CHAPITRE II
La journée du 23 juin.— La fête de Saint-Jean-Baptiste. — L'Université Laval prend une large part à toutes les démonstrations patriotiques. — La procession ; la messe en plein air sur la terrasse Dufïerin. — L'adresse présentée à l'Université Laval par M. le maire et par les citoyens de Québec. — L'adresse et le cadeau des dames de Québec. — Le concert. — Au banquet national.
/'"''EST lundi, 23 juin, que s'ouvrit le jubilé universitaire. ^ Ce jour devait être spécialement consacré aux noces de diamant de la Société Saint-Jean-Baptiste, et à la célébration de la fête nationale des Canadiens-Français ; mais, on le sait, la Société Saint-Jean-Baptiste avait gracieusement invité l'Université Laval à s'unir à elle dans de communes réjouissances, et le 23 juin fut, en réalité, le premier jour des noces d'or de Laval.
Certes, on ne pouvait mieux inaugurer la série des fêtes du cinquantenaire. Rarement Québec vit plus solennelle et plus enthousiaste démonstration populaire. Cette journée fut vraiment, avec quelque chose de plus parfait dans l'organisation et dans l'exécution du programme, comme le prolongement de ces grandes manifestations
nationales qui, en 1880, en 1889, et en 1898, avaient si profondément remué le patriotisme des Canadiens.
C'est toujours par une procession à travers les rues que commencent nos Saint-Jcan-Baptistes. Rien n'est plus propre à provoquer, jusque dans les quartiers les plus reculés de la ville, l'explosion du sentiment national : c'est, avec le drapeau, la flamme du patriotisme que l'on promène par toutes les places et dans tous les faubourgs de la cité.
C'est donc par une procession que devait s'ouvrir la journée du 23 juin. Des délégués de toutes nos sociétés industrielles, commerciales, politiques et religieuses ; des représentants de toutes les classes de la population canadienne-française figuraient dans cet immense cortège qui défila par les principales rues de Saint-Malo, de Saint- Sauveur, de Jacques-Cartier, de Saint-Roch, de Saint-Jean- Baptiste, et de Notre-Dame de Québec. Les professeurs de l'Université Laval avaient été spécialement invités à prendre place dans les rangs de cette procession : le peuple aimerait sans doute voir s'unir à lui, dans une circonstance aussi solennelle de sa vie publique, ces ouvriers d'une œuvre si éminemment patriotique. Précédés du massier et des appariteurs, revêtus de la robe magistrale et de l'épitoge bordée d'hermine, coiffés de la toque, les professeurs des Facultés de théologie, de droit, de médecine et des arts marchèrent donc sous le regard de la foule par toutes les rues où s'avançait la procession.
Jamais encore pareil spectacle n'avait été donné au peuple des faubourgs ou aux braves gens des campagnes venus à Québec pour la Saint-Jean-Baptiste. Le corps universitaire figurait, en effet, pour la première fois dans les rangs de notre procession nationale ; et les brillantes
couleurs et les amples robes dont il s'habille, étaient faites pour en étonner plusieurs. Beaucoup d'excellents patriotes ne se rappelaient pas avoir vu jamais des hommes ainsi vêtus, et regardèrent d'abord avec une curiosité peu dissimulée tant de costumes si bigarrés. Mais, d'un voisin à l'autre et de rang en rang, on se répétait bien vite que c'était l'Université qui passait, et ce mot plus d'une fois fit éclater de vives acclamations. A Saint-Roch surtout, dans ce quartier si profondément français et si généreusement enthousiaste, ce fut à plusieurs reprises de véritables ovations qui accueillirent au passage les professeurs de Laval.
Ce triomphe populaire exprimait, avec une éloquence irrésistible, le sentiment de la foule, et l'Université put constater encore cette fois, et avec une joie vive, comme elle était bien en communion avec ce peuple qui l'applaudissait, pour lequel elle ne cesse de travailler, dont elle s'efforce de développer et d'agrandir les destinées.
C'est avec ce même peuple qu'elle alla s'agenouiller au pied de l'autel dressé sur la terrasse Dufferin, à côté du monument Champlain. C'est là, en effet, que devait aboutir la procession, et c'est là que l'on fut témoin d'un spectacle que n'oublieront jamais les milliers de citoyens qui y assistèrent.
On n'aurait pu choisir un site plus merveilleux pour célébrer en plein air la messe d'action de grâces. Et ceux qui savent quel panorama l'on découvre de la terrasse Dufferin, quelles séries de payages aussi variés que grandioses encadrent le rocher de Québec, quelle majesté sereine il y a dans les lignes si souples et si gracieuses qui constituent le dessin général de ce tableau, peuvent seuls imaginer ce que nous ne saurions décrire.
La terrasse elle-même, avec ses élégants kiosques au toit vert et blanc, avec ses longues promenades qui brusquement s'arrêtent aux flancs du cap ou se prolongent sur les pentes de la citadelle, était comme le théâtre principal où devait s'accomplir l'action du sacrifice. A quelques pas de cette scène, et la dominant tout entière, en face de l'autel pavoisé de drapeaux et orné de fleurs et de lumières, c'est le château Frontenac qui développe avec grâce ses larges ailes, étale de tous côtés ses façades, avance jusque sur le bord de la promenade sa grosse tour ronde, et semble vouloir, comme ces châteaux de la Loire auxquels il ressemble, mirer sa toilette dans les eaux du fleuve. A gauche du château, et se dressant en pleine lumière, c'est le monument Champlain qui porte fièrement sur son piédestal le héros dont le geste large salue la ville qu'il a fondée.
De la terrasse, de l'estrade qui s'adosse au château, des fenêtres du château peuplées elles-mêmes de spectateurs, des pelouses qui entourent le monument et qu'avaient envahies les fidèles, l'on pouvait voir, par delà l'autel, dans l'abside immense, infinie du ciel bleu, le fleuve Saint-Laurent, baigner d'abord, caresser, envelopper de ses flots la ville, avant d'étendre au loin, comme en un lac, leur nappe mouvante, et d'aller étreindre à l'horizon l'île d'Orléans, brillante et gracieuse comme une perle détachée des Cyclades. De chaque côté du fleuve se développant à l'horizon comme les bas-reliefs du temple, ce sont les rives imposantes que la nature a faites au Saint- Laurent. C'est, au sud, en face de Québec, se prolongeant vers l'est, et poussant dans le fleuve sa pointe hérissée de quais, couverte d'arbres, de maisons et de clochers, Lévis avec sa ville basse et sa ville haute, ses falaises
escarpées et ses pentes adoucies où nichent les plus élégantes villas. C'est, au nord, par delà le toit et les flèches de l'Université que l'on aperçoit d'abord de la terrasse, l'estuaire de la rivière Saint-Charles, les toits neufs de Linioilou, les prairies de la Canardière, puis les plaines montantes de Charlesbourg et de Beauport se confondant parfois là-haut avec les premiers mamelons des Laurentides, ou glissant et fuyant à travers les anneaux détachées des hautes collines. C'est enfin, là-bas, le long du ciel, nos minuscules montagnes, bien boisées, qui élèvent et abaissent tour à tour leurs cimes arrondies, creusent ici et là de pittoresques échancrures, découpent mollement la ligne bleue du firmament, et terminent en les couronnant d'une sombre dentelle nos paysages de la rive nord.
Vraiment, tous ces tableaux, tous ces décors que la nature avait taillés pour la grande scène où, le 23 juin dernier, s'accomplissait un acte si solennel de la vie nationale, sont merveilleux. Et ce jour-là, l'air de fête qui rayonnait sur tous les visages, au front de tous les monuments, et qui enveloppait toutes choses, leur donnait une beauté nouvelle, ajoutée à toutes celles qu'elles empruntaient à ces dernières journées de juin, qui sont à Québec celles où la nature retrouve toutes ses exubérances et tous ses parfums. Le matin du 23 juin dernier, un bon soleil, ce soleil chaud déjà, mais bienfaisant encore, qui féconde les dernières heures de notre printemps si tardif, baignait dans une lumière éblouissante tout ce panorama, cette nef immeuse, d'une grandeur et d'une architecture nouvelles, qui déroulait partout autour de l'autel de la patrie ses harmonieuses perspectives ; et dans tout ce sublime décor l'on sentait passer, avec les souffies et les bruits de la nature, la prière et l'adoration de tout un peuple.
Aussi, comme l'Université fut heureuse de mêler et de confondre sa reconnaissance avec celle des trente mille Canadiens agenouillés, le 23 juin 1902, sur la terrasse et les pelouses du Cap Diamant. Avec eux tous elle appela de ses vœux les plus ardents sur notre pays et sur nos espérances patriotiques les bénédictions du ciel, pendant que Mgr l'archevêque de Québec, en présence de Son Excellence Mgr Falconio, délégué apostolique, et entouré d'une quinzaine d'évêques, célébrait le saint sacrifice de la messe. Comme il était facile de faire monter vers Dieu les supplications ardentes, pendant qu'un chœur puissant exécutait avec un merveilleux ensemble les chants si graves de la liturgie, lorsque surtout la voix du canon tonnant du haut de la citadelle annonçait aux fidèles, aux villes voisines, à tous les échos du pays, que le Christ venait de descendre sur l'autel, que Dieu était avec son peuple!
Après la messe, ce fut un professeur de l'Université Laval, M. l'abbé L.-A. Paquet, de la Faculté de théologie, qui fut invité à prononcer devant la foule le discours d'usage. L'orateur, visiblement inspiré par un concours si admirable de circonstances, tint pendant plus d'une demiheure son immense auditoire sous le charme d'une parole à la fois onctueuse et pénétrante, et définit, avec l'ampleur et la précision qui caractérisent sa manière, la vocation de notre race française en Amérique.
Véritablement, l'Université ne pouvait commencer par une plus imposante démonstration la série de ses fêtes jubilaires. Bile avait pris avec toute la nation un large contact : cela était dans l'ordre, et cela convenait donc avant qu'elle se donnât plus particulièrement à la ville de Québec et à ses anciens élèves, qui tour à tour allaient maintenant la congratuler et lui offrir leurs souhaits.
Le Conseil municipal et les citoyens de Québec avaient exprimé à Monsieur le recteur le désir de présenter une adresse aux directeurs et aux professeurs de l'Université à l'occasion des noces d'or de cette institution. Les relations entre la ville de Québec et l'Université sont nécessairement si étroites que cette marque de sympathie, venue de la part de M. le maire et des échevins, ne pouvait être que très agréable au personnel de l'Université Laval. C'est dans Québec que l'Université existe et se développe ; c'est à la ville que l'Université, par ses cours publics, par ses bibliothèques, par ses musées, par l'organisation du service gratuit de son dispensaire, par les cliniques des hôpitaux, rend de très réels services : aussi n'est-il pas étonnant que l'administration municipale ait voulu devancer les anciens élèves, et apporter à l'Université les premières félicitations officielles qui lui aient été offertes.
M. le maire avait invité les citoyens à s'unir aux échevins, et à se rendre eu foule pour quatre heures dans la cour intérieure du Petit Séminaire, où devait avoir lieu la lecture de l'adresse. Malheureusement, une pluie torrentielle commença à tomber vers trois heures, et la démonstration dût être faite dans la salle des promotions de l'Université. C'est là que se réfugia le public très nombreux qui vint, malgré l'orage, s'associer au Conseil municipal et donner aux professeurs de l'Université un précieux témoignage de sympathie.
A quatre heures précises, Monsieur le maire Parent, revêtu de la toge, accompagné de ses collègues de l'Hôtelde-Ville, rejoignit au grand salon de la Faculté de théologie le corps universitaire qui l'attendait en grande tenue.
On se rendit à la sa salle des promotions où Monsieur le maire lut l'adresse suivante :
" Monsieur le recteur,
" Messieurs les professeurs,
" Je ne sais rien de plus touchant que les allusions constamment faites dans nos vieilles Annales à l'entente cordiale, à l'union vraiment fraternelle qui liaient ensemble les pionniers de la Nouvelle-France, les fondateurs de notre pays. Presqu'à chaque page il est fait mention des agréables rapports sociaux qu'il y avait entre eux, et si l'on y enregistre quelquefois les divergences d'opinion de ces âmes que leur dévouement et leur patriotisme n'empêchaient pas de rester altières, on les retrouve toujours d'accord en face des situations critiques ou des dangers qui menacent la colonie.
" On dit que la vie des camps, qui fut à bien dire pendant plus d'un siècle celle de nos pères, engendre de ces amitiés immortelles qui naissent des dangers courus ensemble, des nobles ambitions poursuivies en commun, et des sacrifices généreusement accomplis jusqu'au renoncement à la vie et jusqu'à l'effusion du sang. Telle a été, Monsieur le Recteur et Messieurs, l'origine des liens plus que deux fois séculaires qui n'ont cessé d'unir ensemble les habitants de Québec et cette illustre maison. C'est que, voyez-vous, cette alliance, elle est née, elle a grandi à l'ombre tutélaire de deux tombes également glorieuses, et à nous tous également chères : celle de Champlain et celle de Laval. Voilà, Messieurs, le lien infrangible qui unit ensemble, dans toute l'étendue de la patrie canadienne, mais plus particulièrement à Québec, où reposent leurs cendres vénérées, les fils de Champlain et les héritiers de Laval.
"Vous étiez avec nous partout et toujours, dans les temps
Héroïques de notre histoire, rivalisant avec vos généreux émules les fils de saint François et les disciples de Loyola, tous égalemeut assoiffés d'apostolat, courant au martyre dans l'évangélisation des Sauvages ; mais vous étiez aussi les guides spirituels aimés de nos défricheurs soldats. Non contents d'éclairer leurs âmes, de les soutenir dans la lutte et de les consoler dans l'épreuve, vous suiviez partout nos pères dans l'existence ardue du pionnier, au milieu des dangers de la guerre, et jusque dans les émouvantes péripéties de la carrière aventureuse de nos coureurs des bois. On vous retrouve dans les vallées du Saint-Laurent et du Mississipi, sur les grands lacs, dans les neiges de la Baie d'Hudson, au doux pays d'Évangéline, sous le ciel enivrant de la Louisiane, et jusqu'aux extrémités de ce vaste continent. Vous étiez avec nous dans ces sièges soutenus avec tant de courage, dans les privations et les souffrances de la famine causée par la guerre incessante. Il est vrai que votre maison a recueilli le patrimoine quasi royal du grand évêque, digne fils des premiers barons chrétiens. Mais elle a aussi connu les angoises de nos jours mauvais et la pénurie des temps de notre appauvrissement national. Vos ancêtres du Séminaire ont partagé avec nos aïeux la maigre pitance et la ration mesurée dont eurent à se contenter en 1759 et 1760 les derniers défenseurs de Québec.
" Mais ce qui ajoute encore à notre reconnaissance et à notre affection pour vous, c'est l'étonnante facilité avec laquelle vous êtes entrés dans le courant nouveau qui s'est produit à ce point tournant de notre histoire, où s'est opérée la transformation complète de notre destinée. Lorsque la Nouvelle-France se releva meurtrie, brisée, des champs de bataille des Plaines d'Abraham et de Ste-Foye, vous avez compris qu'il fallait agrandir le jardin soigneusement
cultivé dans lequel vous formiez notre clergé national, et la nécessité d'élever des générations de laïques, d'où sont sortis ces vaillants défenseurs de nos droits, et ces habiles interprètes de la constitution qui ont transformé en instruments de liberté les mesures que l'on avait inventées, ou mieux forgées, comme autant de fers, pour nous réduire en esclavage et nous effacer de l'histoire. A travers le temps, nous sommes restés unis : nos joies ont été vos joies, nos deuils ont été vos deuils, et vous avez pris votre large part dans toutes les manifestations de notre vie nationale.
" Quand nous eûmes achevé la conquête de nos libertés politiques et que notre rapide développement rendit nécessaire une plus haute culture intellectuelle, c'est vers le Séminaire de Québec que notre peuple tourna ses regards, et ce fut à lui que nos évêques demandèrent la fondation de l'enseignement universitaire. Appelant à votre aide le secours de l'élément laïque, vous avez accepté cette tâche immense et laborieuse qui compte aujourd'hui cinquante années de carrière.
" Ce que le Séminaire avait été pour l'enseignement secondaire, l'Université Laval l'a été pour l'enseignement supérieur et son extension à toutes les professions libérales. Cinquante années d'épreuve ont établi l'excellence du travail qu'elle a accompli. Demain, nous célébrerons dans la joie ce glorieux anniversaire. Elle a rallié à sa cause comme professeurs les hommes les plus éminents dans les carrières laïques. Elle a rehaussé le niveau des études dans toutes les branches des connaissances humaines, et formé plusieurs générations d'avocats, de notaires, de médecins qui font honneur à notre race et qui sont les égaux de leurs collègues des pays les plus avancés en science et
en civilisation. Votre vigilance, Messieurs, toujours en éveil, recherche sans cesse les perfectionnements nouveaux et les méthodes les plus récentes et les pins recommandées, et c'est à cela que nous devons la renommée toujours grandissante de notre Université canadienne-française, et le mouvement qui dirige sur Québec ces colonies d'étudiants venus jusque de l'Ancien Monde. Déjà, nous avons fait un chaleureux accueil à la pensée généreuse de nos gouvernants qui dotent notre Université et notre ville d'une chaire de littérature française tenue par un professeur distingué de Paris
" Ht, pour que rien ne manque à la gloire de Laval, déjà honoré de la confiance de nos souverains, tout Québec s'enorgueillit, Monsieur le recteur, de l'honneur qui rejaillit sur nous de votre élévation au rang distingué de compagnon de St-Michel et de St-George, témoignage de la haute estime que vous avez su conquérir à la grande institution dont vous dirigez les destinées.
" Soyez sûrs, Messieurs, que de toutes ces grandes et nobles choses, notre peuple garde un durable et fidèle souvenir. Toutes ces œuvres éminement religieuses et patriotiques forment aujourd'hui à l'Université une brillante couronne, et mettent au front de notre vieux Québec l'auréole qui resplendit sur les endroits privilégiés reconnus comme les sièges de la science et les centres du savoir.
" Tel est, Monsieur le recteur et Messieurs, le rôle éminent que le Séminaire de Québec et l'Université Laval ont joué dans notre vie nationale.
" Mais là ne s'est point bornée la sphère de leur action bienfaisante ; et pour mieux rendre ma pensée, laissez-moi vous dire que ce n'est pas sans une émotion profonde que nous avons pénétré dans cette enceinte du
Séminaire, qui garde, pour un grand nombre d'entre nous, un aspect familial, quelque chose qui ressemble au sanctuaire de la famille, qui fait rêver de la maison paternelle agrandie. Ce vaste préau, témoin des joyeux ébats d'une brillante jeunesse, ces bâtiments, les uns vénérables par leur antiquité et les souvenirs qu'ils rappellent, et les autres marqués du cachet de notre époque, éclatante manifestation de développement et de progrès moderne, ces immenses corridors pleins de silence et de calme, ces salles d'études et de classes où s'élabore la transformation lente mais sûre de jeunes et belles intelligences ; puis, planant au-dessus de tout cet ensemble harmonieux mais austère, la grande figure de Monseigneur de Laval, qui y passa cinquante années de sa vie, l'ombre de Champlain qui, cinquante années plus tôt, avait sans doute bien des fois dirigé ses promenades de ce côté ; le souvenir de sept générations d'hommes qui ont passé ici tour à tour, les uns sur les bancs de l'école, les autres dans la chaire d'un enseignement donné avec dévouement, avec amour, avec toutes les délicatesses d'une sollicitude vraiment maternelle— toutes ces pensées, tous ces souvenirs nous revenaient en foule, et dans notre mémoire ressuscitaient des noms bénis, aujourd'hui disparus pour la plupart, mais remplacés par de dignes continuateurs, et nous songions à l'heureuse influence que dans le pays, mais surtout dans Québec, les membres du Séminaire et de l'Université n'ont jamais cessé d'exercer et exercent encore, non-seulement comme éducateurs de la jeunesse, mais comme exemples dignes d'être proposés comme modèles du vrai patriote et du bon citoyen.
" C'est pour cela que, devançant la foule joyeuse de vos anciens élèves, de vos admirateurs et de vos amis, nous
avons voulu venir aujourd'hui en précurseurs des solennelles manifestations de demain, comme des membres reconnus de votre grande et glorieuse famille, à des titres différents, sans doute, mais qui nous sont également chers, puisqu'ils sont fondés sur deux siècles de respect et d'affection mutuels que nous venons renouveler et rajeunir.
" Recevez, Messieurs, avec nos félicitations et nos souhaits, l'assurance que vous occupez et que vous occuperez toujours une grande place dans notre estime. Ht je n'avancerai rien de trop, si je vous dis que ce soir et de longtemps votre nom reviendra souvent dans nos entretiens au coin du feu, pendant que nous deviserons de l'avenir de nos chers enfants, et que nous formerons probablement, en bons québecquois que nous sommes, le projet de vous les confier un jour pour les former, pour les instruire, comme vous en avez formé tant d'autres pour l'honneur de l'Kglise et la gloire de notre Patrie. Car, pour eux comme pour nous, votre nom signifiera toujours direction élevée pour les âmes, lumière pour les intelligences, sollicitude et vigilance pour nos intérêts les plus chers, prédication de la vertu par l'exemple autant que par le précepte, dévouement et sacrifices de chaque jour pour la cité et pour la patrie, et, pourquoi ne l'ajouterais-je pas, bon conseil dans les affaires difficiles, et, dans l'épreuve, consolations pour tous ceux qui viendront vous en demander.
" Puisse bientôt luire le jour ardemment désiré qui nous verra de nouveau réunis comme ce matin autour d'un autre monument, mais cette fois à deux pas d'ici, pour glorifier par le marbre et par le bronze, le grand évêque, entouré alors, nous l'espérons, de l'auréole que l'Eglise met au front de ceux qu'elle juge dignes de monter sur ses autels."
Monsieur le recteur O.-E. Mathieu répondit à cette adresse, et s'efforça surtout de bien marquer les rapports qui créent entre la ville de Québec et l'Université des liens qu'une mutuelle sympathie et un mutuel dévouement doivent sans cesse fortifier. Voici cette réponse :
" Monsieur le maire,
" Messieurs les échevins, " Messieurs,
" L'Université Laval est heureuse de recevoir aujourd'hui le témoignage de sympathie que vous lui apportez au nom de la ville de Québec, et elle vous en remercie. Aucune autre preuve de bienveillance, après celle que lui donnent ses anciens élèves, ne pouvait lui être plus agréable ni plus précieuse.
" Nous n'oublions pas, en effet, que si notre Université est une institution nationale, que si son ambition est d'exercer dans tout notre pays une action bienfaisante, c'est ici sans doute, dans cette ville de Québec, que son rôle est le plus efficace, son influence plus décisive. C'est à Québec que l'Université a été fondée ; c'est à Québec qu'elle se développe ; c'est dans votre ville que s'exerce d'abord tout le zèle de ses maîtres ; c'est à votre ville qu'elle s'efforce, par tous les moyens qui sont à sa disposition, de conserver cette réputation d'activité intellectuelle que nos devanciers lui ont acquise, qu'un dicton populaire a confirmée, qu'une longue série d'hommes et d'œuvres lui a assurée jusqu'à aujourd'hui.
" C'est bien ici d'ailleurs, sur ce promontoire dont l'altitude et la beauté sont incomparables, que devait se former l'Athènes du Canada. Le rocher de Québec,
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entouré de ses faubourgs populeux et commerçants, c'est pour nous une vaste acropole qui porte fièrement ses temples sacrés, temples de Dieu et sanctuaires de la science, dont nous voudrions que l'Université Laval ne fût pas le moins glorieux. Ici, comme sur le rocher de la vieille cité grecque, les horizons sont larges, la lumière est abondante ; ici les paysages que nous apercevons se déroulent avec grâce, les plaines sont pittoresques, terminées par les rives du plus beau fleuve et encadrées dans des collines harmonieuses. Ici donc, comme dans la capitale de l'Attique, tout favon'oe la vie et les travaux de l'intelligence ; l'esprit facilement se recueille ou s'élève ; il va librement d'une pensée à l'autre, secouru par toute cette nature merveilleuse dont il voit sans cesse, étalé sous son regard, le magique et séduisant spectacle.
" C'est ici, en vérité, que devait naître l'Université Laval, et nous sommes heureux de travailler ici, au milieu de vous, à son progrès et à son développement.
" Mais vous avez pensé que si l'Université n'avait pu placer mieux ailleurs son berceau, la ville de Québec recevait elle-même de l'Université comme une beauté nouvelle.
" Si, en effet, Québec peut se glorifier déjà d'être situé à l'endroit précis où le fleuve St-Laurent dessine à son rivage le port si accueillant dont nous sommes fiers ; si notre ville peut ainsi espérer devenir une grande ville marchande et industrielle, les œuvres de haute éducation dont elle est aujourd'hui le centre, le foyer toujours actif, ne peuvent qu'ajouter encore à son prestige, à sa grandeur, à sa prospérité.
" C'est dans les murs de votre cité qu'accourent ces centaines de jeunes gens qui viennent chercher à l'Université la science, la formation intellectuelle et morale que
nous essayons de leur donner ; et tous ces nouveaux venus, qu'amène tous les ans la réouverture des cours, constituent parmi vous une élite que vous savez apprécier. Pendant que quelques-uns de vos contribuables trouvent dans cet apport régulier fait à la population de Québec une aubaine pour leur industrie, d'autres y voient comme un élément actif et intéressant qui ne peut que fortifier parmi nous et agrémenter la vie sociale.
" Nous savons, d'autre part, combien ceux de nos coucitoyens qui veulent procurer à leurs enfants le bienfait de l'enseignement universitaire sont heureux de trouver ici, dans leur propre ville, une institution où ces enfants, sans s'éloigner de leur famille, peuvent acquérir la science de leur choix.
" Au reste, l'Université comprend qu'elle peut autrement, et plus directement encore, être utile à la ville de Québec. Au dispensaire de la Faculté de médecine, elle distribue gratuitement à vos malades pauvres les soins et les remèdes dont ils ont besoin ; elle ouvre à toute notre population ses musées, ses galeries de peinture et sa bibliothèque. Par ses cours publics, par ses séances artistiques et académiques, elle désire développer parmi nous, avec l'amour des choses de l'esprit, le bon goût qui doit eu être inséparable.
" Sans doute l'Université Laval ne donne pas encore à notre ville cet éclat particulier dont rayonne les grandes universités européennes ou des Btats-Unis. Nous n'avons que cinquante ans d'existence ; nous ne pouvons que lentement nous développer : tout le monde le sait, et personne n'en ignore la cause. Mais nous voulons grandir et multiplier notre activité. La ville de Québec, grâce à l'initiative énergique de son premier magistrat et de ses dévoués
auxiliaires, se transforme rapidement, s'embellit et prospère. Nous souhaitons pour l'Université un progrès aussi rapide et aussi considérable. Nous voudrions que la ville et l'Université, unies par des liens de commune et efficace sympathie, croissent avec une égale vigueur, et d'un même élan.
" Mais, quoi que l'avenir nous réserve, nous pouvons vous assurer dès maintenant que l'Université Laval, fière d'exister au sein même de votre cité, sera toujours fidèle à ses traditions. Ces traditions, elle les tient surtout de ce Séminaire de Québec dont elle est sortie, et dont tout à l'heure vous avez bien voulu dire la mission providentielle. Tous les professeurs de l'Université Laval, laïques et ecclésiastiques, ne désirent rien tant que de participer à l'esprit entreprenant, large et fécond de ce grand évêque dont nous continuons ici l'œuvre, et pour qui vos dernières paroles ont été un pieux hommage rendu à son dévouement et à sa vertu.
" Nous retenons un mot surtout que vous avez prononcé, qui signifie à lui seul toute la mission que Mgr de Laval confiait aux professeurs de son Séminaire, qui résume, par conséquent, toute cette tradition que nous voulons maintenir. Vous avez bien voulu, dans un langage trop aimable, déclarer que vous voyez en nous non seulement des éducateurs de la jeunesse, mais encore des modèles du vrai patriote et du bon citoyen.
" Certes, nous n'osons pas nous flatter d'avoir réalisé un si bel idéal. Mais, soyez en sûrs, et il n'y a pas de fatuité à le proclamer ici, cet idéal est bien le nôtre, et c'est vers lui que tous les jours nous tendons. Nous voulons être de vrais éducateurs, capables d'initier vos enfants, vos jeunes gens à la vie qu'ils mèneront plus tard dans
les différentes carrières libérales où la Providence les appelle ; nous voulons être aussi de vrais citoyens, désireux de travailler de toutes nos forces à la grandeur de notre commune patrie.
" Au reste, pour nous, éducation de la jeunesse et patriotisme, ces deux mots confondent leur signification et nous rappellent un même devoir. Nous comprenons même que dans la vie sociale où chaque patriote doit jouer sa partie, l'éducateur tient un rôle essentiel ; et nous souhaitons que dans toutes les classes de notre ville de Québec et de notre province on le comprenne toujours de même, et qu'on se rende bien compte que celui qui passe sa vie dans les laborieuses méditations de la pensée, et qui distribue du haut d'une chaire l'enseignement des lettres et des sciences, de la médecine, du droit et de la théologie, est un patriote aussi utile et non moins besogneux que l'industriel, que le marchand, que l'ouvrier qui travaille sous le soleil et qui gagne honorablement le pain de sa famille.
" Ce patriotisme qui est le nôtre, le patriotisme de l'éducateur, nous voulons l'exercer surtout en préparant à la vie civique et nationale les enfants que vous nous confiez ; et aujourd'hui que tout dans Québec exalte et fortifie le sens patriotique, nous pouvons vous assurer que nous rapporterons nous aussi de toutes ces démonstrations une leçon salutaire.
" Mais nous voulons aussi, en terminant, vous dire encore que l'Université Laval, tout en cherchant à étendre de plus en plus par tout notre pays son influence, n'oubliera jamais qu'elle est une institution de la ville de Québec. Elle travaillera sans doute et toujours à l'œuvre sociale et nationale qu'elle a entreprise il y a cinquante
ans, mais toujours aussi elle continuera d'exercer dans cette ville le rôle bienfaisant que vous avez voulu rappeler aujourd'hui ; toujours elle s'efforcera de se montrer digne des paroles d'encouragement que vous nous avez apportées."
Les citoyens accueillirent très favorablement les paroles de M. le recteur, et firent voir par leurs applaudissements combien ils apprécient l'œuvre de haute éducation à laquelle se livrent au milieu d'eux les professeurs de l'Université. Nul doute que l'Université et la ville ne bénéficient de ces bonnes relations qui ont été échangées à l'occasion du cinquantenaire, et que l'une et l'autre ne continuent à rivaliser de zèle pour le bien commun de tous les contribuables et de tous les citoyens de Québec.
Les dames de Québec ont bien voulu, en même temps que les citoyens, montrer quelle délicate et ingénieuse sympathie elles portent à l'Université Laval. Grâce à une généreuse souscription recueillie par Madame Mailloux, elles avaient acquis une riche collection de médailles fort artistiques, qui rappellent l'œuvre de chacune des vingt-cinq années du pontificat de Léon XIII, et c'est ce cadeau qu'elles ont offert à l'Université pour ses noces d'or. Ces médailles avaient été données quelques mois auparavant aux dames religieuses de l'Hôtel-Dieu du Sacré-Cœur; et ce fut pour associer à la plus discrète charité leur témoignage de vive admiration pour Laval que les dames de Québec voulurent acquérir pour le musée numismatique cette précieuse collection.
Madame Mailloux présenta à M. le recteur de l'Uni-
versité, au nom des dames de Québec, les médailles commémoratives, qu'elle accompagna de l'adresse suivante :
" A Monsieur l'abbé O.-E. Mathieu, C. M. G. recteur de l'Université Laval.
" Monsieur le recteur,
" L'Université Laval célèbre le cinquantième anniversaire de sa fondation, et vous voyez groupés autour de vous, unis dans un commun sentiment de fidélité, les anciens élèves, les élèves actuels, et les amis de cette institution. Vous recevez de toutes les classes de la société des témoignages éclatants de vive sympathie, de reconnaissance et d'admiration.
" Les dames ont pensé qu'elles pouvaient réclamer une place et un rôle dans ce concert d'éloges qui s'élève de toute part à l'adresse de l'Université Laval. C'est de l'Université que nos pères et nos époux ont reçu le haut enseignement qui leur a permis, qui leur permet de remplir dans la société la mission que la Providence leur a confiée ; c'est l'Université qui distribue aujourd'hui à nos fils et à nos frères ce même enseignement, qui travaille à leur formation morale et intellectuelle, qui s'efforce de faire d'eux tous des citoyens honnêtes, éclairés et utiles ; c'est l'Université qui, par l'heureuse influence qu'elle exerce sur l'esprit public, nous aide à conserver dans nos foyers les bonnes et fortifiantes traditions de vie domestique qui sont la joie et l'honneur de nos familles.
" L'œuvre de l'Université Laval, nous en avons donc bénéficié. Nous aussi, nous en ressentons tous les jours les heureux effets. Aussi, vous ne serez pas étonné,
Monsieur le recteur, si nous osons aujourd'hui tous dire toute notre gratitude, et vous offrir un témoignage tangible de notre respectueuse admiration. ,
Mous savons par quels liens forts et durables 1*13 versité Laval est attachée au Siège de Pierre, et en particulier à la personne de Notre Très-Saint Père le Pape Léon XIII. Depuis vingt-cinq ans qu'il est devenu le chef de l'Eglise, Léon XIII n'a cessé de donner des marques de la plus inaltérable sollicitude pour le peuple canadien, et pour l'Université Laval. Nous avons donc pensé qu'il vous serait agréable de posséder dans vos musées, gravée dans l'argent, l'histoire de ce long et glorieux pontificat. Chaque médaille que nous offrons à l'Université est une page de cette histoire ; elle symbolise l'œuvre d'une année de ce règne si fécond. Cette collection précieuse est donc à la fois une œuvre d'art et un document historique de la plus grande importance ; et vous voudrez bien, Monsieur le recteur, l'accepter pour l'Université Laval.
"La coïncidence des fêtes jubilaires de Léon XIII et des noces d'or de l'Université nous fait espérer que ce cadeau, plus considérable, sans doute, par sa haute signification que par sa valeur matérielle, sera favorablement accueilli.
w Xous voulons surtout qu'il soit auprès c: Monsieur le recteur, et auprès de Messieurs les directeurs de l'Université, le gage de notre inaltérable dévouement à l'œuvre que vous accomplissez avec tant de zèle au milieu de notre population.
u Aussi, veuillez recevoir. Monsieur le recteur, en même temps que ce cadeau et nos plus respectueux hommages, les vœux ardents que nous formons pour le déve-
loppement de plus en plus rapide, et pour la prospérité de l'Université Laval."
Le texte de cette adresse était suivi de plusieurs pages de signatures où l'on voyait les noms de dames appartenant à toutes les classes de la société de Québec, auxquelles s'étaient jointes aussi un grand nombre de dames qui, de différentes parties de la province, avaient envoyé leur adhésion et leur offrande.
Le soir même du vingt-trois juin, l'Université Laval invitait ses anciens élèves à un grand concert organisé par le comité exécutif des fêtes. Ce concert devait être le premier rendez-vous de la grande famille universitaire, et comme l'avant-goût des réunions du lendemain.
Mais d'ailleurs quelle rencontre déjà ! et quelles jouissances vraiment délicieuses ! Le concert du vingt-trois juin, exécuté dans l'immense salle du Manège militaire, sur la Grande Allée, a été, de l'aveu de tous, un des plus remarquables, sinon le mieux réussi, de tous ceux qui ont été jusqu'ici donnés à Québec. On n'avait épargné pour réaliser ce succès ni travaux ni fatigues. M. Joseph Vézina, chef de musique de la Garnison royale canadienne, y a révélé une fois de plus toute son habileté de chef d'orchestre. Des artistes venus de Paris et des Etats-Unis prêtèrent leurs concours à ceux que fournissaient déjà Québec et Montréal, et contribuèrent pour une très large part à assurer le succès de ce grand festival.
Nous ne pouvons mieux faire, pour rendre justice à tous, et pour donner quelque idée des choses entendues, que de remettre ici, sous les yeux des lecteurs, le programme que ce soir-là l'on a si bien exécuté,