‹ L'Université de Pont-à-MoussonChapitre 8 sur 13 · LIVRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE CINQUIÈME

Au mois de janvier 1 596, le P. Jean Fourier quitta le gou ver Dément du pensionnat , pour prendre en main l'administration générale de l'Université. Il fîit remplacé au pensionnat par le P. Claude Hacqueville, de Paris, homme recommandable par sa vertu et par l'admirable emploi qu'il fit du petit nombre d'années passées au service de la Compagnie. Encore dans le monde et plus tard religieux, il donna toujours d'admirables exemples : dès sa plus tendre enfance^ il avait voué un culte particulier à la Mère de Dieu, et l'avait choisie pour guide et protectrice. Un jour, au collège de Navarre, priant devant une de ses images, il avait fait vœu de chasteté; tous les jours , même lorsqu'il était encore petit enfant , il récitait les Litanies de Notre-Dame ; tout ce qu'il

— 3Î9 — avait de bon^ il le lui offrait avec les sentiments d'une filiale tendresse : jamais il ne parlait d'elle, soit en public, soit en particulier, qu'avec le plus parfait respect et la plus tendre affection. C'est à cette piété extraordinaire envers la Mère de Dieu qu'il dut sans doute cette vertu solide qui, loin de s'affaiblir par la suite, prit chaque jour un nouvel accroissement. Il garda toute sa vie la même inno» cence et la même simplicité. Son humilité partait du fond du cœur et y était si bien enracinée par une longue habitude, qu'elle. répandait sur toutes ses actions un charme incomparable.

Après trois ans passés à l'Université, l'obéissance l'envoya à Verdun, et lui confia pendant trois autres années la Congrégation de Notre-Dame. Parmi ses congréganistes^ il eut la consolation de compter dom Didier de la Cour , prieur de Saint- Vanne et célèbre réformateur des Bénédictins. Les éminentes qualités du P. Hacqueviile nous promettaient un ouvrier modèle , lorsque Dieu nous le reprit après nous l'avoir montré durant quatorze années. Les funérailles de ce religieux éminent, mort le 1 6 juin 1602, à l'âge de trente-six ans, furent honorées par la présence d'un grand nombre d'ecclésiastiques, de religieux et des princes de Lorraine.

I/année 1 596 fut signalée par plusieurs promotions aux grades académiques ; je ne mentionnerai

que les docteurs en théologie, dont trois étaient de la Compagnie y les PP. Nicolas Doujat, Claude Bocard et Balthasar Chavasse : les deux premiers professeurs de théologie dogmatique , le troisième de théologie morale; le quatrième était un séculier, Nicolas Bastide^ qui un peu plus tard entra dans la Compagnie....

Si nous notons en passant le nombre des gradués en théologie, ce n'est pas que la Compagnie attache autant d'importance au bonnet de docteur qu'à la science théologique de ses membres ; mais, en certains pays, ce grade de docteur pouvant avoir son utilité, il convenait que plusieurs des Nôtres prissent leurs degrés dans la Faculté de théologie de l'Université. Notons quelques faits sur nos derniers gradués.

Nicolas Doujat, Parisien, fut dès l'année 1587 professeur de philosophie. En 1 592, et l'année suivante, il enseigna la théologie morale; puis il fut appliqué à l'enseignement de la théologie dogmatique , et^ comme nous l'avons dit, créé docteur en cette Faculté.

Un accident déplorable vint arrêter l'essor de ses talents. La maladresse ou la négligence d'un médecin qui lui avait ouvert la veine lui causa, durant la nuit suivante, une telle hémorragie que le lendemain matin on le trouva à demi-moirt, ayant perdu

quasi tout son sang. Ses forces étaient tellement épuiséeSi qu^elles ne revinrent jamais, malgré tous les efforts de la médecine et les soins de la charité fraternelle. Sa tête elle-même demeura tellement affaiblie, que nou-seulement toute étude sérieuse, mais tout travail intellectuel lui devint impossible : il lui fallut renoncer aux fonctions sacerdotales et même à dire la sainte Messe, et, le reste de ses jours, il dut se contenter de recevoir la communion laïque. Malgré toutes ces épreuves , il sut conserver une telle tranquillité d'.ânie, tant de modestie, de douceur et de charité, une telle pureté de conscience , une si grande obéissance, une si parfaite indifférence pour ses anciennes occupations, qu'il édiBait extrêmement les Nôtres. De plus, il se portait avec un tel empressement à balayer, à préparer le réfectoire, et à semblables actes d'humilité ^t de simplicité religieuse , qu'il faisait plus de bien par ses exemples que s'il eût enseigné avec éclat la théologie. Il mourut en 1601 dans les plus admirables sentiments de piété.

Le Père Balthasar Chavasse, né en Savoie, entra dansla^Compagnie à l'âge de dix-neuf ans. Il n'avait pas encorç achevé son noviciat, qu'il fut envoyé à Pont-à-Mousson pour y professer la philosophie et avant même d'avoir étudié la théologie. Il fut deux ans supérieur du pensionnat, et en

même temps prédicateur; de 1595 à 1600, il enseigna la théologie morale. Reçu docteur en 1596 par le P. Christophe Brosard, chancelier de TUniversité^ il fit sa profession solennelle des quatre vœux le 1*' mai 1603.

Pendant quarante ans et plus^ il se livra au ministère de la prédication avec une grande réputation ; il passa la plus grande partie de ce temps à Porentruy, résidence du prince-évêque de Baie, et, peu après sa profession^ il fut donné à la Province de Bavière. Si nous en croyons le témoignage de nos anciens,il se résolut à demander ce changement pour le même motif qui avait occasionné la sortie du P.Bulenger. Ceux qui dirigeaient alors l'Université de Pont-à-Mousson, et en général tous lessupé^ rieurs des Provinces de France, se montraient d'une extrême résetve et même, disons-le, très-scrupiileux quand il s'agissait d'examiner un livre ou d'en autoriser la publication. Si l'ouvrage n'était le fruit d'un travail opiniâtre de la part de l'auteur ; s'il r n'était poli et limé de telle sorte qu'il répondît au strict idéal qu'on s'était formé, point d'espérance qu'il fût jamais imprimé. Ces difficultés qui avaient déterminé le P. Bulenger, emporté par le désir de faire imprimer son Theatrum^ à sortir de la Compagnie, furent une tentation pour le P. Chavasse, qui, cédant au désir de faire paraître son ou-

vrage Des Caractères de la vraie religion^ demanda l'autorisatioû de passer dans la Province de Bavière, où il espérait trouver plus de facilité chez les réviseurs et de condescendance dans les supérieurs. Il obtint ce changement de Province et^ après un long séjour à Porentruy, il mourut dans cette ville le 21 juillet 1 634, à Tâge de soixante-quatorze ans, après en avoir passé cinquante-quatre dans la Compagnie, avec la réputation méritée d'une grande innocence de mœurs et d'une science éminente. Il a laissé un grand nombre d'ouvrages dont nous parlerons plus tard. %

Claude Bocard^né k yerdun,était un jeune homme d'un mérite très-distingué ; mais il devait plus ses belles qualités à son heureux naturel qu'à son travail ou à ses propres efforts. En 1 583, il fut l'un des premiers élèves du collège, admis dans la Compagnie : comme ilavaitentoutletravailfacile,il parcourut avec distinction la carrière des hautes études^ et montra la même supériorité dans toutes les fonctions où il fut employé. En 1595, il fut chargé d'une classe de théologie à l'Université, et l'année survante il fut promu an doctorat avec les PP. Doujat et Chavasse.

Bientôt son penchant naturel venant à se réveiller en lui, il ne tarda point à s'attiédir et à se relâcher dans ses exercices spirituels. Peu soucieux des pra-

334 — tiques de la vie religieuse, il ne pensa plus qu'à se faire une vie exempte de travail et de peine. Dans le but de se procurer une nourriture plus délicate, et de se faire exempter des travaux de Tétude, il alla jusqu'à simuler une maladie que les médecins ne pouvaient découvrir. En même temps, sous prétexte de zèle, il perdait de longues heures en des conversations futiles et peu religieuses. Dans les commencements, il essayait de dérober ces faiblesses sous un extérieur de gravité ; mais il ne put dissimuler longtemps.

DansFespoir d'amener unVhangement nécessaire, on le fît partir pour Rome. Mais, à peine en chemin, il s'enfuit à Lausanne^ ville livrée tout entière à l'hérésie de Calvin. Là, il abjura sa foi, et prit une femme dont il eut plusieurs enfants. Un jour, dans un accès de colère, il la maltraita, dit-on^ si brutalement,qu'il avança le terme de sescouches. Toutefois, comme c'étaient moins tes égarements de l'esprit que les entraînements du cœur qui l'avaient précipité dans cet abime, il ne se laissa jamais aller à combattre de vive voix ou par écrit la foi catholique, qui tenait à son âme par de trop profondes racines. Ses talents naturels, ses connaissances acquises pouvaient aisément lui procurer une des premières places parmi les ministres du Culte réformé, à Lausanne ; mais il refusa de s'asseoir dans

la chaire de pestilence, et tourna ses vues du côté de la médecine, dont il avait pris autrefois quelque teinture, et dont il se servit pour mieux tromper les médecins, quand il jouait son rôle de malade. Il passa ainsi quelques années; puis,cédantaux remords de sa conscience, il secoua publiqyement le joug de l'hérésie, que la droiture de son esprit n'avait jamais pu franchement accepter, et il rentra dans le giron de l'Église. Mais il manqua de .constance ; le désir de revoir sa femme et ses enfants qu'il avait laissés à Lausanne le jetèrent une seconde fois dans l'apostasie. Dieu lui tendit encore la main. Vers l'année 1620, pressentant sa fin prochaine, ne pouvant plus résister à ses remords, enfin sollicité par les lettres du charitable évéque de Genève, François de Sales, et de BéruUe, son ancien élève, il se releva donc pour ne plus retomber. Il trouva auprès de l'évêque de Genève l'accueil le plus charitable et les égards les plus délicats. Après quelques mois d'épreuve, il obtint un diplôme attestant qu'il avait été autrefois reçu docteur; et je dus moi-même, en ma qualité de chanceher, apposer à cette pièce le sceau de l'Université. Réintégré dans ses fonctions sacerdotales avec un honnête bénéfice, il mourut dans la communion de l'Église Romaine. La défection du P. Rocard fit rejaillir non-seulement sur l'Université de Pont-à- Mousson, mais sur

la Compagnie tout entière, le scandale de son apostasie, et ce scandale alla si loin^ que le P. Général Claude Aquaviva agita la question de savoir s'il fallaitydans la suite, permettre aux Nôtres d*étre élevés aux grades académiques. Le P. Bleuse reçut Tordre de donner son sentiment par écrit sur cette question .importante : il rédigea deux mémoires^ dont le premier expose les raisons de promouvoir au doctorat les professeurs de théologie, à FUniversité de Pontà-Mousson ; le second examine s'il est à propos de conférer les insignes académiques à ceux des professeurs de théologie qui n'auraient pas encore été promus. L'un et l'autre concluent à l'affirmative , en vue du bien général

Les questions proposées par le P. Bleuse furent longuement agitées à Rome, et finalement il fut décidé, en 1602, qu'aucun professeur ne serait désormais élevé au grade de Docteur.

A la rentrée des classes, le P. Louis Crésol, encore étudiant en théologie, prononça le discours d'ouverture aveu un remarquable talent et un succès extraordinaire. lie P. Gérard enseigna la philosophie, le P. Mussonius la rhétorique; les PP. Chavasse et Fronton du Duc conservèrent leurs chaires de théologie et d'Écriture-Sainte.

Le P. Jjouis Crésol^ né au diocèse de Tréguier, en 1 568, d'une famille noble et considérée, fut ad*

mis à l'âge de vingt ans ; et^ de Paris où il avait été reçu, il fui envoyé à Verdun pour y faire son noviciat. Après ^oir enseigné les belles-lettres, il fut appliqué durant sept années consécutives à Fétude de la philosophie et de la théologie : il les employa si bien qu^on le jugeait capable d*enseigner^ et sans autre préparation, ce qu'il avait si solidement appris. Mais comme sa spécialité semblait être la littérature, il fut appliqué à l'enseignement des belles-lettres^ et, pendant près de dix ans, il s'y employa avec un succès bien digne d'être noté.

En 1619, le P. Crésol fut appelé à Rome par le Général Yitelleschi pour remplir auprès de lui l'office de secrétaire, chargé spécialement de la correspondance avec les Provinces de France. « Dans cet emploi, Yious dit le P Alegambe — témoin oculaire ^— il fit preuve d'une grande humilité, et donna dans tous ses rapports l'exemple d'une admirable douceur. Les heures dont il pouvait disposer étaient toutes consacrées à l'étude de Saints-Pères dont il voulait populariser la connaissance ; mai^, le 1 1 novembre 1 634, la mort venait l'enlever à ses travaux. Le P, Crésol, vivement regretté de tous, joignait à un grand talent une science profonde et une assiduité infatigable au travail : toujours on le voyait ménager les moindres instants et les utiliser. Rarement il lui arrivait de donner des éloges, V, n

mais jamais on ne Tentendait critiquer^ et quand un médisant se donnait quelque liberté devant lui^ la tristesse de son visage et de tout son maintien l'invitait immédiatement à cesser. D'une grande solidité de jugement et d'une admirable tranquillité d'esprit, il montrait dans toute sa conduite un calme que rien ne pouvait altérer. — Quant à son extérieur, on peut dire qu'il était au^i maltraité de ce côté, que magnifiquement doué sous le rapport moral. Sa taille était petite, et toute sa personne chétive. Un embarras de langue rendait sa parole fatigante ; et sa conversation, par suite de ce défaut, perdait une partie des agréments que son vaste savoir devait apporter à ses interlocuteurs. Cet extérieur si tnédiocre était,, nous l'avons dit, laidement compensé parles qualités du cœur et de l'esprit. Aussi dans toutes les maisons où le P. Crésol a vécu, il a laissé des regrets unanimes, tant à cause de ses talents que pour la merveilleuse facilité qu'il avait de se faire à tous, de contenter les esprits les plus divers, les plus opposés et les plus difficiles Nous aurons bientôt à revenir au P. Crésol en examinant les ouvrages qu'il a pubjiés.

A l'époque où nous en sommes de notre histoire, le prince Erric de Lorraine, frère de la reine de France et, fort jeune encore, évéque de Verdun,— après avoir donné, durant cinq années, dans notre

Université les marques éclatantes de ses progrès dans les sciences et dans la vertu^ soit comme élève, soit comme pensionnaire et congréganiste de Notre- Dame; — le prince Erric voulut^ après en avoir traité avec son directeur le P. Fourier, recteur du collège, presser Texécution d*ua projet mûri depuis longtemps. Accompagné de neuf personnes de sa maison, animées du même esprit que lui, il partit pour Rouie, où, dès qu'il fiit arrivé, il alla se prosterner aux pieds de Clément YIII, sollicitant la grâce d'échanger sa mitre d'évéque contre l'habit de la Compagnie de Jésus.

Le Souverain Pontife ne crut pas devoir consentir aux pressantes sollicitations de l'évéque de Verdun, qui, fort triste de son insuccès, revint en Lorraine. Mais, avant d'aller prendre possession de son siège,- il voulut s'arrêter à Pont-à-Mousson pour y faire les Exercices de saint Ignace et puiser dans la retraite les lumières et les forces dont il avait besoin pour la conduite de son diocèse.

N'ayant pu se donner lui-même à la Compagnie, le jeune évêque de Verdun voulut montrer qu'elle avait du moins toute son afft*ction. A peine avait-il mis le pied dans son diocèse qu'il se rendit à la maison de nos Pères et les embrassa tous avec une cordialité toute fraternelle.

Tout auprès de notre collège, se trouvaient quel-

ques maisons nécessaires à son indispensable agrandissement . Le nouvel évéque les acheta au prix de mille écus d'or et nous les donna. A ce premier bienfait il voulut ajouter une somme égale, tant pour achats d'ornements d'église que pour compléter le revenu annuel du collège. Enfin, avec une générosité digne d'un tel prince, il fonda une malson de noviciat à Saint-Nicolas-de-Port. Toutefois ce noviciat fut^ deux ans plus tard^ transféré à Nancy, grâce à l'Abbé de Beaupré, Antoine de Senoncoqrt, plus tard primat de Lorraine, qui nous céda sa propre maison. I^ prince Erric aimait à visiter les novices ; et, quand Sa Grandeur venait dans la maison, elle ne voulait point d'autre chambre que l'une des cellules réservées aux étrangers. Il s'entretenait familièrement avec tous les novices, les traitait comme des frères et les excitait avec une ardeur incroyable à persévérer dans leur vocation.

Non content d'avoir fait part de ses biens à la Compagnie, il voulut encore lui donner ceux de sa maison qui^ lors de son voyage à Rome^ avaient partagé sou dessein de se donner à Dieu dans la vie religieuse. Des trois domestiques qu'il affectionnait le plus et retenait auprès de sa personne, il en donna un à l'ouverture du noviciat ; le second^ Tannée suivante; et le troisième^ qui avait versé des larmes en

se voyant préférer les deux premiers , ne tarda pas à recevoir la permission de les suivre. Aucun de ces trois novices n'ayant fait d'études, il fallut les employer aux offices domestiques» et toujours on eut à se louer de leur zèle. . .. Avec eux se présentèrent au noviciat cinq autres postulants de la maison 4e révéque, et tous de nobles familles. Deux de ces ' derniers manquèrent de persévérance ; les trois autres étaient Nicolas de Mauléon, déjà docteur en théologie; Charles de Bilistein, encore jeune, et Jacques de Vaulxy déjà d'un âge mûr et vicaire général de Verdun. Nous pourrions longuement parler des vertus et des talents de ces trois Religieux ; mais comme ils ne vécurent pas dans notre Université, je n'en dirai qu'un mot.

Dès sa jeunesse, Charles de Bilistein avait montré toutes les qualités propres aux hommes qui doivent un jour commander aux autres : sa piété, ses vertus l'en rendaient vraiment digne. Il venait d'achever ses études de théologie au collège de la Flèche, et, suivant la pratique de la Compagnie, il allait, avec quelques-uns de ses condisciples, faire sa troisième année de probation, quand il reçut inopinément, avec Tordre de se rendre à Rouen, une lettre qu'il ne devait ouvrir qu'à son arrivée dans cette ville. Il obéit, et trouve à son grand étonnement une lettre du P. Général, qui le nomme maître des no-

vices et Père spirituel de ceux qui avaient été ses condisciples en théologie. Mais tous ces £aits sont postérieurs à l'époque qui nous occupe.

Le P. Gérard 9 après avoir enseigné la philosophie pendant quelques mois, dut pour^ cause de santé céder sa place au P. Martin Doujat, frère du P. Nicolas Doujat. Ija difformité du corps chez le P. Martin allait de pair avec la l>eauté du talent. Une tête énorme^ un cou extrêmement court, des yeux louches; par devant, une poitrine très*bombée; par derrière, une bosse considérable, et tout le reste à l'avenant, en faisait un vrai portrait d'Ésope. Pour comble de difformité, sa taille était si petite qu'il ne pouvait célébrer la Messe qu'avec des ornements faits exprès pour lui, et de plus avec un escabeau sous les pieds. Il eut deux frères dans la Compagnie, Nicolas et Etienne, également distingués tant à l'extérieur que du côté de l'esprit. Martin Doujat, étant encore dans le monde, brûlait du désir d'aller rejoindre ses deux frères ; mais la rigueur dont la nature avait usé à son égard empêchait les Supé> rieurs d'accéder à ses demandes. Il s'adresse enfin à son père, honnête avocat, si je ne me trompe, ou procureur à Paris, et le supplie de mener lui-même à bon terme l'affaire de son admission. Le père accepte, et sans retard il se rend avec son fils chez le P. Provincial, pour le prier, puisqu'il a déjà reçu

deux de ses enfants, de vouloir bien ne pas refuser le troisième. Le Provincial hésite, veut remettre à plus tard; prétexte différentes raisons. Mais notre avocat insiste, presse la conclusion, et menace même de porter l'affaire devant les tribunaux pour en obtenir, ou Tadroission de son troisième fils, ou le renvoi des deux autres. Le Provincial dut enfin céder, et le pauvre Ésope entra dans la Compagnie, où il rendit de très-utiles services. Et, de fait, si la n^iture avait mal traité son corps, la grâce l'avait largement dédommagé par les dons du cœur et de l'esprit. A une science peu commune , il alliait une modestie et une humilité extraordinaires ; un travail incessant à une santé délicate. Toujours on le vit, au milieu des embarras et de la multiplicité des occupations, conserver la paix de l'âme et le calme de l'esprit. Il fut onze ans professeur de philosophie. . . . Longtemps le P. Doujat fut employé au saint ministère ; à entendre les confessions, soit des Nôtres, soit des éfrangers ; à résoudre les cas de conscience les plus difficiles. La pénétration de son esprit^ jointe à une longue expérience, en avaient fait comme un oracle en ces matières, et lui avaient concilié Testime et la considération de tous les Ordres. Il mourut à Bourges, en 1 607, et s'en alla jouir, comme nous avons lieu de l'espérer, de la bienheureuse éternité. En cette année 1 596, le sérénissime duc de Lor-

raine, Charles III, afin d'exciter Témulation des écoliers et redoubler leur ardeur pour les études théologiques, ressuscita certains privilèges dus autrefois à la libéralité des princes catholiques. Par lettres patentes, en date du 23 décembre 1596, il concéda aux étudiants en théologie qui seraient promus au doctorat en cette Faculté^ tous les bénéfices de collation laïque, ou de patronage, qui dans la suite viendraient à vaquer durant le mois d'août dans les églises collégiales. Ces bénéfices étaient au nombre de dix-sept environ. Plus tard, cette libéralité du prince fut confirmée par des lettres de Henri II, en date du 10 janvier 1609, et par Charles IV, le 12 mars 1627.

Le cardinal Charles de Jjorraine^ évéque de Strasbourg et de Metz, légat a latere du pape Clément VIII pour la Lorraine, les duchés de Bar et les trois évêchés de Metz, Toul et Verdun, ne voulut point le céder à son illustre père en affection pour l'Université et la Faculté de théologie ; et par des lettres données le 1'*' janvier 1 597, il concéda à tous les étudiants, élevés a quelque degré en théologie^ la jouissance des bénéfices de collation pontificale qui viendraient à vaquer au mois de mars dans les églises cathédrales ou collégiales, en toute l'étendue de sa légation : et de fait, cette même année, on conféra les grades à plusieurs étudiants, parmi lesquels il faut

distinguer Charles Bournon, fils du gouverneur de St-Mihiel ; Pierre Stàinville, d'une noble famille de rancieDnechevalerie,et Antoine Roze^deChaumont^ d'abord évêque de Sentis et ensuite de Clermont.

Le terrible accident survenu au Père Nicolas Doujat et la triste désertion du P. Bocard laissaient vacantes deux chaires de théologie ; elles furent occupées par les Pères Jean Rousset et Léonard Perrin, tous deux Lorrains et la gloire de l'Université.

La même année, mourut le célèbre Grégoire de Toulouse, doyen de la Faculté de droit, qui, par son testament, laissait sa fortune à sa- fille unique et léguait mille écus à Thôpital de Pont- à- Mousson. Il fut enterré sans pompe, et nulle inscription ne fut gravée sur son tombeau. Après de longues et laborieuses recherches, je découvris enfin qu^on Tavait mis dans l'église Sainte-Claire, derrière le grandautel, du côté de l'Évangile : voici l'épitaphe dont je crus devoir honorer les restes d'un homme qui avait si bien mérité, sinon de notre Compagnie, du moins de la république des lettres :

Pttrus Grcgorius doctor^ kgumque deeanus

Hiejacel injecta vix hene tectus humo; Past sex annorum décodas vix agnilw; eUi

(Iregorii magnum nomen ad astra volât.

Ut siUant lapides, juris monumenta loquentur , Non potuit cippo nobiliore tegi.

£n 1 598, l'Université était florissante , lorsque ,

vers la mi-juillet, la peste envahit tout à coup les maisons de plusieurs étudiants situées en différents quartiers de la ville, et détermine les autres à s enfuir ; en peu de jours la crainte les avait .dispersés dans toutes les directions ; mais le fléau en atteignit plusieurs en route. Au milieu de la désolation générale^ le P. Jean Colignon montra son zèle et sa charité : il ne cessa , au péril de ses jours^ d'aller prodiguer tous les soins du corps et de Fàme aux malheureuses victimes de la contagion. On dut attendre qu'elle eut entièrement disparu pour indiquer la rentrée des classes qui n'eut lieu qu'au mois de novembre.

Le professeur de philosophie fut le P. Jean De-» nis, Parisien. A la même époque, 1 598, TUniversité se vit enfin pour la première fois complétée dans toutes ses parties par l'adjonction de la Faculté de médecine que le duc^ à la demande de nos Pères, avait promise dès l'année précédente.

T^es premiers professeurs de cette nouvelle Faculté furent, maître Charles Le Pois, qui en fut déclaré doyen et maître Toussaint Fournier. Tous deux étaient lorrains et fort distingués par leur talent. Ije Pois fut pendant près de quarante ans doyen de la Faculté de médecine, et durant cette longue carrière il jouit de la réputation la mieux méritée* Il publia plusieurs ouvrages remplis d'érudition. Mais s'il brii-

lait par l'éclat de la science, il le méritait plus encore par la pratique des vertus. Dans les dernières années il communiait au moins une fois chaque semaine, et tous les jours il passait plusieurs heures en oraison.

La même année,, le P. Gérard Tillot, de Reims, après avoir enseigné pendant plusieurs années la grammaire et les humanités, fut nommé préfet des études et garde des sceaux de l'Université. Pendant ses huit années de préfecture, il employa toutes les ressources de son esprit et de son zèle au progrès des études. Il déploya la même ardeur dans la charge de supérieur du pensionnat, et durant son rectorat au collège de Verdun. Revenu à Pont-à-Mousson, où il fut nommé confesseur des Nôtres et des élèves, puis, de nouveau remis dans l'administration, il dirigea le collège de Châlous* Du reste, il semblait né pour gouverner les . autres, tant il possédait les talents et les vertus qui rendent aux inférieurs Tobéissance facile et même agréable. La faiblesse de sa santé ne lui avait pas permis de donner le temps nécessaire à ses études de philosophie et de théologie. Par suite, il n'avait pu faire sa profession ; mais, durant plusieurs années, on se demanda s'il ne convenait pas de l'élever au degré de profès, afin de pouvoir lui confier le gouvernement de toute la Province. Voici comment

s expriment à son sujet les annales du collège de Châlons; je transcris : « lie P. Gérard Tillot^ né à Reims, est mort à Châlons, à l*âge de cinquantesept ans après trente-cinq années de Compagnie. Disons, pour abréger^ qu'il fut rempli pour notre Institut de TafFection la plus .vive, et qu'il trouva toujours parmi ses frères les mêmes témoignages d'attachement. Une phthisie opiniâtre avait depuis longtemps épuisé ses forces et desséché son corps, quand un pèlerinage de six jours qu'il fit à pied pour obtenir la santé à un malade, vint lui porter le dernier coup. Il rentra fort abattu au collège^ et chacun put comprendre dès lors que la maladie allait bientôt achever son œuvre. Ce fut surtout en ces derniers temps qu'on vit briller en lui avec plus d^éclat les admirables vertus dont il n'avait cessé de donner l'exemple à tous. Il voyait approcher la mort, le cœur tranquille, et souffrait sans se plaindre les plus atroces douleurs. Il aimait i s'entretenir de sa fin prochaine; et souvent, au milieu de ses crises, on l'entendait s'écrier : « Seigneur, vous savez que je ne tiens pas plus à vivre qu'à voir diminuer mes souffrances. » La maladie ne put le contraindre à diminuer ses exercices de piété et surtout à s'abstenir d'offrir le saint Sacrifice. Pour le modérer il fallut un ordre des supérieurs; et, l'année dernière, quand le mal, redoublant

tout à coup de violence, le conduisit aux portes de la mort, il ne voulut point recevoir son Sauveur, sinon prosterné à terre. Enfin sa longue maladie ne fut qu'une continuelle méditation de la mort et une fervente préparation à ce redoutable passage» Même alors, son zèle demandait encore à se répandre au dehors; et, malgré ses infirmités, il aurait voulu confesser et faire le catéchisme aux enfants : il ne céda qu'à la violence du mal. Les hérétiques étaient l'objet de sa plus tendre charité, et il avait su se concilier leur affection. C'était une chose proverbiale que dans toute maison oii se trouvât le P. Tillot il y portait avec lui la paix et la bonne harmonie. Malgré son extrême sévérité pour Icri -même, il était plein de douceur et de condescendance avec tous. Son amour pour la sainte pauvreté était tel que ses vêtements et sa cellule étaient, même pour les séculiers, une prédication perpétuelle de cette vertu. Avant de mourir, et afin qu'on n'eût à emporter de sa chambre que son cadavre, il distribua la seule chose qui lui restât ; je veux dire ses manuscrits qu'il partagea entre les Pères du collège selon qu'il jugeait devoir être plus utile à chacun. £t cet amour de la pauvreté, il le puisait dans la vertu, qui est la mère de toutes les autres, l'humilité. Doué d'une grande aptitude pour les sciences et* des plus heureuses dispositions pour le gouverne-

meoty il consentit sans se plaindre à briser le cours de ses études ; il ne cessa de solliciter la faveur d'être déchargé^ après tant d'années d'administration, de la redoutable responsabilité de la conduite des autres. Dans sa yieilieste et même déjà trèsinfirme, il demandait encore à échanger ses fonctions de recteur contre une petite classe de grammaire. Riche de tant de vertus, il était mûr pour le ciel. Étendu sur son lit, et sa dernière heure venue, après avoir demandé pardon à tous ses frères réunis autour de lui et pleurant déjà sa mort, il les voulut embrasser tous une dernière fois, et nous laissa pour suprême adieu cet avis : « Apprenez^ non pas de moi /mais de mon Maître et du vôtre^ qu'il faut être doux et humble de cœur » . Enfin à une heure après minuit, le 20 décembre 1 622, muni des sacrements de l'Église, il rendit son âme à Dieu. »

Voilà le témoignage rendu au vénéré défunt par nos Pères de Châlons. Ajoutons, pour ce qui nous regarde, que jamais les belles -lettres ne furent plus florissantes à Pont-à-Mousson, qu'à l'époque où il y était préfet des études. Pour ne rien dire des excellents professeurs de grammaire et d'humanités qui se distinguèrent pendant les quatre années que dura sa préfecture, les professeurs de rhétorique furent les Pères Louis Rivier, Pierre Mussonius, et Léo* nard Perrin qui occupa cette chaire pendant quatre

ans. Rivier excellait dans la poésie légère , toutes ses compositions brillaient par Télégance et la verve comique; Mussonius préférait le tragique^ il lui fallait la pompe et l'éclat du théâtre; Léonard Perrin était fait pour l'éloquence, on sentait l'orateur dans l'autorité de sa parole et la gravité pleine de noblesse de son action.

I^ P. Louis Rivier, né au Mans, possédait toutes les vertus qui constituent le bon Religieux. Il passa vingt ans parmi nous, pendant lesquels il fit paraître une telle douceur de caractère, une telle délicatesse dans tous ses rapports^ qu'on ne se souvint pas avoir entendu la moindre parole blessante sortir de ses lèvres. Jamais un mot d'aigreur, jamais un signe de mécontentement; dans toutes ses paroles^ toutes ses actions, il n'avait qu'un but, se mettre au-dessous des autres et leur donner contentement. A cette modestie, il unissait la pratique parfaite de l'obéissance, qu'il se plaisait à appeler une vertu toute doFj et dont l'exercice fut l'âme de toute sa vie. Il enseigna l'éloquence pendant dix-sept ans, sans aucune interruption ;et^ dans une si longue carrière, jamais il n'ouvrit la bouche pour demander aux supérieurs un instant de repos, ou manifester le désir d'occuper une chaire plus élevée ; bien plus, dans un moment où l'on cherchait un professeur d'humanités, il s'offrit aussitôt à remplir cette fonc-

tion plus humble et en amena plusieurs à suivre son exemple. Il mourut le 31 juillet : son plus vif désir avait toujours été de quitter la terre le jour même où notre Bienheureux Père saint Ignace entra dans sa glorieuse éternité. Ses funérailles furent honorées par la présence et les regrets des habitants de Verdun où il s'était fait aimer de tous ; mais ceux qui exprimèrent les plus vifs regrets furent les élèves de notre collège.

Le P. Mussonius, né à Verdun, était coadjuteur . spirituel. Pendant vingt ans et plus^ il enseigna la rhétorique avec une grande réputation dans les collèges de Pont-à-Mousson, de Verdun, de Dole et de la Flèche. Au terme d'une si longue carrière, le P. Général, Claude Aquaviva, lui écrivit pour le remercier, au nom de la Compagnie^ des utiles services qu'il avait rendus ; en même temps il l'invitait à choisir entre tous les collèges celui qui lui agréerait le plus, pour y passer dans la paix et le repos les derniers temps de sa vieillesse; récompense bien due, ajoutait la lettre^ à de si longs et utiles travaux. Le P. Mussonius, avec la simplicité qu'il avait toujours montrée, accepta l'offre du P. Général et fît choix du collège d'Orléans, à condition cependant qu'il lui serait permis de revenir une fois chaque année rendre visite à ses frères de la Flèche.

Le Père Jean Fourier, recteur de T Université de

Pont-à-MoussoDy n'avait pas moins à cœur de faire avancer dans la vertu les jeunes gens qui lui étaient confiés, que de favoriser leur progrès dans la science* L*ànie de Tenfant, disait-il^ est de cire^ et peut prendre, au gré de qui la sait façonner^ l'empreinte du vice et de la vertu : voilà pourquoi l'unique but de ses efforts était d'inspirer aux jeunes Religieux qui travaillaient sous ses ordres un entier dévouement à leur vocation, à leur emploi. Dans ce but il n'épargnait rien : entretiens fréquents, conseils, exhortationSy tout tendait à cet important résultat. Il les stimulait même par certaines industries insolites. I^ soir, avant qu'ils se livrassent au repos, il allait trouver tantôt l'un, tantôt l'autre ; et, comme si la multiplicité de ses occupations ne lui eût pas laissé le temps de penser à sa méditation du lendemain et d'en préparer les points, il les priait de vouloir bien lui communiquer le sujet d'oraisop qu'ils avaient eux-mêmes choisi, avec les différents points dans lesquels ils l'avaient partagée. Trouvait-il quelqu'un peu en état de lui répondre, il n'en témoignait ni mécontentement ni surprise, mais il se retirait en disant que n'ayant pas encore trouvé ce qu'il cherchait, il irait demander à un autre ses points de méditation.

C'était encore sa coutume, au temps de l'oraison et de l'examen, d'aller faire la visite de leurs cham- Y. «3

bres. Si quelqu'un s'était abseoté sans raison légilime, il attendait agenouillé sur le prie*Dieu de Tabsent, et, quand il rentrait, il se levait le visage souriant et disait : « Mon cher Frèr^, j*ai trouvé cette place inoccupée, Dieu et les anges prêts à nous entendre ; ne trouvez pas mauvais que je vous aie un instant remplacé. » Quelquefois il en invitait quelqu'un à venir dans sa propre chambre, le priant de joindre son oraison à la sienne afin de faire par cette union une plus grande violence au Ciel. Il se mettait à genoux sans appui, sur le plancher, la tête nue, les yeux et les mains levés au Ciel, et demeurait ainsi une heure entière, sans faire le moindre mouvement.

Un jour il donna cette singulière correction à un jeune fVère coadjuteur qui, appelé chez le Recteur, au moment où» avant Theure du repas, il venait de prendre, sans permission, un peu de vin. Craignant d'être trahi par son haleine, ce jeune Frère répondait en tournant la tête de côté ; mais le Recteur, devinant la cause de ce mouvement insolite, se mit à cligner vivement de l'œil ; puis, écartant les paupières avec ses doigts, il pria le Frère de s'approcher et de souffler fortement comme pour faire sortir un fétu ; celui-ci dut s'exécuter, et, quand il eut fini, le Recteur le remercia avec bonté et sans ajouter un seul mot.

Le P. Fourier avait mille industries pour avertir ou corriger nos plus jeunes Religieux sans les blesser. Aussi tous l'aimaient comme un père, et le vé* néraient comme un saint ; la plupart l'avaient choisi pour leur directeur spirituel. De son côté, le P. Fourier aimait ces jeunes gens, et né soufirait pas que les Pères plus âgés fissent rien qui pût les contrister; et si quelqu'un des anciens se montrait sévère à l'égard des jeunes Religieux, il en manifestait son mécontentement . Cet façon d'agir avec les anciens occasionna d'abord des plaintes, puis bientôt des lettres adressées au Général, Claude Aqua* viva, dans lesquelles on accusait le Recteur d'être trop facile avec les jeunes gens, de prêter au ridicnle, de ne pas avoir pour les vieillards les égards convenables, de supplanter le Père Spirituel, etc....

Le. P. Général écrivait au P. Fourier, à peu près tous les mois, et, dans chacune de ses lettres, il lui donnait les plus sévères avertissements. Mais le digne Recteur , plus jaloux de porter la croix que d'être maintenu dans sa charge^ et souhaitant d'être méprisé, se contentait de suspendre toutes ces lettres au pied de son cracifix, remerciant N.-S. de la grâce qui lui était donnée de se voir méprisé. Mais, fort du témoignage de sa conscience, il ne voulut pas même écrire un mot pour justifier sa conduite . Le R. P. Général^ prenant son silence pour l'aveu

implicite de sa faute^ le déposa de sa charge , avec iiijotiction de partir sans retard pour la Belgique^ Il écrivit en même temps au RectQur du coUçge où il renvoyait, d'observer avec le plus.gran4^A toutes ses démarches, et de lui rendre compte de tout. Fidèle à cet ordre, le Recteur désigna quelques Pères qui devaient avoir sans cesse les y^n ouverts sgur le Père Fourier. L'ordre fut exécuté, at sans doute exagéré, car on alla jusqu'à l'épier lors même qu'il était seul dans sa chambre. Cet examen insolite et minutieux dura six mois : au bout de ce temps, le lecteur du collège écrivit au P. Général qu'il avait étudié par lui-même et par d'autres le P. Fourier, et l'avait suivi dans les plus intimes détails de sa vie^ mais qu'il n'avait rien trouvé en lui qui ne prouvât une vçrtu éminente et la sainteté de ce Religieux.

Sur ces témoignages, le P. Fouirier fut renvoyé en France , mais précisément k l'époque où la Conir pagnie venait d'être chassée du royaume, et la Province de Paris réduite aux deux collèges de Yesy dunetdePont-à-Mousson. Le P. Fourier fut alors appliqué à la Province de Lyon, où son zèle pouvait se déployer avec plus d'étendue et de liberté. Après avoir été quelque temps préfet des classes au collège d'Avignon, il fut nommé Recteur de ce même collège, et le gouverna pendant deux ans; il fut ensuite pendant un an Recteur d\ï collège de Cham-

béry, pois Provincial à deux reprises différentes, et enfin élu par les profès de la Province pour aller à Rome assister à la Congrégation triennale des Procureurs. Dans Fintervalle de ces divers emplois^ il se livrait au travail des missions les plus laborieuses mais aussi tes plus fécondes en fruits de salut ; et jamais il ne s*adccordâit, au milieu de tant de fatigues^ une heure de repos.

Après trebte ans d'absence , le Père Fourier fut renvoyé en Lorraine, en qualité de Provincial. A Tâge de soixante*quinze ans, il déposa cette charge pour ér^e mis à la tête de la petite résidence de Saint*Mihiél. Les sollicitations des plus graves Pères de la Province d*Aquitaine vinrent le chercher dans sa retraite, et le prier, au nom du P. Général, de prendre en main le gouvernement de leur Province. Mais le bon vieillard refusa, alléguant pour excuse la faiblesse de sa vue : il put ainsi pour un juste motif se soustraire k ces fardeau désormais trop pesant pour lui; en effet, il ne tarda pas à devenir à peu près aveugle, le reste de ses jotgrs se passa tout Rentier à entendre les confessions, à donner des missions aux habitants de la campagne , et à supporter avec une invincible patience les longues douleurs de sa dernière maladie.

Ni les chaleurs les plus insupportables , ni les neiges, ni les chemins les plus boueux et défoncés

par les pluies ne pouvaient rarréler dans ses courses apostoliques. Chaussé de longues bottes, il s'aventurait partout et souvent exposé à rouler dans les fondrières ou les précipices.

Quand il montait en chaire, il n'était pas rare de l'entendre tout à coup s'échapper en soupirs et en sanglots d'une inexprimable énergie ; son visage se couvrait de larmes, et la parole ne pouvant s'échapper de ses lèvres, il était forcé de s'interrompre : alorsses auditeurs, partageant son émotion et pleurant avec lui, retiraient un fruit admirable de cette muette prédication. Les six derniers mois de sa vie furent éprouvés par de violentes douleurs, supportées avec une inaltérable patience; enfin, après une longue agohie, son âme, comme nous l'espérons, s'envola vers la bienheureuse éternité, le 23 janvier <636.

Le P. Fourier était alors dans sa soixante-dixseptième année, et depuis plus de quarante ans pro> fés des quatre vœux. Les Bénédictins célébrèrent ses funérailles au milieu d'une grande affluence; ils déposèrent son corps devant le maitre«autel de leur église, et firent graver sur la pierre de son tombeau uneépitaphe qui, dans sa brièveté, faisait le jrfus bel éloge du défunt.

Nous pourrions ajouter bien des faits à la louange du P. Fourier : citons-en seulement quelques-uns

pour montrer son détachement, sa patience et sa charité.

Qaand il partit pour Rome, où il fit son noviciat, il se priva d'aller faire ses a/lieux aux siens et se montra toujours on ne peut plus réservé avec ceux qui lui étaient chers. Et nous citerons, en preuve de son admirable détachement, ce billet daté de 1 595, et de la main du P. Clément Dupuy , alors Provincial : « Le P. Jean Fourier, avant la réouverture des classes, ira voir sa mère, actuellement octogénaire, qu'il n'a pas visitée depuis dix-huit ans. »

Trente années plus tard^ lorsqu'il revint en Lorraine, on ne put le décider à faire un détour d'une lieue pour aller saluer ses parents ; et il aurait même reiiisé à sa sœur, plus qu'octogénaire, la consola* tion de le voir, si, dans une de ses courses à travers ' la Lorraine, son compagnon ne l'eût égaré à dessein et conduit comme {>ar hasard dans la maison de sa sœur^ pour y demander l'hospitalité. Quand il reçut l'ordre de quitter sa Province pour se rendre en Belgique, il résigna à l'instant ses fonctions et ne resta qu'un jour au collège. Il n'en profita ni pour visiter ses amis, ni pour faire ses adieux à son frère qui demeurait à deux lieues de Pont-à-Mous- . son.: il aima mieux donnera son amour de l'humilité une précieuse satirfaction, en passant une

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