partie de ce dernier jour à aider le Frère portier dans son office
11 n'avait souci ni de ses aises^ ni de sa réputation. Lorsqu'il était supérieur du pensionnat, il avait coutume de faire une ronde durant la nuit dans la partie de* la maison habitée par les pensionnaires. Dans une de ces rondes de nuit, entendant marcher dans un corridor où il entrait, il ferma aus^ sitôt la lanterne dont il se servait afin de n'être pas reconnu. Cependant l'élève qui rôdait alors s'appro* che de lui et lui demande qui il est, d'où il vient, où il va; au timbre delà voix, le Père reconnaît facilement son interlocuteur et se 4:ait : l'élève insiste, veut qu'on lui réponde : pas un mot ; il menace, allonge le bras vers l'inconnu obstiné dans son silence ; alors il saisit le Père par la barbe : efforts inutiles, le Père reste muet ; enfin, de guerre lasse, il lui lancé au visage un vigoureux soufflet et s'en va, sans se douter qu'il avait porté la main sur le supérieur du pensionnat. Quant au P« Fourier, heureux de sa bonne fortune, il s'appliqua de toutes manières à en témoigner sa reconnaissance à celui qui la lui avait procurée ; se montrant plus aimable envers lui que jamais, le saluant avec affabilité, s'entretenant avec lui,le recommandant à son maître, enfin se conciliant son affection par tous
les bons offices en son pouvoir. Ije jeune homme, ne comprenant pas et ne pouvant s'expliquer la cause.de ces témoignages extraordinaires de bien* veilla nce, se demandait quel mérite caché lui valait cette particulière affection de son supérieur. Enfin deux mois plus tard il finit par avoir le mot de l'énigme : à sa grande stupéfaction^ notre étourdi apprit que celui qu'il avait si bien souffleté n'était autre que le P. Fourier, son supérieur. Ce jeune homme, fils d'une noble famille, fut si touché de ThumiUté de son supérieur, que lui-même, à son tour, il vouliit pratiquer une si belle vertu, et bientôt il entra chez les PP. Capucins où, plus tard, son mérite le fit élire Provincial de son Ordre.
Pendant que le P. Fourier était Recteur de Pontà-Mousson, il allait faire le catéchisme aux enfants des villages voisins : il avait choisi pour compagnon de courses apostoliques le F. Mathias Le Coussy dont nous avons déjà parlé. Le Père, l'ayant prié de préparer quelque chose pour déjeuner avant de se mettre en route, le digne Frère, emporté par sa ferveur et consultant plus l'excès de sa piété que la réserve commandée par son rang y lui dit : « Mon Père, est-ce que les Apôtres prenaient aussi leur déjeuner avant de se mettre en voyage ? — « C'est vrai, mon Frère, votre réflexion est juste : ainsi, si vous le voulez, nous allons partir à Ta-
postolique? » Et de fait, pendant un an, ils allèrent à jeun chaque dimanche et fête évangéliser trois ou quatre bourgades voisines, et quelquefois un plus grand nombre. Pois, quand ils rencontraient une forêt, chacun d'eux s'enfonçait de son côté dans le plus épais du bois, et là, s'armant d'une poignée de baguettes tordues ensemble^ se maltraitait jusqu'au sang. Enfin à la tombée de la nuit, après avoir supporté tout le jour, la faim, la soif, le froid ou la chaleur, nos deux compagnons rentraient au collège réparer un peu leurs forces épuisées.
Étant en mission dans les Cévennes, au milieu d'un pays sauvage et très-pauvre, le P. Fourîer pendant plusieurs jours n'eut d'autre nourriture que du pain de son d'avoine. Son compagnon ayant acheté à un prix fort modique quelques petits poissons^ le missionnaire , persuadé qu'on enlève à l'exercice de la vertu tout ce qu'on ajoute à la délicatesse, ne voulut pas qu'on en gardât provision et préféra s'en remettre entièrement à la divine Providence sans sollicitude du lendemain.
Au collège de Ghambéry , pendant que le P . Fourier en était Recteur, vivait un bon vieillard, le nfodèle de la Communauté par ses éminentes vertus. Un jour que ce Frère revenait de la messe de communion, le Recteur lui dit d'aller trouver le Frère dépensier et le Frère cuisinier, puis de demander
au premier une demi- bouteille de vin vieux, et au second- tels mets qu'il lui désigna ; cela fait^ de se mettre à table, et de s'exécuter en telle conscience qu'il ne laissât rien de' ce qu'on lui servirait. Le Frère fait d'abord quelques difficultés et s'excuse ; le Recteur insiste et le presse, mais toutefois sans commander absolument. Ijb Frère obéit enfin : il se met à table à contre-cœur et comme malgré lui ; mais, à force de courage^ il vint à bout d'exécuter de point en point les prescriptions de son supé* rieur. Cependant voilà que le lendemain en plein réfectoire le vieux Frère reçoit une réprimande publique et une pénitence pour avoir hésité dans l'accomplissement d'un ordre de son supérieur. Le billet ajoutait, mais sans forme de blâme, que le Frère avait pris à son déjeuner une demi-bouteille de vin vieux et tels mets qu'il s'était fait donner par le dépensier et le cuisinier. La surprise des Nôtres à la lecture de ce billet fut extrême. Après le repas, on s'empresse de demander au Frère s'il a véritabl/ement commis la faute qu'on lui a reprochée, et celui-ci, avec une candeur, une simplicité admirable et sans manifester le moindre trouble, ou se plaindre en aucune façon du P. Recteur, raconte la chose comme elle s'était passée. A ce récit, les murmures se font entendre , et le fait est noté comme un excès d'autorité commis envers ce bon
Frère. Plusieurs jours se passent, les plaintescirculeot toujours, et finissent par arriver aux .oreilles du P. Jean Suffren, lequel^ en vertu de sa charge d'admoniteur, va trouver le P. Fourier et luidéclare que tout le collège se plaint du fait en question et le prie, pour calmer les esprits, de réparer le tort fait à la réputation du bon Frère, par cette accusation mal fondée. Le Recteur Técoule avec calme; puis quand il a fini : « Eh bien ! mon Père, dit-il tranquillement, qu'avons-nous à faire ? » I/admoniteur répond que le cas est diCficile^ qu'on peut malaisément trouver un tempérament qui, tootàla fois^ rétablisse, la réputation de l'inculpé et sauvegarde l'autorité du supérieur. « Ayons doAc recours à la prière, reprend le Recteur, et demandons à Dieu de nous éclairer. » Cela dit, il congédie le P. Suf* fren. Le lendemain, au moment où toute la com* luunauté se trouvait réunie pour la récréation qui suit le diner, le P. Fourier fait venir le Frère^ et, devant toul le monde, il l'interroge aiuu. « Eh bien ! mon Frère, aviez- vous dematulé la permission de déjeuner comme vous l'avez feit? » — o Non, mon Père, » — <c Ne vous avais-je pas dit de demander au F. dépensier une demi^booteille de tel vin et de la boire tout entière? » — « Oui.» — « Au F. cuisinier tels et tels mets? » -— « Oui.» — « Ne vous avais-je pas ordonné de n'en laisser absolument rien? • —
— 36ÏÎ —
« Oui, mon Père . •» — « N 'a vez-vous pa» fait quelque difficultéd*obéir?B — «J'enai fait. » — « Et quand enfin, vous avez obéi^ ne 1 avez^voas pas fait avec quelque signe de mécontentement ? » -^ • C'est trèsvrai. M — « Est-il resté quelque chose de votre déjeuner? » — « Absolument rien, b Après cet interrogatoire soutenu par le Frère sans la moindre marque d'émotion^ le P. Fourier se tourne vers ceux qui l'entouraient : « Ce bon Frère, dit-il, nous donne à toqs un exemple de vertu religieuse, à vous qui n'aviez pointa vous mêler de son affaire, pour y trouver un sojet de blâme contre voire supérieur ; quand lui qu'elle touche si vivement ne donne pas un signe de chagrin ou d'impatience. » Ces paroles éclaii*cirent le mystère, et tous ceux qui avaient murmuré se trouvèrent assez honteux de la précipitation de leur jugement dans un fait où le Recteur, par un moyen, à la vérité asse^ excentrique, avait vdulu éprouver la vertu d'un saint Religieux.
Nous avons cru devoir rapporter ce fait et nous en pourrions raconter quelques autres également singuliers, et parfois assez vivement blâmés, comme dénotantun manque de tact et de discrétion dans un supérieur. Mais cela ne nous conduirait qu'à cette conclusion que le P. Foiuier était homme, et que, malgré sa très-grande et incontestable vertu. Dieu lui laissa toute sa vie des défauts assez notables qui
lui donnèrent, ainsi qu'à plusieurs des Nôtres, l'occasion de pratiquer la patience et l'humilité. Ceh dit, pour lamour de la vérité, nous devons répéter, dans la crainte que les taches signalées ne diminuent en quelques esprits la valeur réelle du Père Fourier, nous devons répéter que, malgré ces défauts de la pauvre nature humaine, le Père fi^t un Religieux d'une vertu éminente; et pour tel Tont tenu tous ceux qui ont eu le bonheur de vivre ^vec lui et de le bien connaître.
Quand l'illustrissime prince Erric de I^orraine , évêque de Verdun, forma le projet d'entrer dans la Compagnie^ ce fut au P. Fourier qu'il fit part de ses projets; à lui qu'il ouvrit son cœur, et celui qu'il écouta comme l'interprète des desseins de Dieu sur lui.
C'est également aux lumières surnaturelles du P. Fourier que recoururent l'évêque de Genève, François de Sales, fondateur de l'Ordre de la Visitation, et Pierre Fourier^ instituteur de la Congrégation des Religieuses de Notre-^Dame et réformateur des Chanoines réguliers de l'Ordre de Saint-Âugustin eu Lorraine; c'est, en faisant les Exercices spirituels sous sa conduite que ces deux grands hommes se pénétrèrent de l'esprit de sainteté, c'est à ses leçons qu'ils demandèrent la science de la vie parfaite. Il n'est personne qui ne voie la haute valeur
(la téuioignage de ces deux hommes que l'Église mettra bientôt^ nous en avons la coniiance^ au rang des Bienheureux.
Dans la préface de son Introduction à la vie dévotej l'évéque de Genève, parlant de cette âtne vrayement pleine d honneur et de vertu^ pour laquelle il avait écrit ses mémoires sur la vie dévote, ajoute cea paroles : o Elle depuis j les communiqua à un grand docte et dévot religieux^ lequel j esti- ' mant que plusieurs en pourroient tirer du profit, m'exhorta fort de la faire publier : ce qui lui fut ajrsé de me persuader j parce que son amitié avoit beaucoup de pouvoir sur ma volonté^ et son Jugement une grande autorité sur le mien. »
Si le saint évéque de Genève avait une telle opinion du P. Fourier, nos Pères les plus éminents la partageaient assurément. Le P. Jean Suffren aimait , disait-il, et vénérait tous les Pères auxquels il avait confié les af£aires de sa'consciencej mais il ne reconnaissait que le Père Fourier pour vrai père de son àme. Dans son affection pour lui, il avait formé le projet d'aller à Xaronval , à douze lieues de Pont^-Mousson, pour voir la maison qui avait abrité son berceau, prier sur la tombe de ses parentis et pouvoir se glorifier^ ensuite, d'avoir prêché dans la patrie d'un si saint homme. On n'avait pas pour lui une moindre estime à Rome : les PP. Généraux
Aquaviva et Vitelieschi , en lui confiant le gouvernement des Nôtres, en tant de maisons et pendant un si grand nombre d'années, montrèrent combien ils comptaient sur sa vertU et sa capacité.
Quand le P. Philippe Nicauld quitta Home pour revenir en France, après la Congrégation des Procureurs, le P. Vitelieschi lui enjoignit de passer par Saint-Mihiel , quelque détour qu'il lui fallût faire, pour aller saluer de sa part le P. Fourier, alors Supérieur de cette résidence. Nous avons encore au milieu de nous un Père, qui assure avoir été guéri par le serviteur de Dieu. Terminons en disant que, parmi nous, le P. Fourier passait pour connaître d'avance et surnaturellement ceux qui devaient un jour quitter la Compagnie.
Celui qui remplaça le P. Fourier dans sa chaire de Recteur de l'Université, à son départ pour la Belgique, fut Jean-Baptiste de Machault, Parisien. Ce Père avait longtemps enseigné la rhétorique au collège de Clermont; il s'était acquis une telle réputation dans cet emploi par son éloquence , son érudition et la dignité de toute sa personne, qu'au jugement de ceux qui suivaient les cours ^ il était de beaucoup supérieur au savant professeur Jules- César Bulenger^ son collègue dans l'enseignement.
Les succès du P. de Machault furent subitement interrompus par la tempête qui s'abattit sur la
Compagnie, en 1694, et la bannit du royaume. Notre exilé se relira en Belgique,' où il prêcha plusieurs fois au milieu d'un magnifique auditoire devant l'archiduc Albert et l'archiduchesse Isabelle. Puis il fut appelé en Lorraine et reçu docteur en théologie; enfin, le 9 février 1599, il fut nommé Recteur du collège et de l'Université de Pont- à-Mousson. Plus tard, Henri IV nous ayant rouvert les frontières de la France, le P, de Machault revint à Paris, comme Recteur du collège de Clermont. Là, soutenu par sa confiance en Dieu et l'énergie de son caractère, il tint tête aux ennemis de la Compagnie qui commençaient une nouvelle campagne contre nous. Au moment où ils déployaient tous leurs efforts pour nous empêcher de rouvrir nos classes et pour les rendre désormais impossibles, le p. de Machault faisait élever, à grands frais, de nou* veaux bâtiments dont il pressait la construction avec une constance inébranlable. L'avocat général Servi n, non moins fameux par sa haine contre la Compagnie que par son habileté a manier la parole, était vequ sur les chantiers avec une troupe d'arpenteurs armés de leurs chaînes, pour prendre le tracé dejJeux rues qui devaient, disait-il , passer au milieu de l'emplacement mêmcddu nouveau collège ; puis, sans plus d'autorisation, il faisait retentir bien haut le nom et Tautorité du roi, lorsque survint V. u
le P. de Machauh qui lui parla avec tant de force et d'autorité qu'il l'empêcha de passer outre, sibien que notre ennemi se retira sans proférer un seul mot.
Bruxelles , Pont-à-Mousson , Dole , Avignon , Amiens, Rouen, Rennes, Paris et un grand nombre des principales villes de France le virent tour à tour dans la chaire sacrée; il avait à un haut degré toutes les qualités de l'orateur : une voix puissante et sonore, qui remplissait sans peine les plus grands vaisseaux, une action grave et majestueuse, une parole entraînante et la science d*un excellent théologien. A Rennes, il eut un tel succès que la magistrature, ayant assisté à l'un de ses sermons, en fut si satisfaite, que, ne pouvant aller l'entendre, empêchée qu'elle était par les devoirs qui la retenaient durant le jour dans les tribunaux, elle pria l'orateur de retarder l'heure du sermon , jusqu'au moment où elle devenait libre.
Le P. de Machauh, ayant publié des remarques sur l'histoire du fameux de Thou , vit bientôt son anonyme trahi, et, malgré la bonté de sa cause, il dut se retirer en Allemagne, pour se dérober à la tempête soulevée par cette publication et donner aux colères le temps de s'apaiser. Après un éloignement de peu de durée,il put revenir en France,et commencer les constructions du collège de Chaumont.
Ouvrier plein de zèle, il passait de longues heures au confessionnal; il était si adonné à l'oraison que, partout où on le rencontrait , on le voyait absorbé* dans la méditation ou la prière. Son ardeur pour le travail était. extrême.
Les fatigues qu'il eut à supporter durant un carême prêché dans Tune des principales églises de Paris^ déterminèrent sa mort. Un jour, se sentant prisd'un malaise universel, il rentra dans sa chambre pour se reposer un moment, et comme le soleil y donnait en plein, il voulut fermer les volets, mais au moment où il s'approchait de la fenêtre, les forces lui manquèrent, et il tomba sur le plancher. Cette chute augmenta tellement son mal qu'en peu de jours il fut à l'extrémité. Il accepta son dernier sacrifice avec la résignation d'un Saint; et, le 20 mai 1640, âgé de plus de soixante ans, il allait, comme nous l'espérons, recevoir la récompense de ses travaux.
Pendant qu'il était Recteur de l'Université, le duc de Ix)rraine vint à Pont-à-Mousson revoir un de ses amis. Sa visite à 1* Université fut célébrée avec l'éclat accoututué , et l'on représenta devant lui, dans la grande salle -du Collège, la parabole du Mauvais riche. Un autre prince , le duc de Mantoue, traversant notre ville, voulut bien aussi assister à une séance littéraire de nos écoliers qui It
complimentèrent en prose , en vers et en diven^es langues. Vers rfiutomne, l'Université reçut un troisième visiteur : ce fut Tarchiduc Albert qui se ren* dait en Bejgique avec la princesse son épouse. Quelques-uns des plus distingués parmi les élèves lurent à Leurs Altesses les pièces de vers composées en leur honneur. Les nobles voyageurs exprimèrent aux élèves leur vive satisfaction. Puis, adres* ^nt la parole à nos Pères^ ils s'étendirent avec complaisance sur les travaux de la Compagnie, sur le dévouement de ses membres et . le bien opéré par les grandes œuvres confiées à son zèle. . Le jour de la Saint-Luc en 1599 eut lieu la réouverture des classes et le lendemain la distribution des prix qui se fit avec un éclat et une pompe extraordinaire, grâce à la munificence du comte de Salm, gouverneur de Nancy. Le P. Jacques Pérard, né à Yitry-le-Français , au diocèse de Châlons, venait à peine d'achever ses études de théologie , quand il fut chargé du discours de rentrée; il prit pour sujet ; « Les illustrations littéraires de la Lorraine ». Ce choix et Téloquence de sa parole satisfit ses nombreux auditeurs. Le Père Pérard succéda dans la direction du pensionnat au Père Hacqueville et montra^ par sa prudence, son aménité, sa vertu^ qu'il avait tout ce qu'il fallait pour le |[ouverneinent de nos collèges : aussi fut-il chargé
isuccessi veinent de ceux de Caen, de Rennes, de Mefz^ de Châlons, etc.
Au commencement de décembre, Maitre Le Poi& etFournier, son collègue dans renseignement de la médecine, furent appelés^ conformément à la Bulle de Sixte-Quinty à renouveler leur profession de foi entre les mains du P. Recteur, ce qu'ils firent volontiers. Dans le courant des premiers mois de Tannée suivante, tous les autres professeurs laïques de rUniversité se conformèrent aux mêmes prescriptions .
Le 20 octobre 1601, deux jours après la rentrée, le P. Perrin, qui venait de quitter la chaire d'Écriture-Sainte, prononça un discours sur l'influence que peuvent avoir sur la société, les jeunes gens qui ont mis à pro6t le temps de leurs études au collège, et cita comme preuves à l'appui de son éloquente exposition, les illustrations que ces mêmes élèves avaient devant eux, en la personne de tant de savants professeurs de droit, de médecine, de littérature, etc.... Ces éloges ne déplurent à personne; ils étaient mérités.
 cette rentrée, le P. Claude Tipbaine commença le vingt-sixième cours de philosophie, etleP. Guillaume Lévesque succéda au P. Léonard Perrin dans la chaire d'Ecriture-Sainte.
Jamais nos classes n'avaient réuni un si grand
nombre d'élèves : beaucoup appartenaient aux meilleures familles du pays, et plusieurs de ces noms illustres contribuaient à la réputation du collège. Mais outre cette fleur de noblesse lorraine on comptait bon nombrç de gentilshommes appartenant à la Belgique^ à la Bavière, aux provinces du Rhin et ftutres contrées de TAllemagne. Parmi eux on remarquait le comte d'Aremberg, élève de rhétorique, qui, cette année, voulut, à ses frais, donner les PriXy et les distribua lui-même sur le théâtre : ce furent les plus riches qu'on eût encore offerts à nos élèves. Cette magnificence fut encore relevée par Téclat de la tragédie de Darius vcUncu par Alexandre, Rien ne fut épargné pour assurer le succès de cette grandiose représentation : costumes, armures, décorations, tout était splendide, et la ville même avait voulu fournir à toutes les dépenses. Mais rien ne fixa tant les regards et Tadmiration des spectateurs, pendant les deux jours que dura la tragédie, que le trophée élevé sur la scène et composé des armes, que le duc de Mercœur, cette gloire de la Lorraine^ avait enlevées aux Turcs dans son expédition contre ces ennemis des chrétiens. Ces nobles dépouilles captivèrent les regards d*une foule de gentilshommes venus de toutes les villes voisines.
A cette époque et à l'occasion d'un procès entre
qaelqate habitants de Nancy, plusieurs de nos pensiomiaîres furent cités à comparaître comme témoins devant les tribunaux : et ce^ par le minis^ tère d*un huissier qui leur intima l'ordre de se rendre tel jour à Nancy. I^e P. de Machault^ alors Recteur de l'Université, fit valoir avec énergie ses privilèges et ses exemptions : toutes en faveur des études, et la protestation motivée qu'il envoya immédiatement à Nancy fit une telle impression sur le Conseil, qu'il recula devant une atteinte aux privilèges de l'Université. £n conséquence, le sieur Bourgeois, grand-échevin de Nancy, vint lui-même à Pont-à-Mousson et demanda au vice-conserva<teur de nos privilèges l'autorisation d'aller recevoir à domicile la déposition de nos pensionnaires. Cela fait, il vint pour entendre nos élèves; mais le Recteur les fit sortir hors de l'enceinte du collège, et ce fut seulement dans la rue que ledit échevin put les interroger et recevoir leur déposition. Ceci se passait, en tel lieu, le 29 novembre 1602.
Au commencement de cette même année, deux
nouveaux professeurs furent adjoints, grâce aux
libéralités du duc, aux Facultés de droit et de mè-
' dedne : l'un, Pierre Barot, enseigna l'anatomie et la
chirurgie^ et Nicolas Guinet la jurisprudence.
Cette même année encore, mourut, le 23 janvier, le P. Martin Nicod, depuis assez longtemps
déjà chargé de la direction spirituelle des Noires, et^ depuis la fondation de l'Université, employé successivement dans presque toutes les charges qu'elle comporte. Homme d*étude et d'une vertu solide autant qu'aimable^ il avait su gagner la confiance et l'affection de toUs, comme le prouvèrent en particulier les longs regrets causés par sa mort. Au moment où, avant de rendre le dernier soupir, il demanda pardon à tous ceux qu'il pouvait avoir contristés ou scandalisés, il n'oublia pas son médecin, x]ui, de sou côté, attestait avoir été ravi de son inaltérable patience. Toujours avare d'un temps qu'il employait si bien, il le ménageait surtout par l'observation de la règle du silence, et il avoua même avec simplicité à l'un de ses intimes que, durant sept années, il ne se rappelait pas Tavoir violée une seule fois. Capable d'enseigner dans les chaires les plus élevées, il préféra toujours une modeste classe de grammaire qu'il faisait en perfection, et lui-même avait coutume de dire : nous devons mesurer nos entreprises à nos forces et ne rien omettre pour exceller dans nos emplois, si petits, si modestes qu'ils soient. Homme très-mortifié, le P. Nicod excellait surtout par son dévouement au salut du prochain, et il y travaillait de toutes ses forces principalement par l'assiduité au confessionnal et par les retraites qu'il donnait. Telle était sa
réputation ^e sainteté que, trente années après sa mort, son tombeau ayant été ouvert^ nos élèves, à l'exemple de leurs parents, se précipitèrent sur sort cercueil pour en arracher quelques reliques.
Le Père Guillaume Lévesque n*avait pas une moindre réputation de vertu. Après avoir été reçu à Paris, il vint faire son noviciat à Verdun. De là, jusqu'à son séjour à Pont-à-Mousson^ je ne saurais dire quelles furent ses occupations; je saissenlement qu*il passa quelques années tant à Malte qu*à Bourges, où Tarrétde notre bannissement, en 1595, le vint enlever et le conduisit parmi nous. Livré sans réserve au salut des âmes, il se donna d'abord avec toute son ardeur aux missions de la campagne. En 1602^ grâce sans doute à sa profonde connaissance de la langue hébraïque, il fut choisi pour remplacer le P. Léonard Perrin dans la chaire d'Écriture-Sainte. Le 30 septembre de la même année, il fit sa profession des quatre vœux.
A de très-grands talents le P. lévesque joignait une rare modestie : il sut même si bien la pratiquer, qu'il déroba longtemps la connaissance de son mérite, de sa grande capacité et même des dons extraordinaires qu'il plut à Dieu d'accorder à son serviteur : comme celui de prophétie , de guérisons extraordinaires, et même, si Ton en croit la renommée, celui de rappeler les morts à la vie. Son bio-
graphe n*a pu recueillir des pièces assn aotheotî*ques sur ces derniers faits attribués au saint mis* sionnaire^ ni même les faire connaître en détail. Malgré ses patiente^ recherches, il n'a pu découvrir en quelles circonstances et par quels actes particuliers le P. Lévesque avait attiré sur lui tant de grâces extraordinaires, mais incontestables^ qui brillèrent en sa personne. Maintenant nous allons emprunter au P. Philippe Alegambe les notes recueil lies par lui, sur le P. Lévesque: notes qu'il a bien voulu nous communiquer.
Les vertus du P. Guillaume, dit le P. Alegambe, et ce que j'en ai vu de mes propres yeux , ont £iit sur moi plus d'impression que les faits extraordinaires et merveilleux de la vie de cet insigne religieux. Mort à lui-même, il avait pour le prochain un zèle que rien ne pouvait lasser ou décourager. Malheureusement nous avons peu de détails sur les premières années du P. Lévesque. On sait seulement que, dès Tâge le plus tendre, il lisait avec passion la vie de la Très*Sainte Mère de Dieu : il avait pour cette Reine des Vierges une si grande affection qu^en son honneur, il fit vœu de virginité, et que, par la protection de cette Vierge Immaculée, il obtint la grâce d'une chasteté parfaite.
[Nota. — Ni le P. Alegambe , ni le P. Abram
n*ont eu connaissance des pièces recueillies et conservées à NapieSy où le P. Lévesque passa les dix dernières années de sa vie : pièces qui ont été mises en oeuvre pour la biographie du serviteur de Dieu et .qui plus tard ont servi au P. Xavier Santagata pour la notice insérée dans son histoire de la Compagnie, au royaume de Naples^ publiée en 1757. Aucun bibliographe ne nous donne le titre de la biographie du P. Lévesque, biographie maintenant • si complètement disparue qu'on pourrait douter de son existence^ sans le témoignagedu P. Nadasiet plus tard du P. Santagata. Grâce à cet historien ^ postérieur de prèsd'un siècle aux PP. Abramet Alegambe, nous pourrons compléter certains faits rapportés par ces derniers^et même en rectifier quelques-uns.
Parmi les auteurs, et ils sont assez nombreux, qui ont parlé du P. Lévesque (do'nt les Italiens ont fait Lev€squietLeveschio)jOn cite la Napoli sacra d'Eugenio Carracciolo, comme ayant placé le P. Lévesque parmi les personnes mortes en odeur de sainteté. I^e fait est vrai; mais, après avoir bien cherché le passage allégué, sans le pouvoir trouver dans le gros volume de la Napoli sacra^ nous avons fini par découvrir dans \ Index du digne auteur la cause du déficit ingénument avouée en ce dit Index : « Ce qui regarde le Père André Terzo, Bergamesque, et le Père Guillaume Leveschio , Français (enterrés
dans réglise du Jésus), a été oublié par l'imprimeur ! » Cette naïve confession d'Eugenio et de BehranO; son imprimeur, ne nous dédommage pas suffisamment du passage o£/6&e ; reste cependant que nos deux coupables avaient la bonne intention de placer notre vénéré Leveschio parmi les décédés cumfama sanciitatis. Nous avons cherché les passages cités des autres auteurs, et, vérification faite, nous pouvons assurer que leurs imprimeurs les avaient exactement mis à la place indiquée. Maintenant rendons la parole à nos biographes.]
Le P. Guillaume Lévesque, né dans le diocèse de Coutances en 1 557, était déjà prêtre et âgé de trentetrois ans quand il fut admis parmi nous. Depuis la fin de son noviciat, qu'il fit à Verdun^ jusqu'à Tépoque où notre bannissement, en 1595, le conduisit à Pontà-Mousson, il employa tout ce temps au ministère des missions, principalement dans le Poitou et dans les environs de Paris: il se trouvait à Bourses à la fin de 1594.
Arrivé en Lorraine, il débuta par une mission dans un village voisin de Pont-à-Mousson, village qu'il transforma par la chaleur de son zèle. Un paysan et sa femme, qui avaient négligé la grâce offerte à tous, en furent punis par la perte de leur enfant, mort avant de venir au monde. I^ mari,
reconnaissant dans ce fait la main de Dieu, court en toute hâte trouver le missionnaire, déjà passé dans un village voisin et lui avoue que, non content d'avoir négligé la grâce de la mission, il a consulté un devin pour connaître le sort de Tenfant qu'ils attendaient. Le Père, voyant la douleur et le sincère repentir de ce pauvre homme, commence par entendre sa confession, puis il l'engage à faire un vœu en son nom et en celui de sa femme, ponr implorer la miséricorde de Dieu, par l'intercession de saint Nicolas, sur eux et sur le pauvre enfant mortné.Le vœu fait, le malheureux père retourne entoure hâte à sa maison, muni d'une relique que lui remet le missionnaire. L'enfant inanimé était étendu sur une table ; son père lui pose la relique sur la tête et se met à prier avec une vingtaine de personnes qui se trouvaient là. Bientôt, par la miséricorde de Dieu, le petit mort ouvre les yeux, donne des signes évidents de son retour à la vie : on pousse des cris de joie et l'on s'empresse de le baptiser. Peu de temps après, l'enfant régénéré s'envolait au paradis. Le P. I^vesque, ayant fait constater par les nombreux témoins la grâce obtenue, voulut procéder lui-même à la sépulture de l'enfant.
Des grâces semblables furent souvent accordées
au serviteur de Dieu pendant son séjour à Naples,
^ où sa réputation attirait perpétuellement la foule
autour de son confessionnal. Un de ses pénitents, docteur en Droit, absorbé par un soin excessif donné à ses affaires temporelles, avait, une année, négligé le devoir pascal. Le Père, assuré du fait recommande vivement son pénitent à la miséricorde divine, et à l'heure même notre docteur éprouva une douleur si subite et si violente au fond de son àme qu'il accourut auprès de son confesseur, dans Tespoir d'obtenir quelque soulagement à sa poignante douleur. Les paroles du saint homme lui firent comprendre la cause de cette amére douleur qui cessa immédiatement après l'aveu de son péché.
Sept années avant sa mort, un jour que le serviteur deDieu achevait sa retraite annuelle,il demanda dans toute la ferveur de son âme que Notre-Seigneur le voulût consoler par le retour de quelque grand pécheur, et voici comment il fut exaucé. Ce même jour un négociant vient demander au F. portier à parler au Père Français : ainsi nommaiton le P. Lévesque. Le portier lui dit qu'il ne le pourrait voir que le lendemain, et lui désfgna son confessionnal. Notre homme, en dépit de faux amis qui le voulaient retenir dans sa mauvaise voie, et comme entrainé de force vers l'église, vint se placer debout devant le confessionnal duPère,qui^ occupé alors avec un pénitent, lui Ht signe d attendre. Soo
tour venu^ le Père l'invite à commencer sa confession : alors notre homme lui répond qu'il n'a point l'intention de se confesser, mais seulement de se recommander à ses prières; et sur les instances réitérées du Père il répond toujours par de nouveaux refus. Alors le Père lui dit : Sachez que j'ai demandé à Dieu de m 'envoyer quelque grand pécheur, et c'est vous qu'il m'adresse ; il faut que moi; Français, je confesse un homme qui porte le nom de notre roi saint Louis ! A ces mots le pauvre Louis est frappé de stupeur, et, connaissant que Dieu seul a pu révéler au Père son nom et l'état de sa conscience, il tombe à genoux en fondant en larmes. Après avoir achevé à plusieurs reprises la revue de toute sa vie et reçu l'absolution de ses péchés, Louis, selon l'ordre du Père, se rendait à la sainte table pour communier, lorsque, retournant sur ses pas^ il vint faire part à son confesseur de quelque chose qui inquiétait sa conscience: il revint ainsi quatre- fois vers le Père qui le console, le rassure et finit par lui dire de ne plus s'inquiéter ainsi , mais d'aller enfin communier. Au lieu d'obéir, Louis, écoutant ses scrupules, s'en va dans une chapelle écartée où, voyant un confesseur seul, ta tête cachée et paraissant attendre quelqu'un dans cet endroit retiré , il s'approche , s'agenouille et demande conseil. Le nouveau confesseur lui dit :
Gardez- vous bien de communier en I*état où vous ères ! Sujet à tels péchés, vous n'avez plus d'espoir de salut; et autant vaut pour vous vivre sans contrainte jusqu'à la mort. Louis^ désespéré d*une telle réponse, eut encore le courage de revenir auprès du Père Lév^esque qui lui dit : « Allez, mon fils, et soyez docile : celui qui vous a reçu si durement est Tesprit de ténèbres qui veut votre ruine et a juré votre perte. » A ces mots Louis se retire, et, de plus en plus troublé par suite de sa désobéissance, s'en va trouver le Frère sacristain et lui demande des renseignements sur les Pères occupant les deux confessionnaux qu'il lui désigne. — Le sacristain lui fait l'éloge des deux confesseurs, mais ajoute que celui du dernier confessionnal est absent de Naples depuis assez longtemps. Sur ce, Louis va consulter un prêtre universellement considéré de tous pour sa science éminente, et lui expose la cause de son insurmontable inquiétude. Le docteur le renvoie sans absolution, lui déclarant que son prétendu péché n'en est pas un. Alors le pauvre Louis se décide enfin à obéir, s'approche de la sainte table, et au moment où il communie,la lumière et le calme remplissent son cœur. Apartirdecemoment,il commença sous la conduite du Père une vie nouvelle, et donna bientôt des preuves d'une vertu héroïque. Nous pourrions raconter beaucoup d'autres
traits extraordinaires arrivés aux persotnues dirigées par le P.Lévesque. Mais ce serait l'histoire de toute sa vie. Ce que nous en avons rapporté dépasse déjà les limites d'une simple notice, et cependant il nous reste encore, sinon à raconter^ du moins à faire con* nailre sommairement qiielques-uns des principaux événements d'une existence si bien remplie.
Après avoir passé djx ans à Pont-à -Mousson, donnant à tous les plus beaux exemples des vertus religieuses, le P. Lévesque fut envoyé à Verdun, où son souvenir est encore vivant. Parmi les exercices «de piété qu'il mit en honneur, on peut citer la procession établie en mémoire de la Passion de Notre-Seigneur^ dans la nuit du jeudi au vendredi saint, et jusqu'alors inconnue dans ces contrées. Durant cette nuit de la Passion^ le P. Lévesque ayant réuni un assez grand nombre d'hommes, et parmi eux des principaux de la ville, tous revêtus de sacâ comme les pénitents, on se mit en procession pour aller visiter les églises de la ville et se rendre ensuite dans la nôtre, où chacun, après une courte exhortation du Père, s^armant d'un instrument de pénitence, s'unit^ par uarude exercice de mortification, à la Passion de notre Sauveur. La ville entière fut fort édifiée de cet acte d'expiation volontaire, et beaucoup d'hommes, mécontents de n'avoir pas été prévenus de l'exercice qui avait eu lieu dans notre V. J5
-^386 — église, obtinrent de se dédommager en le renouvelant la nuit suivante.
En 1 609^ Henri IV, ayant obtenu du sultan la liberté de fonder à Constantînople une maison de notre Compagnie, pour venir en aide aux nombreux catholiques de toutes nations qui vivent dans cette grande cité, le P. Lévesque fut un des cinq Jésuites que la solidité de leur vertu et leur zèle éprouvé désignèrent au choix des supérieurs pour aller fonder la nouvelle mission dans cette capitale de rOrient. Il partit de Verdun en compagnie d*un autre prêtre. Tous deux remplis de joie se félicitaient mutuellement de leur bonne fortune : ils prévoyaient bien les épreuves qui les attendaient, mais elles s'offrirent plus tôt qu'ils ne pensaient. Le jour même de leur départ, s'étant égarés dans une épaisse forêt, la nuit les surprit avant qu'ils eussent pu en sortir. Les arbres ne leur offrant pas, en plein hiver, un couvert suffisant, ils résolurent, malgré la pluie et la tempête, d'aller en avant dans Tespoir de retrouver leur chemin. Ils chevauchaient donc péniblement à travers d'épais fourrés, quand tout à coup un des deux chevaux se cabre et refuse d'avancer Son cavalier le presse de l'éperon : peine inutile, l'animal se rejette obstinément en arrière. Surpris de cette résistance^ les voyageurs mettent pied à terre, battent le briquet, allument une torche
et découvrent avec épouvante, à quelques pas devant eux, un précipice affreux dont le bord était sous leurs pieds, mais caché par des broussailles. Nos voyageurs se jettent à genoux pour remercier la divine Providence. Et comme le cheval du P. Lévesque s'était déjà trop avancé pour remonter vers lui, il a de nouveau recours à la prière, et bientôt sa monture, faisant un plus vigoureux effort ,franchit l'obstacle et revint à lui.
Kn quittant la France, le P. Lévesque prit le chemin de Rome. De là il partit pour Constantinople, où, après une périlleuse navigation, il aborda le 7 septembre 1 609. Logé, à son arrivée, dans une petite maison près de la chapelle de Saint-Sébastien, à Péra, il fut bientôt, grâce au baron- de Sàlignac , ambassadeur de Henri IV, mis en possession de l'église de Saint-Benoit et des bâtiments attenants qui avaient abrité le P.. Mancinelli et ses compagnons, en 1587, à l'époque de notre premier établissement, ruiné peu après par suite de la guerre entre les Turcs et les Vénitiens.
Dès les premiers temps de son arrivée, le P. Lévesque s*employa, selon l'ardeur de son zèle, aux œuvres les plus laborieuses, particulièrement à ramener les renégats à notre sainte religion ; mais surtout à consoler^ fortifier et soulager les pauvres chrétiens esclaves des Turcs ^ qui les employaient
et traitaient^ comme bêtès de somme, aux travaux les plus durs dans les arsenaux , et principalement dans les galères.
Bientôt une grande épreuve fondit sur la mission: la peste de 1611 débuta par des fièvres malignes qui attaquèrent tous nos Pères en jnéme temps : deux succombèrent à la violence du mal , et le P. Lévesque fut réduit à un tel état de langueur^ que les médecins n'espéraient plus le sauver. Il guécit cependant ; mais^ comme les deux Pères que le fléau n avait pas enlevés étaient allés réparer leurs forces dans une Ile de l'Archipel , le P. Lévesque demeura seul à Constantinople. Notre missionnaire y travaillait sans relâche, mais bientôt le poison que lui firent prendre quelques Grecs schismatiques ruina tellement sa santé que , désormais paralysé d'une partie de ses membres, le travail des missions lui devint impossible : ses mains demeurèrent si fortement crispées par les suites du poison , que très-difficilement il pouvait célébrer la Sainte Messe, et encore dans une chapelle particulière interdite au public.
Le P. Général, Claude Âquaviva^ apprenant en quel état se trouvait notre missionnaire, lui ordonna de se rendre en Italie et, l'appliquant à la province de Naples, il lui assigna pour séjour la maison professe. Ce fut là que le P. Lévesque consuma les dix
dernières années de sa vie dans un ministère moins laborieux sans doute que celui des missions, mais non moins méritoire et non moins fructueux , comme le prouvent, et sa réputation de sainteté, et les merveilleux succès dé son infatigable apostolat.
Et de fait, il passait à Naples pour avoir ressus- •cité trois morts,* comme le rapportent entre autres Cordara, Patriguani, Beatillodans sa Vie de S. Nicolas et le P. Anello Pollio en plusieurs de ses manuscrits, d'où fut tirée la Vie du serviteur de Dieu citée par Nadasi .
Mais parmi les choses merveilleuses rapportées da^is les écrits des auteurs déjà cités , nous devons au moins signaler, dans le serviteur de Dieu, la connaissance de l'avenir, l'annonce desévénements futurs,'avec une telle précision et un tel détail, qu'on ne saurait expliquer un si grand nombre de prédictions, vérifiées par leur accomplissement, si l'on n'admettait pas que Dieu lui eût accordé le don de prophétie. Laissant de côté les faits recueillis par les auteurs dont nous avons parlé, citons ce seul fait concernant le serviteur de Dieu lui-même.
Quatre ans avant sa mort, le P. Lévésque annonça très-clairement et positivement qu'il mourrait un jour de fête, et un jour si heureux pour la Compagnie, que jamais elle n'en avait eu de comparable. Il répétait souvent que' son plus ardent
désir serait de voir canoniser notre bienhetireux Père saint Ignace ; que ce bonheur ne lui serait point accordé sur la- terre, mais qu'il espérait voir cette grandeféteau ciel^ au moment où les autresmembres cte la Compagnie la célébreraient sur la terre.
Et le fait arriva comme il avait été prédit. Aucune aggravation de ses infirmités, aucune maladie du P. Lévesque ne faisait présager sa fin subite, lorsque tout à coup survint une crise violente qui enleva le serviteur de Dieu, à Naples^ au moment précis où le Souverain Pontife lisait, à Rome, le décret de canonisation de saint Ignace de Loyola. Ainsi, comme il Tavait si clairement prédit, le P. Lévesque mourait le jour même du triomphe de notre saint fondateur, 12 mars 1622.
Nous omettons à regret une foule de traits admirables de la sainteté du P. Lévesque recueillis par le P. Alegambe et les auteurs déjà cités, mais cette notice prendrait les proportions d'un volume : rappelons seulement, en la terminant^ qu'un des plus -grands désirs du P. Lévesque eut été de retourner à la mission de Constantinople, dans Tespoir d y trouver la grâce du martyre, que le poison, administré par les ennemis du catholicisme, avait failli lui procurer.]
Maintenant nous allons reprendre le cours de
— 391 ^ notre histoire de TUniversité, interrompue par cette notice sur le P. Ijévesque, Tune de ses plus grandes illustrations.
On se plaignait depuis plusieurs années que les règlements publiés à différentes époques par les princes de Lorraine, pour le bon ordre de la ville et la tenue des étudiants, tombaient pratiquement en désuétude. Afin de remédier à ce relâchement, le Recteur, d'accord avec les doyens des Facultés et le conseil Académique, rédigea un rapport adressé au Duc et le lui envoya revêtu des signatures de tous les membres dudit conseil.
Conformément à cette juste et iiqportante requête^ Son Altesse publia ui\ nouveau règlement en date du 5 février 1 602, « tant pour contenir les Estu- (liants en icelle (Université) en toute modestie et devoir que pour faire vivre les bourgeois y résidents... n et dans ce' but le prince renouvela les anciennes ordonnances, et le geôlier lui-même n'était pas oublié : « Et d autant que le geôlier de la prison desdits Escoliers n'a aucun salaire de ses peines^ voulons et ordonnons quil lui soit permis de recevoir de t Ëscolier prisonnier ^ trois' gros pour t entrée f et un gros pour chacun jour quil demeurera en ladite prison^ etc.. » .
Le 14 juillet, par ordre du Recteur, eut lieu la procession solennelle de TUniversité. Jamais cette
cérémonie n'avait été aussi brillante : on y comptait seize docteurs des différentes Facultés.
Cette même année le Père Laurent Magio fut nommé, pour la seconde fois, visiteur des Provinces en deçà des Alpes. Il passa près de six mois à Pontà-Mousson et^ durant son séjour^ il fit ou approuva divers règlements très-sages , concernant la discipline et les études. L'Université, déjà très-florissante, prit dès lors un nouvel éclat et devint plus nombreuse que jamais.
HISTOIRE DE L'UNIVERSITÉ