous déclarons, par les présentes, chacun d'eux absous de toute sentence d'excommunication^ suspension, interdit, ou autres sentences ecclésiastiques^ censures et peines de droit ou de fait encourues dans quelque occasion et pour quelque cause que ce soit. De plus, en vertu -de notre autorité apostolique, nous accordons aux Anglais, Écossais, Irlandais qui sont maintenant dans vos col- 14ges ou qui $'y trouveront dans la suite,s'ils en sont jugés dignes et ont obtenu de vous des lettres testimonialesde leurs bonne vie et mœurs, d'être élevés à la cléricature par tout évéque catholique qui sera en grâce et en communion avec le Siège Apostoli* que ; sans avoir besoin de lettres dimissoriales de leurs évéques, et d'être promus aux ordres sacrés et au sacerdoce, même sans titre de bénéBce ou de patrimoine. Nous étendons ce privilège à douze d'entre eux^ par an, pour chacun de vos collèges, accordant en même temps aux évéques le pouvoir de les ordonner^ et nous voulons que les Anglais, Écossais, Irlandais jouissent de ce droite nonobstant toutes les Constitutions générales et particulières des conciles provinciaux ou synodaux, les ordinations apostohques et toutes autres à ce contraires. Donné àRome, près Saint-Pierre, sous l'anneau du pêcheur, le 25 novembre 158t, etc. »
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Pour achever de mettre sous les yeux du lecteur tout ce qiii a trait aux privilèges accordés par la souverain Pontife aux Écossais et Irlandais étudiant dans nos collèges, je rapporterai encore la lettre suivante adressée en 1 584 aux élèves du séminaire de Pont-à-Mousson.
« A nos chers fils les écoliers du collège des Écossais et Irlandais de la ville de Pont-à-Mousson^ Grégoire XIII, Pape.
« Chers fils, salut et bénédiction apostoliquç. Les fruits de vos travaux et de votre zèle nous apparaissent chaque jour davantage dans l'Église de Dieu, Car, après avoir terminé vos études^ vous retournez dans votrjB patrie, pour retenir dans la vraie foi les habitants de ces malheureuses contrées, ou y ramener, au mépris de tous les dangers et de toutes les fatigues, ceux qu'une erreur diabolique en a retirés. C'est pourquoi, mù par notre bonté paternelle à vous combler de faveurs spéciales, nous vous accordons à tous et à chacun de vous et à tous vos successeurs dans le même collège, avec l'agrément du Recteur du dit collège et après un examen préalable, de pouvoir» même extra tempora et sans garder les interstices accoutumés, sans lettres dimissoriales des Ordinaires ou titre de bénéfice et de patrimoine, et nonobstant tout défaut de naissance dont nous vous relevons par ces pré-
sentes, être promus aux ordres sacrés et même à la préirise par tout évéque catholique en grâce et communion avec le Siège Apostolique^ et d*en exercer librement et licilemenl toutes les fonctions, nonobstant lé défaut susmentionné, la déclaration du Concile de Poitiers et les Constitutions apostoliques et toutes autres à ce contraires. Donné à Rome prés Saint-Pierre, sous Tanneau du pécheur, le 6 mars 1584, etc.. »
L'apostolat de nos Pères ne se renferma point dans Tintèrieur du collège, ni même dans Tenceinte de la ville. Toute la contrée environnante ayant renoncé aux erreurs de Calvin, ils étendirent leurs courses au dehors. Entre l'Alsace et la Lorraine, à vingt lieues environ dePont-à-Mousson, au pied des Vosges, se trouve une petite ville du nom de Sainte- Marie-aux-Mines , ainsi appelée d'une mine qui se trouve dans le voisinage, partie sur les ten'es du duc de Lorraine, partie sur celles des princes allemands. Les habitants. Luthériens pour la plupart, forment un misérable rassemblement d'hommes venus de tous les côtés, et réunis en ce lieu pour y vivre sans contrainte au mépris des lois et des gouvernements : aussi voit-on régner parmi eux la licence, l'impiété et la débauche. Un petit cours d'eau, sur lequel on a jeté un pont , sépare la ville en deux parties ; l'une^ plus grande et entourée de murailles, appar-
tient au Duc ; 1 autre^ que Ton pourrait appeler le faubourg de la première, est allemande. A la prière du Duc, deux de nos Pères se rendirent à Sainte* Marie où ils eurent un succès complet: ils ramenèrent à la foi ceux qui Tavaient abandonnée^ raffermirent ceux qui étaient chancelants, et confondirent si bien ceux qui ne voulurent pas se rendre qu'on les éloigna de la ville , et qu'ils furent obligés un peu plus tard de se retirer dans le faubourg avec les Allemands. Non loin de Sainte Marie-aux-Mines, à Saint-Diez, nos Pères donnèrent plusieurs instructions dans la célèbre collégiale^ et y recueillirent des fruits abondants.
A Nancy , où deux Pères avaient été envoyés , ils établirent une confrérie du Saint-Sacrement. Pendant quinze jours> ils n'avaient cessé de prêcher, de faire le catéchisme, et de s'employer à tous les ministères de la Compagnie. Leurs efforts, bénisdu ciel, contentèrent si bien les habitants et leur donnèrent tant d^estime pour nos ouvriers, qu'ils demandèrent avec instance au cardinal de Yaudemont de leur procurer plusieurs fois pendant l'année le secours de ces mêmes ouvriers.
Saint-Nicolas est une bourgade voisine de Nancy. Le nombre de ses habitants et la beauté de ses édifices lui donnaient autrefois une grande importance. Mais les marchands et les courtiers qui
sy rendaient de tous les points -de rAllenoagne et de la France, pour y faire le commerce, l'avaient souillée du venin de Thérésie , plus qu'aucun autre lieu de la Lorraine. Trois des Nôtres y séjournèrent pendant un mois , et n'y perdirent pas leur peine ; non plus qu'à Remireoiont, située sur les confins de la Lorraine, de la Bourgogne et de l'Allemagne, où l'un de nos Pères fut envoyé pour y prêcher la station de l'Avent. Remiremont possède une belle abbaye de chanoinesses nobles appartenant aux premières familles de France, de Lorraine et de Bourgogne. La division régnait alors parmi ces cbanoinesses : le missionnaire alla les visiter et très-habilement ramena la paix dans cette abbaye.
Gondrecourt est une autre petite ville des environs où l'hérésie s'était glissée. Nos Pères, à force de travaux poursuivis pendant toute cette année, finirent par remporter une victoire complète dans cet endroit et dans plusieurs autres localités. L'histoire n'a point conservé les noms de ces ouvriers que le Seigneur avait envoyés à sa vigne pour la cultiver avec tant de fatigues : mais ils sont écrits dans le livre qui ^ra lu au jour des récompenses éternelles.
Le démon ne put voir sans envie de tels succès, et, pour les ruiner, il souleva contre nous une tempête qui devait emporter à la fois et notre réputation
et nos moj^ens d existence. Mais révénetnent trompa ses espérances ; car notre crédit devint même plus solide après Torage^ et cela grâce au duc de Lorraine qui , avec beaucoup d*habileté, mit en tout son jour l'innocence des Nôtres et fit taire les calomniateurs. Quant aux pertes matérielles , elles furenty sinon réparées^ du moins compensées par le bien spirituel qui en fut la suite.
Voici le fait. L'année précédente, une dame d*un haut rang (je tairai son nom) nous avait conseillé d'acheter une maison à Metz^ dans la pensée d'y fonder plus tard un collège; elle s'engageait à la payer de ses propres deniers : et de fait l'acte d'acquisition fut dressé en son nom ; mais^ au moment de verser la somme convenue, elle refusa., disant avoir cliangé d'avis. Sur ce, les Nôtres, pour ne pas être accusés de légèreté dans une affaire conclue en leur faveur et afin d'enlever tout prétexte à la calomnie, préférèrent acheter l'immeuble en leur nom que de soutenir un procès. Mais, comme ils n'avaient pas les fonds nécessaires, ils durent les emprunter à l'un de leurs amis. ...
La maison achetée portait \fi nom de Joyeuse garde : elle était assez belle et spacieuse et située sur la paroisse Sainte-Ségolène. Avec cette maison on en avait acheté deux autres contiguês et plus petite^. La totalité de Tachât se montait à quinze cents
écus (]*or environ. Cette même année un homme fort à son aise, Toussaint Roussel , chanoine de la cathédrale^ si je ne me trompe, étant entré dans la Compagnie, fit un don de mille écus d'or. Cette somme venait fort à propos pour tirer les Nôtres d embarras : il soldèrent la plus grande partie de leur dette, et envoyèrent aussitôt deux des leurs prendre possession de l'immeuble en question. Dès lors ces deux Pères durent exercer à Metz les divers ministères de la Compagnie ; ce qu'ils firent durant plusieurs années.
Le chef dé cette mission fut le P. Jacques Commo^ let, né au château de Commolet en Au vergue,* religieux d'un zèle ardent, d'un' esprit perspicace, d'un jugement droit et d'une rare prudence C'était un des meilleurs prédicateurs de sou temps. Il avait été professeur au collège de Clermont où il avait coippté parmi ses élèves François de La Rochefoucauld, qui devint plus tard le célèbre Cardinal de ce nom. A * peine avait-il achevé son cours de philosophie, qu'il ne pensa plus qu'à se donner tout entier au salut des âmes. Il annonça la parole de Dieu à la cour du duc de Ix>rraine^ «u contentement universel de ses auditeurs : si bien que^ durant sept années entières, n'ayant guère fait autre chose que commenter le psaume cinquantième, on venait toujours l'entendre, comme s'il l'avait exjpliqué pour la première V. M
fois. Le P, Coinmolet fut deux fois choisi par les suffrages de sa Province pour aller la représenter aux Congrégations générales. Il mourut dans une heureuse vieillesse et plein de mérites en notre maison professe de Paris.
En Tannée 1582 le Père Claude Didier, lorrain, non encore ordonné prêtre^ enseigna la philosophie et le P. Nicolas le Clerc, depuis longtemps connu dans TUniversité, succéda comme Recteur au P. Edmond Hay, qui se rendit d'abord à PariS| puis revint à'Pont-à-Mousson où il exerça les fonctions de vice< chancelier jusqu'au moment où il fut envoyé en Ecosse avec le P. Jacques Gordon. C*était à peu près l'époque où Marie Stuart acheva son sacrifice.
Pendant plusieurs années le P. Edmond Hay eut à supporter en Ecosse bien des fatigues et des tribulations pour la foi catholique. J'en retrouve la .trace dans le Diarium rédigé par notre préfet d'église, où se trouvent marquées les messes demandées à tous les Nôtres pour des circonstances graves. Ainsi^ au mois de mars 1 586, je trouve les messes et prières demandées « pour le P. E^lmond Hay et ses compagnons qui, en Ecosse, exposaient leur vie. pour la foi R .
Plus tard^ le P. Edmond Hay fut appelé à Rome par le P. général Claude Aquaviva pour y remplir
-^ 479 — les fonctions d'Assistant des Provinces de France, d'Allemagne et des autres situées en deçà des Alpes et des Pyrénées.
C'est dans l'exercice de cette charge qu'il rendit sou âme à Dieu le 4 novembre 1591 . C'était, dit le P. Ribadeneira, un homme vraiment religieux, plein de v^tu et de science. Il n'a laissé d'autre monument de sa vaste érudition qu'un opuscule ^dirigé contre les hérétiques, et qui a pour titre : Les contradictions de Calvin,
La même année 1 582, Pierre Grégoire arrivait à l'Université der Pont-à- Mousson, attiré par les magnifiques promesses du duc de Lorraine ; il fut nommé doyen des deux Facultés de droit, et commença aussitôt ses leçons dans le local destiné à ces deux Facultés, au delà de la Moselle. Pierre Grégoire était docteur en l'im et l'autre droit ; il avait professé d'abord à Cahors et ensuite à Toulouse, où .il occupait la première chaire de jurisprudence. Il était né en cette ville, et dans une condition assez humble, comme il le dit lui-même. Mais par sa propre industrie et grâce à l'assistance de Dieu^ qu'il appelait son Mécène, il apprit le latin, lé grec, l'hébreu, pénétra'dans l'étude de l'antiquité et poussa si avant sa connaissance du droit, qu'il « s'est fait un nom digne d'être placé à côté de celui des Cujas, des Hotman, des Duaren, des Bodin et des plus
célèbres jurisconsultes de ce temps Je le placerais même au-dessus des autres... parce que, avec un mérite semblable et une renommée non moins grande, il s*est toujours montré catholique fidèle^ dévoué de cœur au souverain Pontife^ et partisan de la liberté de l'Église. Tous ses écrits en rendent témoignage et entre autres la réfutation* d'un pamphlet rempli de tiel et de calomnies lancéparÇharles du Moulin contre le concile de Trente. Dans son* ardeur infatigable pour le travail, il étendait ses Uvi%s ouverts sur le pavé de sa chambre, et^ se couchant au milieu d'eux, il étudiait ahisi de longues heures, tout absorbé dans son travail et insensible à la rigueur des saisons.
Jusqu'à son arrivée à Pont-à-Mousson, l'Université avait joui du plus grand calme. I^e cardinal de Lorraine avait été autorisé par le Pape Grégoire XIII à choisir lui-même le Recteur de rUniversité,ou,s'il voulait transmettre ce pouvoir à d'autres, à confirmer et valider l'élection qui aurait été faite; m^isil était mort sans avoir, par acte public, transmis ses droits à personne. Le P. Maldonat assure, dans la préface des Statuts de l'Université, que le dessein du Cardinal était de confier la direcfkion de toute l'Université au Recteur même du collège qu'il avait fondé en premier lieu, comme la partie principale de cette même Université. Et de fait, dans les com-
noencementSy il en était ainsi : de plus, |^ous étions à peu près les seuls professeurs, et le jeune Barclay, qui enseignait le droit, devait moins l'affluence de ses disciples à l^éclat de sa réputation qui naissait à peine qu'à la considération dont jouissait l'Université; aussi ne songeait il en aucune façon à nous disputer le Rectorat, et cela d'autant moins que deux ans auparavant le duc de Lorraine, par des lettres publiques, nous l'avait garanti à perpétuité.
Mais Pierre Grégoire ne fut pas si désintéressé. A peine avait-il été introduit par Bardin, maitre des requêtes,' dans sa charge de doyen des deux Facultés de droit, qu'il travailla à se faire le Réformateur et le Gouverneur de toute l'Université. Il souffrait impatiemment de voir le l(ectorat aux mains des hommes de notre Compagnie ; cette charge, disait-il, n*étant pas compatible avec l'état religieux. Il présenta ses observations au duc ; mais il n'en fut pas écouté. Il adoucit donc l'exigence de ses prétentions et demanda que les jurisconsultes fussent Recteurs à tour de rôle avec les Jésuites : il ne réussit pas davantage. Il déclara alors ouvertement que ce n'était pas au duc k nommer le Recteur, puisque le cardinal de Lorraine était mort sans lui avoir délégué ses pouvoirs. Le duc, pour terminer ce différend^ publia un édit qui portait entrç autres choses
que^ dans )es lettres patentes et dans la collation des grades^ le jurisconsulte occupant la première chaire serait appelé Doyen des Facultés de droit civil et canonique^ et que les Jésuites^ dirigeant le collège et les études de philosophie et de théologie, recevraient les noms de Recteur et de Chancelier des- Facultés des arts et de théologie. Cet édit, comme nous le verrons plus tard , souleva au sein de rUniversité les plus grandes tempêtes ; mais pour le moment la chose en resta là.
Entre le bâtiment des classes et les murs de la ville^ s'étendait une misérable ruelle^ souillée d'iipmondices, qui, l'été surtout, devenait un foyer de malsaines exhalaisons. Les Nôtres prièrent le duc de nous en céder la propriété : nos écoliers s'amusèrent à réclamer cette suppression par des pétitions en vers; et, malgré les oppositions des habitants, la ^ ruelle fut cédée. On en profita pour élargir l'enceinte du collège et pour élever une salle de déclamation dont le duc et les Pères se partagèrent les frais. La première pièce qu'on y représenta était intitulée : « La Feriu et Épicure » . I^e jeune Jean Bouvet, qui joua le principal rôle, entra plus tard dans la Compagnie, et, pendant plus de soixante ans, il exprima dans sa personne les traits de cette énergique et belle vertu dont il avait si bien représenté le personnage. L'année suivante h 583 fut marquée par un évé-
nement qui causa une joie universelle dans TUniversité : la promotion de plusieurs Pères au doctoral en théologie. Le premier de tous qui fut élevé à cet insigne honneur était le Recteur lui même, le P. Nicolas le Clerc. Il fut gradué en présence de trois docteurs en théologie, le P. Edmond Hay, qu'on fit venir de Paris où il s'était retiré après son Rectorat, le P. Jacques Gordon, professeur de théologie morale^ qui avait reçu le bonnet de docteur à Vienne, et le P. Linturgius qu'on avait mandé de Trêves. Avant la cérémonie, le futur docteur présida une dispute publique, où le P. Pierre du Chesne, franccomtois, soutint plusieurs thèses sur l'Invocation des saints et le culte des saintes images.
Ce niénie P. du Chesne, ayant terminé le cours de ses études, succéda au P. Richeome, appelé au gouvernement du collège de Dijon. Le Père du Chesne, après avoir été quelque temps supérieur du pensionnat, fut ensuite nommé Recteur du collège de Dôle, qu'il gouverna pendant sept ans. En 1 593, il fut désigné par sa Province pour aller à Rome assister à la Congrégation générale, mais, la fatigue du voyage lui ayant occasionné une dangereuse maladie, il dut s'arrêter à ^ilan, où il mourut au bout de quelques jours. Le P. du Chesne était un religieux d'une sagesse et d'une droiture de cœur admirables, d'une fidélité exemplaire aux rè-
gles de notre Institut qu'il connaissait à fond^ et d*une grande humilité. Aussi la mort ne le surprit point : il l'appelait même de tous ses vœux. Peu de jours avant sa profession, on l'avait entendu assurer qu'il ne désirait rien tant que de mourir et d'être réuni à Jésus-Christ J'ai emprunté ces détails, en ce qui concerne le P. du Chesné, aux Lettres annuelle^ du collège de Dole, afin de rendre hommage à la mémoire d'un homme qui a si bien mérité de notre pensionnat de Pont-à-Mousson.
Sept jours après la promotion du P. Edmond Hay^ on éleva au même degré les PP. Jean Bleuse et Clément Dupuy, professeurs de théologie.
Le P. Bleuse était né en Belgique, d'une famille originaire de Cambray. Après avoir terminé ses études de philosophie au collège de Clermont^ il tourna ses pensées dU' côté de la médecine. Mais bientôt, écoutant la voix de sa conscience, il changea de route, et vint frapper à la porte de la Compagnie; il y fut reçu en 1571, à l'âge de vingt-trois ans: Pendant plus de trente années, il fut tour à tour professeur de théologie, Recteur^ Père spirituel, ou chargé de la formation des jeunes religieux. Durant tout ce temps , il ne quitta point Pont-à- Mousson, et s'y concilia la faveur de tous les ordres; nous reviendrons plus tard sur son .sujet.
Je dois maintenant consacrer quelques mots au
P. Clément Dupuy mort prématurément. Le P. Clément Dupuy naquit à Paris d'ude famille de robe et très-considérée : son père et son frère occupaient un rang distingué dans le parlement et dans la société; amis des lettres, ils se faisaient un honneur d'admettre à leur intimité les savants qui florissaient alors en grand nombre à Paris, et dont plusieurs ont transmis leurs noms à la postérité. Mais le jeune Clément, nullement ému par les brillants avantages que le monde étalait à ses yeux, résolut d'entrer dans la Compagnie. Les résistances de sa famille furent extrêmes et le jeune candidat eut à vaincre les menaces et les promesses de son père, les caresses et les larmes de sa mère ; mais son courage triompha de tout, et lui mérita de trouver place sous Téteudard de la croix. Il avait déjà terminé ses études de philosophie et de théologie ; mais on ne sait plus s'il les avait faites dans un collège de la Compagnie. Il arriva à Pont-à- Mousson en i 574, dans le temps où les'Nôtres n'avaient pas encore été mis en possession du collège actuel; il avait alors vingt ans. Vers la fin de novembre^ il se mit à enseigner la rhétorique dans une des maisons en location. Ses disciples étaient en bien petit nombre^ mais il comptait parmi eux Charles de Lorraine, fils de Nicolas de Yaudemont et frère de la reine de France, et Jean de Beau veau,
dont la famille^ du côté maternel, descendait de la royale maison d*Anjou. Avant la fin de Tannée scolaire^ il avait trente-cinq élèves.
A vingt-quatre ans, il fut nommé professeur de philosophie; à vingt-sept , professeur de théologie; à vingt-huit^ il reçut le grade de docteur. Puis if fut Recteur du collège de Bourges , supérieur de la maison professe de Paris, Provincial des provinces de France et d'Aquitaine, et dans tous ces emplois il fit paraître à un égal degré sa charité, sa prudence, son habileté et la merveilleuse connaissance qu'il avait de l'Institut et de la conduite des affaires. Bien que souffrant d'une rupture, il faisait à pied la visite de sa Province ; et tous les moments que ne lui dérobaient point ses occupations, il les consacrait au saint Ministère et surtout à la prédication ; et comme sa parole, secondée par un talent d'une étonnante facilité, était toujours vive et agréable, on ne saurait dire quels mouvements il excitait partout dans les cœbrs.
En 1 593, il fut député à la Congrégation générale^ et se fit estimer de telle sorte qu'on lui confia les affaires les plus importantes. Il porta la parole, en latin, au nom de toute la Congrégation devant Sa Sainteté le pape Clément YIII, et s'exprima avec tant de modestie , de sagesse et d'éloquence, que le souverain Pontife et tous ceux qui l'entendirent
en furent remplis d'admiration. Enfin nos Pères conçurent pour lui une telle estime que la plupart jetèrent les yeux sur lui, pour le cas où la mort vieur drait à frapper le général Claude Aquaviva.
Ce que nous venons de dire suffit à montrer la fécondité de son. talent, la richesse de sqp éloquence et l'extrême facilité de sa plume. En voici une nouvelle preuve. Les plus considérables d*entre nos ennemis réunirent toutes leurs forces contre nous, et nous attaquèrent avec violence par devant le Parlement de Paris, dans l'espoir d'obtenir contre nous un arrêt de bannissement. Ils s'étaient parta-* gé les rôles : Arnauld parlait au nom du bien public, Dolé au nom des curés de Paris; Jacques d'Amboise^ médecin et recteur de l'Université, plaidait pro domo, Ije premier nous traitait de séditieux, de régicides , de gens vendus au Pape et à l'Espagne. Le second prétendait que nous étions des intrus qui exercions nos ministères au mépris des droits épiscopaux. Le troisième nous accusait d'être les perturbateurs de l'Université, disant que. nous n'avions jamais été admis dans son sein; mais bien, usurpé les chaires où nous donnions un enseignement pernicieux et détestable.
Ce violent réquisitoire pouvait avoir les suites les plus funestes et demandait une prompte réplique. Le P. Clément Dupuy se mit à rœuvre. Dans Tes-
pace d'une nuit,* il composa cette magnifique réponse, nette, énergique, éloquente, pleine de bon sens, de droiture et de modestie, étayée d'une multitude de témoignages empruntés au canons et aux Saints Pères, enrichie de citations excellentes, et le tout dv^s le meilleur style . Cette réplique soudaine fit l'admiration de tous, magistrats et auditeurs.
Nous possédons cette excellente improvisation dans nos archives de Pont-à-Mousson. Si Ton considère la force des raisons^ la* plénitude v la sérénité, la noblesse du style, l'enchaînement et la solidité des preuves, il est certain qu'on n'a rien produit de mieux en ce genre. Pour moi, s'il est vrai, comme on l'assure, que cette réponse a été faite en une nuit^ et n'a pas été corrigée ensuite, j'avoue n'avoir jamais rien vu de plus étonnant.
Le P. Clément Dupuy mourut à Bordeaux le 1 6 avril 1 598. « Il passa à une meilleure vie, disent les Lettres annuelles, vers la fin du Carême. Les grands et le peuple qui l'avaient écouté avec tant d'avidité se pessèrent à ses funérailles. »
C'était la coutume journalière du P. Dupuy, pendant qu'il célébrait le Saint Sacrifice et qu'il élevait la sainte hostie, de demander à Dieu trois grandes grâces : la persévérance jusqu'à la mort dans la Compagnie, la conservation d'une vertu sans tache et le martyre pour la cause de Jésus-Christ. Il ob-
tint les deux premières grâces; mais si la troisième lui fut refusée, on peut dire qu'il y suppléa par ses travaux multipliés et les épreuves sans nombre qu'il supporta pour la cause de l'Église et de la Compagnie. Quand il vit approcher le moment de la mort^ il demanda les derniers sacrements et les reçut avec une tendre piété. Puis, après avoir conservé sa con* naissance jusqu'au dernier soupir , il s'endormit paisiblement dans le Seigneur, laissant de vifs regrets, le souvenir et l'exemple des plus éclatantes vertus.
fiorimond de Rœniond^ conseiller au parlement de Bordeaux, lui rend un témoignage digne d'être noté. Voici ses paroles : « Les deux plus grands prescheurs que la France ait veus, oni esté Emond Auger champenois, et Clément du Puy, parisien, tous deux jésuites, grands théologiens, bons philosophes , fort diserts et éloquents, propres à pestrir à toutes formes et figures les âmes des auditeurs , leur arracher et arrester les soupirs, faire rejaillir et tarir les larmes de leurs yeux, et les tourner à leur dessein et project. 0 L'auteur fait ensuite Téloge du P. Auger, puis, venant au P. Dupuy, il continue : • Il était dès sa jeunesse d'une âme simple, débonnaire, douce^ vrayement religieuse, toute du ciel et retirée de la terre. C'était le mieux composé naturel, esgal, modéré et rassis que j'ai jamais cogneu.
rentendemecit le plus eslevé, pluschoisi, plus singulier, si riche «au reste en ses discours, si véritable en ses peintures, si naïf en ses descriptions, qu'il ne lassait jamais l'oreille des assistans. Aussi sçavoit-il de son âme faire passer et distiller ses pas« sions et affections en celles de ses auditeurs, et pour bien parler de luy, son éloquence seroil nécessaire, lorsque ce grand orage cuida abismer cet Ordre des jésuites, comme vous verrez quand je traitteray le schisme de la France, il vint en ôuyenne pour y restablir ce que le premier (Émond Auger) avoit fondé. Mais comme si Dieu eust envié ce- bonheur aux hommes , il fut retiré de ce monde au plus beau de son aage. Je veux avec mes larmes et mes regrets, tesmqins de l'amitié que je lui ai portée,fairç le récit d'une chose estrange, qui advint peu de jours avant son décez. Comme ce bel esprit preschant les quatre fins de l'homme, eut ravy tous les escoutans, de la richesse de ses discours, représentant tousjours^ avec des paroles si bien choisies et triées^ les apprest et douleurs de la mort, TefFroy et rhorreur du jugement, les tourments et peines de Tenfer et la joye et félicité du Paradis ; il advint que l'advocatlaCour, homme d*honneur et de beaucoup de lettrés, couché dans son lict, en un profond sommeil, voit en songe ce bon Père estendu au cercueil. Il se peine, pleure, et tout dormant en ce
travail, forge son épitaphe. Esveillé comme tout en pleurs, attristé d*un si funeste présage, se fait porter de la lumière, escrit les vers qu'il avoit basti dans le sommeil , et arrivé à Téglise Sainct Pierre, pouroûir son sermon, il nous fait le récit de son songe, nous porte sur Theure ces tristes vers, et les nouvelles de la mort de celuy qui estoit lors en chaire plein de vie et de santé, peignant avec mille beaux traits la beauté du Paradis, où dans peu de jours il alla jouir de ce qu'il avoit si bien représenté. Ces vers qu'il laissa sans autre pollissure que celle que le songe luy avoit dicté, coururent sur Theure en la main de plusieurs, affligez d'un si mauvais augure, lesquels j'ay voulu loger en ce lieu. » [Florimond de Rœmond inséra en effet les vers de son ami dans son livre ; nous croyons inutile de les faire passer dans le nôtre : leur principal mérite venait des circonstances où ils avaient été faits.]
( V. UhUt. et rhérésie de ee iièeU , p. 531).
Cette même année 1583, le doyen des Facultés de* droit, Pierre Grégoire, fit imprimer à Pont-à- Mousson différentes pièces, qui' firent revivre les difficultés précédentes : c'étaient les lettres pontificales touchant l'érection de l'Université, l'édit du duc de Lorraine dont nous avons parlé l'année précédente, et les statuts des Facultés de droit qu'il intitula Règlements de F Université. Le P. Odon
Pigenaty qui venait de succéder au P. Claude Mathieu dans la charge de Provincial en France, se plaignit au duc de cette publication ; il faisait observer que Pierre Grégoire Tavait mise au jour sans Tagrément des Pères, qu'il avait inséré plusieurs erreurs dans les lettres pontificales, et blessé les convenance envers la Compagnie en appelant a Règlements de V Université » des statuts qui n'étaient propres qu'aux Facultés de droit ; il finissait en disant que l'édit de son Altesse était équivoque; que si dans les lettres on se contentait de dire Recteur et chancelier des Facultés des arts et de théologie, il était impossible de savoir dans quel sens était pris le nom de Recteur^ s'il signifiait Recteur du collège ou Recteur de l'Université ou seulement Recteur des deux Facultés désignées; enfin qu*il était contre toute raison de restreindre les dénominations de Recteur et de chancelier à une ou deux Facultés.
Le duc de Lorraine admit les remontrances du P. Provincial : il donna ordre de corriger soigneusement les statuts avant de les réimprimer^ et de supprimer tous les exemplaires de la première édition qui restaient encore ; ce qui ne fut pas exécuté. En outre le duc déclara, et même à plusieurs reprises, que, par le nom de Recteur, il n'avait jamais entendu parler que du Recteur de l'Université. Il ne
voulut cependant rien changer aux termes de redit. Les Nôtres se virent alors dans la nécessité de porter l'affaire , au tribunal du Pape ; ils prévoyaient trop que cette ambiguïté de rédaction deviendrait la source de discussions et de troubles interminables : d*ailleurs c'était le sentiment général que, là où il n'y a point de Recteur de l'Uni* versité, il n'y a point non plus d'Université. Ajoutez â cela que le duc n'avait pas plus le droit de nommer un doyen que de créer un Recteur ou de faire quoi que ce soit dans l'Université, puisque lès lettres pontificales avaient conféré ce pouvoir au seul cardinal de liOrraine (1).
(4) Nous mettons ce qui suit en note, et nous aurions volontiers supprimé tout ce passage du P. Abram;,mais il peut être bon de conserver cette page où l'on voit à quel point des légistes désœuvrés peuvent agacer les honnêtes gens par des argumentations impatientantes où , comme dit le pôëte , le raisonnement en bannit la raison.
Aux ridicules attaques des juristes contre le prétendu crime de s'être arrogé , comme Adam! le droit de donner des nâms^ en latinisant celui de Pont-à-Mousson, nos Pères se crurent obligés de faire une réponse qui , au dix-neuvième siècle , paraîtra peutêtre un peu «longue et pédante , mais qui était tout à fait dans le goût et* le ton de l'époque. Qui ne se rappelle la tempête soulevée dans l'Université de Paris, au temp^de Ramus, par les mot<4 Kiskis et Kankany qui nous a légué un mot usuel et peu parlementaire.
La même année encore, continue le P. Abram, de nouvelles tracasseries vinrent éprouver les Nôtres et du fait de Pierre Grégoire V. 13
Ces altercations n'eurent pas lieu sans nuire considérablement à la discipline des élèves. Les jurisconsultes ne se faisaient pas scrupule de détourner les écoliers de nos classes pour les attirer aux leurs,
et des jurisconsultes. On s'en prit au nom latin de TUniversilé « Universilas MussiporUana » : on essaya de le transformer en celui de Universilas Pantimtissana; et bientôt des satires furent lancées de part et d'autre.
Quand nos Pères vinrent s'établir dans la ville, la dénomination latine n'était pas encore fixée. Un diplôme de l'empereur Charles IV dit Pons ad Monlianem ; plusieurs poètes et historiens disent Pons Monsio ; mais ces deux dénominations prennent difficilement la forme de l'adjectif. C'est pourquoi les Nôtres, dès les commencements et pour éviter une circonlocution embarrassante, réuniient les deux mots en un seul , d'où ils formèrent Mussiponlum , et ensuite l'adjectif Mussipontanus. Sur ces entrefaites, Pierre Grégoire vient à TUniversité ; et , soit amour de la nouveauté , suit désir de la chicane ou quelque autre motif, il n'accepte ni l'ancienne appellation , ni la nouvelle proposée par les jurisconàultes , et se met à en chercher une meilleure. Il dit successivement Pons Car massonii , Camassionis, Camisonis, Non content de cette innovation, il attaque nos Pères auprès du duc, les accusant: « de s'être attribué un souverain domaine sur la villeei sur l'Université », parce qu'ils IvH avaient donné un nom ! l ! Ainsi Adam avait-il fait pour les animaux ; liinsi les pères font-ils pour leurs enfants, les maîtres pour leurs esclaves, les fondateurs des villes et les conquérants pour les cités qu'ils élèvent et les provinces qu'ils subjuguent 1 II ajoutait que la dénomination employée était nouvelle ; qu*on ne pouvait accepter ni Mussiponlus , ni Mussiponlum: Mus- ^ipontus, car il n'y a rien de commun entre une Université et la mer; Mussiponlum ^ car il est plus naturel de mettre en tète le mot Pons, comme on fait du reste en français, Pont-^-Moussan ;
et beaucoup, séduits par Tamour de la liberté et de la licence, se laissèrent entraîner ou coururent d'eux-mêmes aux leçons de droit. C'est au point que le P. Odon Pigenat, dans sa visite provinciale, re-
H proposait donc d'écrire Ponlimussum^ cette orthographe ayant Tavantage de se rapprocher de l'appellation vulgaire ; d'ailleurs , les Pères eux-mêmes dans les discussions de l'année précédente n'avaient pas paru la repousser. » Le duc fut ébranlé par ces raisons ; le bruit courut môme qu'il tenait prêt à être lancé un édit par lequel il ordonnait de changer les sceaux du Recteur et de substituer aux anciens noms ceux de Pantimussum et de Pontimussana Vniversitas. L'imprimeur Martin, appelé récemment de Verdun, avait reçu la défense formelle d'imprimer désormais le nom de Uussipantum,
Ce n'étaient là que de misérables tracasseries ; le P. Recteur ne cri^t pas cependant devoir les laisser passer. Les jurisconsultes prenaient à l'égard des Nôtres le ton de gens qui veulent donner une leçon de grammaire à ceux qui en font professictn ; ils nous accusaient ridiculement d'avoir empiété sur l'autorité du duc , et prétendaient nous contraindre à laisser un nom déjà reçu et connu partout, pour en adopter un autre, formé -sans aucu» souci des règles grammaticales et par cela seul suffisant à nous faire noter de maladresse et d'ignorance.
Mû par ces considérations, le P. Nicolas je Clerc prit le public pour juge. Il disait qu*on n'avait nullement attenté aux droits du prince et moins encore au respect dû à sa personne , qu'on n'avait point donné un nouveau nom à la ville et à l'Université , mais qu'on avait essayé d'en former un en latin qui rendit le plus exactement possible le nom français sans- embarras de périphrase; les Pères n avaient pas jugé à propos de fatiguer de ces minuties, qui sont affaires des grammairiens, les oreilles de Son Altesse et de ses conseillers : l'homme qui sans l'aveu de cette même Altesse avait
commanda aux Pères de prendre garde de se montrer trop sévères ou trop exigeants, surtout envers les plus âgés, mais d'user plutôt de douceur afin de les retenir dans le devoir. Cette direction n'eut pas un résultat heureux : en peu de temps, la licence envahit le collège, et les études littéraires en furent si profondément atteintes que le même P. Provincial fut obligé, Tannée suivante, de reconnaître son erreur, et de laisser ce Mémorial bien différent du premier. « Tous ,^ tant les supérieurs que les mai-
daté ses livres tantôt Pons Camassanii , tantôt Camcusianis ou Camisonis^ avait mauvaise grâce à nous reprocher une usurpation de pouvoirs ; le nom que nous avions choisi était formé suivant la grammaire et l'usage. D'après l'adversaire, il est permis , pour mettre un nom propre en latin , de forger un nouveau mot tout différent du primitif; pourquoi donc ne serait-il pas licite de former l'adjectif Mussipontanus du nom propre Mussipmt- /tim, mis en usage dès Tannée 4542, dans le traité de Nuremberg, par Ferdinand 1er, roi des Romains, et plus tard par Charles-Quint dans la confirmation de ce même traité? D'autres noms ont la même compQsition : Claromonlum^ Calvamonlum ^ Œnipantum^ etc. Dans ces noms et autres semblables , l'usage veut que le nom . propre précède le nom commun ; c^est ainsi qu'on dit : Constantinapolis , Hellespontus^ etc.; et pour ne pas sortir de la Lorraine, vous trouvez Lunevilla, Rembercuria, et cent autres. Dans le nom incriminé, Pons est le nom commun, Mussum est le nom propre ; c'est cette qualité qui le distingue de tou» les autres ponts. N'est-il pas naturel que, dans la composition, on place en tète le mot principal; et ne serail-ce pas une chose ridicule de dire Policonstantinum au lieu de Constanlinopolis , PoHsadrianum au lieu de Adrianapolis , etc.
très, d'un même zèle, d'un commun effort, travailleront à relever la discipline que Ton dit extrêmement déchue parmi les écoliers, et ne négligeront rien de ce qui peut conduire à ce but ; quand bien ^méme les classes ne devraient être suivies que par on petit nombre d'écoliers. »
Les rivalités des jurisconsultes continuèrent pendant les années suivantes. En 1587, lorsqu'il fut question de les rappeler de Saint-Mihiel, où ils s'étaient retirés, les Nôtres firent tout le possible pour empêcher leur retour. Dans la supplique présentée
Le P. Nicolas le Clerc ajoutait que la seule raison d'harmonie devrait faire préférer l'ancien nom de Mussipontum , qui offrait à roreille une désinence pleine et sonore. On n^aurait donc pas raison de s'émerveiller du peu de ressemblance qui existait entre le Dom latin et le nom vulgaire ; ce qui a lieu pour tant de villes, aiqsi : Berbipolis et Wurtzboury; Argentoratum et Strasbourg;
AUissiodorum et Auxerre; Anicium et Le Puy^ etc.? Le
P. Recteur terminait sa réponse en disant qu^on ne pourrait, sans encourir le reproche d'inconstance et de légèreté , renoncer à une dénomination qui était connue dans tout le monde, etc., etc
Leduc de Lorraine lut cette réponse, mais il ne voulut point porter un jugement définitif, laissant aux deux partis la liberté de choisir le nom qu'il voudrait. Et dernièrement le doyen des Facultés usait de cette liberté pour dater un nouveau livre de Pons ad Monlicuium. Mais concluons en disant que, pour le cas où nous aurions erré dans la construction du mot controversé, ne serait-il pas plus raisonnable de parler comme tout le monde, et d'accepter une expression reçue partout et depuis un si grand nombre d'années?
au duc à ce sujet, ils ne craignaient pas de dire que si les jurisconsultes revenaient à Pont-à-Mousson, ils se verraient obligés eux-mêmes de quitter la ville et de porter ailleurs leur enseignement. Pour calmer des inquiétudes si vives^ une commission de trois professeurs choisie dans les Facultés de droit s'engagea solennellement au nom de ces Facultés à ne recevoir désormais aucun élève du collège qui n'aurait achevé ses cours de lettres, rhétorique et philosophie, à moins qu'il ne présentât un écrit du Recteur ou du professeur.de philosophie attestant que l'élève a étudié la philosophie au moins pendant une année.
Au milieu de ces traverses continuelles, Dieu mêlait quelques consolations : le ministère des âmes abondait en fruits de salut, et plus d'une fois le ciel bénit sensiblement ces travaux. Une femme, que la violence du mal de tête avait rendue aveugle, recouvra la vue au moment même où elle se confessait. Un Père envoyé en mission ramena de l'hérésie une soixantaine de chefs de famille; une hérétique, tourmentée par le démon parce qu'elle voulait se faire catholique, fut délivrée par un autre missionnaire et réconciliée avec FÊglise romaine.
Au mois de janvier un incendie éclata par l'imprudence d'un domestique qui avait jeté un bout
de chandelle mal éteinte dans une caisse de bois. Un feu violent se déclara au milieu de la nuit^ et détruisit la cuisine et le réfectoire du pensionnat. Les autres bâtiments furent préservés tant par la vertu d'un Jgnus-Dei que par les secours des habitants accourus à i^otre aide.
Le 1" avril parut un édit de Son Altesse qui défendait aux étudiants de circuler la nuit dans les rues avec des armes ou sans lumière^ et instituait des patrouilles pour veiller au maintien de Tordre.
Le 1 5 juillet, Nicolas Christophe ouvrait la série des licenciés et des docteurs en théologie formés par l'Université. La même année, Thomas Lister, Anglais , fut chargé de professer la philosophie. Le P. Richard Fleming, Irlandais, homme véritablement docte, et pendant plusieurs années collègue de Jacques Tyrius à la Faculté de théologie de Paris, fut nommé chancelier de notre Université et le premier honoré de ce titre: car les PP. le Clerc, Sager, Richeome et Hay n'avaient été que vicéchanceliers. Le 26 octobre, il conféra le grade de bachelier en théologie à Guillaume Giffort, Anglais, le 9 novembre suivant, celui de licencié, et le 13 du même mois y celui de docteur.
Guillaume Giffort naquit en Angleterre d'une famille originaire de France, et toujours restée fidèle à la religion catholique. Le jeune Guillaume
passa sur le continent, fît ses études d'humanités et de philosophie paitie à Louvain et partie à Paris ; il vint ensuitç à Pont-à-Mousson où il suivit les cours des Pères Bleuse et Dupuy; il fut, comme nous Tavons dit, nommé docteur en théologie, et mourut saintement sur le siège archiépiscopal de Reims.
C'est un honneur pour notre Université d'avoir contribué à former un si grand homme ; du reste, il se plaisait lui-même à reconnaître ce qu'il devait à notre Compagnie, et il en témoignait sa gratitude par l'affection dont il l'hpnora toute sa vie.
[ Nota. — IjC p. Âbram donne une assez longue notice sur Guillaume Giffort; mais ce qu'il en dit se trouve maintenant publié dans tous les auteurs qui ont écrit l'histoire ecclésiastique de Reims. C'est là que nos lecteurs pourront admirer les vertus apostoliques du grand archevêque, émule des saints Charles Borromée et François de Sales, ses contemporains. ]
Au milieu de l'été de l'année 1 585, la peste éclata tout à coup à Pont-à-Mousson et dispersa les étudiants. Plusieurs des Nôtres se réfugièrent à Aspremont, où ils continuèrent les classes, jusqu'à la miseptembre, à quatre cents élèves environ. Les pensionnaires, venus de trop loin pour s'en retourner
commodément chez eux, furent réunis, au nombre de quarante, eq deux maisons du village. On leur adjoignit quelque temps après les élèves du séminaire qui d'abord s'étaient retirés à Trêves. Les classes recommencèrent au mois d'octobre suivant. Ceux des Nôtres qui étaient restés à Pont-à-Mousson ne manquèrent point d'occasions pour exercer leur charité. Dès l'année précédente, la cherté des vivres était telle que le muid de froment de Pont-à- Mousson appelé quarte, coûtait trente francs de Bar, le muid d'orge vingt francs et celui d'avoine seize francs; le duc, vers la fin du mois de juillet, interdit toutes les réunions et festins. Mais cette cherté s'accrut encore au premier bruit de la peste et surtout pendant la durée du fléau. La classe pauvre se trouvait en même temps éprouvée par deux fléaux, la famine et la peste. Les Nôtres se multiplièrent pour venir à son secours; ils visitaient les maisons, surtout les plus misérables, portant du pain et distribuant des secours autant que lepermettait leur propre pauvreté. On ne saurait imaginer combien ce dévouement acquit à la (Compagnie d'estime et d'affection, tant de ceux qui en étaient secourus que de ceux qui connurent les bonnes œuvres opérées, et surtout ce fait que dix des Nôtres eurent le bonheur de sacrifier leur vie dans ce ministère de charité. Leur mort fut pleine de consola-
tion et d'espérance : un de nos Pères récita jusqu'à son dernier soupir les prières des agonisants. Un de nos Frères coadjuteurs désira qu'on ouvrit la fenêtre de sa chambre pour avoir une plus libre vue du ciel, puis, recommandant son âme à son Créateur, il s'endormit paisiblement dans le Seigneur.
Cependant les habitants de Pont-à-Mousson envoyaient force lettres et messages à nos Pères pour les inviter à revenir en ville. Cet empressement et les mille bons offices dont ils ne cessèrent depuis lors de les combler, font assez voir que nous avions enfin conquis leur affection. C'est le P. Orlandin qui raconte ces détails ; je n'ai fait qu'y ajouter quelques traits empruntés à nos chroniques particulières. 'Ces chroniques disent encore que pendant la durée de la contagion nous perdîmes, on ne sait trop comment, une bonne partie de l'ameublement du collège. A peine trouvait-on un endroit où l'on pût mettre le pied sans danger de conta^ gion. Les élèves ne revinrent que peu à peu, et pendant bien longtemps on ne parvint pas à dépasser le nombre de cinq ou six cents écoliers. Pierre Grégoire s'était retiré, avec Barclay son collègue et quelques élèves en droite à Estain, pour y continuer ses leçons de droit.
Le Père Orlandin n'a point osé mettre à l'épreuve
la modestie des survivants qui s*étaient exposés à la contagion. Mais on peut au moins citer le F. Mathias Le Coussy, un de ceux qui dans le temps de la peste se dépensèrent avec plus de générosité au service des Nôtres et des habitants.
Le F. Mathias le Coussy naquit dans un village de Tjorraine situé sur les frontières de Belgique. Il était tisserand et dépourvu de toute instruction. £n 1 582; la divine Providence Tamena, comme par la main , dans notre Compagnie. Ainsi qu'il se pratique parmi les gens de sa condition, il venait de voyager pour se perfectionner dans son métier. A Tépoque dont nous parlons, il retournait dans son village, lorsqu'il fut accosté sur la route par un jeune homme qui venait demander son entrée dans la Compagnie Ce jeune homme portait avec lui des lettres de recommandation de plusieurs de nos Pères , qui, je ne sais pourquoi, avaient omis dans leurs lettres le nom du porteur : ils priaient le Supérieur de Pont-à-Mousson de le vouloir accueillir comme un homme d'une vertu solide, et trèspropre aux offices des Frères coadjuteurs, et, à ces causes, de le recevoir dans la Compagnie. Chemin faisant, ce candidat changea tout à coup de dessein et, sans donner un mot d'explication à son compagnon de route, il le quitta brusquement, mais en le priant de vouloir bien se charger de ses lettres^ puis-
qiiUl devait passer à Pc^t à-Mousson, et de les remettre à leur adresse. Malhias accepta la commis* sion sans se douter de rien, « et cecidit sors super Matthias ».
A cette époque le noviciat de Verdun n'étant pas assez spacieux pour contenir tous les novices qui affluaient de tous côtés , on réunissait les novices coadjuteurs à Pont-à-Mousson où ils étaient confiés au Préfet des choses spirituelles, et conservaient Thabit séculier, -comme les autres novices. Mathias Le Coussy^ arrivé à Pont-à-Mousson, s'en vint porter ses lettres, et fut reçu avec de grandes marques de charité. Comme on lui demanda s'il était disposé à rester avec les Nôtres pour la gloire de Dieu et le service de la Compagnie, dans les offices domestiques, le bon Mathias, ne soupçonnant pas même que c'étaient là les préambules de l'entrée en religion, répondit qu'il en serait très-content et fut aussitôt admis avec les autres novices ; et ses progrès dans la vertu furent très-rapides On ne pourrait dire sa joie et sa reconnaissance lorsque, après plusieurs mois, il s'aperçut enfin qu'il n'était pas un simple serviteur laïque, comme il l'avait pensé jusque-là, mais un religieux et un enfant de la Compagnie de Jésus ! Sa piété et son humilité étaient ravissantes; rien n'égalait son ardeur au travail; il embrassait tous les travaux et les plus abjects avec
la même générosité. Il servit ainsi la Compagnie pendant quarante années, sans se démentir jamais.
Le F. Le Coussy se levait d'ordinaire une heure avant la communauté pour faire oraison ; il rendait aux Nôtres toute sorte de bons offices avec une charité merveilleuse, et portait les autres Frères coadjuteurs, autant par ses exemples que par ses paroles, à témoigner un profond respect au plus petit des Frères Scolastiques, le regardant comme son Supérieur. Pleiù d'ardeur pour le salut des âmes, il savait donner aux gens de la campagne et aux ignorants de bons avis et quelquefois des leçons assez ingénieuses. Je n'en citerai qu'un exemple. Un jour, comme il traversait un village, il rencontra un enfant qui blasphémait en présence de plusieurs personnes. Aussitôt, sans rien dire' à Tenfant, il aborde son père : « Voyons, lui dit-il , parlez-moi en latin. — Je ne sais point cette langue. — Alors en grec. — Je ne la sais pas davantage. — Eh bien ! en hébreu. — r Encore moins. — Et pourquoi ne savezvous ni le latin, ni le grec, ni l'hébreu ? — C'est que je n'ai point appris tout cela. — Alors, reprit le F. Mathias, c'est moi qui vous le dis : votre fils ne saurait point blasphémer, si vous ne le lui aviez pas appris! »
Une fois on avait mis des fruits au four pour les faire sécher : la chaleur étant trop grande, ils com-
mençaient à brûler, ce que voyant le F. Mathias, et n'ayant sous la main aucun instrument pour les retirer , il consulta beaucoup plus son zèle que la prudence et n'hésita point à se glisser dans le four, au risque de s'y faire étouffer, par excès de zèle pour la sainte pauvreté.
Arrivé à l'âge de quatre-vingts ans, il apprit que plusieurs de nos Pères avaient été brûlés vifs au Japon pour la foi de J.*C. A cette nouvelle, un tel désir du martyre s'alluma dans son cœur^ qu'il alla trouver le P . Jean Bruan , professeur de théologie et consulteur de la maison, le priant de demander pour lui, au P. Général, la grâce d'être envoyé au Japon. Pour mieux réussir dans sa requête, il tenta un petit stratagème qu'on pardonnera sans doute à son extrême simplicité : Si le P. Général demandait mon âge, dit-il au P. Bruan, contentez-^vous de répondre que j'ai passé la cinquantaine !
Mais à cet âge si avancé, les forces du F. Le Coussy diminuèrent rapidement: il le sentait lui-même. Dix jours avant sa mort, un Père le trouva dans notre vigne, marchant avec une grande rapidité : • Qu'avez- vous à courir ainsi? lui demranda-t-il. ■ « Mon Père, j'essaie mes forces pour voir si je suis encore capable de m'occuper aux offices de la cuisine et du réfectoire. • Bientôt il fut obligé de se rendre à l'infirmerie, et trois jours après, le 12 mai
1631^ il expira tranquillement^ muni des sacrements de rÉglise. Après sa mort^ il apparut tout brillant de lumière au P. Garaudel, homme d'une éminente piété; c'est lui-même qui nous a communiqué la plupart des détails que nous venons de rapporter.
Maintenant je reprends la suite de mon récit. Les Nôtres étaient encore à Aspremont, lorsqu'au mois de septembre ils reçurent de Rome la bulle de Sixte Quint : Rationi congruit, où le Souverain Pontife déclarait que, selon son bon plaisir, le Recteur du collège de Pont-à-Mousson serait en même temps Recteur de toute l'Université.
Quelques mois plus tard, en février 1586^ les Pères, après une absence de huit mois^ rentrèrent à Pont-à-Mousson , et reprirent les classes dès les premiers jours du Carême. Le P. Guillaume Putton, qui avait déjà professé, commença le douzième cours de philosophie. Au mois d'avril on présenta à Son Altesse le duc de I^orraine la bulle du Souverain Pontife, afin qu'il la reçut en la forme accoutumée, la fit publier et en surveillât l'exécution. Le Duc chargea de ce soin par lettres patentes Jean de Lenoncourt, gouverneur du canton de Saint-Mihiel et conservateur des privilèges de l'Université. Jean de Lenoncourt se transporta aussitôt à Pont-à-Mousson^ et, après en avoir conféré avec Biaise Écu} er son lieutenant, il adressa au Recteur et aux quatre
Facultés composant alors l'Université^ l'ordre de se réunir à l'hôtel de ville, où il devait lui-même publier solennellement, au nom du Prince, et ayant à ses côtés le Recteur de l'Université et le doyen des Facultés, la bulle du ScTuverain Pontife, et pourvoir à son exécution.
Le doyen des Facultés de Droit reçut l'ordre de convocation ; mais il refusa obstinément de monter sur l'estrade où se tenait le conservateur des privilèges et de prendre place à sa gauche, et dès que lecture eut été faite des lettres patentes de Son Altesse concernant la promulgation et la mise à exécution de la bulle, il protesta avec son collègue, disant que la bulle était subreptice, que le conservateur n'avait pas le droit de la publier, que le Duc n'avait pu lui en donner le pouvoir, parce qu'ils étaient tous deux laïques et que ces sortes de choses appartiennent aux gens d'église. Ayant ainsi parlé, il sortit brusquement de la salle suivi de ses gens et de tous les étudiants en droit, malgré les instances du bailli de Lenoucourt qui l'invitait à entendre au moins la lecture de la bulle. Jean de I^noncourt ne crut pas devoir pour cela rompre l'assemblée : il fit lire les lettres pontificales, et, conformément aux dispositions qui y étaient contenues, il proclama le Recteur du collège^ Recteur de toute l'Université. Uajouta quelques paroles de félicitation
sur la conscience et le dévouement avec lesquels notre Compagnie exerçait ses fonctions: puis, en manière de prise de possession, il fixe à quinze jours plus tard la profession de foi exigée par le Pape. En attendant, il la demanda, séance tenante, à quelques professeurs de philosophie et de théologie qui se trouvaient présents.
Cet acte pontifical, loin de faire cesser le différend entre les deux ordres, rendit la séparation plus profonde. Les jurisconsultes protestaient qu'ils n'obéiraient jamais à la bulle, qu'ils en appelleraient plutôt au Pape, qu'ils ne reculeraient devant aucune dépense, etc. Les choses en vinrent au point qu'ils se décidèrent à se séparer de nous et, en effet, ils se retirèrent à Saint-Mihiel. Le Duc, après avoir posé ses conditions lesquelles, autant que nous Tavons pu savoir, furent exactement observées , approuva le départ des juristes. Cette retraite nous donna enfin quelque repos.
En cette année^ ou certainement la suivante, au moins quinze hérétiques de la ville furent convertis. Bientôt^ des bruits de guerre ayant éclaté^ plusieurs de nos missionnaires se répandirent dans les bourgades et campagnes environnantes où l'hérésie avait fait de grands ravages. Les ministres, sans doute peu confiants dans leur savoir, fuyaient à leur approche, en sorte que les Pères, ayant toute liberté V. U
de prêcher, ramenèrent environ deux cent soixantedix hérétiques dans le giron de l'Église. En outre^ la bonne semence avait été déposée dans les cœurs pour germer plus tard et porter ses fruits.. C'est ainsi qu'avec l'aide de Dieu, cette dispersion pour ainsi dire forcée de quelques-uns des Nôtres fut pour les peuples une précieuse occasion du salut. Au mois d'octobre suivant, le P. Nicolas Doujat commença le treizième cours de philosophie. Le 14 du même mois, les PP. Jean-Baptiste Gonzalez et Jacques Salez reçurent le bonnet de docteur en Théologie des mains du P. le Clerc, recteur de TUniversité. Nous avons déjà parlé du P. Gonzalez. Quant au P. Salez, sa vie, ses vertus, ses talents et son heureuse mort sont connus par les écrits du P. Odo deCissey et par plusieurs autres biographes, comme Bensonius, du Saussay, Gaultier, et de nouveau par les PP. Horace Tursellin et Philippe Alegambe écrivains de de notre Compagnie et le P. Branche religieux Augustin, qui ont employé leur talent à nous donner le récit de sa vie ; je serais mal avisé de refaire ce qu'ils ont si bien raconté, aussi je me contenterai d'être leur écho.
[Nota. — Comme nousTavonsfait pour le F.Guillaume Sautemouche nous laisserons le texte du P. Abr£[m pour revenir au vieux français du P, Odo de Gissey que notre auteur avait traduit en latin.]
Le P. Jacques Salez naquit à Lejoux, en Auvergne, le 1 5 mars 1 556 et fut admis dans la Ck)mpagniele 1*' novembre 1585 à Billom^ où il avait fait ses études. De là il partit pour Paris, où, après quelques mois employés à la rhétorique, il reçut ordre de se rendre à Verdun pour y faire son noviciat. Il était alors âgé de dix- sept ans et passablement avancé dans les langues latine, grecque et hébraïque , et composant facilement des pièces de poésie, dans ces deux premières langues. EnVbyé à Pont-à-Mousson pour y achever ses études il y (ut ordonné prêtre à vingt-neuf ans, et trois années après créé docteur.
a Ainsi le voila prestre à vingt-neuf ans et docteur en théologie à trente-deux, au Pont-à-Moussou. Il y enseigna le cours de philosophie en trois ans, et depuis il y lut deux ans la scholastique et par après la positive. Ce travail de lettres n'étoit "point sans incommodité notable pour sa santé, parce qu'il étoit valétudinaire et maladif. Voire il devint tellement abattu de forces que les médecins ne l'en pouvant relever, jugèrent que pour le bien de sa santé, il lui falloit donner congé aux livres. Il ne se soucia toutefois jamais d'eu être délivré^ faisant plus d*état de la charité et secours du prochain entrepris par obéissance que du bon portement de sa personne; prononçant maintefoi$ cette sentence de TEcclé-
siaste : Qui addit scientiam^ addit et laborem, qui ajoute science, ajoute labeur. ^
« Si le P. Salez étoit tellemenl exténué de forces corporelles, de tant plus se montroit-il gaillard de forces spirituelles. Les leçons de philosophie et théologie en sont de fidèles témoins, outre ce qui en étoit des lettres humaines, et de la connoissance des langues latine, grecque, hébraïque, thafdaïque, syriaque, arabique moderne, et de plus, des mathématiques. Il connaissoit la natur.e des diverses plantes, leurs vertus et propriétés dont il faisoit merveilleusement bien son profit et celui des autres ; car de la vue et considération d'icelles il élevoit son âme en Dieu. D'où arrivoil, que si quelquefois il alloit par les champs et rencontroit quelque plante ou fleurette, voici, disoit-il à ses compagnotis, qui est en Dieu et en son Verbe divin, lequel contient ngn seulement cette herbette ou ce fleuron, ains d'abondant la cause pour laquelle il Ta tirée et produite du néant.
« Une chose rendbit son esprit merveilleux ; c'est qu'à son beau jugement il avoit une pareille mémoire accouplée. Il se souvenoit des documents qu*on lui avoit appris en sa tendre enfance ; il discouroit sur le champ des sujets qui se présentoient, avec variété de raisons et grâce extraordinaires. S'il citoit ou récitoit quelque passage de la Sainte-
Écriture ou même des Pères, c'étoit avec telle fidélité quil en cotoit non-seulement les livres et chapitres, ains encore le nombre des pages et versets. Il n'étoit jamais surpris à Timpourvu pour répondre ou attaquer l'hérétique contre lequel il disputoit et qu'il Iraitoit avec douceur et patience, bien qu'il^ fût d'un naturel colérique. A ce naturel colérique étoit jointe une humeur mélancolique, le sombre de laquelle il éclairoit d'une si vertueuse liesse et sérénité de visage, que rarement il paraissoit autre que joyeux et allègre..
« Du temps que ce B. martyr étudiait à Paris, quelques jeunes hommes parmi nos pensionnaires se trouvaient fort difficiles à gouverner. Ton n'en pouvoit venir a bout. Partant il fut décidé de les mettre es mains de Jacques Salez lequel les façonna .si bien au mar^ége (quoiqu'ils fussent bien durs de bouche et revèches^, que leur ayant gagné le cœur par ses gaillardes façons de faire, et pour la réputation de son bel esprit et savoir, il les rendit tels qu'on les souhaitoit.
« Il étoit molesté d'un asthme qui ne lui donnoit pas grandes trêves. A ce mal s'en associoit iin autre vulgairement nommé faim canine, laquelle au dire de Galien et Fernel au livre des symptômes, est un appétit violent et déréglé provenant d'une humeur acre et mordicante qui venant à agacer l'ori-
fice de Testomac, fait descendre la viande et Taliment au fond d'icelui, d'où par après nait cet appétit désordonné. Le propre d'icelui, ditGalien^ en son livre de causis puhûsy est, lorsqu'on ne le contente pas selon qu'il désire, de mettre l'homme en tel état languissant et avec si peu de pouls et de mouvement, qu'il semble n'en point avoir. Ce fâcheux mal lui causa un accident au collège de Tournon, pour raison d'un acte de vertu. C'est qu'un jour étant entré en classe ou il enseignoit la théologie, sans avoir paré aux incommodités que lui causoit ce .mal; en expliquant sa leçon il s'évanouit et tomba comme mort en chaire. Ses écoliers le relèvent privé de /Voix et de sentiment et le rapportent en sa chambre.
« Ceci fait que je tiens commeà miracle qu'il ait pu subsister si long-temps sans mancer, lors de son martyre. Nonobstant cela, il usoit aune telle tempérance en son vivre, que janftis il ne mangeoit à table tout le peu de viande qu'on lui servoit, renvoyant toujours une partie de sa portion.
« L'humilité a bonne grâce et est bien séante à toute personne, mais surtout à ceux qui sont doués de plus rares talents et dons de la nature. De cette manière elle éclatoit chez le P. Salez qui en divers endroits en a fait preuve, comme lorsqu'au Pont-à- >fousson il professait la théologie. Il fit alors biffer
— Î15 — des écrits de ses écoliers ce qu'il leur avoit dicté, à raison que leur expliquant ce qui étoit du divin sacrifice de la messe et sacrement de l'autel , il suivit une opinion qui ne fut pas au gré de ses supérieurSy quoiqu'elle ne fut point improbable ; de quoi étant averti, et lui étant ordonné de s'en rétracter, il n*en fit aucune difficulté; ains sitôt qu'il fut en chaire devant tous ses auditeurs, modestement il révoqua cette proposition, et requit ses écoliers de la rayer de leurs cahiers, la réprouvant puisque ses supérieurs l'avoieot réprouvée. Partant il commença sa leçon par ce proverbe « les seconds avis sont meilleurs que les premiers » . Ses écoliers furent fort édifiés de ce trait d'humilité et d'obéissance.
0 Ce ne fut pas la première fois ni la seule fois qu'il fit voir de semblables échantillons d'humilité ; car lorsqu'à Paris il faisoit mettre sous la presse ses thèses de maîtrise aux arts, il prit en bonne part que quelques unes d'icelles fussent biffées. Il pra- . tiquoit soigneusement ce que N. P. S. Ignace recommandoit à ceux de notre compagnie , d'avoir quelqu'un qui fit sentinelle et fut comme en échauguette sur nos actions, afin de nous bailler avis avec toute sincérité, de nos fautes ou manquements. A cette occasion ce vertueux Père ne se rencontroit en aucun collège où il n'eût quelqu'un des
Nôtres pour admoniteur et qui l'avertit candidement de ce qu'il pouvoit remarquer en ses actions, de manque ou d'imparfait, afin qu'il y donnât ordre. Partant il priait à bon escient ce sien admoniteur d'avoir l'œil curieusement ouvert sur ses paroles et actions, et de lui dire franchement ce qu'il en jugeroit; l'assurant que non-seulement il lui en sauroit bon gré, ains de plus seroit obligé à l'aimer et chérir davantage, voire à prier Dieu pour lui de bon cœur. Ce sien admoniteur étoit ordinairement un frère çoadjuteur.
« En sa conversation il traitoit aussi volontiers avec les petits qu'avec les grands. Lorsqu'il vint au collège de Tournon pour y enseigner la théologie, soit pour cau^e de la pauvreté du collège^ soit* que Dieu le permit ainsi^ on lui donna un bonnet carré tout crasseux et usé avec une robe fort piètre. Cependant il ne fit oncques semblant d'y prendre garde ou d'en être honteux. Quand les nobles ou autres personnages plus relevés selon le monde lui faisoient de l'honneur, il ne s'en approprioit rien, ains d'une religieuse repartie il avoit coutume de dire que bien qu'un tel honneur ne lui fut point du, il ne pouvoit .toutefois que leur en savoir gré. Il y avoit en un lieu où le P Salez faisoit son séjour, une certaine personne qui avoit un naturel si peu convenant et symbolisant avec celui du Père, que c'étoit
merveille; ce que reconnoissant ce vei'tueux martyr, il se tenoit tellement sur ses gardes, que rien plus, tâchant de ne lui bailler jamais aucune prise en ses façons de faire, ains plutôt occasion d'amitié et de bonne intelligence.
« De cette humilité du P. Salez naissoit le modeste maintien qui paraissoit en lui, lequel je souhaiterois pouvoir aussi vivement exprimer de ma plume, que quelques pinceaux Tont exprimé avec les couleurs. Il se voit au collège de Tournon un tableau où nos deux martyrs sont dépeints par ensemble, qui les rapporte fort bien, et mieux qu'aucun autre que j'aye vu .
« Dieu a voit doué l'âme du P. Salez de la vertu de dévotion, surtout et premièrement envers le très-auguste sacrement de l'autel. J'ai lu une missive du père Pierre Rossille vice-Recteur de Tournon, laquelle parle de cette dévotion en ces ternies : — Le P. Salez sembloit être en certaine façon extasié; il ne se Jaissoit point emporter aux distractions lorsqu'il vaquoit à prières mentales. Je le sais pour ce que, comme supérieur, l'ayant interrogé sur ce sujet, il me répondit tout honteux ce qui en était.
« De telle fontaine ruisseloit la belle manière qu'il observoit à bailler les exercices spirituels aux Nôtres; car elle étoit telle, que nos gens qui s'exer-
çoient par sa direction et conduite en ces contemplations, s'éton noient de la chaleur qu'ils enr ressentoient. Cette dévotion lui sérénoit et rallégroit son naturel mélancolique. Ce qui manifestement se prouve de ce qu'il disoit aux autres, à savoir que pour se r'allégrer et réjouir spirituellement, il falloit s'émouvoir et s'exciter à la contemplation de la joie en laquelle est Dieu, qui est de telle sorte, que les saints en sont tous réjouis ; et bien qu'ici bas nous soyons courts en telle considération, si est-ce que des attributs divins nous en pouvons découvrir beaucoup de choses. Puis lui-même avec un grand élan d'affection lançoit cette voix : Grattas agimus tibi propter magnant gloriam tuam:
« L'une des pièces les plus remarquables parmi le bel arroi de ses dévotions^ était la particulière et extraordinaire affection dont il ardoit sans cesse envers le gage d'amour de Dieu, le divin sacrement et. sacrifice de l'autel. Car outre ce qu'il en devisait volontiers , ses devis n'étaient .ordinairement pas sans la bonne grâce d'une religieuse ferveur qui semblait le transporter. Cela faisait qu'il ne laissait pas écouler une seule journée qu'il ne visitât plusieurs fois ce sacrement mystérieux.
« Après qu'il avait célébré la sainte messe, il s'entretenait longtemps avec celui qu'il avait reçu, tenant en cela la pratique de sainte Thérèse qui con-
seillait telle chose^ ne voulant perdre une occasion si commode pour s'entretenir familièrement avec son Sauveur, puisque nous savons que Jésus-Christ est dedans nous, après la communion, -r^ Tandis qu'il offrait à l'autel le corps de notre Sauveur, il n'était molesté ni emporté d'aucune distraction d'esprit, ne pensant à autre chose qu'à ce qu'il faisait. Ainsi l'a-t-il confessé quelquefois, suivant le rapport que fait le P. Pierre* Madur de notre Compagnie, en un cahier latin qu'il a adressé à notre T. R P. Général, touchant le martyre de ce B. Père.
i Quelqu'un des nôtres qui faisait état de regarder sa dévotion à la messe, m'a écrit qu'il semblait pendant celte heure là, tout changé et transformé en un autre homme par une récollection et un maintien du tout e.xtraordinaires. Il me souvient qu au voyage qu'il fit à Notre-Dame du Puy, Tannée devant son glorieux martyre , comme quelque démoniaque lui fut présenté à la fin de sa messe où je lui servais, et qu'à la façon de telles personnes inspiritées, cette pauvre créature se démenoit à l'abord de la sainte hostie que portait ce dévot Père, il lui prononça tout bas quelques paroles qui à l'instant Taccoisèrent» et par ce moyen reçut la communion sans aucun trouble, avec mon étonnement«
« La cause principale de son souhaité martyre, fut la dispute et défense de cet auguste sacrement, en
Thonneur duquel il avait écrit bien proprement un livre de sa main qu'il présenta aux Ministres lors de son martyre: A raison de cel^cî dévotion envers le saint sacrement^ quelques-uns le pourtraient et figurent avec l'hostie au poing, non mal à propos, puisque Ton a coatumé pourtraire et effigier les martyrs avec quelque enseigne de leur martyre. « C'était une étincelle qui jaillissait dte ce feu d'amour divin dont ardoit le P. Salez que l'amour de son prochain. I^ Père qui avait charge du collège de Tournon, un peu après que le martyre eut élevé au ciel ce bienheureux, en écrivait de cette sorte à son vice-provinciaL — Le P. Salez était transporté d'une charité si cordiale et affectueuse pour le bien du prochain voire même envers ceux que jamais il n'avait connus, que l'on s'en étonnait. Il avait soin de tous, s'il faut ainsi parler, et traitait souvent avec les uns et les autres des moyens qui se pourraient trouver pour subvenir aux pauvres et à ceux que la misère presse davantage. Son zèle paraissait tel, qu'il semblait importun en cet endroit. — Un certain, ayant commis un exécrable forfait, 1e P. Salez fut enquis, comme il se pouvait faire que l'homme fut tant oublieux de son salut. — « Vous étonnez-vous, dit-il, de tels péchés ? Je serais plus étonné si telles offenses ne se perpétraient, eu égard à la corruption de l'homme. Combien pensez-
vous que vous et moi commettrions de fautes lourdes, si la divine miséricorde ne nous retenait en tant d'opportunités qui se présentent pour l'offenser?
« Il chérissait tant nos Pères et Frères que rien plus. Ce qu'il témoignait en particulier à ceux qui étudiaient sous lui, leur communiquant volontiers tout ce qu'il pouvait. Durant une contagion, retiré qu'il fut avec eux aux champs^ il leur lut l'hébreu, de peur qu'ils ne perdissent le temps.
« Ce vertueu* homme semble n'avoir jamais été épris d'aucune ambition , sinon que de celle qui saintement le brûlait d'expirer pour Dieu. Or, quoiqu'il tâchât de tenir à couvert cette flamme, si estce qu'il ne la pouvait tellement cacher, qu'elle ne parût souvent. De sorte que devisant quelquefois du martyre, ces deux syllabes hii échappaient : (Oh ! Si !) et ne passant plus outre, il se retenait de crainte d'en manifester davantage. Voire, pour jeter quelque nuage sur ce qu'il lui en était envolé de la bouche, et afin que l'on ne conçut pas quelque meilleure opinion de lui, il s'écriait : « Tel bien n'est pas pour moi. C'est un don trop exquis duquel Dieu ne fait part qu'à peu de personnes. » Il disait à ses compagnons quelquefois : « Si nous pouvions être martyrs, moi principalement qui De sers de rien à la compagnie, pour cause de mon infirmité!... B A quoi lui repartit un jour un des Nô-
très : — Vous servez la compagnie en enseignant. — « Je la servirais bien mieux , répliqua-t-il, faisant bien et souffrant avec patience pour me disposer au martyre. Je redoute fort que mon impatience ne me rende inhabile à être envoyé dehors. Je souhaiterais bien de subir la mort pour Tamour de Dieu. »
« Pour cet effet, il importuna chaudement mais humblement, notre R. P. Général, par lettres, que ce fût de sa volonté d*agréer et lui accorder le voyage des Indes; espérant que s'il pouvait aller travailler en ces contrées là, au gain des âmes, il s'y pourrait aussi façonner la couronne du martyre. — Ces fleurs ne lui étaient point semées au levant et aux Indes, comme il pensoit, ains au couchant et en France. Pour ce, fut-il éconduit de sa demande. Il gardait avec soi, comme pièce de haut prix, une missive du P. Edmond Campian de notre compa*gnie, martyrisé en Angleterrelel ®'de décembre 1 581 . Il portait sur soi des ossements de ce même martyr, se persuadant que par le crédit d'un tel personnage, Dieu lui ferait la faveur de l'ensuivre. C'est ainsi qu'il le déclara une fois à un de nos Pères. «— Quatre ou cinq ans avant que de sortir de ce monde, il déclara à un des Nôtres que la façon de mourir qui mieux lui conviendrait, ce serait qu'étant en oraison, il fut arquebuse.
« S'il souhaitait mourir de cette manière, Dieu
la lui octroya. — Il discourait quelquefois avec tant de ferveur du martyre désiré, qu'il prononça un jour à cette âme vertueuse qui depuis a recuelli ses osy « Que bienheureux soit le bras qui fera le coup » . — Peu de temps avant la traîtresse surprise d'Aubenas^ ungentilhommecatholique^en se jouant^ lui présenta le pistolet au sein . Toutbeau, Monsieur, lui dit le Père, vous pourriez bien faire quelque mauvais coup. — A quoi répliquant le gentilhomme — Hé quoi , Père Salez, vous avez peur ? — Oui, répondit-il, j'ai peur de vous qui êtes catholique, mais si c'était un huguenot, et que ce fût pour la cause de la foi, heureuse la bouche à feu qui me ferait trépasser, car je ne la crains pas, ains la souhaite et bientôt. Il confessa une fois à son supérieur, lui rendant compte de sa conscience, qu'il souhaitait si fort d'être martyr, qu'à toute heure, il s'en rendait importun a la bonté souveraine, la requérant de lui octroyer ce don, lequel était le plus ordinaire sujet de ses oraisons et où il faisait plus 'd'e£Forts. Or, comme s'il eût prévu la compagnie de ceux entre lesquels il devait rendre l'âme, il déclarait à ce même supérieur qu'il désirait finir ses ans hors de son lit,' parmi les vacarmes et gens de guerre , pour le soutien de la foi catholique que les Huguenots combattent, lesquels semblent de longtemps lui avoir porté inimitié, car un jour à Metz
en Lorraine, ils lui jetaient de la boue par les rues, ainsi que du depuis ils en jetèrent en sa bouche el en celle de son compagnon.
« Je i)e puis qu'admirer la providence divine en cette mission du P. Salez et de son compagnon, que Dieu fit venir de la Province de France en celle de Lyon pour les honorer d'un don que plusieurs de la Province eussent reçu volontiers et que le P. Salez avait tant demandé. I^s médecins jugeant que son asthme et son indisposition lui provenaient de Tétudequi déjà Pavait fort abattu, et que son air naturel lui pourrait servir en ce fait, il fut envoyé . de la Lorraine en ces quartiers plus voisins de sa patrie. Le voilà donc à Tournon où il se fait connaître par ses rares talents^ non-seulement aux catholiques, mais de plus aux hérétiques par ses écrits et ses conférences avec ^ux. Tandis que ces choses se passent, voici que le sieur de Montréal gentilhomme d'honneur du pays* de Vivarais, requiert de nos supérieurs quelqu'un des Nôtres, lequel ne serait pas seulement de bon exemple aux catholiques et d'appui à tous, ains serait encore de terreur et d'épouvante aux ministres. Notre R. P. Provincial, désireux de satisfaire à de si charitables semonces, jette l'œil sur le P. Salez et lui envoie, pour sonder sa volonté, le Père Charles Janin duquel je tiens ceci. Ce Père le trouve à genoux devant sa
table, à son accoutumée lorsqu'on heurtait à sa porte, et lui demande de la part du R. P. Provincial s'il prendrait plaisir d'aller à Aubenas, à raison que l'on craignait qu'un tel labeur ne préjudiciât à sa santé. — Ah ! louange à Dieu, s'écria le P. Salez, c'est ce que je désirais, car j'espère d'y obtenir du ciel, ce que de longtemps j'ai souhaité. Je prierai Dieu pour vous, ajouta-t-il, parlant au susdit Père, qui m'avez procuré ce bien. Alors il se met à baiser le reliquaire que toujours il portait avec lui, auquel étaient enclos quelques menus ossements du B. P. Edmond Campian martyrisé en Angleterre. Puis adressant sa voix de rechef au même Père : — Voulez- vous,* dit-il, que nous allions à Aubenaspar ensemble ? Il se pourrait bien faire que nous y fussions martyrs? Aussi bien, je ne vaux rien, jes.uis tout mal sain. Là-dessus, ce Père lui repartit. Vous vous porterez bien à Aubenas, car l'air y est fort sain. — Dieu m*en fasse la grâce, répliqua le P. Salez, et que l'on m'y purge si bien le sang qu'il ne m'en reste aucune goutte. Or sus, poursuit-il, récitons le Te Deum, car voici le plus grand bien qui me puisse arriver. Ils récitent donc par ensemble ce Te Deum avec un Savie Regina,
Celafait, il va trouver|e P. Provincial. Son voyage d'Aubenas est résolu ; il s'y achemine enfin avec allégresse. Par un même bonheur, notre frère Guil- Y. 45
laume lui est donné pour compagnon de ce fortuné voyage.
« PJius admirable que tout ce que dessus^ est ce qu'il découvrit, à Valence en D«')uphiné, au sieur Juge dillec de la bouche duquel je Tai appris : car comme il ne se satisfaisait pas en celte ville là, y préchant le carême l'année auparavant son arrivée à Aubenas, il prédit audit sieur Juge de Valenceque Tan prochain il espérait bien plus faire de fruit à Aubenas, de quoi toutefois il n'avait point été encore averti. Quelques jours avant qu'il fut assassiné, adressant lettres au Père Recteur de Tournon, il lui discourait si apertement de sa fin et du sujet d'icelle, que le P. Recteur prononça aux Nôtres que le P. Salez serait martyrisé, tant clairement il en parlait par ses lettres, usant entre autres choses de ce passage de David : Benedictus Dominas Deus qui docet manus meas ad prœlium et digitos meos adbellum.
« Ayant reçu la désirée nouvelle de sa mission à Aubenas, il fit savoir à divers des Nôtres qu'il se pourrait bien faire que lui et son compagnon y fussent martyrs. Il dît à d'autres, que possible il ne le^ verrait plus. Au point qu'il sortit du collège de Tournon, il parla plus otiprertement à un de tios frères nommé Jean Panagneau homme de singulière vertu. « A Dieu, mon frère, lui dit-il; priez Dieu pour nous, nous allons à la mort. »
0 Les prédictions de ce vertueux Père n'ont pas été pour son fait seulement, mais encore pour ce qui touchait l'autrui, suivant que la malheureuse mort d'un gentilhomme huguenot, advenue selon que le P. lui avait prédit, le confirme. C'était le baron 'd'Entràigues en Vivarais, lequel se rencontrant en la cour du collège de Tournon, lors que Monsieur le comte d'Auvergne retournait d'épouser la fille de Monsieur le Connétable de Montmorency, vint sans sujet attaquer le P. Salez, avançant que ceux de notre Compagnie étaient des séditieux et perturbateurs du, repos public. Le Père étonné de cette inopinée charge et attaque si brusque, le regarde et pare au coup en ces termes. — Monsieur^ vous ne nous connaissez pas bien, nous ne sommes point tels que vous nous charbonnez, car nous ne cherchons querelle à personne, ains plutôt exhortons un chacun à la paix, prions Dieu pour icelle, et pour les rois que Dieu nous baille, et les respectons comme vives images de sa divinité. Il serait plus à propos d'adresser ce paquet à vos ministres, personnes remuantes et qui se plaisent aux émeutes. Ce huguenot passionné, marri de telle repartie, jure son Dieu que nous mériterions tous le fouet et d'être fustigés à bon escient. A quoi le Père répondit : — Tout beau^ Monsieur, vous ne devriez point parler d'un ton si haut, ains plus
bas, de peur qu'on ne vous entende. Ne voyez-vous pas que vous êtes en la cour des classes où Ton fouette les écoliers? Don nez- vous de garde que vous ne soyez rigeureusement fouetté de Dieu avant que l'année passe. — Le sieur de Tournon qui lors se trouva à ce rencontre, imposa silence au baron huguenot, et prenant par la main le P. Salez, s*en alla à la bibliothèque suivi de ce misérable Baron qui se truffait de cette menace ; laquelle toutefois sortit son effet avant que Tannée fut écoulée. Car au mois d'avril suivant ce désastre Baron se retrouvant en Provence, au siège que le sieur Duc d'Épernon avait planté devant Aix, et pendant qu'il jouait aux cartes dedans la tente ou pavillon du sieur Duc, voici une volée de canon venue de la ville, laquelle entr'autres choses, brise la table où cet infortuné Baron jouait, et lui emporta^ d'un éclat de cette table, le séant et le haut des jambes^ avec la vie ; châtié et fouetté de la sorte que notre martyr lui avait prédit. — Monsieur de Tournon et quelques gentilshommes ayant appris le genre de mort de ce huguenot désastre, se souvinrent de la prédiction du P.. Salez prononcée en leur présence. Un gentilhomme qui se trouvoit à ce siège m'a con6rmé la malheureuse mort de ce malheureux Baron. — Quelques journées par avant la trahison brassée et exécutée Sur Aubenas, un gentilhomme passant le
temps avec notre martyr, lui présenta le pistolet avec le chien couché ; le Père lui souriant, « Ce ne sera pas vous, dit-il, qui ferez le coup, ce sera un huguenot. »
« Découvrant un jour à un des Nôtres le désir qui le passionnait dumaryre, ou d'aller aux Indes, celui-ci lui répondit que force lui manquerait, eu égard à son peu de santé. Eh ! ne savez-vous pas, réplique-f-il,queleB.P. Rodolphe A.quaviva martyr, ^ait toujours en l'infirmerie à Rome, mal sain et languissant, avant son voyage et martyre aux Indes; et que sait-on si Dieu veut triompher en ce mien corps infirme^ de la même sorte ?
« Aubenas, jadis jouetdes guerres entre les catholiques et les hérétiques, est la ville où s'achemina le P. Salez avec son compagnon Guillaume^ l'an 1 592 au mois de décembre, et où ils séjournèrent jusqu'au septième février de l'an suivant 1593, jour de leur triomphant martyre. Il commença et poursuivit ses prédications avec tant de bruit et de fruit des catholiques et des huguenots, que les uns et les autres confessaient et partout professaient, que c'était le plus' docte homme qu'ils eussent jamais entendu en leur ville.
« Ce qui donnait âme à cettedoctrine^c'étaitla piété dont le Père l'accompagnoit, et de tous tellement reconnue^ que même après sa mort, les huguenots
en rendaient témoignage; puisque aux informations secrètes qui furent faites du martyre perpétré en sa personne et celle de son compagnon, Moyse Félix dépose que lui, étant arrêté prisonnier de guerre à la surprise d'Aubenas et détenu en l'hôtel d'Etienne Senoillet^ un soldat nommé Vidal le simple, vint en cet hôtel vêtu de la soutane du P. Salez, de quoi la femme de ce Senoillat, quoique huguenotte, s'étonnant, s'écria contre cet impie soldat : malheureux, pourquoi as-tu tué les Jésuites? Ils étaient gens de bonne vie et vertueux. — A quoi le meurtrier.— Etes- vous Papiste? — Non, répondit-elle, je ne suis point Papiste, mais les Jésuites étaient gens de bien ; si l'on eut cru qe qu'ils disaient, tant de maux ne se fussent pas commis. Voilà la déposition d*une âme hérétique. En voici une autre d'une âme catholique. C'est la damoiselle de Chaussy en une lettre qu'elle écrit à un de nos Pères :
« Mon Révérend Père, puisque vous désirez savoir de moi ce qui m'a induite à retirer les glorieux corps du B. P. Salez et de son Compagnon, tous deux martyrs pour la sainte foi catholique en Au benas, je vous le dirai avec autant de vérité que j'ai apporté de soins à l'acquisition d'une chose que j estime si précieuse. Le premier motif a été la connaissance que j'avais de la sainteté de vie de ce bon Père, lequel fit plusieurs voyages en notre maison
de Ruoms, administra les sacrements de confession et communion, où je reçus tant d'édiBcation de lui que je fis à bon droit le jugement que le bruit commun de sa sainteté était véritable. Et pour vous marquer quelque particularité , je vous dirai que j'ai fait cette observation sur ses paroles, tant qu'il fut chez moi^ que jamais il n'en proféra unç qui ne servit à quelque fruit et à l'avai^cepient spirituel de ceux qui l'entendaient.
« Le reste des catholiques assuraient qu'ils avaient un homme tel qu'ils l'avaient souhaité^ à raison qu'il ne leur servait pas seulement d'arc-boutant et estançon pour la foi, mais aussi d'épouvantail à rhérésie qui était si peuplée dans Aubenas. Il y avait à quelques lieues de là un ministre qui faisait le fier-à-bras, et défiait tout le monde en dispute, se persuadant que personne n'oserait lui prêter le collet. Cet homme se cabrant de la sorte, les catholiques se délibérèrent de le mettre avec le Père.
« Enfin journée estpri3e, et lieu assigné et donné d'une part et d'autre en la maison du sieur de Chaussy. Le Père se rend au jour et point nommé, mais ce bravache ministre ne comparut pas.
« Le Père et son Compagnon étant retenus à Âubenas depuis les Avents jusques à Pâques, par la prière qui en fut faite aux supérieurs, ce coura-
geux Père ne cessait d'avertir cette ville des désastres qui lui pendaient sur la tête et ce, tant en public en ses sermons, qu'en particulier par avis privés. Il ne faisait trêves à leur inculquer que si on ne faisait de Tamendement en la ville, Ton y verrait en bref quelque grand malheur. Un personnage digne de foi inû assuré que pour lors y ayant trêve et suspension d'armes entre les deux partis^ cependant les huguenots ne cessaient d'amasser gens pour bailler sur la ville d'Arles en Provence, comme ils mentaient, mais en effet et en vérité sur Aubenas. Le Père Salez pria ce personnage d'aller trouver de sa part le sieur Gouverneur d' Aubenas, pour le supplier de ne pas ajouter foi au bruit que faisaient courir les huguenots, que ^leurs troupes fussent pour Arles en Provence, car elles étaient pour Au*benas, et que partant, il le requit de donner ordre, qu'en ville l'on fit bonne garde.
« Le sieur Gouverneur, homme loyal, cuidant que la loyauté se logeât en l'âme des Huguenots ainsi qu'en la sienne fit réponse qu'il ne fallait rien redouter.
« Le Père n'étant point satisfait de cette réponse, va trouver en personne ledit sieur Gouverneur, lequel soupçonnant que le Père parloit à la mode des gens de lettres, souvent plus timides que courageux, lui repartit : Mon Père, vous avez peur, ce
semble : Si vous redoutez quelque danger, je vous hébergerai dans le château et vous y assignerai une chambre pour la sûreté de votre personne.
• A quoi le Père fit, cette réponse : Monsieur, croyez-le, et je vous prie de vous le persuader, je ne m'adresse pas à vous à ces fins. Il y a quinze ans que je souhaite avec passion le martyre et d'exposer ma vie pour Dieu. Heureuse soit lapiain qui fera le coup, pourvu que ce soit cejle d'un huguenot.
« Les affaires se traitant de la sorte, voici que le sixième de février en l'an mil-cinq-cent nonantetrois, devant le jour, Aubenas au milieu des trêves, est traîtreusement surpris avec escalade^ escaladée par quinze soldats seulement, lesquels ne rencontrant résistance dans la ville, sinon le sergent major, qui portoit les clefs de la porte. Saisi d'effroi et d'une terreur plus que panique, il ouvre le guichet d'une porte de la ville gagne au pied, laissant les clefs pendues à la serrure, et de laquelle se 'saisissant ces quinze traîtres guerriers, et huchant leurs compagnons qui étaient au pied de la montagne, se font maîtres de la ville. Toute celte traîtreuse escouade était conduite par Sarjas capitaine huguenot. La veille de cette surprise, le Père veilla jusqu'à onze heures de nuit, travaillant à la conversion d'une Damoiselle hérétique qui depuis, a persisté toujours en la foi catholique. Son sommeil ne fut
pas de beaucoup d'heures, puisque sur les quatre du matin, se réveillant aux cris et alarmes de la ville prise à la faveur des ténèbres, il se glissa jusques en l'église sainte Anne, afin d'obtenir aide du ciel^ préférant le lieu de dévotion à celui d'assurance et du château où ainsi que plusieurs autres il se pouvait sauver. Ç'étant quelque temps en cette chapelle résigné es mains de Dieu^ il se retire en sa chambre où prosterné^ en terre avec son compagnon^ ils s'offrent à Dieu en sacrifice, le requérant de leur.vouloir départir force et courage pour pouvoir supporter la mort, si tant était que pour l'amour de lui, ils fussent dignes de Tendurer. Ils restèrent ainsi jusques à soleil levant. Lors voici trois soldats ne respirant que cruauté, qui heurtent à la porte. On leur ouvre. — Entrés qu'ils furent, ils trouvent nos deux martyrs à genoux, chacun avec un livre de dévotion en main, priant Dieu. Ces misérables, de prime face, chargent d'outrages nos deux victimes et les serrent à la gorge. On les interroge insolemment qui ils étaient. — Nous sommes, répondent-ils, de la Compagnie de Jésus. — Rendez la bourse, rechargent ces cruels. — Nous n'avons point d'argent, dit le vertueux Guillaume. Si, nous en avons,crie le Père; tenez ce mouchoir, il y a quelques sous que nous a baillés le collège de Tournon pour nos menues nécessités. Toute la somme n'-était que de trente sous.
« Ils (lappent ce mouchoir; mais comme la somme donnait plus appétit à leur avarice^ qu'elle ne les soûlait, ils tempêtent et menacent le Père de regorger et de le faire pâtir son soûl si^ présentemeqty il ne leur baillait comptant une plus grande somipe. Le Père sans s'émouvoir, leur signifie qu'il n'en a pas davantage. Bien, ajoute-t-il, si le désir de l'argent ne vous mène point, ains une envie d'avoir notre vie, nous sommes tout prêts à la livrer pour l'honneur de Dieu et de son Église, avec autant de sortes «de tourments que vous aviserez. A peine le Père avait-il parachevé qu'ils lui sautent au collet, le frappent, à coups de poings, le fouillent avec insolence, fureltent sa chambre et le cabinet, pillent tout ce qu'ils trouvent. C'était quelques agnus Dei et grains bénits, avec une petite croix d'argent, dans laquelle le dévotieux martyr gardait quelques reliques. De plus, une horloge de sable et certains livres que partie il avait empruntés et partie apportés du collège de Tournon. Us s'emparèrent de plus, des écrits du Père, que naguère conservait encore la veuve du ministre Labat, à Villeneuve-de- Berg en Vivarais.
• Ces trois misérables s'étant saisis des personnes du P. Salez et de son Compagnon, les tirent de la maison du Juge Véreinc où ils résidaient, en celle du sieur de La Tour, à leur capitaine Sarjas cla-
baudant et hurlant le long des rues, qu'ils tenaient les faux prophètes et imposteurs. De là ils tirent nos deux agneaux en Thôtel du sieur de la Faye dit Lentouset^ où, comme prisonniers, ils les laissent avec garde de soldats. IIsn*y furent longtemps^ -tjue voici trois prédicants misérables que divers assurent avoir été les auteurs de cette prise. Us s'approchent donc avec espoir de tirer le Père à l'apostasie en laquelle ils étaient tombés ; ils le saluent courtoisement^ et ourdissent avec paroles les mieux choisies qu'ils pouvaient, leur discours; le sujet duquel était la prospérité et l'heureux succès de leur superstition huguenote. Puis ayant bien diné, firent le tissu de leurs discours plus long, que de personnes à jeun et mal menées n'eussent désiré, étant déjà deux heures après midi^ et nos deux religieux n'avaient bu ni mangé. C'est pourquoi, un serviteur de la maison donne avis à ces gras prédicants qu'il était mes huy temps de faire déjeûner nos gens. Lors^ ces trois hypocrites commencent à s'excuser, crient qu'on leur apporte quelque chose ; que c'est trop jeûner. Voilà qu'on leur représente un potage, duquel ainsi *que le Père encuidaittàter, sans y prendre garde ; le bon Guillaume l'admoneste que le potage était de chair, et que cependant, il était jour de samedi. Le Père à Tinstant s'arrête et connaît que le potage était de chair ; il
rejette ce bouillon. Les prédicants en font les étonnés et demandent pourquoi il ne voulait goûter de ce potage. — C'est, répond le Père, que les enfants de TEglise ne mangent ni chair, ni graisse les samedis, Tusage leur en ayant été interdit par icelle^ comme trop bien vous savez.
« Cette repartie fut le fusil de la dispute : car alors ces prédicants jetant le feu contre le jeûne et Tabstinence leur ennemie^ s'échauffent sur ce sujet. Le Père, quoiqu'affaibh du jeûne, et harcelé de sa faim importune, ne laisse pourtant à prêter le collet à ces brifauts, seul contre trois il leur rpnd tant de combats qu'il les fait reculer. Confus d'un tel échec, ils tâchent de rechef dé recouvrer leur honneur, et pour ce^ les voici revenir aux mains. Us se ruent sur une autre controverse qui était du franc arbitre, où n'ayant eu du meilleur^ non plus qu'auparavant, et ne pouvant soutenir cet estoc trop rude, ils sont forcés encore un coup de tourner dos. Ainsi vaincus ils se jettent aux injures et outrages si éperduement, qu'ils semblent avoir le cerveau démonté, et le Père voulant le leur mettre en sa place, leur présente un livre écrit de sa main, bien proprement, qui contenait la doctrine des sacrements. Puisque^ dit-il, il n'y a pas moyen de traiter avec vous parmi tant de clameurs, je vous supplie de vouloir jeter l'oeil à loisir sur ce cahier ; il contient
la doctrine de l'Eglise catholique et romaine touchant les sacrements. Par icelui vous verrez ce que je crois, car je l'ai composé et l'avoue pour mien. Le ministre Raillis happe ce livre, et s'en saisit, tellement que depuis il l'a gardé toujours avec estime.
« Après ce, les trois prédicants sortent de la maison fort indignés de se voir étrillés de la sorte, trois par un seul. La nuit s'approchait, et le Père comme son compagnon, était encore à déjeûner sans que personne leur baillât rien, fors le petit enfant de .cette maison là , lequel en cachette , leur porta quelque morceau de pain, à ce que j'ai appris.
« Nos deux pauvres prisonniers, laissés à la merci des soldats^ passent la froide nuit ensuivante sans feu^ sans lit, et sans beaucoup de sommeil. Le lendemain, jour de dimanche, les trois prédicants veulent retourner au combat, vomissant autant d'outrages que leurs tètes en pouvaient dégorger; auxquels ils ajoutent une dispute du trèsauguste sacrement de l'autel, {^escrimant contre lui avec plus de cris et de passion, que de jugement et de raison. Le Père avec modestie, jetant de l'eau sur les flammes de leur colère, les faisait passionner tout outre. Or pour leur faire reste de jeu, il leur offre de vérifier tout ce qu'il avait mis en avant,
par leurs propres bibles. On m'a raconté que ce fut en cette escarmouche où le Père leur donna une charge si pressante par le moyen d une demande qu'il leur fit, qu'il les mit du tout en désarroi^ de quoi s'apercevant les Huguenots^ ils s'essayent de sauver l'honneur de leurs prédicants. Pour ce, ils font appeler le ministre Labat et lui signifient que l'heure du prêche s'approchait; par cette façon il se dégage, laissant ses deux compagnons engagés.
« 1^ prédicant Labal séditieusement prêcha en chaire et en pleine place , y déclamant et clabaudant contre les Jésuites^ singulièrement contre celui qui était dans Aubenas ^ le livre duquel il tenait en main battant et combattant de tout son pouvoir la sainte Eucharistie. Enfin il se travaille de cette fa* çon, sur ce sujet, qu'il émeut ses auditeurs à la sédition, jurant et se parjurant que le Jésuite était un faux prophète et un antéchrist. Tel il l'atteste , et le déteste comme chose abominable. Il fait retentir ces mots. Tuez cela , tuez ; c'est une peste ! Il y en a assez en lui non seulement pour perdre la ville d' Aubenas , mais encore un entier royaume. Pour davantage allumer les brandons de sa rage, il met en avant l'histoire d'Héli et des faux Prophètes de Baal mis à mort par le conseil d'Héli lui-même. — Descendu de chaire il rencontre Sarjas, bien persuadé à mal faire , lui inculquant que jamais il n'avait
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rencontré homme plus obstiné que celui-là ; qu'il était de nécessité d'épandre son sang, puisqu'il était une peste à leur religion. Sarjas se montre si fort esclave des passions de ce ministre, qu'étant sorti du prêche avec environ vingt soldats, il commande à trois d'iceux d'aller assassiner ceux que son prédicant lui avait indiqués, et qui aurait voulu qu'on les égorgeât dès lorsqu'ils mirent le pied au logis du Sieur Lentouset. Mais ces trois soldats délibèrent entre eux s'ils exploiteraient l'ordonnance de leur cruel capitaine : — Non pas moi , dit l'un ; — Ni *moi aussi , ajoute l'autre. — Le troisième jura que le diable l'emportât s'il faisait aucun mal aux Nôtres. Voiré, quelque temps après, Sarjas les interrogeant s'ils avaient exploité son ordonnance , ils répondirent que pour rien au monde, ils ne le voudraient. Labat donc, après un de ses prêches, suivi d'une grande troupe de gendarmes , commande que les Jésuites descendent. Pour à quoi satisfaire , Sarjas monte en haut vers nos deux innocents, suivi de quelques soldats. Ce meurtrier étant entré, le Père lui fait la révérence; mais cet incivil capitaine ne lui rendit aucun salut, sinon celui d'un brigand , à raison que happant le Père par le bras, il lui use de ces termes : — Suis-moi , idolâtre Pharisien , suismoi. — Et où me voulez- vous mener, réplique le Père ? — Suis-moi, suis-moi, recharge cet assassin,
il te faut mourir. — Je suis tout prêt , répond le Père; allons au nom de Dieu. Lors, se retournant vers son compagnon qui ne cessait de prier Dieu, il lui adresse ces paroles : Et vous, mon frère, que deviendrez- vous? Ayez bon courage. Ah ! que nous deviendrons grands au Ciel, de petits compagnons que nous sommes en ce monde, si nous pâtissons quelque chose pour Dieu ! — Lors, le Père signifia à tous que son compagnon n'était pas homme de lettres; que^ partant, il ne pouvait point faire de préjudice à leur créance; qu'on le laissAt vivre. — Ce fut en cet endroit que notre Frère Guillaume fil montre de sa vertu. -7 Je ne vous abandonnerai point, mon PèrCj s'écria-t-il, ainsje mourrai avec vous pour \tx vérité des points que vous avez disputés ! — Un de la compagnie l'avertit aussi de se retirer, que ce n'était pas pour lui que cette tragédie se jouait, ains seulement pour le Père. A quoi le vertueux Guillaume repartit : — Dieu me garde de tomber en cette. faute; je n'abandonnerai jamais celui-là auquel l'obéissance m'a adjoint pour compagnon, quand bien je devrais trépasser avec lui. Je raccompagnerai jusqu'à la fosse. Que si la Divine Miséricorde me voulait faire tant de grâce, que quelque soldat me dépéchât pour son honneur, j'en serais très-aise, et prierais Dieu pour lui, outre le pardon que dès maintenant je lui fais de ma vie. — V. 46
Ce prononcé, il exécute sur le champ' ce qu'il avait protesté. Cela fut cause qu'un de cette sanglante mêlée, le poussant, lui cria : — Bien donc, tu veux mourir , tu mourras. — Le Père étant jà dehors, et Guillaume faisant force afin de Taborder, on lui lâcha un coup de poing sur le dos. — I^ prédicant Labat voyant le Père en la rue, de rechef l'attaque et Tagace, avec quelques autres, sur la réalité du corps de Notre Sauveur au Sacrement de l'Autel. Mais le Père répondant à tout pertinemment, le ministre Labat fut si courroucé que perdant patience et conscience, il crie : — Dépéchez cela, dépéchez cela ; il ne mérite point de vivre, c'est une peste — Puis réitérant ce qu'il avait débagoulé en chaire, il tourne bride et se retire. — Ix^rs, les assistants prévoyant ce que l'on voulait exécuter, s'écartent du Ueu pour la plupart. — On cherche des soldats pour égorger ces deux patients, mais personne n'y voulait entendre. Un capitaine Huguenot ordonne à un sien soldat d^exécuter cet assassinat. — 11 répond qu'il n'en fera rien et qu'il aimerait mieux être convaincu d'avoir fait mourir son père , que d'avoir baillé le moindre coup à ces hommes qui ne portèrent jamais couteau qui fît mal à personne. — A cette réponse le barbare capitaine lance un coup d'épée à ce pauvre soldat , lequel il ne sut si bien gauchir qu'il n'en fut atteint à l'épaule droite. -—
Les gens de Sarjas ne furent si difficiles ; car le Père restant seul avec son compagnon, au milieu de ces cruels bouchers, Vùn et l'autre se disposant au souhaité martyre, voici un malheureux qui cria au Père : — Recule-toi. — A quoi le Père repartit : — Je te prie , mon ami , donne-moi un peu de loisir pour me recommander à Dieu et le supplier pour toi. Puis, se retournant vers le vertueux Guillaume, il lui dit: Mon frère, recommandons-nous à Dieu. — En après, s'avançant d'environ cinq pas de la porte du Sieur de Lentouset, il se prosterne à deux genoux. Son compagnon s'y prosterne dé même à quelques pas de lui. Op ne leur fit grâce de beaucoup prier; car voici, par derrière, comme le Père se recommandait à son Patron St Jacques, redoublant les noms de Dieu et de Jésus, un des assassins délâcha son arquebuse de laquelle le Père fut atteint en Tépaule, dont il chût par terre, prononçant par trois fois, Jesu^ fiJ aria, Puis le meurtrier s'avançant plus près, lui sacque un coup de dague dans IVstomac. Guillaume se jette sur le Père, l'embrasse et proteste qu'il ne l'abandonnerait mort, non plus qu'il ne l'avait abandonné vivant. Pour ce, il reçut par la main du même meurtrier un coup de dague au sein. Mais n'eu ayant rendu l'âme, survinrent sur le champ quelques autres qui lancèrent au Père et à lui divers coups d'épées et de bâtons ferrés.
Il fut poignardé non loin du four d'Aubenas et assez proche duTère, tenant toujours ses bras en croix, et ne prononçant autre chose que ces mots : Endure y chair , endure un peu. — J'ai appris que le P. Salez pendant qu'on le meurtrissait, avait aussi les deux pouces en croix ^ laquelle continuellement il baisait, quoique les Huguenots, à grands coups , lui abattissent les mains à ce qu'il ne baisât cette croix. Cependant il ne cessait de supplier pour eux la Majesté Divine,, s'écriant : Mon Dieu, pardonnez-leur. Outre ce que dessus, un malheureux habitant d'Aubenas lui fourra un coup de couteau au gosier, si rudement que la marque en restait encore en l'os forculaire^ entre les deux clavicules, lorsque son corps fut déterré. Un soldat qui vit faire ce meurtre, m'a déclaré que le Père gisant à terre, tint quelque temps sa main sous son chef, les yeux dressés au Ciel, et que la force lui manquant, son chef pencha en terre et qu'ainsi il expira. — Le B. Guillaume fut plus de temps à rendre l'âme.
« Après tout, ils furent dépouillés par deux de ces meurtriers, qui se gaussant^ vêtirent les robes des martyrs et portèrent leurs chapeaux, auxquels, ils attachèrent une queue d'écureuil en forme de pinmache.
« Cet heureux martyre arriva le septième février, mil-cinq-cent-nonante*trois. Le Père avait demeuré
vingt ans en la Compagnie^ et notre Frère , douze. Ije premier rendant I^âme au trente-septième an de sa vie, et le second au trente-huitième.
« Marie Gamond qui était de la religion prétendue, lorsque nos martyrs furent meurtris, a, dans sa réponse es informations faites sur ce snjet, déposé que peu de temps avant ce meurtre, se mettant à la fenêtre , la place où ces deux vertueuses âmes furent victimées, parut le long et le large du pavé, tout ensanglantée; de quoi étonnée, elle appelle sa mère à ce spectacle , laquelle grandement émer veillée d*icelui, dit que cette sanglante couleur était un pronostic de quelque meurtre qui s'y devait commettre. Ce qui arriva.
« Ces deux hosties étant immolées, Tune et l'autre fut dévêtue, le Père tout nu, et Guillaume jusqu'à la chemise pour ce qu'elle était dépecée et rompue. I^es meurtriers commirent des actes si violents autour de ces sacrés corps , que ma plume en rougit .et n'ose les écrire. Entr'autres^ ils dansaient et sautaient à l'entour, chantant : Exaudi^ exaiulij etc., etc. Quelques heures après, l'assassin Sarjaset son lieutenant crièrent de la fenêtre aux homicides soldats : — Otez cette canaille de là , et les traînez en quelque coin de la ville. Mais ils restèrent morts devant le four de Jean Pâtissier en la rue de Tryby, jusqu'au sixième jour et blancs comme neige.
« Enfin ces précieux corps furent retirés et enterrés au jardin de Thôlel ruiné des Seigneurs de Joran.
« En nos collèges, la nouvelle de ce méchef étant apportée^ servit de consolation à tous. Au collège du Puy , où je me retrouvais pour lors, au lieu des suffrages pour les trépassés^ on récita tous ensemble le Te Deum à la fin des Litanies, et le lendemain, les prêtres célébrèrent la Messe de la Très- Sainte Trinité en action de grâces.
« Quatre jours après ce forfait, informations secrètes furent dressées de ce que dessus, au Bourg- St- Andéol, à la requête du Sieur de Fayn et autres autorités, au dit pays où furent ouïs avec serment prêté , huit témoins catholiques , tous spécifiés es informations qui se gardent au collège de Tournon, ainsi que d'autres de la même année ; en la requête du Procureur d'office au nom du Père Recteur de Tournon , où dépositions sont reçues de sept habitants d'Aubenas, personnes de qualité, pour la plupart, déposant que le P. Salez et son compagnon avaient été assassinés de sang froid ^ à deux heures après midi , le 7 février 1 593, en haine de la religion cathoUque. »
[ Nota. — Les détails que nous venons de donner sur nos deux martyrs sont extraits de la notice
composée, peu d'années après leur mort, par le P. Odo de Gissey, lequel termine son travail par le. récit des événements qui suivirent le martyre du P. Jacques Salez et du F. Guillaume Sautemouche, leur sépulture, la conservation de leurs reliques et les grâces opérées par leur intercession. Nous ne croyons pas utile d'augmenter les emprunts peutêtre déjà trop considérables faits à la notice du P. de Gissey, où le P. Abram avait puisé la sienne. Mais avant de reprendre le manuscrit de ce dernier nous souhaiterons comme lui, et le P. de Gissey, qu*il plaise à Notre Seigneur de glorifier ceux qui ont répandu leur sang pour sa cause, et qu'un jour nous puissions voir les noms du P. Jacques et du F. Guillaume, inscrits par l'Église parmi ceux des bienheureux martyrs de Jésus-Christ. ]
Maintenant nous revenons à Pont-à-Mousson où les études étaient florissantes, à cetle époque^ au milieu de la profonde paix qui suivit le départ des juristes pour Saint-Mihiel. Mais dans cette ville ne régnait point la paix dont nous jouissions : les professeurs et les écoliers ne parvenaient pas à s'entt^ndre avec les magistrats de cette ville ; et à tel point qu'ils n'eurent pas de peine àobtemrde Son Altesse l'autorisation de revenir à Pont-à-Mousson ; bien que le Pape leur eut accordé, sur leur demande, la
permission 4^ fonder une nouvelle Académie de droit à Saint-Mihiel. Un autre motif de retour était la réclamation des habitants de Pont-à-Mousson qui se plaignaient du tort que l'absence des juristes causait à la ville.
Les Nôtres étaient loin de partager ces désirs et s'empressèrent d'exposer leurs raisons à Son Altesse pour empêcher le retour des Facultés de droit. Ils disaient : La tranquillité deTUniversité est intéressée SLU statu quo jetant manifeste à tous que depuis le départ des Facultés nos écoliers avaient fait dans les lettres et dans la vertu des progrès beaucoup plus considérables-. En outre l'Université avait été fondée principalement dans le but d'avoir de bons théologiens qui, placés ensuite à la tète des paroisses, fussent capables de travailler au salut des âmes et à l'extirpation de l'hérésie; or ce but n'était pas médiocrement entravé par les Facultés de droit ; car l'on savait que nombre déjeunes gens, qui loin de ces Facultés se seraient volontiers donnés à la philosophie et à la théologie^ se laissaient aller à la tentation de clore brièvement leurs études, abandonnaient leurs premiers desseins et s'en allaient suivre les cours de droit dont l'étude était peu nécessaire en Lorraine, pays qui se gouverne bien plus par les coutumes et les traditions que par un Code de lois écrites ; et c'est pour cette double raison que
— 249 — • renseignement public du droit civil avait été défendu autrefois à Paris. Du reste Sain t-Mihiel, résidence de la grande cour de Lorraine, était le vrai siège d'une Académie de jurisprudence. L'autorité de cette cour serait toujours à même de contenir les écarts de la jeunesse^ et Ton aurait ainsi l'avantage de joindre la pratique à la théorie. Pont-à-Mousson^ séparé comme en deux camps^ au milieu d'habitants portés à prendre parti pour l'une des deux écoles : Tune de lettres, de philosophie et de théologie, l'autre de droit civil et canonique, ne pouvait manquer d'offrir un vaste champ à la dispute et à la discorde. De plus le pape avait reconnu et approuvé l'Académie de Saint-Mihiel ; on ne pouvait pas, sans encourir le reproche d'inconstance et de légèreté, revenir à Pont-à-Mousson . Ce n'était pas une chose nouvelle que toutes les facultés ne fussent pas enseignées dans une Université : à Paris, à Alcala, les leçons de droit n'existaient pas; au contraire^ à Orléans, à Poitiers, à Vienne^ on n'enseignait que le droit; à DiUingen , on n'avait que les belleslettres, la philosophie et la théologie, et cependant toutes ces villes étaient des Universités, jouissant de tous les privilèges des Universités. Il n'y avait pas à craindre que l'éloignement des jurisconsultes fit diminuer le nombre des écoliers, les familles envoyant d'autant plus volontiers leurs enfants qu'elles
250 — se promettaient de trouver une paix plus certaine et une plus grande assurance contre la contagion des mauvais exemples. Enfin, c'étaient les profes seurs de droit qui avaient eux-mêmes demandé la séparation : il était donc évident quUls ne revien* draient pas de bon cœur et ne consentiraient point à reconnaître le Recteur du collège comme Recteur de toute l'Université ; qu'en tout cas, leur soumission seraitforcée, sujette à mille difficultés et partant peu durable; n'avait-on pas l'expérience du passé? L'intérêt des jurisconsultes eux-mêmes ne semblaitil pas demander qu'ils restassent à Saint-Mihiel ? Jamais leurs cours n*avaient réuni un si grand nombre d'étudiants. Si on les autorise à revenir au milieu de nous, il est bien à craindre que nous ne soyons bientôt dans la nécessité de recourir à Son Altesse et de lui demander l'autorisation de nous transporter ailleurs avec nos élèves pour échapper aux vexations, à l'influence de leurs adversaires. I>e passé montrait trop bien quel serait l'avenir. Après tant d'efforts et de travaux toujours paralysés par les mêmes causes, on arriverait de nouveau au mçme résultat c'est-à-dire à la ruine de notre oeuvre et de nos légitimes espérances.
Malgré ces représentations, le duc de Lorraine, persistantdansson dessein,accorda aux jurisconsultes la permission de revenir à Pont-à-Mousson ; toutefois
il nous promit djapporter un remède efficace à tous les maux dont on se plaignait. A cet eCFet il nomma une commission composée de trois ecclésiastiques influents, et les chargea de mettre en vigueur les lettres pontificales, et de dresser une suite de statuts pour les deux Facultés de droit. Ces commissaires étaient : François de Rosières, docteur en l'un et l'autre droit, archidiacre de l'église de Toul et grand- vicaire ; Nicolas Marins, doyen et vicaire-général de Verdun,et Jean Amet,docleur en théologie, chantre de la cathédrale de Metz. Les trois commissaires se réunirent à Nancy, comme le duc Tavait ordonné, pour rédiger les statuts que professeurs et étudiants des Facultés de droit auraient à garder désormais (1).
(4) Voici les principaux articles des Statuts rédigés par les susdits commissaires, et entre autres ceux qui sont propres à faire apprécier les faits de cette histoire :
10 Tous et chacun des professeurs et élèves des Facultés de droit devront appartenir à la religion catholique dont lesdits professeurs feront profession entre les mains du Recteur de TUniversité et ce dans les termes prescrits par le pape Pie IV , en sa bulle donnée à Rome en 4562. Laquelle prestation de serment se fera solennellement le 43 novembre après diligent examen de bonnes vie et mœurs desdits professeurs. Lesquels jureront en outre l'exacte observation des Statuts de TUniversité, promettant obéissance au Recteur, au doyen et au conservatem: des privilèges de l'Université. Enfin , de ne rien dire ou enseigner de contraire au saint concile de Trente, et ce sous peine d'excommunication.
Le 2 mars 1 587 les statuts rédigés par les commissaires furent promulgués dans les classes des Facultés de droit. Le jour même de cette promulgation Jean de Lenoncourt^ bailli de Saint-Mihiel et con-
20 11 y aura quatre professeurs : deux pour le Droit Canon; deux pour le Droit Civil, et parmi lesquels le sérénissime Duc et ses successeurs auront la faculté, suivant le rescrit Pontifical, de choisir un doyen lequel aura droit de commander aux professeurs, officiers et étudiants desdites Facultés. En outre un Chancelier sera nommé par Son Altesse.
3o Lesdits doyens et professeurs auront charge d*examiner avec soin et diligence, dans leurs classes ou ailleurs, selon la coutume des Universités, les étudiants qui voudront tenter l'épreuve des examens et recevoir les grades en l'un et l'autre droit. Le doyen aura le pas sur tous les membres desdites Facultés et désignera les traités que lesdits professeurs enseigneront ; il signera ainsi les diplômes d'admission des lauréats: « iV..., docteur en Cttn et Vautre droite doyen des Facultés de Droit Canon et Droit Civil en l'Université de Pont-à-Mousson, »
4o L'office de chancelier sera de garder et d'user des sceaux avec fidélité, ce dont il fera serment entre les mains de TÉvéquc de Toul, en présence du doyen et des professeurs des Facultés de droit.
5o Tous les étudiants se feront inscrire premièrement sur la matricule du Recteur de l'Université et, sur l'attestation de leur inscription qu'ils recevront dudit Recteur et qu'ils montreront au doyen des Facultés, ils pourront, mais seulement alors, être inscrits sur la matricule de ce dernier.
6o Tous ceux qui seront admis aux grades de l'Université renouvelleront préalablement leur profession de foi entre les mains du Recteur.
7o Les droits payés par les gradués seront distribués, selon la coutume des Universités, entre les doyens et professeurs.
servateur des privilèges de F Université, prit place sur un fauteuil disposé au pied de la chaire, et, ayant à sa droite sur un autre siège le Recteur de l'Université et les professeurs des Facultés de théologie et
80 Les cours n^auront lieu qu'en temps et lieux désignés; ils ne dépasseront point l'espace d'une heure et ne dureront pas moins. Aucune classe n'ciura lieu pendant les premières Vêpres des fêtes solennelles non plus que les jours de fêtes chômées dans le diocèse de Toul.
90 Les cours seront suspendus : de la vigile de saint Thomas au lendemain de Noël ; de la vigile des Rameaux au lendemain de la Quasimodo ; de la vigile de la Pentecôte au mercredi suivant; de la vigile de la Nativité de la sainte Vierge à la Saint^Luc inclusivement; enfin, les jours d'enterrement des professeurs ou élèves de l'Université.
40o Aucun écolier, étudiant encore les belles-lettres ou la philosophie, ne pourra être admis aux cours de droit sans l'autorisation écrite du Recteur de l'Université, ou do professeur de philosophie, attestant que l'élève a suivi ce dernier cours au moins pendant un an.
440 Chaque année, le jour de saint Nicolas, tous lesdits professeurs et étudiants assisteront à la Messe et aux Vêpres qui seront célébrées dans l'église de la Compagnie, comme il est spécifié dans la bulle de Sa Sainteté Sixte-Quint.
420 Les professeurs assisteront aux Vêpres,, et chacun confessera ses péchés au curé ou vicaire et recevra le corps de Notre-Seigneur au moins à Pâques. Tous seront exhortés à communier plus souvent et surtout aux fêtes solennelles.
430 Tous lesdits doyen, professeurs, étudiants, etc., ^ seront tenus d'assister aux processions indiquées par le Recteur de l'Université et marcheront dans Tordre établi par les Statuts.
4 40 Les présentes constitutions seront observées par tous et
de philosophie assis sur un banc un peu en arrière, à sa gauche ledoyen et tous les professeurs des Facultés de droite au milieu toute TUniversité , les jurisconsultes n'élevant plus aucune réclamation, il ordonna l'exécution de la bulle de Sixte-Quint et des statuts conformes à cette bulle rédigés par les trois commissaires. Cela fait^ toute l'assemblée se leva, et l'on se rendit dans un ordre parfait à l'église du collège de la Compagnie, où les professeurs de droit devaient faire leur profession de foi. Voici Tordre de la marche : en tête le conservateur des privilèges, à cheval, à cause d'une blessure au pied ; immédiatement après lui leBecteur^ puis les professeurs
chacun sous les peines et censures portées dans lesdites lettres de Sa Sainteté Sixte-Quint.— Toutes difficultés, contradictions, réclamations relatives à ces mômes Statuts seront portées aux susdits commissaires, chargés de leur rédaction et observation par Pautorité du môme Souverain Pontife.
Enfin lesdits commissaires supplient le seigneur Duc de vouloir confirmer les présents Statuts de son autorité, et les faire observer, mémo si besoin était, par le bras séculier. Après quoi ils ont signé.
A Nancy , le 24 janvier 4587.
Cette pièce fut ensuite revêtue du grand sceau de Son Altesse le^uc de Lorraine.
' Le Recteur de TUniversité, le P. Nicolas le Clerc, protesta contre l'article portant création d'un chancelier pour les Facultés de droit, attendu que les commissaires n'avaient pas le droit d'instituer de nouvelles charges et qu'il était contre la pratique des Universités d'avoir deux chanceliers.
de théologie; ensuite les jurisconsultes et les professeurs de philosophie; enfin la foule des étudiants. Quaud on fut arrivé à Téglise^ le premier doyen des Facultés de droit , maître Pierre Grégoire, se mit à genoux et prononça la formule de la profession de foi entre les mains du P. Nicolas le Clerc, assis du côté de Tévangile , puis à tour de rôle les deux professeurs maitre Guillaume Barclay et Humpfroy Kély, Anglais, prêtre d'un mérite distingué et d'une grande érudition, qui s*était adjoint peu de temps auparavant aux jurisconsultes lorsqu'ils étaient encore à Saint -Mihiel, enfin le secrétaire et les bidelles. Cette cérémonie se fit au grand jour, en présence des professeurs de théologie^ de philosophie et de littérature, du conservateur, de son vicaire et d'une grande affluence d'habitants et d'écoliers Quand elle fut terminée, le Recteur remit au doyen et aux professeurs un diplôme contenant le pouvoir d'enseigner l'un et l'autre droit à l'Université de Pontà-Mousson. Voici la teneur de celui qu'il donna à IMerre Grégoire : « Nicolas le Clerc ^ docteur en théologie^ Recteur de l Université de Pont-à-- Mousson et du collège de la Compagnie qui y est fondé, à maître Pierre Grégoire^ docteur en tun et t autre droit ^ salut en Celui qui est notre vrai salut. Connaissant non^seulement votre adhésion à la foi catholique et votre religion, maii encore t honnêteté
de votre vie et mœurs quun long usage nous a fait connaître y et considérant que vous venez défaire \)Otre profession de foi conformément au décret pontifical^ nous ne faisons point difficulté de vous laisser enseigner dans cette Université^ tant le droit canonique que le droit civil; bien plus^ en vertu de F autorité à nous concédée par le Siège apostolique^ nous vous en donnons volontiers le pouvoir ^ et nous souhaitons que ce soit pour le bien et F avantage non-seulement de vous et des vôtres^ mais encore de toute la république , En foi de quoi nous avons signé ces lettres de notre main et les avons scellées de notre sceau, jd Pont-à-Mousson^ le second four de mars y Pan de Jésus-Christ 1587. »
Peut-être le serment d'obéissance au Recteur futil prêté à la même époque ; rien ne l'indique d'une manière formelle : j'incline cependant à le croire, car il est probable qu'on voulut mettre à profit les bonnes dispositions des jurisconsultes; d'autre part, si une chose d'une si grande importance et recooiniandée avec tant de force dans les statuts des Facultés de droit avait été omise, il n'est pas douteux que le P. le Clerc aurait réclamé ; enfin on lit ces paroles dans le Diarium du Recteur (elles suivent immédiatement la formule de la communication des pouvoirs j : «En donnant ces pouvoirs^nousexigeons, après la profession de foi^ le serment de garder les
statuts des Facultés de droit, et la promesse d'obéir au Recteur de l'Université et au doyen des Facultés de droit dans les choses licites et honnêtes. » Voici en quels termes était conçu ce serment : •Moi N. JN, je jure d' observer inviolablemejit les constitutions et statuts de cette Université de Pont-à-Mousson^ d* obéir au RecteWy au doyen des Facultés de Droit et au conservateur des privilèges de la même Université^ en toutes les choses licites et honnêtes. »
Le 18 octobre de la même année 1 587, la Faculté de jurisprudence eut un professeur de plus, Jean Hordal, docteur en l'un et l'autre droit, d'une illustre famille de Lorraine alliée à celle de Jeanne d'Arc, et ayant comme elle dans son blason une épée nue sur champ d'azur soutenant une couronne royale entre deux lis. Il fit sa profession de foi entre les mains du Recteur et prononça le serment en la forme indiquée; il reçut ensuite ses pouvoirs signés de la main du Recteur, scellés de son sceau, et contresignés par le notaire de l'Université. Toutes ces formalités furent remplies dans la chapelle domestique du collège en présence des PP. Bleuse, Gonzalez et Salez.
Un peu auparavant, des craintes d'une guerre
prochaine avaient obligé à terminer les cours avant
l'époque accoutumée; l'Université s'était retirée à
Nancy avec le sérénissime prince Charles, évéque V, M
diç Metz^ qui faisait alors son âienniufn'j.eMe y demeura jusqu'au .2 octobre , jour auquel eut lieu la réouverture des classes. Le 6 décembre suivant, fête de S. Nicolas, patron de TUniversité et de la Lorraine, le Recteur, usant des pouvoirs que lui conféraient les lettres apostoliques, convoqua tous les membres de l'Université à la messe solennelle qui devait se célébrer dans l'église du collège. Mais comme les. esprits des jurisconsultes n'étaient pas encore entièrement calmés, il crut devoir se borner à cette convocation, et pour la même cause il n'ordonna aucune procession avant Tannée 1595.
[A^ota, — I^ duc de Lorraine, dans une intention fort bonne assurément, avait voulu donner tout l'éclat possible à son Université de Pont-à- Mousson en adjoignant aux Facultés des lettres et des sciences celle de l'uii et Tautre droit; et, pour préserver l'enseignement de toute erreur contraire au catholicisme, il avait voulu que les professeurs de droit fussent soumis à l'autorité du Recteur de l'Université. Le grand Duc regardait cette disposition comme suffisant à la conservation de la foi et de la paix, et son illusion était pardonnable; mais les Jésuites ne la partagèrent jamais, et, dès le moment de leur arrivée à Pont-à-Mousson, prévoyant toutes les difficultés qui viendraient entraver l'œuvre de la Compagnie^ ils les signalèrent à Rome et à Nancy.
Ils savaient par expérience, combien en tant de villes l'enseignement du Droit avait été funeste, et à quel point les erreurs des légistes, se glissant dans leurs cours publics, avaient perverti la foi d'un grand nombre d'étudiants. Et ce mal était si commun qu'on disait en manière de proverbe: « Omnis jurisconsultus malè de religione sentit, »
Si les Jésuites eurent à subir , en Lorraine, pendant plus d'un siècle, les mauvaises influences et les tracasseries des Facultés de droit ^ ce n'est pas faute de les avoir prévues et d'avoir protesté contre la réunion de toutes les Facultés dans la ville et Université de Pont-à -Mousson. Et pour mieux faire comprendre les motifs de leur répulsion, de leurs craintes et de leurs protestations, nous donnerons l'une des premières en date et portant la signature du célèbre P! Maldônat : elle est adressée, de Paris, au duc de Lorraine, le 20 avril 1579.
« Monseigneur, ayant, les jours passés, faict* entendre à nostre R.'P. Général le bon commencement et progrès de vostre Université du Pont, et ensemble l'affection que Vostre Excellence monstre si souvent envers nostre Compaignie, il en a esté fort jojeux, et nous a donné diarge, par ses lettres, d'en remercier très-humblement Vostre Excellence de sa part, et luy remonstrer aussi que, puisque notre Sainct-Père et Vostre Excellence ont voulu
que la conduite et discipline de 1* Université ftist entièrement donnée à la Compaignie, il seroit nécessaire de la disposer en telle sorte que la Compaignie la peust gouverner à sa façon et selon ses constitutions, car aultrement ladicte Compaignie ne saurait faire le fruict que Vostre Excellence et elle-même prétendent, qui est de faire florir les estudes d'humanités^ philosophie et théologie avec l'intégrité des mœurs et de la religion catholique ; ce qu'elle ne fait sinon autant qu'elle gouverne les estudes selon ses constitutions, par lesquelles est très-bien et très-efficacement pourveu contre l'ignorance et corruption des mœurs. Or est-il que la dicte Compaignie ne sçaurait gouverner une Université selon ses constitutions, s'il y avait aultres estudes que ceux qu'elle exerce, comme seroient les loyx, canons et médecine ; car ni les matstres^ ni les escholiers de ces facultés ne se soumettront ja- •mais à la discipline d'icelle; joinct que les escholiers qui estudient en semblables facultés sont coustumièrement fort desbauchés et desbauchent toutes les Universités où ils sont; qui a esté la cause pourquoi l'Université de Paris n'a jamais voulu avoir de légistes, ni plusieurs aultres, les fondateurs desquelles ont peu prévoir les inconvénients qui pouvaient advenir d'un tel meslange, comme prévit très-bien ce tant renommé archevesque de Tolède,
François Ximenez, quand il fonda son Université à Alcala. L'expérience nous a aussi monstre en peu de temps qu'une douzaine de légistes qu'il y a au Pont ont faict plus de mal et de desbauche en un an, que touts les aultres en quatre, et qu'il y a aussi très-grand danger que, si le nombre des estudiants aux loyx et médecine vient à s'augmenter, ils n'y^ introduisent beaucoup de mauvais livres quant et eux, et qu'il n'y ait plusieurs tant escholiers que docteurs qui soient infectés d'hérésie, et tant plus que le lieu est plus proche des Allemaignes, et. qu'ils ne gastent toute l'Université, estant supportés de leurs docteurs séculiers, comme ils ont gastés les aultres Universités de France, principalement où les Allemands abordoient, comme Bourges et Poitiers ; ce que nous avons commencé à expérimenter ; car entre une douzaine de légistes, il y en a quelques-uns qui ne sont pas catholiques, et qui tas-^ chent de gaster les autres, sans que la CompaignxQ y puisse remédier.
« C'est aussi une chose digne de consid aération que jamais l'estude des loyx et de médeci'^e ne florira au Pont, tant à cause des grandes et |.enominées Universités de loy qu'il y a en Fra- ^ ^^'^ cause de l'humeur des esludians des jo- . «auels parce qu'ils sont coustumièrement ' . / ! t ieunes veulent voir pays et aller aux ' ^^^,1 plus célèbres
pour hanter plus de gens. Nous en ayons Texpérienqe tout proche du Pont, car Tarchevesque de Trêves a tasché pas touts moyens d'y planter les loyx, et n'y ont jamais sceli croistre, parce que tout le monde s'en alloit incontinent aux Universités anciennes et fameuses. Or, s'il est ainsi, les loyx et médecine ne serviroient d'aultre chose au Pont que de faire faire une très-grande despense à Vostre Excellence pour Tentretènement de bien peu de gens desbauchez, et, pour parler plus clairement, faire que Vostre Excellence mesme, qui est le fondateur et conservateur de ladicte Université , la gastast à ses propres despens.
« Je prie donc très-humblement Vostre Excellence au nom de Dieu, de nostre R. P. Général et de toute la Compaignie, et pour le bien commun, advancement et conservation de vostre Université, dé bien considérer ce que dessus, et laisser l'Université.libre à la Compaignie sans qu'il y aitaultre estude que des trois langues latine, grecques et hébraïque, philosophie, mathématiques et théologie, qui sont les lettres desquelles la dicte Compaignie fait profession, et les escholiers desquelles elle peut facilement ranger, et par conséquent rendre compte, avec*-la grâce de Nostfe- Seigneur, tant des lettres que des n^peurs, à l'exemple des aultres Universités desquelles à -la charge, comme de Dilingue
en Allemaigne et de Coïmbre en Portugal, et Vostre Excellence fera autant pour la Compaignie et pour son propre pays, ne laissant croistre ladicte Université plus qu'il, ne faut, qu'elle a faict en la fondant; ne plus né moins que le jardinier faict autant de bien à rarbt*e quand il luy coupe les branches superflues que quand il le plante.
« Si j'eusse reçeu le commandement de nostre R. P. Général de remonstrer et supplier à Vostre Excellence ayant de partir de Lorraine, je l'eusse faict de bouche, si Vostre Excellence m'eust faict la faveur de me donner entrée et m'escouter cotnme elle a faict autre fois, et en aurais faict très-grande instance comme la chose le mérite; mais ayant reçeu les lettres de nostre R. P. despuis que je suis de retour en ceste ville de Paris^ je n'ay voulu faillir de faire le mesme office par lettre, suppliant trèshumblement Vostre Excellence d'escouter mes lettres de si bonne affection qu'elle a accoutumé de m'escouter moy mesme, ains meilleure, veu qu'en cest affaire ce n'est pas moy, mais la raison, l'expérience et le bien de vostre pays qui y parlent.
u Je prie nostre bon Dieu et Seigneur, Monseigneur, vous inspirer de faire ce qui sera plus à son honneur et gloire et advancement du bien public, et vous donner en toute prospérité etc. . . »
Les raisons exposées avec tant de clarté par le P. Maldonat ne purent faire comprendre au duc de Lorraine à quels dangersil exposerait la foi et les mœurs de nos élèves, vivant au milieu des étudiantsen droit, et moins encore les tracasseries perpétuelles de leurs professeurs. Il se persuada, contre toute expérience et raison; que la Compagnie, chargée du Rectorat de rUniversité, suffirait à maintenir l'intégrité de la foi et des mœurs, en dépit des légistes et des causes de dépravation que de fait^ et malgré ses bonnes intentions, il implantait en son Université de Pont-à-Mousson. L*événement justifia les tristes prévisions des Jésuites , et les successeurs de Charles III eurent souvent à couper les branches du mauvais arbre- qujil avait planté, sans toutefois le vouloir arracher , ou du moins le transporter ailleurs, comme les Jésuites l'avaient si souvent et instamment demandé.
Ceux de nos lecteurs qui souhaiteraient de plus amples développements sur cette même question, que nous ne pouvions complètement passer sous silence, consulteraient très-utilement l'ouvrage, déjà cité, du P. Prat, où nous avons copié la lettre du P. Maldonat que nous venons de lice.]
HISTOIRE DE L'UNIVERSITÉ