LIVRE QUATRIEME
Le 1 "^ mars 1 588 le Père Rieuse , professeur de théologie depuis sept ans, remplaça comme Recteur de l'Université le P. Nicolas le Clerc. Ce dernier fut envoyé au collège de DÔIe, où il eut pour Recteur son ancien élève le P. Pierre du Chesne. Pendant les sept années que le P. le Clerc vécut à Dôle, il y recueillit autant de fruit, que durant son séjour de quatorze ans à Pont-à-Mousson. Il joignait, dit Sébastien Rerettarius, à une science peu commune et surtout à une remarquable connaissance du grec, les plus précieux dons de la grâce et spécialement ces vertus qui sont propres de notre vocation et qu'on exige particulièrement de ceux que leur mérite élève a la profession des quatre vœux. Le P. du Chesne disait en parlant de lui :
« Quand je veux commander quelque chose aux autres^ je sonde préalablement leur volonté pour m'assurer qu'ils obéiront de bon cœur; mais pour le P. le Clerc, nulle précaution à prendre : il est entre mes mains plus maniable qu'un novice ».
Le P. le Clerc était en même temps professeur d'hébreu et prédicateur ordinaire dans notre église. Jamais on ne le vit^malgré ses grandes occupations, prétendre à aucun privilège, demander aucune exemption des devoirs communs, ou même désirer une chambre plus commode. Tel était son amour pour la règle et la pauvreté qu'il n'aurait pas pris le moindre objet sans en avoir préalablement demandé la permission.
Le caractère du Père Nicolas le Clerc était trèsagréable et même enjoué: à des dons naturels il joignait une douceur^ une mansuétude et une modestie charmantes : toutes vertus que firent éclater plus d'une fois les mépris et les injures de ses ad» versaires, comme il lui advint avec un jeune religieux appartenant à un Ordre illustre. Ce jeune homme^ maigre théologien, mais fort outrecuidant, s'était mis en tête de soutenir publiquement en notre Université de Dole cette thèse : « Quiconque prétend que la très-sainte Vierge a été conçue avec la tache du péché originel est hérétique. »
Le P. le Clerc, après avoir déclaré qu'il tenait
pour certaiae la conception immaculée de la Très- Sainte-Vierge , fit observer au soutenant, qu'on ne pouvait y sur les paroles du concile de Trente et des Souverains Pontifes, taxer d'hérésie la proposition contraire au privilège de la Mère de Notre-Seigneur. Son impétueux contradicteur ne trouva rien à répliquer ; mais., transporté de colère, il lui cria d'un ton menaçait : « £h bien ! cette Vierge qui autrefois écrasa la tête du serpent, écrasera aussi la tienne ! » Le Père ne répondit pas un mot à cette injure^mais dans le courant de l'argumentation, il lui arriva de citer un texte grec : à Tinstant le jeune religieux le somma de le donner aussi en hébreu, en chaldéen, puis en syriaque. Le Père le satisfit sans hésiter avec autant de modestie que d'érudition. Alors, d'un ton plein d'ironie, son impétueux adversaire poussé à bout s'écria, en lui faisant les cornes : « Dans notre bibliothèque, nous avons Ca- ' lepinus en huit langues; et celui-là en sait plus long que vous. » Les assistants étaient indignés d'une telle effronterie; mais le Père, regardant avec bienveillance ce jeune emporté et lui parlant avec douceur, finit par le calmer.
A Besançon, où le Père prêcha trois ans, il laissa une telle réputation et un tel souvenir de ses grandes vertus, que bien des années après sa mort les habi-
tants aimaient à se rappeler et les enseignements de sa parole et l<es leçons de sa sainte vie.
Ils racontaient, entre autres, que dans une famille se trouvait un enfant tellement exaspéré que rien, ne pouvait calmer ses sanglots et ses cris. En cet état il fut amené au P. le Clerc ; les parents du petit malade le prièrent d appliquera ce mal étrange quelque remède surnaturel. Le Père fit aussitôt le signe de la croix sur lé petit malade, en récitant quelque prière, et sur-le-champ cessa cette agitation fébrile qui ne reparut jamais.
La vie si calme du serviteur de Dieu fut couronnée, en Tannée 1 593, par la mort la' plus douce. Aussi la vit-il venir avec sérénité. « Oui, disait-il, s'en aller le plus tôt possible de ce monde, c'est le plus désirable. » A la nouvelle de son décès, les habitants de Besançon lui préparèrent des funérailles magnifiques ; et, deux ans apr^s, ils inscrivirent son nom parmi ceux des notables de la cité.
Malgré le tumulte de la guerre et les craintes de la peste, les écoliers,en traînés par le désir d'assister à la distribution des prix et à la représentation dramatique qui devait précéder cette cérémonie,se réunirent au collège, au nombre de huit cents environ. Le sujet de la pièce était : Le siège de Jérusalem. L'annonce de cette représentation avait excité de
toutes parts une attente 'extraordinaire. Aussi Taffluence des spectateurs devint si considérable que les portes du collège furent enfoncées ^ et que le Duc fut obligé d'employer ses gardes du corps pour empêcher la foule de tout envahir.
Un autre exercice littéraire embellit encore cette fête et fit briller l'esprit et les talents poétiques des élèves : il consistait en ce que ceux-ci se proposaient mutuellement des énigmes en vers^ que le répondant devait expliquer à Tinstant. Cest la première trace de semblables exercices que je trouve dans nos collèges.
Le même jour encore le duc de Lorraine^ qui avait bien voulu assister à cette séance et la présider^ vint avec ses trois fils et les deux jeunes de Yaudemont dîner dans notre réfectoire où il fut complimenté en dix-huit langues différentes. Mgr révéque de Metz se chargea des dépenses occasionnées par ces fêtes.
Pendant que les princes donnaient ainsi à l'Université les témoignages de leur bienveillance^ tous les éléments semblaient se déchaîner contre elle : déjà en 1 582^ une inondation avait renversé un mur delà ville et du collège; en 1584^ l'incendie avait dévoré le réfectoire des pensionnaires; l'année suivante^ la peste avait dispersé les élèves^ et voilà que, trois ans après^ la guerre vint porter la désolation
dans ces malheureuses contrées ; avec la guerre éclate une seconde fois la peste : elle s'abat sur la ville ^ franchit même Tenceinte du collège, et en quelques jours fait plusieurs victimesV, parmi lesquelles le fils du conservateur, M. de Lenoncourt. A cette triste époque , Son Éminence le jeune cardinal de Lorraine, chanoine des églises de Trêves et de Mayence, avait commencé depuis assez longtemps les deux années de stage ou biennium\ et déjà il ne lui restait que peu de mois pour l'achever , lorsque la peste éclata. Aux termes du règlement en vigueur, il lui était absolument interdit pendant ce biennium de passer une seule nuit hors de rUniversité. Restait donc à trouver le moyen de se soustraire aux dangers de la contagion, et en même temps de continuer son stage. Voici l'expédient qu'il imagina. A sept lieues de Pont-à-Mousson se trouve Vie, ancienne résidence des évêques (le Metz. Le Cardinal, justement persuadé que l'Université n*est pas précisément l'ensemble des édifices où elle réside, mais bien la réunion des hommes qui la composent,emmena avec lui les PP. Bleuse recteur du collège, Richard Fleming chancelier de l'Université et professeur de théologie morale, Gonzalez doyen et professeur de théologie , Pierre Grégoire doyen des Facultés de droit, Humpfroy Hély professeur de jurisprudence , deux professeurs de
philosophie et autant de belles-lettres, et s'établit avec eux à Vie. L'Université résida dans cçtte ville depuis les premiers jours du mois d'août jusqu'au 21 octobre de la même année. Pendant ces quelques mois, le Cardinal ne cessa pas de donner des marques de sa sincère affection pour la Compagnie. Il ne se contenta pas de traiter avec libéralité les Pères qu'il avait amenés à Vie, il voulut encore devancer l'échéance ordinaire de la pension qu'il payait au collège, acquittant cette dette aux frais de la mense épiscôpale de Metz, afin de mettre les Pères en état de venir en aide par ce secours anticipé à leurs collègues dont une grande partie s'était retirée à Aspremont. De plus, il signa des lettres patentes par lesquelles il exemptait les biens du collège de tout impôt et de toute charge semblable dans son domaine de Gorze et dans tout le diocèse de Metz. Dès l'année 1 580, la même faveur nous avait été accordée par le sérénissime Duc pour toute l'étendue de ses États. Le Cardinal assigna encore une somme particulière destinée à pourvoir aux besoins des missionnaires qui évangéliseraient les villes et bourgades de la contrée. Les fruits de ce zèle ne se tirent pas attendre. La voix des prédicateurs ramena un grand nombre d'âmes à leur devoir : les tribunaux de la pénitence furent plus fréquentés, et la doctrine chrétienne très-utilement enseignée aux grandes personnes.
Au commencement du mois de novembre, le P. Bleuse» recteur de l'Université, délivra à Son Éminence le cardinal de Lorraine, et sur le témoignage des juges compétents, deux attestations portant qu'il avait accompli son biennium conformément aux règlements. L'une de ces attestations était pour la ville des Trêves, l'autre pour celle de Mayence. Le P. Bleuse vint ensuite avec toute sa communauté se réunir à ceux des Nôtres que la contagion avait obligé^ pour continuer les études, de chercher un refuge à Aspremoiit. Impossible de dire tout ce que nos Pères eurent à souffrir pendant cet éloignement momentané. Le pays n^était pas sûr, et était rempli d'ennemis en armes. Bouillon, commandant de Tarmée hérétique, promenait dans toute la Lorraine le pillage et la dévastation. Plus d'une fois le hatord ou la trahison conduisit les Nôtres au milieu des ennemis ; mais par la grâce de Dieu, ils n'en reçurent aucun mal : une fois cependant, ils eurent bien de la peine à se dérober par une fuite précipitée du milieu de la mêlée. Une situation si précaire ne pouvait se prolonger. C'est pourquoi^ après une mûre délibération , on jugea qu'il valait mieux s'exposer au fléau de la peste, entre les mains de Dieu , que de rester ainsi plus longtemps a la merci de tels hommes : tous reprirent donc le chemin de Pont*à-Mousson ou ils arrivèrent vers le temps de Noël.
— 273 -^ Les classes reprirent leurs cours au commencement de janvier 1 589, avec cinq cents élèves environ. Le professeur de philosophie fut le P. Christophe Brossard. Le P. Laurent Magio, visiteur, avait ordonné d'adjoindre aux trois professeurs de théologie, un quatrième pour l'enseignement de TÉcriture-Sainte. Cette chaire avait été occupée pour la première fois en 1577 parle P. Charles Sagerqui expliqua lesÉpitres de S. Paul, puis en 1 580 et 1 581 par le P. Thomas Osvs^ald, Écossais de nation, qui commenta les saints Évangiles ; mais la peste étant venue à deux reprises disperser les élèves, ces cours avaient cessé jusqu'à Tannée 1589, où nous voyons cette même chaire occupée par un autre Écossais, le Père Jacques (James) Ty rie. Ce Père, étant encore enfant et à l'époque où il étudiait les premiers éléments des lettres, avait plus d'une fois, au témoignage de son maitre, paru comme illuminé d'une céleste lumière , heureux présage de la piété et de la science dont il devait plus tard donner tant de preuves. C'est ce professeur lui-même qui raconta le fait au P. Murdoch, duquel nous l'avons appris à notre tour. Le P. Jacques Tyrie était l'un de ces jeunes gens que le P. Edmond Hay avait, comme nous l'avons dit plus haut, amené de l'É-^ cosse, alors en proie au feu des discordes civiles. Tyrie resta quelque temps en Belgique pour y ter-
^ 274 — miner ses études; puis il entra dans la Compagnie. Bientôt, emporté par son ardeur, il se jeta dans Té' tude de ta dialectique avec une sorte de passion qui nuisait au soin de sa perfection. Mais un jour, comme il faisait, à Tordinaire^ son examen de conscience, notre bienheureux Père saint Ignace lui apparut, et, d'un ton plein de douceur, mais avec fermeté, le réprimanda* de ce que, moins soucieux d'avancer dans la perfection religieuse que dans les sciences, il enlevait quelquefois une partie du temps consacré à la méditation pour le donner à Tétude, mettant ainsi la science avant la piété, la dialectique avant la dévotion. C'est le Père Tyrie luimême qui raconta ce fait à des hommes dignes de foi qui nous l'ont transmis. Du reste, il fut visible* ment constaté par le changement subit et complet qui s'opéra dans le P. Thyrie. Désormais, à l'ardeur pour l'étude, se joignit un si grand zèle de la perfection, qu'il devint un modèle de régularité et. un homme d'un savoir admirable. Ayant achevé ses études au collège Romain, il fut envoyé à Paris où il enseigna la philosophie et la théologie à ses nombreux auditeurs avec une réputation extraordinaire. La gloire de ses collègues, les PP. Maldonat , Mariana , Nicolas le Clerc, Richard Fleming ne put éclipser son rare mérite qui brilla même au collège de Clermont plus longtemps que celui d'aucun de
ces illustres professeurs. Enfin, après bien des années d'un si remarquable enseignement soit aux Nôtres soit aux étrangers, il reçut Tordre de se rendre à Pont-à-Mousson^ pour prendre en main la direction du séminaire des Écossais. Deux fois déjà la peste en avait dispersé les élèves, et de plus la mort de Marie-Stuarl et de. Grégoire XIII avait porté à cette fondatiorx un coup terrible. Depuis cette époque, ' la cherté des vivres, la difficulté de se procurer les ressources ordinaires en argent, au milieu des brigandages des hérétiques qui dévastaient toute la Lorraine, l'avaient si fortement compromise que sa ruine semblait prochaine. Le Père Tyrie survint fort H propos : sa présence inspira à tous les Pères une si vive confiance en la divine Providence que, lors de sa visite en cette année 1 588, le P. Odon Pigenat put laisser ce Mémoriale : « Qu'on ne diminue point le nombre des séminaristes, qu'on entretienne toujours vingt Écossais et neuf Irlandais. Que si la cherté des vivres fait contracter des dettes, et que la récolte de l'année prochaine ne permette pas de les acquitter, le Provincial avisera. » En même temps, dans une seconde note, le P. Pigenat confiait le gouvernement du séminaire à la prudence et au savoir du Père Tyrie, qui le gouverna durant quelques années et jusqu'au jour où le Pape Sixte- Quint le réunit à celui de Douay.
Dès son arrivée à Pont-à-Mousson, leP. Tyrie fut nommé confesseur des Écossais et chargé de la direction de nos jeunes religieux qui passaient du noviciat aux études. Quant à son enseignement de rÉcriture-Sainte, nos Anciens, si nous ne les croyions un peu laudatores temporis acli, nous ont raconté durant notre jeunesse des choses prodigieuses de son érudition. Il avait *une telle connaissance des Saints-Pères, et particulièrement de saint Augustin, qu'il était prêt, quelque chose qu'on lui demandât, non-seulement à donner la pensée de ces auteurs, mais à citer leurs propres paroles, comme s'il avait eu le livre sous les yeux. Un jour, dans une dispute publique, un docteur lui ayant opposé je ne sais quel passage de saint Augustin, le Père analysa rapidement l'ouvrage composé de douze livres, auquel on disait emprunter le texte cité; ensuite il parcourut l'un après l'autre chaque livre et même chaque chapitre ; puis, arrivé à l'endroit en question et le récitant intégralement, il démontra que le prétendu texte de saint Augustin n'était pas de lui, mais bien d'un hérétique dont le saint Docteur avait entrepris la réfutation. Du reste il était ennemi de ces discussions sans fin, où la vérité, disail-il, reçoit toujours quelque dommage : aussi ne pour-, suivait-il jamais une argumention au delà du troisième ou quatrième syllogisme. C'était sa pensée
que celui-là n'est pas propre à découvrir la vérité qui, en trois ou quatre arguments, ne saurait l'atteindre et la mettre en tout son jour.
Pendant qu'il habitait Paris, il fut invité à la dispute solennelle qui devait avoir lieu au Chapitre général des PP. Franciscains , lequel était présidé par l'illustre P. Feuardent. I^a réputation de ces deux hommes attira de toutes parts une foule immense d'étudiants : tous les esprits étaient dans l'attente et curieux de voir aux prises deux champions si bien armés et si solides ; mais quand vint son tour de parler, et selon son habitude, Tyrie s'arrêta après son quatrième syllogisme, confessant ingénument qu'il ne saurait donner de réponse plus solide et plus concluante : alors Feuardent proclama de son côté qu'il lui semblait en effet impossible de résoudre avec plus de vigueur et de pénétration la difBculté proposée : la séance fut donc levée à la commune satisfaction et aux applaudissements de tous.
Ces rares talents, cette science profonde, se trouvaient rehaussés dans le Père Tyrie par l'éclat des vertus religieuses; la modestie, la piété el la grandeur d'âme Aussi, bien qu'il eût à peine exercé la charge de supérieur, il fut appelé à Rome, au comniencemenf de l'année 1592, par le P. Claude Aquaviva, pour remplacer dans la charge d'Assis-
tant pour les Prt)vinces de France, d'Allemagne, de Pologne, de Belgique et autres situées en deçà des Alpes, le P. Edmond Hay qui venait de mourir. Ce fut une grande satisfaction pour l'Université de Pont-à-Mousson de voir deux Assistants, sottis de son sein, se succéder à Rome.
Le P. Tyrie n'a laissé, comme preuve de sa vaste érudition , que le savant opuscule intitulé : De antiquitate ecclesiœ Scoticce, Il parut sous le nom d'un certain Georges Thomson; mais le P. Possevin Ta inséré dans sa Bibliothèque [Uv. xvi, eap. v) , à l'article Tyrius ; et Thomas Dempster, dans son lissai sur rhistoire d'Ecosse [Uvrii, cap. xm) , constate aussi qu'il est de notre auteur. Le Père Tyrie mourut à Rome, le 20 mars 1597, à l'âge de cinquante-cinq ans.
En même temps que le Père Tyrie, un autre re ligieux ne travailla pas avec moins de succès au bien de l'.Université. C'était le P. Jacques Salian, qui, né en 1557, à Avignon, entra dans la Compagnie en 1 578. Ce Père enseigna longtemps les belleslettres, puis il fut Préfet des études, et chancelier de l'Université. C'est pendant qu'il exerçait ce dernier emploi , que parut le premier volume des annales de César Baronius. Transporté d'admiration pour un si beau travail, poussé par une sorte d'inspiration qui fut plus tard justifiée par l'événe-
ment, le P. Salian forma le projet d'écrire les Annales ecclésiastiques de t Ancien Testament^ et se mil aussitôt à Tceuvre.
Un tel dessein excita la surprise de ses amis qui rengagèrent à mesurer ses forces et à considérer s'il pouvait porter un tel fardeau, s'il ne serait pas forcé de l'abandonner dans la suite: prouvant ainsi que l'entreprise, commencée à la légère, cessait par impuissance. Mais ces considérations ne le firent point renoncer a son entreprise.
Le P. Salian fut envoyé de Pont-à-Mousson en Franche-Comlé, où il enseigna, je crois, la Théologie morale et l'Écriture-Sainte au collège de Dole, puis il fut nommé Hecteur du collège de Besançon. Au milieu de ces embarras divers, il poursuivait son œuvre, mettant à profit tous les instants dont l'obéissance ou ses fonctions pou vaien t lui permettre de disposer. Enfin ses supérieurs ayant bien voulu le débarrasser de sa charge, il se consacra tout entier à son grand travail, avec une telle ardeur et, s'il est permis de le dire, un tel acharnement, qu'il l'écrivit, dit-on, jusqu'à six fois de sa propre main. Ofk ne saurait croire combien il eut d'ennuis à <Jévorer pour conduire à bonne fin cet immense travail et avec quelle générosité il en triompha.
Avant l'époque où il entreprit son grand ouvrage, le P Salian avait été occupé à l'enseignement : rien
ne l'avait distingué d'une manière spéciale ; et bien qu'on le regardât comme fort capable, personne cependant ne l'élevait au-dessus de la médiocrité pour la science ou les talents naturels. Aussi les sentiments se trouvaient partagés relativement à son entreprise : les uns en attendaient le résultat avec impatience pour voir s'il atteindrait le but ; d'autres attribuaient son dessein à peu de jugement ou bien encore à la mélancolie de son caractère; quelques-uns semblaient le considérer comme un fardeau pour les collèges. Enfin il rencontra même des Recteurs qui^ goûtant médiocrement ses travaux, lui défendaient de garder dans sa chambre les livres de la bibliothèque dont il avait journellement besoin.
Ije P. Salian dévorait en silence tous ces ennuis, toutes ces oppositions et ne se décourageait point. Sur ces entrefaites, le P. Ijouis Richeome, plus tard Assistant de France, fut nommé Provincial. Il vit le P. Salian et, grâce à sa pénétration et à sa juste appréciation des travaux d'érudition, il eut bien vile reconnu le mérite de l'œuvre et de son auteur : aussi l'invita-t-il à continuer son travail avec toute l'énergie de sa vertu et de son caractère afin de mener à bon terme une entreprise si souvent mal jugée. Le P. Salian fut vivement touché de ces encouragements : plus tard, il avouait, avec autant de simplî-
cité que de reconnaissance, que si ses Annales avaient enfin vu le jour, elles le devaient en grande partie au P. Richeomequi leur avait ouvert la voie, par ses encouragements, ses conseils et sa bienveillante intervention.
Cet ouvrage, commencé avec tant de résolution et conduit avec tant de courage à son tèrme^ fut achevé en 1618. L*auteur se rendit alors à Paris pour le livrer à l'impression. Dès lors il ne quitta plus la capitale, où il acheva ses jours, au collège de Clermont, répandant tout autour de lui, parmi les Nôtres et parmi les étrangers, le double éclat de la science et de la vertu. Le 20 mars 1640, à Tâge de quatre-vingts ans^ le P. Salian passa de ce monde en Tautre poury recevoir, nous Tespérons, la reconnaissance de ses travaux et de ses mérites. Ce fut un Religieux égalementrecommandable par la pureté de sa vie, la douceur de ses manières, son respect pour les supérieurs, sa charité pour tout le monde, sa sévérité envers lui-même^ son assiduité perpétuelle au travail. Je me souviens d'avoir occupé à Paris une chambre voisine de la sienne ; il était alors plus que septuagénaire; et, néanmoins, je l'en- ^tendais, trois fois par semaine, flageller avec une telle rigueur son corps affaibli ou plutôt épuisé par les années et les fatigues^ que le bruit des coups se faisait entendre dans toutes les chambres environ-
— gagnantes. Ayant plus d*une fois cédé au désir de savoir durant combien de temps il se maltraitait ainsi , j'eus facilement le loisir de réciter deux fois le Miserere, Il avait une telle affection pour notre Institut, qu'il ne parlait jamais sans attendrissement de sa vocation et de la Compagnie. Mais revenons maintenant à la suite de notre histoire.
La magistrature urbaine ayant entrepris sur les privilèges de l'Université en essayant de faire retomber sur ses membres une partie des charges publi* ques, leducde Lorraine interposa son autorité parun double décret en date des 20 février el 16 septembre, et confirma les exemptions accordées en 1 580, sauf les cas de nécessité extrême, tels seraient ceux qui forceraient à interrompre les classes. Ceux qui avaient droit à ces exemptions étaient : le Recteur^ le Chancelier et le Secrétaire de T Université, les professeurs de théologie, des sciences et des arts, lesquels tous, étant membres de la Compagnie^ jouissaient des privilèges des clercs et n'avaient nul besoin d'autres immunités. Ensuite le notaire^ le questeur et les trois bidelles de ces mêmes Facultés. En outre, dans les Facultés de droit, le doyen les professeurs de l'un et l'autre droit et ceux de la Faculté de médecme ; de plus pour chacune de ces deux Facultés de droit et de médecine, un notaire, un questeur, deux bidelles et un portier ;
enfin le* officiers communs à toute TUniversité, à savoir un imprimeur avec quatre ouvriers, trois libraires et deux appariteurs ; le Conservateur des privilèges, son vicaire et leurs aides au nombre de ' six... A toutes ces personnes exemptes, les ducs de Jjorraine, Charles III, Henri II et Charles IV ajouteront successivement : un pharmacien qui devait distribuer gratis des remèdes aux écoliers pauvres, un peintre et un sculpteur, un botaniste ; enfin en 1628 un maître pharmacien et un second imprimeur. Je me souviens que lorsque j*ètais enfant, un chef de milice accompagné de douze honiîmes faisait la ronde toutes les nuits dans les rues de la ville pour réprimer, même par la f6rce,'s*il en était besoin, tout tapage ou excès des étudiants. Cette Compagnie, qui a été dissoute depuis, jouissait aussi de Texeniption des impôts et autres charges pubhques.
L'année 1590, pendant laquelle le P. Pierre Briquet enseigna la dialectique , jeta TUniversité dans un deuil profond : neuf de ses membres, tous de la Compagnie, furent emportés par la mort, et passèrent, comme nous avons lieu de Tespérer, à la bienheureuse éternité. Parmi eux, on remarquait surtout le Père Jean Shervood professeur de métaphysique, alors dans h\ fleur de son âge; et le P. Richard Fleming, chancelier de TUniversité.
Le P. Fleming était issu d'une noble famille d*Ir-
lande. I^ distinction de ses traits, celle de toute sa personne et de ses manières, en même temps que la inodestie religieuse de son miaintieu, eu faisaient, un homme remarquable ; à ces qualités extérieures se joignait une. telle réputation de scieoce, qu'il fqt digne ,au jugement de ses supérieurs, de succéder au célèbre Maldonat, et de soutenir avec le P. Tyrie rhéritage de gloire que cet illustre professeur avait légué, à la Compagnie. Pendant dix ans à peii près, il enseigna la théologie au collège de Clermont avec un succès toujours croissant. En 1584, il vint à Pont-à-Mousson, où il remplit le premier de tous les fonctions de chancelier de l'Université ; il fut aussi chargé pendant quelque temps de la classe de théologie dogmatique et de la solution des cas de conscience.
Quelques mois avant sa mort, on envoya aux Pères du Collège certaines propositions émises par les docteurs de l'Université de Louvain contre les théologiens de notre Compagnie. Ces propositions, depuis longtemps rejetées par TÉglise, et condamnées par les Souverains Pontifes, venaient de reparaître sous un grand amas de paroles et une nouvelle forme, dans les écrits de Corneille Jansénius , évèque d-Ypres. Notre Faculté de théologie, interrogée sur ces propositions, donna son avis par Torgane du P. Fleming. Je ne crois pas avoir jamais rien vu de plus
complet en ce genre : la pénétration du professeur, la solidité de sa docirine s'y montrent dans tout leur éclat... Ce grand théologien passa de ce monde le 25 août 1590, et, comme nous l'espérons, au séjour des bienheureux. Quelque temps après sa mort, le P. Thomas Darbyshire, homme non moins recommandable paV* sa prudence et sa sainte vie que par son habileté dans le discernement des esprits, assura publiquement devant quatre des Nôtres, dont deux survivent encore, que le P. Fleming lui était apparu et qu'il avait retiré de ses paroles un sentiment de joie inexprimable....
- J'emprunte ce qui suit aux Lettres annuelleskdu Père Bencius : « Au mois de septembre, deux des Nôtres, le Père Bernard Rouillet, et un scolastique dont je n'ai pu retrouver le nom, partirent de Pontà-Mousson et prirent le chemin de la Picardie. L'histoire ne dit point q^uelle fut la cause de leur voyage; mais je pense qu'ils furent envoyés à la demande de Tévêque d'Amiens, Mgr. Geffroy de la Marthonie qui méditait depuis plusieurs années déjà l'établissement d'un collège de la Compagnie, dans sa ville èpiscopale.
« L'expédition échoua . Après avoir échappé comme par miracle au fer des hérétiques qui battaient la campagne, les deux voyageurs arrivèrent à Corbie, petite ville située à quelques Heues d'Amiens. Le
Père Rouillet se mit aussitôt à prêcher, assister les mourants, et faire le catéchisme. T>e scolastique son compagnon fit une classe dans le collège de la ville, à la demande du Supérieur, et bientôt il conquit Taffection de tous. Une calamité vint subitement arrêter ces heureux commencements Les hérétiques, s'étant par ruse emparés de la ville, mettent tout à feu et à sang. Impossible à notre scolastique de se cacher : il était déjà trop connu ; bientôt il est saisi et sur le-champ condamné à être pendu. En marchant au supplice, il rencontre un certain nom^bre d'habitants condamnés au même genre de mort : il les anime à la çouffrir courageusement en témoi-. gnage de leur foi; pour lui, plein d'une joie céleste, il s'efforçait de leur faire partager son espoir du paradis. Parmi les personnes qu'il soutenait ainsi de ses paroles, se trouvait im des notables de la ville. Ce généreux chrétien se laisse attendrir par le sort du jeune scolastique , et s'adressant aux soldats : « Laissez aller, leur dit-il, ce pauvre religieux, et faites-lui grâce : il en est plus digne que pas un. » Les soldats refusent d'abord; mais, Dieu sans doute touchant leur cœur, ils rendent la liberté à notre scolastique , qui prend aussitôt le chemin de la Belgique; et comme un jour il allait monter sur une barque, il aperçoit une bande d'hérétiques qui venaient vers lui : aussitôt il s'adressse à son
refuge ordinaire, la Très-Sainte' Vierge Marie, et rappelle à son secours. A Tinstant ceux qui le poursuivaient changent de direction, et vont donner la chasse à trois autres barques qui se trouvaient dans le voisinage.
Voici ce qui arriva à son compagnon le P. Rouilr lel. Il logeait à Tliôpital avec deux prêtres; Ift fenuite qui avait le soin de l'hôpital congédia ces deux prêtres avec Pagrénient du gouverneur de la ville et établit le Père en leur place, sans savoir toutefois qui il était ; le P. Rouillet échappa ainsi aux persécutions des hérétiqnes et probablement à la mort.
A Pont-à-Mousson , les travaux de nos Pères étaient couronnés de consolants succès : plusieurs hérétiques firent abjuration entre leurs mains, et on cite parmi eux un militaire qui disait avoir été amené à cet acte par deux raisons : la première, qu'il lui était arrivé, lorsque par Tordre de ses chefs il eut souvent à conduire, durant la nuit, des ministres huguenots, il lui était arrivé, dis-je, et plusieurs fois, de les voir enlevés par le diable; — la seconde, que les hérétiques montraient pour Teau bénite et le signe de la croix la même horreur que le démon.
A la rentrée des classes, la chaire de philosophie fut donné au P. de la Tour^ en même temps, le P. Toussaint Roussel, docteur en théologie et successeur du P. du Chesne dans lé gouvernement du
pensionnat et du séminaire des Écossais, quitta cet emploi qu'il avait exercé durant quatre années.pour se consacrera l'enseignement public de la doctrine chrétienne. 11 fut remplacé au pensionnat par le P. Balthasar Chavasse. Ce fut vers la même époque que le sieur Isaac Bagueu, de Pont-à-Mousson , après avoir fait profession de foi catholique, et juré sur les saints Évangiles, entre les mains du P. Recteur, de ne jamais trahir son devoir dans l'exercice de sa charge, fut constitué notaire de l'Université, en remplacement du défunt Didier Albert. Je note ce fait à cause d'une circonstance particulière : dans jes lettres patentes délivrées au nouveau notaire, on trouve cette condition formellement énoncée, que lui et ses successeurs, à perpétuité, seront tenus une fois tous les ans, à la Saint-Nicolas, de se présenter devant celui qui pour lors sera Recteur de l'Université, afin d'être, par lui, continués ou révoqués à son bon plaisir. Jusqu'ici cette formalité s'est observé avec une grande ponctualité et sans exception par tous les officiers d'un ordre inférieur au conservateur des privilèges et à son substitut.
A la rentrée du mois d'octobre, on ne compta pas plus de six cents élèves : parmi eux se trouvait le prince Erric , non- seulement comme étudiant, mais à titre de pensionnaire.
L'année suivante , vers la fin de février 1591, le
Père Grégoire de Valentia traversait Pont-à-Mousson. Apprenant, à son entrée dans le collège, que le P. Recteur présidait une dispute de théologie en laquelle le Père Lister, Anglais,. devait recevoir le bonnet de docteur, il pria le portier de le conduire immédiatement dans la salle des séances, où il resta perdu dans la foule, inconnu de tous, à l'exception du Retîteur, auquel il avait fait passer^ par le bidélie, ses Lettres d'obédience. Or il arriva que le répondant vint à combattre une proposition que le P. de Valentia avançait dans l'un de ses ouvrages. Ce dernier se leva et demanda modestement la permission de soutenir, en faveur d'un de ses amis qui en était lauteur, la proposition qui venait d'être rejetée. Puis aussitôt, en quelques syllogismes^ il rétablit victorieusement, aux applaudissements de tous les auditeurs^ et du répondant lui-même, la solidité de sa proposition. Tous avaient admiré Thabileté de son argumentation, la parfaite exactitude de son sentiment^ la distinction et la modestie de sa parole.
Cette même année 1 591 , le séminaire de Metz remplaça celui des Écossais, que le malheur des temps avait forcé de réunir, le Pape Sixte-Quint approuvant cette mesure, au séminaire anglais de Douay. Déjà cinq années auparavant, le prince Charles, fils du duc de Lorraine, cardinal de la Sainte Église
etévêque deMetz,avait obtenu du même pape Sixte- Quint la faculté d*appliquer au séminaire qu'il voulait fonder dans son diocèse des bénéfices ecclésiastiques^ et en quantité suffisante pour entretenir soixante jeunes gens pauvres et même davantage^ comme aussi les maîtres chargés de les instruit*e et former aux fonctions du saint ministère. On s'attendait donc de jour en jour à voir ouvrir le séminaire, et le P. Bencius en parle dans les Lettres annuelles de Tannée 1588. Mais les desseins des princes eux-mêmes sont souvent entravés : le séminaire de Metz en devint un exemple. Il ne fut possible de l'ouvrir qu'en cette année 1591 , et le nombre des écoliers ne dépassa jamais le chiffre de douze. Dès le premier instant que nos Pères en eurent pris la direction, il fut convenu que le P. Recteur n'aurait à rendre compte à personne, en dehors de la Compagnie, de Tadministration du séminaire. Il ne sera pas sans intérêt de rapporter qu'une des principales dispositions du cardinalévéque portait que les élèves seraient reçus au concours ; mais ce mode d'admission ne dura guère plus que la vie du prélat. Ce concours devenait illusoire à raison de la pression exercée, en faveur de leurs protégés, par les personnages influents; il fut donc supprimé.
La maison occupée par les élèves était voisine
du pensionnat et réunissait tous les avantages d'une habitation commode. Elle était dirigée par le Préfet des classes et par un maître étranger, lequel était nommé par le P. Recteur, et qui, en vertu du droit qu'on lui avait concédé , avait toute autorité pour le gouverner. Mais, comme le Préfet ne résidait point au séminaire, et. que l'autorité du maître auxiliaire était trop faible pour contenir les élèves dans le devoir, il fallut aviser à de nouvelles dispositions. Elles furent prises après la mort de Charles de Lorraine.
Anne d'Escars l'avait remplacé dans sa double dignité de Cardinal etd'évêquedeMetz. Il commença par approuver et confirmer de nouveau tous les droits accordés à la Compagnie, par son prédécesseur^ relativement à l'administration du séminaire. En outre^pour le maintien d'une exacte discipline, il régla que les élèves ne sortiraient plus par la porte de leur maison ; que cette porte donnant sur la rue serait murée, et qu'on réunirait le séminaire au pensionnat, de façon que les séminaristes fussent immédiatement sous la surveillance des Nôtres, comme le reste des pensionnaires. Il fut arrêté en même temps que leur nombre ne serait pas au-dessous de douze, qu'ils seraient choisis par l'évêque, et entretenus aux frais du séminaire ; que les Nôtres se chargeraient de pourvoir à tout ce qui leur serait
nécessaire et maintiendraient les bâtiments en bon étal; qu'ils subiraient les charges attachées à la fondation; qu'ils ne pourraient renoncer juridiquement à aucun des biens du' séminaire, ni les transporter ailleurs ; qu'ils ne s'engageraient dans aucun procès sans le consentement et l'aveu exprès de ré.véque, et enfin mettraient par écrit leur acceptation de tous ces articles et conditions, ce ,qui fut accepté par acte public, en date du 1 1 janvier 1612. £n 1615^ un incendie se déclara pendant la nuit, et ruina les bâtimentsdu séminaire. I^ur reconstruction devant entraîner des dépenses très-considérables, les administrateurs du diocèse, au nom de Henri de Bourbon, alors évêque de Metz et encore enfant, convinrent avec le P. Recteur de céder à perpétuité à la Compagnie tout le terrain qui s'étendait entpe les murs de la ville et la vigne du collège, à condition que la Compagnie serait tenue d'entretenir douze élèves, et de les loger au pensionnat. Le 7 août de la même année, le pape Paul V approuvait ce contrat, mais sous cette réserve : « que le Recteur et autres dudit collège ne seraient tenus ni présentement ni plus tardy par aucune obligation de conscience^ à s'occuper de ses élèves : de telle sorte que si le collège , en un temps ou en un. autre j venait à être licencié^ il serait loisible au Recteur et autres de garder lesdits élèves dans
le même pensionnat^ ou de leur assigner dans ladite ville tels autres logements qui sembleraient plus convenables^ mettant de côté tout soin desdits élèves qui seruit contraire à T Institut de la Compagnie. »
Dans l'administration des biens du séminaire, les Nôtres mirent une grande délicatesse : on en vit une preuve manifeste en 1631. Grâce au zèle du Procureur, les revenus du séminaire s'étant accrus, conformément au bilan établi en cette année 1631 , il restait une certaine somme disponible^ Aussitôt le P. Provincial, à la prière du P. Paul Duez, Recteur du collège, décida'qu*on emploierait ce surplus à r^mèlioration du régime des séminaristes, et que désormais ils seraient traités absolument comme les pensionnaires. Ce fut assurément une mesure fort désintéressée; mais fut-elle également prudente, les faits permettent d*en douter. Cette faveur ne servit qu'à provoquer les prétentions de ces enfants, tous de la classe pauvre, et fiers de se voir égalés aux pensionnaires^ nobles pour la plupart, et à leur inspirer un mauvaisesprit ; Tamélioration du régime ne servit qu'à relâcher la discipline et diminuer la régularité.
Malgré le bruit des armes qui retentissait sans cesse autour de nous, les élèves n'avaient pas encore été licenciés, lorsque, vers le milieu de Tété de cette année (1591), l'armée allemande ayant péné-
tré en France, et n'étant plus qu'à deux milles de Pont-à-Mousson , on fut obligé d'en venir à cette extrémité. Ce fut alors que brilla le courage d'un de nos anciens élèves, dont il serait à souhaiter qu'on eut conservé le nom. Ce jeune homme se trouvait dans une forteresse dont la garnison catholique, après avoir résisté quelque temps^ se rendit moyennant la vie sauye et rançon convenue. Mais les hérétiques, violant la promesse jurée, msissacrèrent toute la garnison, à sa sortie de la place. C'était l'heure de souffrir généreusement la mort pour Jésus-Christ , comme notre élève Tavait promis à nos Pères en quittant le collège. Il fait donc courageusement sa profession de foi catholique, et déclare qu'il est résolu à vivre dans la vraie religion ou bien à mourir pour elle. Des paroles si hardies allument la colère des hérétiques, ils l'accablent de coups avant de lui donner la mort, et jettent son corps dans un bûcher. Telle fut cette fin glorieuse, trop brièvement racontée dans nos Lettres an- Tiuelles. A la suite de ce fait., on en lit un autre, que je crois bon de rapporter ici.
Une famille noble , mais peu favorisée du côté ' de la fortune, avait d'abord laissé son fils au milieu des camps parmilesgoujats et valets de l'armée, puis elle le plaça au collège, d'où bientôt elle le retira pour le pousser à la cour. L'inconstance du jeune
~ 298 — homme ne tarda pas à lui faire regretter la liberté des camps, et bientôt il résolut de retourner à Tarmée. Déjà il s'était mis en route, lorsqu'un personnage à figure hideuse se présente devant lui, et s'informant delà cause de sa tristesse, lui promet de Ten guérir : « Mais, dit-il, si je puis te rendre heureux, que me donneras-tu en retour? — Eh ! répondit le . voyageur, je n'ai rien ; vous pouvez secouer et retourner mes poches, vous n'y trouverez pas une obole. — Alors donne-toi à moi, et sois assuré que désormais pas un de tes désirs ne demeurera sans satisfaction. » Le jeune homme, supposant que l'étranger voulait le prendre à son service, demande du temps pour réfléchir. Mais celui-ci le presse, il accumule promesses sur promesses, tellement que d^s offres si prodigieuses font concevoir des soupçons au jeune étourdi; il se demande s'il ne serait pas en présence de quelque mauvais génie caché sous une forme humaine. Il jette donc un regard furtif sur son interlocuteur et l'examine des pieds à la tête : ses soupçons ne Tout pas trompé : il se trouve en présence du démon ! A cette vue , saisi d'horreur^ et comme il arrive à quiconque a reçu une éducation chrétienne, il s'écrie, en faisant le signe de la croix : Jésus ! Jésus ! A ce cri, l'affreuse apparition s'évanouit. Trois jours après, comme cejieune homme retournait dans sa famille, le même person-
nage se présente devant lui et lui demande s'il a réfléchi. Ci Je n'ai pas besoin de maître 9, dit le jeune homme ; et^ enquis de la ville où il allait, il la nomma. En ce moment, le diable lui jette une bourse qui, tombant à terre, fit retentir un son métallique. Au don de cette bourse, le diable ajouta du poison soigneusement enveloppé dans un linge. « Avec cela, disait-il, tu pourras' te défaire en un clin d'œil de qui tu voudi^s » ; puis il lui enseigna les moyens de satisfaire les passions les plus honteuses^ et lui conseilla^ sur toute chose, de s'abstenir du sacrement de pénitence, de tout culte, et d'adorer la sainte Hostie^ que par dérision il appelait une petite galette. A de si horribles blasphèmes, le jeune homme, tremblant defra^^eur et craignant de se voir étrangler par ce monstre, fit sur sa poitrine le signe de la croix. Au même instant, il fut lancé avec force contre terre^ où il resta étendu pendant une demiheure. Il put alors se relever, et, retournant d'abord auprès de sa mère, il vint bientôt au collège faire une exacte confession, et remercier le ciel de l'avoir arraché aux pièges du tentateur.
.... I^ 18 octobre, fête de saint Luc, jour désormais fixé pour la rentrée des classes, le P. Jean Fourier fut désigné pour un des cours de théologie, le P. Jean-Baptiste Bouvet commença le dix-huitième cours de philosophie, et maître Jean Maimbourg, qui
n*était pas encore prêtre, eut la chaire de rhétorique.
Plusieurs faits notables signalèrent cette année. Ce fut d abord l'introduction du nouveau Ratio studiorum envoyé de Rome et modifié sept ans plus tafd. Vint ensuite la création d'une chaire de médecine; puis la profession solennelle des quatre vœux de plusieurs des Nôtres, et enfin la distribution des prix ^ cérémonie alors inaugurée et splendidement exécutée.
Ce fut en effet cette même année qu'un Lorrain, Toussaint Fournier, obtint du Recteur de l'Université d'enseigner la médecine; mais cet enseignement se bornait à donner des leçons dans une maison particulière. Cet état de choses dura jusqu'au 18 novembre 1 598, où le cours fut érigé en Faculté avec l'autorisation des princes de Lorraine, en vertu des lettres pontificales de Grégoire XIII, comme nous le dirons plus tard.
Vers la fin de l'année scolaire, eut lieu la profession solennelle des quatre vœux par les PP. Jean Bleuse, Recteur ; Jean-Baptiste Gonzalez, chancelier de l'Université; Jean Cliastelain^ peu auparavant professeur de philosophie à Pans, et ValèreReginald. Cette profession solennelle se fit en présence d'un grand nombre d'étudiants et de fidèles que la nouveauté de la cérémonie avait réunis dans notre église. La distribution des prix suivit immédiatement.
— Î98 — Le premier donateur des priiç fut Jean de Lenon^ court, bailli de Saint-Mihiel et conservateur des privilèges de TUniversité. Mais, ainsi qu'il arrive dans les commencements^ les premières dépenses furent modestes , et ne s'élevèrent pas au delà de dix ècus d'or; mais peu à peu, l'émulation excitant la générosité, on les vit croître d'année en en année, et monter bientôt à soixante ècus d'or. Pour ne pas avoir à revenir chaque année sur le même suje|, je crois bon de placer ici (en note) et par ordre de date la liste de ceux qui donnèrent les prix pendant une période d'environ quarante ans (1).
(4) Voici les noms, par ordre chronologique, de ces généreux donateurs. Le premier, comme.nous Tavons dit, fut, en 4592, Jean de Lenoncourt. — 4593, Erric de Lorraine, évoque dç Verdun, écolier. — 4594, Alexandre, marquis de Haurane. — 4595, Jean des Porcelets de Maillane, évéque de Toul. — 4596, Bourbon, premier chambellan du sérénissime Duc. — 4597, les magistrats de Pontà-Mousson. — 4598, point de distribution à cause de la peste. — 4599, Jean, comte de Salm, gouverneur de Nancy. — 4 600, Les trois de Bassompierre, écoliers. —4604, Philippe, comte d'Aremberg, écolier. — 4602, Henri de Lorraine, fils du comte de Vaademont. — 4603, Charles de Lorraine, cardinal, légat à latere. — 4604 ^ Jean de Croy , comte de Solre, écolier. — 4605, François de Serocourt, abbé de S. Benoit. — 1606, Didier Bertrand de Morimont . gouverneur de Salins. — 4607, François Terrel, coadjuteur de Soissons.-r- 4608, Antoine de Lenoncourt, primat de Lorraine. — 4609, Charles de Lorraine, abbé de Gorze, écolier. — 4640, Henri de lorraine, abbé de Saint-Miliiel, écolier. — 4644, Jean des Porcelets de Mailiane, évéque de Toul. — 4642, Charles» de Lorraioe,
En cette an^ée 1 592, deux de nos Pères, au rappprt de ^ean-François Caretton, furent envoyés à Reims. Le cardinal de Pellevé, auquel ils demandéreqt Is^ permission de faire le catéchisme, ne se contenta pas de U tetir accorder volontiers, et de leur assigner pne églisç très-commode ; mais, pour autoriser publiquement leur ministère aux yeux de toute la. ville, i\ voulut assister lui-même à leur première instruction. Quand elle fut terminée, le jeune prince de Guise, que Ton avait bien préparé et placé df manière à être vu de tous, répondit à toutes les questions que lui adressa le catéchiste avec netteté
évoque de Verdun, écolier. — 4613, André des Porcelets de Maillane, gouverneur de Marsal. — 4644, Servais de Lairuelz, abbé de Sainte-Marie. — 4645, Louis de Guise, baron d'Ancerville.—- 4646, point de distribution à cause dti retard de la précédente. — 4647, les deux de Tombroviska, Polonais, écoliers. — 4618, les deux Danilowski, Polonais, écoliers. — ^4619, Antoine de Lenoncourt, primat de Lorraine.— 4620, Nicolas Coëffeteau, évêque de Dardanie, coadjuteur de Metz. — 4624, Antoine de Joyeuse, abbé de Beauveau, écolier. — *4622, Paul de Haraucourt, bailli de Nancy. (A cause des troubles occasionnés par rarmée de Mansfeld , la distribution fut remise à Tannée suivante, où il y eut deux distributions: on ne voulut en supprimer aucune, d'autant que ce fut répoque des fêtes célébrées pour la canonisation de notre bienheureux fondateur.) — 4623, Antoine de Lenoncourt, primat de Lorraine.— 4624, Philippe Emmanuel de Lignivillo, doyen de Saint- Georges, à Nancy. —4625, Jacques Grodard, abbé de Celles , pensionnaire. — 4626, point de distribution. -— 4627 , François de Lorraine, cardinal.
et fort à propos : ce qui contribua, par le relief que lui donnait sa naissance, à mettre le catéûhisoie en honneur aux yeux des autres enfants.
L'un des deux missionnaires étaitle P.Darbyshire, Anglais, vieillard âgé d.e quatre-vingts ans, qui, dans l'exercice' de ses fonctions, s'était concilié l'estime et les sympathies de toute la ville de Reims. On en vit des preuves durant une grave maladie dont il fut attaqué : un grand nombre de personnes se firent un devoir de le visiter ; chacun se disputait l'honneur de lui donner l'hospitnhté; ce fut une dame des plus honorables de la ville qui l'emporta. Elle fit tant par ses prières et bonnes raisons qu'elle détermina enfin le vénérable vieillard à se laisser transporter à sa maison Là, elle en prit soin comme d'un père : tous ses gens furent au service du' malade ; les soins de la charité la plus délicate lui furent prodigués jusqu'à sa complète guérison ; et, lorsque le Père put quitter cette maison , la généreuse hôtesse se jeta à ses pieds , lui demandant pardon de toutes les négligences qu'elle-même ou ses serviteurs avaient pu commettre durant sa maladie. Malheureusement personne n'a pris soin de nous transmettre le nom de cette généreuse et charitable hôtesse, si digne d'une perpétuelle reconnaissance. Vraiment je serais quelquefois tenté de m'impatienter contre nos anciens, qui sans doute.
— 30i — dans la crainte de blesser la modestie de ceux dont ils avaient tant à se louer , ont poussé la réserve jusqu'à taire les noftis de quelques bienfaiteurs, même après leur mort, et nous ont ainsi privés de la consolation de payer à leur mémoire un juste tribut de reconnaissance.
En 1 593, le P. Pierre Pinson commença le dixneuvième cours de philosophie. Et cette même année, l'Université éprouva les effets de la haine implacable des hérétiques. Le P. Jacques Manare, frère du célèbre Olivier Manare , et procureur du collège, tomba aux mains des troupes commandées par le duc de Bouillon : pendant huit mois et plus, il endura toutes les rigueurs d'une dure captivité ; et quelques démarches que pussent faire auprès de ces hérétiques un grand nombre de hauts personnages, on ne put obtenir sa liberté qu'en payant à ces forcenés une rançon de quatre cents écus d'or. La veille même du jour où le P. Manare fut pris par les hérétiques, deux autres Pères tombaient entre les mains des hérétiques. C'étaient le P. Jacques Salez, docteur de l'Université, et F. Guillaume Sautemouche, dont nous avons déjà raconté la glorieuse mort.
L'année suivante 1 594, à la rentrée des classes, le P. Thomas Girard commença le vingtième cours de philosophie. A cette époque, la guerre civile et les calamités qui en sont la suite nécessaire ayant
fait fermer presque tous les collèges de t^aris, beaucoup de jeunes gens s'en vinrent à Pont-à-Mousson. Dès les premières classes, on ne compta pas moins de mille étudiants ; bientôt leur nombre s'accrut et atteignit le chiffre de douze cents. A la même époque, la piété des habitants se fortifia, et l'on s'en aperçut à Taffluence plus considérable des fidèles qui se pressaient dans notre église. Jusque-là, les tribunaux de la pénitence n'étaient que médiocrement fréquentés, et trois ou quatre Pères suffisaient sans peine à entendre les confessions; mais cette année les choses prirent tout à coup une extension inaccoutumée,et à l'approche des fêtei solennelles, il ne fallait pas moins de dix-huit confesseurs pour répondre à l'empressement des fidèles.
' Le 30 juillet , l'illustrissime prince Charles de Lorraine, cardinal de la Sainte Église et légat à latere dans la Lorraine, les duchés de Bar €:t les trois évêchés de Metz, Toul et Verdun, renouvela, en vertu du pouvoir qu'il en avait reçu du Souverain Pontife et du sérénissime duc son père', l'édit que ce prince avait pitblié autrefois par rapport aux nouvelles publications, et défendit à tous libraires et imprimeurs d'impHmer ou vendre aucun livré sans l'approbation du Recteiir de l'Université ; leur interdisant pareillement de procéder au déballage des envois de K^res qui leur serstlènt faits, saiis eh
avoir préalablement donné avis audit Recteur ou commissaire nommé par lui, à peine de confiscation des livres et d'une amende de cinquante livres pour la première fois, et, pour le cas de récidive, de la perte de leur emploi et renvoi de l'Université. Ces mesures devenues nécessaires furent désormais scrupuleusement observées.
Le 1 7 janvier 1 595, plus de quarante des Nôtres, expulsés des collège et maison professe de Paris, bannis hors du royaume, arrivèrent à Pont-à-Mousson, ayant à leur tète le P. Clément Dupuy,Provincial de France, et le P. Alexandre Georges, Recteur du collège de Paris. Ils furent bientôt suivis d'un plus grand nombre d'exilés venant de nos collèges de Bourges et deNevers. L'abominable tentative de Jean Châtel avait servi de prétexte à cet arrêt de bannissement rendu par le Parlement de Paris. Pont-à-Mousson fut rempli d'exilés, et Sébastien Berettarius, rédacteur des Lettres annuelles , porte le nombre des scolastiques à près de cent. Mais bientôt ils furent disséminés dans les différentes Provinces, et il ne resta plus au collège que centtrois Religieux, parmi lesquels trente-six Frères coadjuteurs.
On avait malignement répandu le bruit que la plupart des Jésuites abattus sous le coup d'une
telle disgrâce allaient abandonner leur vocation ; mais ce qu'il y eut de vrai, c'est qu'on n'eut pas honte de recourir à toute sorte de tentation et flatterie pour leur faire commettre cette lâcheté. A ceux surtout qui étaient jeunes ou d'une santé délicate, on faisait considérer tantôt les misères de l'exil, les fatigues du voyage, les privations, les chagrins et les maux de tout genre; tantôt on étalaitavec complaisance le^ charmes de la patrie, les douceurs de la famille, au milieu des biens et de l'abondance de toutes choses. Joignez à cela les prières des parents et des amis, les promesses de pensions, les faveurs de la cour et les riches bénéfices dont ils jouiraient tranquillement en attendant la fin de l'orage, etc.. Mais, Dieu merci, tous ces beaux raisonnements ne furent pas capables d'éblouir un seul des Nôtres et de lui faire abandonner l'occasion de montrer la fermeté de sa vocation.
La charité des Pères du collège se montra comme elle le devait dans cette occasion. Un si grand nombre d'hôtes arrivant à la fois ne les empêcha pas,si étroitement qu'ils fussent logés eux-mémes,et quelque gêne qu'ils eussent déjà a supporter, de préparer un lit à chacun des exilés, de leur laver les pieds, et de leur rendre tous ces devoirs de la charité fraternelle que les familles religieuses, à l'exem-
pie de Notre-Seigneur, et selon la règle de leur Institut^ ont coutume de rendre à ceux qui viennent de loin.
Mais rien ne fut égal à la générosité et à la bienveillance qne le duc de Lorrakie fit paraître à Tégard des exilés ; et la Compagnie lui en doit une éternelle reconnaissance. Sans considérer s^il ne blessait point la susceptibilité d'un puissant voisin, avec lequel il venait à peine de signer un traité de paix à la suite, d'une guerre longue et acharnée, il ne craignit pas d'accueillir nos Pères, bannis comme traîtres et parricides; accusés d'avoir eux-mêmes dirigé le poignard deCliâtel contre la personne du roi très-chrétien^ et^ pour ce régicide, condamnés, injustement sans doute, mais enfin condamnés par arrêt* du Parlement. Il fit plus : il donna lui-même l'hospitalité à plusieurs Pères dans son propre palais, à Nancy 9 entre autres aux Pères Jacques Commolet et Jean Guéret, qui avaient été les plus incriminés et maltraités dans cette déplorable affaire ; il leur prodigua tous les témoignages de la plus grande bienveillance. Dans le désir de ménager quelques ressources aux exilés, il conçut même un dessein qui prouvait mieux sa bonne volonté et son affection pour eux que sa connaissance de notre Institut : c'était de leur offrir tous les bénéfices curiaux qui Y, to
viendraient à vaquer désormais dans toute l'étendue de ses terres (1)«
Parmi les exilés se trouvait le P. Hannibal Co* dret, personnage d'un grand mérite et déjà fort âgé. Il était du Dauphiné et descendait d'une illustre famille. La Compagnie était approuvée depuis six années seulement, lorsque Hannibal Codret, âgé de
(4) Le compilateur Guillaume de Rogéville, et après lui d'autres amateurs, out copie sur le Diarium de notre Université ^ et dans une intention facile à deviner— ta note suivaate, écrite au moment ou Ton venait d'apprendre notre bannissement de Paris et le supplice du P. Jean Guignard, ancien professeur de philosophie à Pont-à-Mousson: « Anno Domini 4584, nonutn pkilosaphia eursum iniit diva memoria Pater Joannes GuignarduSy qui deinde Parisiis, anno Domini 4595, die septima Januarii in crucem %actusy tum exçussus hœreticorum more , glorioso dedecore , ut speramus^ in cœlum abiit, »
En bon français, cela veut dire : que les Jésuites tenaient le P. Jean Guignard — pendu et brûlé en place de Grève — pour un parfait honnête homme , un excellent religieux , victime des passions politiques du moment et de l'iniquité de ses juges. Voilà ce que les Jésuites, en 4595, tenaient pour certain; en 4870, ils sont absolument du même avis.
Le seul tort du P. Jean Guignard , disaient déjà ses contemporains honnêtes gens, est d'être venu « à mauvaise heure » ! Seul il paya de sa tète le fait d'avoir été ligueur, et ligueur modéré , à une époque où tous les catholiques le pouvaient être en bonne conscience. Ni lui, ni pas un de ses confrères ne le fut après l'abjutationde Henri IV; mais il y avait des ligueurs qui avaient à faire oublier leurs excès par des excès opposés, et de ce nombre étaient les juges de Jean Guignard. Le tribunal qui Je condamna
— 307 -' vingt et un ans, étudiant alors à Padoue, fit les exercices spirituels de notre bienheureux Père sous la direction du P. Jérôme Dotnenech, et embrassa notre Institut. Son noviciat terminé , il fut, peu après avoir prononcé ses vœux, envoyé avec plusieurs autres à la fondation du/:oUége de Messine. Delà^ passant successivement en plusieurs autres collèges,
était ce même Parlement , âme de la Ligue , et auquel Henri III disait : « Je vois bien que vous marchandez à vous faire jeter {m un sac dans la rivière » I le même Parlement qui, apprenant le régicide commis sur la personne de ce même Henri lU , « m^ donnait des prières publiques pour remercier Dieu de ia mort MIRACULEUSE de cc monarque! » Et cela en conformité de doctrioe avec ses amis les docteurs de Sorbonne déclarant: que les fauteurs de Henri IV sont : « déserteurs de ta religions et demeurent conti* nuellement en péché mortel » ! mais que les adversaires du « Béar* nais » qui périront en le combattant « remporteront la palme du martyre! »
Nous pourrions accumuler une fouie de traits semblables sur les ennemis et les juges du P. Jean Guignard, qui, nous le répétons, paya de sa tète le tort d'être venu à cette a mauvaise heure » où Messieurs du Parlement croyaient nécessaire de se faire pardonner leurs excès de Ligueurs par des excès de zèle ; mais tous ces textes n*offnraient ici qu'un intérêt de curiosité, attendu que nous ne pourrions, dans une simple note, exposer ia grave question historico-morale de la Ligue, et montrer ce qu^elle eut de légitime et nce qo'éNe ^t de détestable.
Nous tenions seulement à signer la note anonyme du Diarium de Pont-à-(Mou3son, et dire pourquoi les Jésuites n^ont pas honte — et tant s'en faut!-* du P. Jean Guignard, pendu et. brûlé en place de Grève, le 7 janvier 4595. ;Foy. de RogéviUe, Dici. hi$t, de la Lmraitie, T. il, p. 515. - LEtUnle, on. 1595.)
il fit partout admirer son mérite et la distinction de son enseignement. En 1 561 ,ilaccompagna le P. Laynez^ alors Général de la Compagnie, dans son voyage en France, et peu après il fut chargé de gouverner le collège récemment fondé dans la ville de Tours. Quatre ans après, il passa du collège de Tours à celui de Lyon, dont il fut le premier Recteur ; puis, nommé Provincial d'Aquitaine, il déploya le plus grand zèle pour ranimer la foi des catholiques si déplorablement atteinte dans une grande partie de cette province, et y réussit par d'incroyables travaux. Ce fut pendant son provincialat que, après la mort du Général Everard Mercurien (en 1 584),il dut se rendue à Rome, pour l'élection de son successeur. Enfin la tempête l'ayant, en ses vieux jours, chassé de France, il vint se réfugier au collège de Pont-à-Mousson. Pendant trois ans, il y remplit la charge d'Admoniteur, et ne cessa d'inspirer à tous les Nôtres le ' véritable esprit de la Compagnie, qu'il avait puisé lui-même dans ses rapports intimes avec nos premiers Pères et notre saint fondateur. Il savait mille traits de leur vie, et il aimait à les raconter; il insistait avant tout sur ce point que les Nôtres deyaient« être uniquement occupés à promouvoir de toutes leurs forces la gloire de Dieu. Après trois ans de séjour à Pont-à-Mousson , le mauvais état de la santé du P. Codret le ramena dans la Province de
Jiyon, où, après avoir donné les plus beaui exemples d'une généreuse patience , au milieu des douleurs les plus aiguës, il mourut pieusement à Avignon^ le 20 septembre 1 599 , âgé de soixante-quatorze ans^ et après cinquante-quatre années de vie religieuse. Habile dans tous les genres de littérature, il possédait en perfection le latin, le grec et Fhébreu. D'une humeur grave, mais cependant facile, il se faisait encore remarquer par une extrême modestie. Ses talents naturels , l'étendue et la variété de ses connaissances lui auraient assurément permis 'de l^[uer d'utiles ouvrages à la postérité; mais il se contenta de faire imprimer une grammaire élémentaire pour les écoliers. Le P. Codret n'était pas le seul vieillard qui , à cette époque , donnât aiix plus jeunes membres de la Compagnie des leçons pratiques de vertu et de courage. Un autre ancien dont nousavonsdéjà parlée le P. ThomasDarbyshire, âgé de quatre-vingt-sept ans^ expliquait la doctrine chrétienne, chaque dimanche et jours de fêtes solennelles, à tous les élèves de théologie, de philosophie, de rhétorique et d'humanités, réunis au nombre de six cents environ : ces très-utiles catéchismes, qu'il faisait en latin, ne duraient pas moins de trois quarts d'heure.
En cette année 1 595^ parut le premier ouvrage imprimé par les soins de F Université. A la demande
de rÉvéque de Toul et de son Chapitre^leP. Recteur nomma le» PP. Toussaint Roussel et Fronton du Duc pour revoir le bréviaire du diocèse, corriger les fautes que l'ignorance des premiers éditeurs y avait introduites en si grand nonîbre, retrancher les choses inuliles^ combler les lacunes^ et, par une sage critique, ramener à la vérité de l'histoire les légendes des Saints. Le P. Fronton du Duc, qui depuis trois Ans expliquait TÉcriture-Sainte, dut suspendre son cours, afin de donner tout son temps à la révision de ce bréviaire, en même temps qu'à l'édition des Commentaires du P. Jean Maldonat qu'on préparait pour l'année suivante. I^e P. Fronton du Duc fut remplacé par le P. Jean Maimbourg, fort jeune encore, et à peine promu au sacerdoce. . . .
Jusqu'à présent, nous avons assisté aux différentes fortunes de l'Université : nous l'avons vue, dans ses premières années, sous le P. Hay, lorsqu'elle n'avait pas encore de statuts arrêtés, et uniquement soutenue par la générosité des princes de Lorraine; puis exposée, .durant le rectorat du P. le Clerc, aux calamités de la guerre et de la peste, en bulte'aux contradictions, aux vexations des jurisconsultes ; enfin, sous le P. Rieuse, se fortifiant et conquérant peu à peu une indispensable liberté.
Avant de continuer notre récit, il est bon de jeter un regard sur. le bien opéré durant la période que
nous venons de parcourir. Grâce à Dieu, Thérésie avait été combattue^ anéantie dans les États de Lorraine ; en 'beaucoup de paroisses les sacrements étaient fréquentés; des prêtres zélés et capables en avaient la direction. La piété avait même tellement progressé à Pont-à-Moussort , que les habitants eux-mêmes en étaient dans l'étonnement. Malheureusement les communautés religieuses laissaient beaucoup à désirer ; le relâchement, et à sa suite de graves abus s'y étaient introduits, et de plus les malades repoussaient tout remède. Ajoutons enfin que l'éducation des filles était très-néglîgée. Heureusement rUniversilé préparait les ouvriers qui devaient un jour travailler au rétablissement de la régularité dans les maisons religieuses^ et, dans quelques années, nous verrons comment, avee l'aide de Dieu, de grandes réformes, furent opérées.
En effet^à l'époque dont nous racontons l'histoire, trois jeunes gens qui devaient se faire un nom par leurs travaux et leurs vertus suivaient alors les cours de l'Université : c'étaient Didier de la Cour, Bénédictin; Servais de Lairuetz^ Prémontré, et Pierre Fourier, encore séculier. Tous trois vivaient ensemble dans la plus grande intimité ; et la tradition porte qu'ils habitaient le même logis. Dans la suite ils devinrent de saints et habiles réformateurs. Dom Didier réforma les Bénédictins; Servais , les Pré-
montrés^ et Pierre^ les Âugustins* En outre, ce der nier institua sous le nom de Notre-Dame une congrégation de religieuses y dont le but est de donner aux jeunes filles une éducation toute chrétienne. Plus tard, un autre de nos élèves Philippe Tibault, réforma les religieux connus en France sous le nom de Carmes mitigés. Tous ces hompies ont été formés dans notre Université; tous se sont liés d'affection avec, nos Pères ; ils ont reçu leiu* direction^ et c'est après avoir fait les Exercices spirituels.de saint Ignace que leur zèle s'est enflammé; c'est là qu'ils ont posé le fondement des grandes œuvres qu'ils ont exécutées dans la suite. Je ne sais si, depuis qu'il existe des Universités , on n'y a rien vu de plus consolant que ce fait de quatre écoliers contemporains devenant en même temps les réformateurs de quatre ordres religieux, et les fondateurs de deux congrégations. Ce fait est si glorieux pour notre Université qu'il mérite bien que je donne, au moins très-sommairement,quelques particularités relatives à ces réformes et fondations.
Dom Didier de la Cour (Bénédictin), naquit en 1550 à Monzeville, à trois lieues de Verdun, de parents très-pieux et nobles, mais tellement ruinés par les guerres et les pillages de cette déplorable époque, que le père de Didier en était réduit, pour sjLibsister, à labourer ses propres terres. L'éducation
de Didier avait été 8i complètement négligée y qu'à Tàgede dix-huit ans, lorsqu'il fut reçu dansKabbaye de Saint- Vanne, son instruction se bornait à savoir lire et écrire, Didier eut beaucoup à souffrir au railieu de cette communauté, où le relâchement n'avait plus guère de limites, et qui ne l'avait admis que par contrainte. Après bien des misères, il put en6n achever ses études littéraires à Pont-à -Mousson, et en 1 577 il suivit le cours de philosophie sous ' le P. Clément Dupuy . Sept ans plus tard, il achevait avec succès son cours de théologie.
Après un voyage à. Rome, Dom Didier, revenu dans son monastère de Saint- Vanne, voulait de nouveau le quitter, donnant pour raison que, loin de pouvoir réformer ses confrères, il exposait son propre salut en restant au milieu d'eux. Ne sachant où trouver une maison de son Ordre où la règle fût exactement gardée, il voulait se retirer dans la solitude; mais', sur les avis de nos Pères^ il consentit à rester, au moins pour pratiquer* la patience et tenter la réforme par le bon exemple.
En 1 598, le prince Erric de Vaudemont, évéque de Verdun, abbé de Saint- Vanne, après la visite qu'il fit de son abbaye, propasa trois sujets à l'élection des religieux pour la charge de Prieur. Dom Didier n'avait aucune chance d'être élu par ces tristes religieux qui détestaient sa régularité ; mais la ma-
lice de l'un d'eux amena son élection : il persuada à ses confrères que le moyen de se débarrasser de Dom Didier était précisément de le nommer Prieur: attendu qu'en lui donnant cette charge d'âme qu'il redoutait, ils le forceraient à s'enfuir de nouveau en quelque solitude. Par ce motif il fut élu à l'unanimité.
Le stratagème réussit à moitié, car Dom Didier, extrêmement surpris de son élection, sortit aussitôt de la salle capitulaire ; mais, ayant rencontré deux de nos Pères qu'il consulta et qui lui remontrèrent qu'il fuyait comme Jonas, au lieu de se dévouer, comme son fondateur^ saint Benoit, qui n'avait pas reculé devant la réforme de moines dissolus: le nouveau Prieur se soumit humblement ; et Dieu donna tant d'efficacité à son zèle, que, contre toute espérance, il établit celte admirable réforme qui donna une nouvelle vie, en France, à l'Ordre de Saint- Benoit.
L'histoire de cette réforme a été publiée, et nous ne voulons y signaler que l'omission des rapports intitoes de Dom Didier avec plusieurs des Nôtres qui, comme les Pères Servais, Toronce et Charles de la Tour, lui vinrent en aide dans l'accomplissement de sa réforme ; et de fait, les Bénédictins qui l'acceptèrent et tous les novices, dont, les quatre preJiiers étaient nos élèves, firent, sous la direction
des Nôtres, les Exercices spirituels de saint Ignace. Après leur profession, ces fervents religieux ne cessèrent d entretenir les plus affectueux rapports avec nosPères. Et le vénérable réformateur, peu de temps avant sa mort,d*emandait encore au^. Pierre firuno de faire les Exercices spirituels sous sa direction.
Daniel Picart, né au village de Saint- Jean, diocèse de Verdun, fut placé à la tête du monastère de Sainte-Marie*aux-Bois en 1595. Il avait autrefois suivi à rUniversité de Pont- à-Mousson les cours de belles-lettres et de théologie : son premier soin, après avoir été nommé supérieur, fut de revenir au collège pour y faire les Exercices de saint Ignace. Il se trouva si bien du résultat de sa retraite, qu'il voulut faire pactager son bonheur à ses religieux, et qu'il en envoya le plus grand nombre suivre les mêmes Exercices.
Pour établir la' réforme dans son ttionastère, il jugea que le plus efficace moyen était de donner lui-même l'exemple de la régularité et de la mortification. Il commença donc par ^ dépouiller de tous les insignes de ses prédécesseurs, et se livra à tous les emplois les plus humbles et les plus pénibles. Son exemple fut suivi d'un grand nombre; mais parmi les mécontents quatre religieux, qui avaient goûté les charmes de l'ancienne indépendance, et qui voyaient avec peine y succéder les
rigueurs de la nouvelle discipline, formèrenl l'abominable complot de se défaire de leur supérieur : ils jetèrent du poison dans son verre. Bientôt le P. Pîcart sentit les atteintes du mal ; mais, heureusement pour ra(4ièvement de son œuvre, il s'était choisi un coadjuteur digne de poursuivre^ après sa mort, l'entreprise commencée : c'était Servais de Lairueiz. La nouvelle de l'horrible attentat jeta la consternation dans l'Ordre tout entier ; le Général ordonna de faire une enquête et- d'appliquer aux coupables les peines portées par les canons de l'Église et ceux de l'Ordre. Mais les malheureux prévinrent-le coup qui les menaçait ; ils s'enfuirent du . monastère^ embrassèrent l'hérésie, et quelque temps après ils firent une tin malheureuse. Le P. Picart mourut le 20 mai 1600. Son successeur fut le P. Servais de Lairueiz, qui d'abord avait embrassé l'état militaire. Après avoir terminé son noviciat au couvent des Prémontrés à Verdun, il vint à Pontà-Mousson pour y faire ses études ; il eut successivement pour professeur de littérature le P. Jean Bordes; en rhétorique, le P. Fronton du Duc; en philosophie, le P. Balthasar Chavasse. Il demeura quatre ans parmi nous. La réforme était urgente parjni les Prémontrés ; mais elle offrait d'imnienses difficultés. Servais se laissa décourager, et, loin de réformer les autres, il s'abandonna lui-même au
courant. Mais ce n*était pas sans faire violence à sa conscience^ qui le rappelait sans cesse au devoir.Une maladie qui le conduisit aux portes du tombeau acheva de le déterminer. Rendu à la santé^ il se donna sans réserve à la pratique de la perfection : mais n'ayant pas d'espoir de faire suivre son exemple aux autres religieux, il résolut de quitter TOrdre pour embrasser une autre règle plus sévère et mieux observée. Il vint donc trouver le P. Anselme André, religieux de notre Compagnie, et lui fit part de ses bons(14sirs. Le P. Anselme demanda quelques jours pour réfléchir et consulter Dieu dans la prière, après lesquels il dit au P. Servais qu'il le croyait appelé à rester dans son Ordre et à s'employer de toutes ses forces à sa réformation. Il l'assura en même temps que ses efforts seraient couronnés de succès. I^P. Servais, éclairé, fortifié par ces paroles^ revint donc à sou monastère, et se mit aussitôt à l'œuvre. Il se concilia tout d'abord le secours du Ciel par la prière ; la mortification et la charité* T^ P* Picart, comme nous avons vu„le nomma son coadjuteur au monastère de Ste-Marie-des-Bois. Après la mort tragique de celui-ci, le P. Servais déclara ouvertement qu'il voulait continuer et achever son œuvre. « Si vous vous y refusez, je suis prêt, disait- il à ses religieux, à remettre entre vos mains le bâton pas^ toral, et à me laisser enterrer tout vif par vous. » A
partir de ce moment, il donna toujours l'exemple de ce qu'il voulait voir pratiquer, et rejeta toutes les distinctions : il prenait son repas avec les autres^ couchait dans le mémedortoir sur un lit de paille, et se faisait éveiller de grand matin.
L'année suivante, 1601, le P. Servais accompagna le Général de son Ordre dans la visite du monastère d'Allemagne. En son absence, il recommanda le soin de ses religieux au P. Anselme André. De Sainte-Marie-des-Bois , la réforme se répandit dans les autres maisons de Lorraine; le P. Servais alla lui-même l'y établir. Pour consolider le bien et le rendre plus durable , il voulut qu'un séminaire fut fondé à Pont-à- Mousson, où des jeunes gens pris dans toutes les maisons de l'Ordre suivraient les cours de l'Univerité.
Bientôt le P. Servais eut acquis assez d'autorité sur ses religieux pour transporter son monastère de Sainte-Marié*des-Bois à Pont-à-Mousson , et l'établit tout auprès de notre collège : cette translation eut lieu en 1609. Un grand nombre des points qu'il introduisit dans sa réforme étaient empruntés à nos règles. En 1630, douze monastères avaient déjà embrassé la réforme, qui fut approuvée par le Général de l'Ordre, François de Longpré, et par les Souverains Pontifes Paul V, Grégoire XV et Urbain YIU. Le P. Servais de Lairuelz mourut en
1631 y après avoir eu ]a consalation d'achever son œuvre.
Le réformateur des chanoines réguliers de Saint- Augustin^ le bienheureux Pierre Fourier, naquit le 30 novembre 1565 à Mirecourt, diocèse de TquI. £a1582^ Pierre vint à Pont-à-Mp^sson ; il eut le P. Jacques Sirmond pour professeur d'humanités et de rhétorique^ et le P. Jean Guignard pour professeur de philosophie. Dès lors, il se montra tout eDti< T adonné à la piété^ et l'excès de sa ferveur faillit mettre sa vie en danger. Didieç de la Cour 'et Servais de I^iruelz suivaient, à cette même époque, les cours de l'Université *, Pierre Fourier se Ua avec eux d'une étroite amitié. Ayant terminé ses études de philosophie : à l'âge de vingt ans, et après avoir prié et consulté, il se détermina à embrasser la règle des chanoines régulières de Saint- Augustin. Tout le monde fut surpris de cette résolution dans un jeune homme si vertueux : car cet Ordre était grandement déchu ; mais la Providence avait ses desseins : elle lui préparait un Réformateur.
Pendant près de quatre ans, il eut beaucoup à souffrir de la part des autres religieux; après ce temps d'épreuve, il revint chez nous, pour y faire sa théologie ; il eut pour professeur le P. Jean Fourier, son cousin germain.
Un autre de ses professeurs de théologie, le
P. Brossard, disait de notre élève, dans un certificat du mois d'août 1595 : « Il a donné un soin très»assidu à l'étude de la théologie ; de plus, il s*est rendu recommandable à tous par sa piété, sa modestie et la bonté de ses mœurs religieuses. » Et certes « nous avons, ajoute le. P. Bédel, son vieil- historien, une preuve authentique de cette vérité, dans le Saint- Thomas, duquel il se servoijt pour lors. Nous gardons avec un grand soin ce pretieux thresor au Pont-à-Mousson ; il est partagé en trois volumes, qui sont autant de tesmoins qui preschent sa diligence; car d'un bout à Tautre ils sont marqués de sa main. » C'est sans doute ce qui donna lieu au mol que les élèves de l'Université se disoient entre eux : « Si la Somme de saint Thomas venoit à se perdre, Fourier pourroit la suppléer. » Tant il en avait fait^ pendant quatre ans, une étude suivie!
(F. AeiaBeat)
(r Un des hommes habiles de nostre aage^ M. Midot, me racontoit, un jour, qu'il estoit au collège au mesme temps que nostre Père estoit en théologie, etqti'il se souvient, comme d'une chose passée avant hier, que lorsqu'il se levoit pour argumenter, pour ou contre une doctrine, il se faisoit un silence si gênerai dans toute la classe, qu'on auroit dit que toutes les âmes des auditeurs avoient quitté les autres parties du corps pour se retirer aux oreilles,
afin de Tescouter avec plus de lil^erté. » S'il attaquoit, il « proposoit des difficultés si bien choisies et si rares, qu'on ne pouvoit concevoir où il avoit puisé ces objections, et il les poursuiyoit jusqu'à réduire son homme dans l'impossible^ avec une telle vivacité, d'esprit qu'il n'y avoit respondant si bien fondé qui ne tremblast^ dans la peur de succomber et d'en avoir du pire. S'il estoit soustenant^ il espuisait une difficulté jusqu'au fond , avec des responses si nettes, qu'il ne laissoit aucun doubte en l'esprit des auditeurs, qui trouvoient toujours ses disputes trop courtes , et ne les quittoient jamais qu'avec un désir de l'entendre de nouveau. » {Biiki,
vu é» P. Fourier, p. 43.)
Rentré dans son monastère, Pierre Fourier y eut à souffrir mille épreuves de ses confrères tombés dans le relâchement. Quatre d'entre eux surtout firent endurer au Bienheureux toutes sortes d'affronts; ils poussèrent même la haine jusqu'à mêler par trois fois du poison à ses aliments. Le P. Fourier n'échappa à ce danger que par un secours particulier de la Providence, et il se vit réduit à prier une pieuse femme du voisinage de lui préparer ellemême le pain qu'il mangerait. Cependant, voyant bien que Theure d'opérer la réforme n*était pas encore arrivée , il chercha un moyen de quitter le Dionastère. Trois paroisses lui furent proposées en Y. t4
même temps ; avant de donner sa réponse, il vint consulter le P. Jean Fourier, devenu Recteur de l'Université, et, sur son avis, il choisit la paroisse de Mattincourt^ la plus pauvre et la plus abandonnée des trois.
Nous laissons aux historiens du Bienheureux le récit des merveilles qu'il opéra, et notons seulement quelques traits de son amitié pour nous. Lorsqu'il était curé de Mattincourt, il recevait quelquefois les novices de la Compagnie qui faisaient leur pèlerinage, et, parcourant avec eux sa paroisse , il les priait d'imposer les mains sur les malades, en leur rappelant ces paroles de TÉvangile : Super œgros manus imponenty et bene habebunt. Les novices obéissaient avec une grande simplicité^ et Ton rapporte que plus d'une fois les malades se trouvèrent guéris. Le Bienheureux Fourier ne manquait pas de publier ensuite ces merveilleuses guérisons; et, afin qu'on ne les lui attribuât point, il accompagnait son récit de grands éloges sur les novices et sur la Compagnie. Cette modestie du Bienheureux faisait dire au P. Jean Guéret, maître des novices, t qu'il avait lu la vie d'un grand nombre de saints, mais qu'il n'en connaissait aucun qui fût plus habile que le curé de Mattincourt à dissimuler ses miracles sous le couvert des autres o .
Le P. Fourier estimait que tdut ce qui avait été à
l'usage des religieux était propre à guérir les malades. Le P. Léonard Perrin^ homme de grande vertu, dont j'aurai occasion de parler plus tard , étant venu à Mattincourt, le Bienheureux lui fit découper un rôti de mouton^ et il en envoya ensuite les morceaux à plusieurs malades, qu'on dit avoir tous recouvré la santé. Quel était le mal dont ils étaient atteints, et quelle proportion pouvait avoir avec leur'guérison la viande qu'on leur envoyait? Je ne saurais le dire, mais l'opinion publique tint pour . miracles ces guérisons soudaines ; et quant au P. Fourier, il ne manqua pas de les expliquer comme dues aux mérites du P. Léonard, qu'il.'appelait une colonne de notre Compagnie. Ces grâces de guérisons, il ne les attribuait pas seulement à quelques Pères, mais encore à tout TOrdre. Un jour qu'il était lui-même malade à Nancy, on lui avait envoyé de notre noviciat du pain et quelques autres aliments. Il avait déjà commencé à manger, quand un courrier lui apporte la nouvelle que le Supérieur du monastère de Beauchamps, à cinq milles de là, était gravement malade. Aussitôt il donne au courrier un morceau de patn, et lui dit de retourner au monastère, de voir le malade, de lui présenter ce morceau de pain qui venait de notre Compagnie, et de l'engager à le manger. Le courrier obéit de point en point : il s'en retourne auprès du malade^
lui donne le morceau de pain, et au même moment^ comme on Tapprit bientôt , le malade fut guéri. Le Bienfaieureux aimait à raconter ce trait^ ayant bien soin, à son ordinaire, d'en attribuer le mérite, non pas à la vivacité de sa foi, mais aux vertus des novices.
Dans le temps qu'il écrivait les premières règles des religieuses de la Congrégation de Notre-Dame, il venait mendier- à notre noviciat l'encre dont il avait besoin. S'il avait k écrire quelque chose d'important , il allait trouver en cachette le portier de notre maison, et le priait, comme s'il n'avait pas eu de demeure à Nancy, de lui permettre d'entrer dans une chambre voisine du parloir, et là il notait ce qu'il avait en pensée^ en se persuadant que par cette industrie il verrait tourner à la gloire de Dieu ce qu'il avait écrit dans notre maison et avec notre encre. Nous rapportons ces traits de l'extrême humilité du Bienheureux, qui sont en même temps un témoignage de son affection pour nous. Et cette affection n'était pas seulement en paroles, elle était l'expression la plus franche et la plus sincère de sa pensée. Nous en avons une garantie dans sa droiture et sainteté, comme aussi dans les efforts qu'il nt pour confier à nos Pères la direction de sa Congrégation des filles de Notre-Dame^ bien qu'il n'ait pas obtenu ce qu'il souhaitait, nos Constitutions
nous interdisant de semblables emplois. Lui-même, encore qu'une longue expérience lui eût donné, dans la conduite des âmes et le discernement des esprits, une habileté consommée, et qu'il fût éclairé des lumières divines, il ne laissait pas d'avoir recours aux Pères de notre Compagnie , et particulièrement au P. Voisin, homme de grande vertu et véritablement rempli de l'esprit de Dieu ; il les invitait à donner les Exercices spirituels de S. Ignace aux chanoines réguliers de Saint-Augustin qui avaient embrassé la réforme. Il se conformait luimême avec tant d'exactitude à nos conseils et à nos sentiments, qu'on eût dit qu'il avait fait vœu d'obéissance à notre Compagnie.
Rigoureux observateur de la pauvreté, il portait des vêtements tout usés et ne tenant plus que par un fil, sans qu'il fût possible de lui en faire prendre de neufs. Il fallait pour cela user d'un stratagème : on les envoyait à un des Nôtres pour qu'il les mit pendant quelque temps : on était sûr après cela que le P. Fourier les recevrait volontiers.
En l'année 1625, je me trouvais avec lui à Badonviller, et nous travaillions ensemble à ramener les hérétiques au sein de l'Église. Quoiqu'il fût plus âgé que moi de vingt-quatre ans, il me traitait avec les mêmes égards que si j'eusse été son supérieur, et je dus lutter pendant longtemps pour triompher
de sa modestie. Voyant enfin que ni prières ni sollicitations ne réussissaient ^ je mis en avant Tamour même qu'il professait pour notre Compagnie ; lui rappelant qu'elle passait, aux yeux des hérétiques et même d'un grand nombre de catholiques mal éclairés, pour être ambitieuse et pleine de hauteur à l'égard des autres Ordres religieux , tandis que lui, au contraire, jouissait auprès de tous d'une réputation de sainteté^ mal fondée peutêtre! mais réelle; que du reste ses cheveux blancs commandaient le respect. Enfin, lui disais-je, que. pensera le monde en voyantun Jésuite, jeune encore, prendre le pas en toute circonstance sur un vieillard, un religieux, un curé vénéré de tous? Ces observations le convainquirent, et il voulut bien se relâ- cher un peu de son excès d'humihté à mon égard.
Pendant les six mois que je passai dans sa compagnie, j'admirai en lui tant de vertu, tant de grandeur d'âme, de constance, de douceur, d'humilité, de mépris pour les honneurs du monde, et surtout de familiarité et d'union avec Dieu, que son biographe, à mon sens, n'a rien dit de trop et qu'il est plutôt demeuré au-dessous de la vérité en racontant de lui tant de choses merveilleuse, qui ont paru exagérées i des hommes qui mesurent tout à leur propre mesure.
En s'éloignant de notre voisinage, le Bienheureut
ne changea point de sentiments à Tégard de la Compagnie. Un an après avoir établi la réforme parmi les chanoines de Saint- Augustin, il fit à un de nos Pères de Lorraine une confession générale de toute sa vie, puis, à l'occasion de la guerre qui désola cette province, s'étant retiré en Bourgogne, il reprit cette confession générale dans sa dernière maladie. Ce fut le P. Pantholète, supérieur de la résidence de Gray, qui la reçut. J'ai sous les yeux la lettre que ce Père m'écrivit alors. En voici un extrait : « Vous me demandez des détails sur la mort du R. P. Pierre Fourier : il est très-vrai qu'il m*a fait une confession générale de toute sa vie à partir de sa plus tendre enfance; il m'a dit qu'il avait toujours demandé la grâce de mourir entre les bras de quelqu'un de notre Compagnie : et c'est pourquoi il m'a prié bien souvent de ne pas Tabandonner au moment de la dernière lutte. Dieu voulut cependant qu'il mourût pendant la nuit, en mon absence. Il emporte avec lui la réputation d'un saint, et je leprie d'intercéder pour nous auprès de Dieu. •
Nota. — La volumineuse correspondance du Bienheureux est remplie de ses témoignages d'affection pour nous; et notrç Compagnie lui en doit une trè&-profonde reconnaissance*
HISTOIRE DE L'UNIVERSITÉ