‹ L'Université et Madame de MaintenonChapitre 56 sur 58 · juin, Lettres hist., t. II, p. i3o · texte numérisé non relu

juin, Lettres hist., t. II, p. i3o

IÔ2 l'université

Il ne nous était pas permis de laisser passer plus longtemps sans protestations l'engouement prodigieux auquel nous assistons. Ce n'est pas notre faute si nos citations intentionnellement multipliées ont pris la figure d'un réquisitoire ; nous aurions été moins acerbe et plus bref si nous n'avions eu affaire à des éloges sans mesure, et, qui pis est, sans souci des documents les plus sûrement vérifiés.

Est-ce à dire que nous tenions M me de Maintenon pour une femme ordinaire, que nous méconnaissions son intelligence subtile et forte, son esprit de suite, la netteté et la justesse de ses vues sur certains objets, comme aussi parfois, dans l'expression de ses

idées un abandon et une grâce aisée qui ont leur charme ? Nous ne contestons à M me de Maintenon aucune de ses qualités; mais quel miracle que le bien dirg chez la petite-fille du compagnon d'Henri IV, chez la contemporaine de M me de Sévigné ?

Est-il besoin d'affirmer que nous aurions montré moins de susceptibilité s'il s'était agi uniquement d'assigner à M me de Maintenon un rang parmi les écrivains qui ont prêté leur gloire à ce que l'on appelle le siècle de Louis XIV * ? Toute querelle à ce sujet

i. M. Lemonnier, professeur à la Faculté des lettres de Paris et maître de conférences à l'École de Sèvres, fait remarquer que le « nom de siècle de Louis XIV a fini par fausser Phistoire du xvn 8 siècle. On a tout fait commencer en France non pas avec le siècle, mais avec le Roi... » (Revue universitaire, mars 1893, Etudes d'art et d'histoire.)

nous eût paru insignifiante et nous aurions laissé monter l'encens.

Mais il n'en est pas ainsi : le parti pris qui nous a paru offensant et contraire au respect que tout honnête homme doit à la vérité, c'est de nous présenter comme un guide, et un guide unique, M me de Maintenon, précédée, accompagnée, suivie de cette ambition qui sut toujours se taire et toujours agir, de cet orgueil qui voudrait s'ignorer et qui perce, de cette dévotion prosternée où tout se rencontre : les désirs mondains les plus persévérants, la passion du moi ineffaçable, et pour finir, la barbarie.

On n'eût certes pas hasardé cette audace au lendemain de la mort de Louis XIV, à l'heure où M me de Maintenon courait risque de vie, si elle se

ET MADAME DE MAINTENON l65

fût montrée dans Paris. On ne l'eût pas osé sous la Régence, ni sous Louis XV, ni — qu'on y prenne garde — sous Louis XVI qui, dans son Edit de novembre 1787, réprouve, en termes si expressifs, les violences exercées par son aïeul et fondées « sur de trompeuses apparences de conversion ». Cet auguste témoin, catholique si profondément convaincu, en vaut un autre, sans doute.

Quoi qu'il en soit, jamais nous ne comprendrons que l'on confonde notre société passionnée d'égalité, ce peuple immense qui est aujourd'hui son maître et le notre, avec la société faite de contrastes et d'abus, avec la bête épuisée dont la Bruyère, la Rochefoucauld, Vauban, Fénelon et plus tard d'Argenson nous ont légué les traits-

i66 l'université

Encore moins comprendrons -nous que des docteurs avisés, faisant, dans l'Université transformée, fonctions d'experts et de juges, aient eu la pensée chimérique d'adapter les maximes, les méthodes, les programmes de M me de Maintenon à nos lycées, en oubliant ce qu'était Saint-Cyr et ce que sont nos établissements dans la tenue, le sérieux et la diversité de leurs études, oubliant la différence des intentions : là-bas le renoncement, la mort, en toutes lettres ; ici, la vie, la famille, la Patrie, le devoir et l'honneur. Nierait-on qu'il y ait là dedans une part d'idéal assez élevé pour satisfaire toutes les consciences et tous les cultes ?

Nous nous défendons, il est vrai, d'être de ces dilettantes moins sou-

cieux au fond de servir nos intérêts que de mériter, par des mixtures et des accommodements hasardeux, les applaudissements de la « bonne compagnie ». Et cela étant dit, que les auteurs de la campagne menée contre la loi sur l'enseignement secondaire des jeunes filles, et les caudataires de M me de Maintenon ont visiblement le même dessein, nous éprouvons une reconnaissance d'autant plus grande pour les hommes de talent et de probité qui ont donné le signal du bon combat.

Nous savons ce que pense M. Vapereau de M me de Maintenon l .

• 1. Voir les Éléments de littératures française de M. Vapereau et la revue de YEnseignement secondaire des jeunes filles, numéro d'octobre 1891, p. 145 et suivantes.

i68 l'université

Il ne déplaira pas non plus à nos lectrices de savoir comment on la juge à l'étranger :

« M mc de Maintenon, dit M. Pergameni ', bien différente de son aïeul, le bouillant soldat de la Réforme et l'ennemi de toutes les hypocrisies, fut le type accompli de la dévote. Elle en a tous les traits : la prudence incarnée, la froideur de cœur et le fanatisme dissimulé. Énigmatique figure, en somme peu sympathique et dont il serait difficile de pénétrer la réalité. »

Et M. Pergameni nous fait voir M me de Maintenon

« ne tardant pas à prendre sur le Roi vieilli la plus dangereuse influence, le poussant dans la voie du népotisme, l'ex-

i. Professeur de littérature française à l'Université de Bruxelles, dans ses Écrivains épistolaires.

citant contre les protestants et devenant la sombre Egérie de cette, cour hypocrite et morose. »

Nous voilà loin de la Maintenon sanctifiée, déifiée que Ton a introduite avec précaution d'abord , puis avec une complaisance sans limites, non seulement parmi les ouvrages de littérature, mais parmi les livres d'histoire destinés à l'enseignement secondaire.

Parmi ces livres, et parmi les meilleurs, il en est, il est vrai, qui dénoncent l'action personnelle et souveraine de M me de Maintenon sur le Roi, qui reconnaissent que le mariage secret et la révocation de l'édit de Nantes ont été concomitants et jugent la Révocation comme elle mérite d'être jugée; mais quand ils énumèrent les personnages qui ont ap-

i-jo l'ckivebsité

plaudi à cet acte, ils vont jusqu'à citer le bon La Fontaine, en omettant le nom de M"* de Maintenon.

Cette omission n'est-elle pas bizarre; et pourra-t-elle subsister en présence de nos citations ?

Il serait pour le moins inutile de méconnaître que nous nous heurtons non pas à une fantaisie seulement, mais à tout un système dirigé de haut qui a ses tenants considérables et nombreux, lettrés accomplis et par surcroît casuistes d'une telle eau que Pascal les eût admirés.

Faudrait-il donc admettre que de très honnêtes gens, par faiblesse ou pour n'être pas allés suffisamment au fond, viendraient eux aussi en aide au mensonge?

Comment, par exemple, nous pré-

sentent-ils la révocation de l'édit de Nantes comme unanimement réclamée par ceux qui avaient voix aux affaires de l'Etat, sans nous rien dire de l'action merveilleuse du Grand Dauphin, qui, au sein du Conseil où Ton déchirait i'Edit par lequel un Roi glorieux avait mis fin aux guerres de religion, s'éleva, au nom de l'humanité, contre cet attentat et essaya ainsi d'épargner , au grand siècle et à la France, cette honte sanglante ?

L'histoire doit fidèlement enregistrer les faits. C'est son devoir strict parce que, sans cela, elle ne serait plus , l'histoire et parce qu'elle doit être un enseignement ; il est des noms , des actes qu'elle désigne à l'admiration, à la reconnaissance -, il en est qu'elle doit vouer à la^ réprobation ,

à l'animadversion de la postérité.

Il est des fautes, des crimes qui ont pesé sur la France. Ils ne doivent plus pouvoir se reproduire. Il faut être unanime à les flétrir, unanimes à mettre au ban de l'histoire ceux qui les ont perpétrés.

L'histoire, s'il n'en était ainsi, ne serait plus une école de sentiments généreux, de vertus civiques; elle serait le plus dangereux des enseignements, celui qui dit que la fin justifie les moyens, que le fait accompli couvre les attentats les plus odieux.

La vérité autrefois était plus respectée. Les livres qu'au lycée Ton mettait entre nos mains, l'histoire de M. Duruy, ce libéral qui a été un ministre éminent et qui est un historien illustre, et le programme d'histoire de

M. Royé, ce modeste, ce vaillant, qui pendant près de cinquante années, a professé à l'Ecole Sainte-Barbe, qui fait, aujourd'hui encore, aux jeunes filles, un cours d'histoire, nous ont dit l'influence qu'avait exercée sur le Roi M me cle Maintenon, le rôle notamment qu'elle avait joué dans ce drame de i685.

Quant aux ouvrages de littérature, ils passaient M me de Maintenon sous silence.

Aujourd'hui, elle a sa place marquée dans nos ouvrages de chevet. Ses œuvres sont l'objet d'extraits, avec préface apologétique, que l'on met entre les mains des jeunes filles.

Le Conseil supérieur qui prend soin de désigner les auteurs recommandés :

Corneille, Molière, Racine, La Fon-

f74 l'université

taine, Boileau, M me de Sévigné, La Bruyère, Bossuet, Fénelon, Bourdaloue, Massillon, mentionne également YÉducation des Filles, « non comme un modèle à suivre », ainsi que le remarque M. Vapereau, mais « comme un type à étudier ». C'est, à n'en pas douter, dans la même intention que le Conseil supérieur nous a donné Télémaque, le Dialogue des morts de Fénelon, les Oraisons funèbres, même Y Histoire universelle de Bossuet.

Le Conseil supérieur avait fait, dans sa première pensée, à Bossuet et a Fénelon la place qui leur revenait de droit, mais sans les mettre en évidence.

Tout cela est changé, modifié, amendé.

Bossuet prend la tête non pas seulement comme orateur, penseur et polémiste, mais comme éducateur ; le pro-

gramme de Saint-Cyr et la Politique tirée de l'Écriture Sainte deviennent notre programme. M. de Fontanes luimême et ses conseillers de 1808 doivent en éprouver quelque suprise.

Cependant le Conseil supérieur n'avait pas compris M me de Maintenon dans la liste des auteurs destinés aux lycées de jeunes filles. Ce qui n'a pas empêché, nous ne savons quelle autorité, de lui donner entrée dans ces établissements pour tirer de ses œuvres des sujets de leçons et de compositions. Professeurs et élèves puiseraient là leurs inspirations

Ce n'est pas tout ; M me de Maintenon s'est assise parmi les auteurs de l'agrégation et du certificat, pour s'adresser non plus aux élèves, mais aux jeunes filles qui se destinent au professorat

Page 1