‹ L'Université et Madame de MaintenonChapitre 30 sur 58 · Octobre · texte numérisé non relu

Octobre

et par surcroît libérale : en un mot, femme de cœur et de génie sublimes, traversant cette vie pour le bien du Roi et de la France et accomplissant sa tâche comme éclairée d'un rayon divin.

Si Ton ne s'arrête il ne restera plus qu'à poursuivre la béatification de la veuve du cul-de-jatte Scarron, gouvernante des enfants de M me de Montespan qu'elle supplanta.

Au moment où M. Joseph Fabre poursuivait ses éloquentes revendications en faveur de Jeanne d'Arc, il se rencontrait des hommes assez spirituels pour nous proposer comme un exemple M me de Maintenon, cette femme trop habile et toujours cachée qui a été l'un des plus mauvais génies de la France, et la complice de toutes

les persécutions religieuses. Vers ce même moment on cherchait à la faire passer pour l'inspiratrice de ces femmes qui, « en répandant autour d'elles comme on les engageait à le faire », les enseignements dont les élèves de Saint-Cyr remportaient dans leurs provinces l'influence salutaire, ont, il a quelque raison de le penser, « contribué à former ce grand courant de générosité sociale qui, dans l'histoire, a pris le nom d'esprit de 1789 ».

Cela peut se lire couramment dans un livre fait à l'usage des jeunes filles, et qui porte en tête le nom de M me de Maintenon.

La veuve Scarron telle que la dépeint M me de Caylus avec ses « habits d'étamine de Lude, son linge uni,

mais bien chaussée et de beaux jupons », était, dit le même auteur, « une femme simple, modeste, aux sentiments généreux » qui « aurait passé sa vie », s'il l'eût fallu, dans sa première école de Rueil « à tuer des poux, à graisser la gale, à faire laver les pieds », si Dieu, comme se plaisait à le dire celle qui était devenue Reine, ne lui avait marqué sa place et réservé son rôle à la Cour qu'elle haïssait.

« Elle a été reine sans le paraître ».. ., « elle a concentré entre ses mains toutes les prérogatives, toutes les faveurs »

« Le roi se plaisait à travailler dans

la chambre de M me de Maintenon »,

mais « elle se tenait à l'écart ». Elle

ne s'occupait pas de politique et n'au-

5o l'université

rait jamais osé combattre les vues du Maître « et lui exprimer la vérité dans toute sa force sauf lorsqu'il s'agissait de la misère du peuple dont elle était particulièrement touchée ».

« Les questions religieuses sont les seules qu'elle eût à cœur... » « Elle mettait un zèle froid mais tenace à administrer la conscience du Roi. »

Mais M me de Maintenon n'a pris aucune part à la révocation de l'édit de Nantes qui a été un « acte politique »... « Ce qu'elle demandait, c'était qu'il fût fait usage avant tout de tous les moyens qu'offrait l'éducation pour ramener les consciences égarées »... « On ne peut lui refuser- ce » témoignage qu'elle avait mis du » côté de l'humanité son cœur et sa » raison. »

ET MADAME DE MAINTENON 5l

M me de Maintenon au reste avait d'autres soucis. Elle a été « absorbée »

par Saint-Cyr qui la révèle « tout entière » et dont le but, à en croire le Père de la Chaise t d'accord sur ce point avec Fénelon », était de donner à l'Etat « des femmes bien élevées...

de bonnes mères de famille ». Il y avait assez de « bonnes religieuses », et M me de Maintenon, au reste, « se défiait de la séquestration des religieuses ».

C'est d'après Saint-Cyr qu'il faut juger M me de Maintenon. C'est là qu'elle a surtout été ce qu'elle était chez tout le monde, « la lumière, la vie, le charme... » « ...Tout ce » qu'elle avait d'expérience,* de rai- » son, de sentiments généreux ou » délicats, de résolution, de ten-

» dresse, de souvenirs du passé et » de pensées d'avenir, elle le ra- » massa au profit de Saint-Cyr et l'y » versa. »

Le programme au début, « lorsque la note charmante et brillante de Saint-Cyr était l'agrément », s'est inspiré de celui de V Éducation des filles. Si plus tard, les « écritures »

sont devenues rares... « si la lecture restreinte à saint François de Sales et à quelques écrits de morale religieuse ont été insuffisants et monotones, on y a suppléé merveilleusement par des exercices oraux de langage et de raisonnement. La pédagogie moderne n'a rien trouvé sous ce rapport que les dames de Saint-Cyr n'aient dans une certaine mesure appliqué en perfection »... ; quant à « la discipline,

Saint-Cyr n'avait rien de la réclusion monacale ».

« L'avenir pour les demoiselles, c'était en effet, non le cloître, mais la vie, et c'est pour la vie qu'on leur faisait ce trésor de maximes droites et solides qui devaient leur servir de règle de conduite. »

Aussi M me de Maintenon entretenait-elle les jeunes filles du mariage, « elle ne craignait pas de le présenter — ce n'était toutefois qu'aux têtes légères qu'elle tenait ce langage — sous l'aspect le plus sérieux... »

Voilà ce qu'a été Saint- Cyr où M mc de Maintenon a eu pour collaboratrices M mes de Brinon ', de la Mai-

i. Expulsée de Saint-Cyr en 1688, par lettre de cachet avec ordre de se retirer dans un couvent.

sonfort \ de Berval, M me du Veilhan, « cette âme vaillante que les bulletins de campagne exaltaient, esprit politique qui suivait et expliquait les négociations de la paix ».

Telle est l'œuvre de celle qui avait t le génie de l'organisation... » qui « était au courant de ce que les ar- *> moires de Saint-Cyr contenaient de » linge », comme Napoléon qui, « à » la veille d'une campagne, savait » exactement le nombre de chevaux » qu'il avait à l'armée et le nombre » de bottes de foin dont il disposait » pour les nourrir. . . »

« Certaines des maximes de M me de Maintenon paraissent sans doute ex-

i. « Éconduite » par lettre de cachet en 1691, ainsi que deux autres dames, et enfermées chacune dans un couvent différent.

ET MADAME DE MAINTENON 5 b

céder le cadre de l'éducation moderne qui met à part, pour le réserver à la famille, tout ce qui touche au domaine de la conscience religieuse ».. .

mais on trouve par contre dans les écrits de M me de Maintenon « des définitions dignes de figurer à côté des maximes de La Bruyère, de Vauvenargues, certains mots, certains tours

qui rappellent Pascal »,. . . comme on voit * à côté de simples conseils de sagesse et de bienséance,. . . des aperçus saisissants, souvent hardis. On trouve, en effet, dans une sorte de manuel pour l'éducation des demoiselles, une espèce de profession de foi en faveur du libre-échange. .., une déclaration de principes sur l'égalité de l'impôt..., des réflexions pressantes sur l'obligation du service militaire... »

En résumé et à un point de vue général M me de Maintenon inspire « l'admiration et* le respect ». Si le sentiment ne va pas jusqu'à « la tendresse », il faut y voir « l'effet ineffaçable des calomnies de génie que Saint-Simon a si âprement attachées à sa mémoire ».

Telle était, s'il faut en croire un homme de grand savoir, M me de Maintenon.

Faut-il l'avouer ? nous nous y sommes repris à deux fois avant de comprendre comment un esprit éclairé, pénétrant comme pas un, a pu nous proposer un semblable exemple ; comment il a pu présenter M me de Maintenon comme un modèle de droiture, de modestie, de désintéressement, comme une femme aux sentiments et à l'esprit généreux, absorbée par une œuvre

admirable, modèle elle-même d'éducation élevée et libérale, comme une directrice des consciences, une moraliste tout entière à sa création, ne se permettant d'intervenir dans les affaires de l'État que lorsqu'il s'agissait d'élever la voix au nom de la justice, de la tolérance, du patriotisme et de l'humanité.

Où nous nous trompons avec beaucoup d'autres ou c'est là une Maintenon que son siècle n'avait pas connue; non pas réelle mais imaginaire et dont, on oublie les actions pour ne considérer que le^ écrits.

Encore faudrait-il les avoir tous lus et c'est ce que Ton n'a pas fait.

Lorsque Ton cite les éditions authentiques de Mémoires qui, dans des ouvrages revêtus de l'approbation de

l'archevêque de Paris et du t Saint- Siège », sont indiqués comme donnant les renseignements les plus intéressants sur la cour de Louis XIV, on répond qu'ils sont l'œuvre d'un « ca- » lomniateur de génie », mais d'un calomniateur.

C'est Tépithète dont on accompagne le nom de Saint-Simon, celui que l'on a dénommé « le Tacite et le Juvénal * du siècle de Louis XIV.

Lorsqu'on invoque les écrits de M me de Maintenon, ceux sur lesquels l'histoire a basé son jugement sur Saint -Cyr, on répond que le texte primitif a été altéré ou par un faussaire ou par les Dames de Saint- Louis.

Lorsque l'on cite les écrits originaux de M me de Maintenon on répond qu'il

ne faut pas prendre à la lettre tout ce que Ton y lit.

Nous nous abstiendrons de prendre parti dans cette dispute sur Pauthenticité des écrits de M me de Maintenon, bien que l'épithète de faussaire nous paraisse un peu leste. Nous concéderons que les éditeurs avaient l'habitude, au siècle dernier, d'arranger, d'abréger les documents qu'ils publiaient.

Mais les défenseurs de M me de Maintenon sont-ils vraiment fondés à se plaindre de ce procédé alors que plusieurs d'entre eux ne se font pas faute de reproduire des citations empruntées de toutes mains, équivoques dans leur origine et trop ingénieusement abrégées et cousues pour que nous puissions avoir confiance.

Le fait certain, c'est qu'à l'occasion

6o l'université

de la compilation publiée en 1752, Voltaire dit dans le Supplément au Siècle de Louis XIV : « Il s'est trouvé » que madame de Maintenon a si- » gné par avance tout ce que j'ai dit » d'elle. »

Et il disait d'elle dans une lettre qu'il adressait en 1752 (18 décembre), à d'Argental : « ... de la fausseté, de » l'ambition, du manège, des messes, » des sermons, des galanteries, des » cabales, voilà ce qui compose une » Esther. »

Mais que vaut ce témoignage? Et Voltaire avec Saint-Simon ne méritent-ils pas d'être mis au panier?

Le fils de Racine, qui avait communiqué au compilateur de 1752 des lettres de M me de Maintenon, a trouvé, dans le recueil publié, des documents

ET MADAME DE MAINTENON 6l

autres que ceux qu'il avait donnés.

Cela a suffi pour mettre en doute les lettres éditées à cette époque. Mais les détenteurs de lettres de M me de Maintenon étaient nombreux et le compilateur a dû puiser dans différentes collections. Il y a sans doute des originaux que Ton ne retrouve plus. Peut-on en conclure qu'ils n'ont pas existé ?

Des documents nombreux ont été détruits par les religieuses de Saint- Louis. Ceux qu'elles n'avaient pas brûlés ont été dispersés en 1793 et remis par elles à des familles amies.

Les documents qui se trouvaient à Paris, à l'hôtel de Noailles, ont été disséminés à la même époque. Des lettres originales ont été retrouvées, il y a vingt ans.

Enfin, nous ne nous arrêterons pas à réfuter ceux qui prétendent que les écrits conservés, par les religieuses de Saint-Louis, ont été faussés par elles, ou encore qu'il ne faut pas prendre à la lettre tout ce que dit M me de Maintenon dans les documents originaux qui subsistent. Il n'y a pas, on le reconnaîtra, de discussion possible dans ces conditions. L'argument ne mérite d'être retenu que parce qu'il permet de constater chez certaines personnes le parti pris de mettre en doute tout ce qui peut porter une ombre sur la figure idéale de M me de Main tenon.

Ce qui n'est pas douteux, c'est que les religieuses de Saint-Louis avaient conservé de nombreux écrits de leur Supérieure. Elles les ont, inconsciemment ou non, communiqués, et per-

mis ainsi de placer sous son vrai jour M me de Maintenon.

Parmi les compilations que l'on a faites de ses écrits, il est une collection composée sur les originaux ou sur des copies authentiques. Elle est due à un historien, M. Lavallée qui, après avoir jugé assez sévèrement M me de Maintenon, est venu à résipiscence et a dépensé, dans un travail énorme, le zèle et l'ardeur d'un néophyte. Il est enclin, en effet, à tout excuser, à tout justifier, et, presque sans réserve, à tout admirer.

Nous savons bien qu'à cette indulgence exagérée, les amis passionnés de M me de Maintenon eussent préféré plus de circonspection dans le choix des lettres. Après avoir loué M. Lavallée de son œuvre, ils ont fini par lui

reprocher de l'avoir entreprise sur le tard, à un moment où commençait à faiblir la vigueur de son esprit. Ce galant homme a, en effet, publié des lettres que Ton eût désiré laisser dans l'oubli. Il ignorait que le grand art chez un historien entendu est de ne pas tout dire; même il a donné une plus grande force à sa révélation en classant parmi les pièces fausses celles dont il ne retrouvait pas les originaux.

Pour peu que les originaux que M. Lavallée a eu sous les yeux disparaissent avec le temps et qu'ils soient passés sous silence dans les Extraits que nous vaudra le mouvement actuel en faveur de la grande éducatrice, on montrera à nos descendants une M me de Maintenon si parfaite que sa modestie s'en offensera.

Quoi qu'il en soit, nous avons un recueil authentique, reconnu comme tel par les partisans les plus qualifiés de M me de Maintenon eux-mêmes puisqu'il a servi de base à l'apologie de la directrice de Saint-Cyr. C'est ce même ouvrage qui va nous permettre de présenter, aux mères de famille, au personnel dirigeant et enseignant de nos lycées, une M me de Maintenon sincère dont les pensées et les actions ne seront plus empruntés à la fable, mais à des documents indéniables. Nous ne citerons en effet de l'œuvre de M. Lavallée que les pages dont il a vérifié la provenance et reconnu l'authenticité.

Nous serons conduits à multiplier nos citations. Si abondantes qu'elles soient, elles présenteront néanmoins une lacune, M. Lavallée s'étant, pour

la Correspondance générale, arrêté à Tannée 1701, après le quatrième volume. Un cinquième volume renfermant les lettres de 1701 à 1705 a été imprimé, mais il a été détruit ; il est introuvable même à la Bibliothèque Nationale ; et M. Lavallée, il est à peine besoin de le dire, n'a pas continué son travail.

Quelle femme ces écrits nous révèlent-ils I

Une femme dont la devise est :

Semper recte % et dont la vie a été un modèle de « manège », pour parler comme Voltaire.

M™ de Maintenon se dit et on la dit modeste, simple, sans arrière-pensée ambitieuse, cherchant les rôles

ET MADAME DE MAINTENON 6j

effacés, regrettant et désirant toujours sa vie très humble d'autrefois. Qui donc ignore ce que cachait la simplicité de M me de Maintenon ? et pour ce qui est de l'ingénuité de ses pensées, il faut la voir à l'œuvre pour en apprécier toutes les ressources.

Du jour où elle est chargée des enfants de M mc de Montespan et du Roi, elle est déjà en chemin pour supplanter sa maîtresse, « celle que l'on traite en Reine ».

M me de Maintenon ne veut avoir affaire qu'au Roi. Il n'aime pas les dévotes dans ce temps-là et, pour s'emparer de lui, elle mêle à la dévotion une, douce galanterie ; en même temps elle encourage M me de Montespan à la dévotion.

M me de Montespan s'aperçoit trop

tard qu'elle est trahie et il s'en suit, entre les deux femmes, des scènes terribles suivies de confidences échangées entre le Roi et M me de Maintenon.

Mais déjà celle-ci a mesuré l'influence qu'elle exerce sur Louis XIV, elle parle de quitter la Cour; et pour la retenir, le Roi multiplie ses libéralités si heureusement commencées par le don de la terre de Maintenon dont le revenu était de i5,ooo livres. C'est à cette attitude que M me de Sévigné fait allusion quand elle écrit (1675, 7 août) :

« Je veux vous faire voir un petit dessous de cartes qui vous surprendra. C'est que cette belle amitié de M mc de Montespan et de son amie est une véritable aversion depuis près de deux ans. L'amie est d'un orgueil qui la rend révoltée

contre les ordres de l'autre. Elle n'aime pas à obéir : elle veut bien être au père, mais non pas à la mère. Elle lui rend compte et point à elle. Le secret roule sous terre depuis six mois et se répand un peu. »

N'arrivant pas assez vite, malgré les brouilles qu'elle suscite avec un art infini, à provoquer une rupture ouverte entre le Roi et M me de Montespan, M me de Maintenon prend le parti de le rapprocher de la Reine. C'était peu de temps avant la mort subite de Marie-Thérèse (1 683) et nous verrons l'ascendant que prit dès ce moment M me de Maintenant , comme on disait à la Cour, sur l'esprit du Roi et le rôle qu'elle joua dans l'État.

On oublie trop souvent que si M me de Maintenon était veuve de

Scarron, elle était la petite-fille de cet Agrippa d'Aubigné, prosateur, poète et théologien, même courtisan, souple et fort, contenu et passionné à l'occasion, fait pour la guerre et pour l'intrigue, au demeurant tout près d'être absolument remarquable s'il eût appris à se fixer. M me de Maintenon, qui devait se souvenir de cette vie, se souvint certainement de celle de son père, Phomme hasardeux qui ruina sa mère et elle dut quelque jour faire le serment d'être patiente, de ne se jamais livrer qu'à bon escient. Elle se tint parole et lentement, mais sûrement, elle ne cessa pas de monter. L'esprit de suite qui a manqué à tous les siens, elle le possède et quand elle s'est fixé un but, elle va jour par jour et toujours sans bruit.

ET MADAME DE MAINTENON Jl

Son ambition que Ton nie, elle Pavoue :

« Je voulais, dit-elle, faire un beau personnage... Je voulais de l'honneur 1 . »

Non seulement elle voulait faire un beau personnage, mais elle voulait être le personnage, soumettre tout au moi.

C'est le moi qui la domine, comme le lui écrivait, non sans un certain courage, Fénelon dont elle devait ruiner la fortune :

« Le Moi dont je vous ai parlé si souvent est encore une idole que vous n'avez pas brisée. Vous voulez aller à Dieu non par la perte du Moi, au contraire, vous cherchez le Moi en Dieu \ »

i. 1707. Lavallée, Lettres historiques, t. II, p. 214 et 2i5.

Page 1