PROGRAMME
Marche de Rakoczy (de la Damnation de Faust) .... H.Berlioz
Orchestre
Songe d'une nuit d'été. — Ouverture Mendelssohn
Orchestre
Le Pêcheur de perles. — Air pour baryton Bizet
Monsieur Joseph Saucier
Concerto en Ré mineur, op. 22, pour violon .... H. Wieniawski
A — Cantabile ; b — Allegro final. — Avec accompagnement d'orchestre
Monsieur J.-A. Gilbert
Chanson de la cloche.— de l'opéra Lakmë Léo Delibes
Madame Charlotte Macouda
L'Arlésienne. — Suite pour orchestre G. Bizet
A — Prélude, b — Menuet. c—Adagietto. d — Carillon. Orchestre
a. — Dernière prière de la Vierge J. Massenet
b.- Ronde de nuit. — {La Sentinelle) F. Hiller
Orchestre
O Paradis. — Air de V Africaine G. Meyerbeer
Monsieur Albert Quesnel
Concerto en Ré mineur, op. J2, pour violoncelle . . . Jules De Swert
A — Allegro, b — Cantabile. c — Allegro final.
Avec accompagnement d'orchestre
Rosario Bourdon
Chanson de Juillet B. Godard
Monsieur Joseph Saucier
Grand air de " La Perle du Brésil " F. David
(A vec fli'itc 0 bligeé) Madame Charlotte Maconda
Scènes pittoresques. — Suite pour orchestre J. Massenet
A — Marche; B—Air de ballet ; c — Angélus ; d — Fête bohème
Orchestre
Chant national — Dieu sauve le Roi !
Chœur et orchestre
Pendant qu'à la salle des exercices militaires on donnait aux anciens élèves une soirée musicale absolument exquise, la Société Saint-Jean-Baptiste réunissait à la salle Jacques-Cartier, pour des agapes fraternelles, plusieurs centaines de patriotes. L'honorable M. Ths Chapais, le président de la Société, y était entouré de Monsieur le gouverneur de la province, Sir L.-A. Jette, de Son Excellence Mgr Falconio, délégué apostolique, de Mgr l'archevêque de Québec, des archevêques et évêques présents à Québec, d'un grand nombre de ministres des gouvernements d'Ottawa et de Québec, de sénateurs, de députés, et de dignitaires ecclésiastiques.
La salle avait été décorée avec beaucoup de goût. Les drapeaux canadiens et français y développaient largement leurs couleurs, pendant que sur les tables les plantes et les fleurs de toutes sortes, mêlées aux plats du menu offraient le plus gai et le plus réjouissant spectacle.
Au dessert commença la longue série des toasts proposés à grand renfort de discours, et bus avec enthousiasme. Ou sait que la salle du banquet national est, par excellence, le lieu où se déploie sans contrainte notre
éloquence patriotique. L'on boit successivement au roi, au pape, à l'épiscopat, à la fête du jour, à la France, au Canada, à la province de Québec, aux frères de l'Acadie et des Etats-Unis, aux sociétés sœurs, aux sociétés mutuelles, aux sociétés ouvrières, aux dames enfin et à la presse. C'est donc à toutes ces personnes et à toutes ces choses que l'on but le 23 juin dernier, et chacun des toasts portés provoqua de longues et éloquentes harangues. M. Ths Chapais, président, répondant au toast porté à la fête du jour, prononça uu discours qui lui valut à plusieurs reprises de véritables ovations, et qui restera comme l'une de ses meilleures œuvres oratoires.
Ce soir du 23 juin 1902, un toast, que l'on n'avait pas coutume de proposer pendant le traditionnel banquet de la Saint-Jean-Baptiste, fut ajouté à tous les autres : c'est celui de l'Université Laval. Les fêtes du cinquantenaire et la part que l'Université avait prise aux graudes démonstrations de la matinée, organisées par notre société nationale, justifiaient amplement cette innovation. Après donc que l'on eut bu à la province de Québec, Mgr C.-O. Gagnon, chapelain de la Société Saint-Jean-Baptiste, s'avança sur l'estrade et porta lui-même le toast de l'Université Laval.
Il était alors déjà une heure du matin. Mgr Gagnon, pour ne pas contribuer à retenir trop longtemps l'auditoire, et avec une extrême délicatesse à laquelle il fallut bien se résigner, ne fit que rappeler en quelques mots les circonstances toutes particulières et solennelles qui mettaient ce jour-là en vive lumière l'Université, et souhaita à cette institution, avec toute la sincérité dont sa parole était pénétrée, une prospérité aussi glorieuse à elle-même qu'utile au pays tout entier. L'orateur, qui nous privait d'un plus long discours, nous consola quelque peu en nous annon-
çant que ce discours serait le lendemain publié dans les journaux. Nous sommes heureux de le reproduire ici. Voici en quels termes devait s'exprimer Mgr Gagnon :
" Messieurs,
" La société Saint-Jean-Baptiste de Québec, toujours pleine de prévenances et d'attentions délicates pour son chapelain, me demande de présenter la santé de l'Université Laval dont on célèbre demain les noces d'or. C'est pour moi un grand honneur, et j'accepte volontiers.
" Ce matin, j'assistais au défilé de cette majestueuse procession de la Saint-Jeau-Baptiste, et, inscrits en lettres d'or sur plus d'une bannière, j'ai lu ces mots : " Religion et Patrie."
" Un peuple, me disais-je, qui a une telle devise est un peuple qui, à coup sûr, peut avoir confiance dans ses destinées. Car le sentiment religieux et le sentiment patriotique, l'amour de Dieu et celui de la patrie, sont les deux plus grandes et les plus saintes passions. Etroitement unies entre elles, elles sont la source féconde des plus héroïques dévouements et des plus sublimes sacrifices.
" C'est ce qu'ont parfaitement compris les fondateurs de la société Saint-Jean-Baptiste, quand ils ont inscrit sur leurs drapeaux ces deux noms inséparables : Religion et Patrie.
" Religion et Patrie, " voilà donc le mot de passe de notre société nationale. A ceux qui viennent à elle sans ce mot, elle dit : Vous n'êtes pas des nôtres. Ceux de ses membres — ce qu'à Dieu ne plaise ! — qui voudraient briser cette heureuse alliance, elle les répudierait et les rejetterait de son sein.
" La société St-]ean-Baptiste ne se contente pas de proclamer les liens étroits qui existent entre la religion et la patrie ; elle veut prêcher l'exemple. Ce matin, tous les membres de la société se sont fait un devoir de venir s'agenouiller au pied de l'autel du sacrifice, à l'ombre de la statue du fondateur de Québec, du père de la Nouvelle- France, de ce Champlain brave comme son épée, mais aussi, croyant comme les croisés. Et là, s'unissant dans une même prière, ils ont imploré les bénédictions de Dieu sur le peuple canadien.
" Aussi longtemps que des spectacles comme celui-là nous seront donnés, la nation canadienne-française sera fidèles à sa vocation.
" Nous avons raison, Messieurs, d'espérer dans l'avenir. L'action ferme et paternelle de l'épiscopat, le dévouement du clergé, les sentiments chrétiens gravés dans tous les cœurs, justifient notre confiance. Comment ne pas avoir foi dans l'avenir, en voyant à l'œuvre ces hommes d'élite, l'orgueil de notre race, qui dans une autre sphère mettent leur talent et leur énergie au service de la religion et de la patrie ? Comment douter un instant de la destinée de notre peuple et de la mission glorieuse que Dieu lui a confiée, quand on se rend compte du patriotisme éclairé de nos maisons d'éducation ?
" Ht parmi ces maisons d'éducation, n'y en a-t-il pas une grande entre toutes, et qui porte un nom immortel ? Saluons, Messieurs, l'Université Laval, dont on va célébrer demain le glorieux cinquantième anniversaire de fondation ! Si jamais l'on devait inscrire au frontispice de l'Université quelque mot résumant son œuvre merveilleuse, la société St-Jean-Baptiste proposerait d'y graver dans la pierre ces deux noms : Religion et Patrie, qui
caractérisent si bien la mission respective de notre société nationale et de notre université catholique. Dans un cas, c'est la patrie travaillant à resserrer les liens qui unissent ses enfants, liens dont le plus fort est assurément celui de la religion, — dans l'autre cas, c'est la religion élevant un asile aux sciences divines et humaines et y conviant la patrie pour que ses enfants s'abreuvent à cette source féconde. Voilà donc deux institutions bien faites pour s'entendre !
" Quand la société Saint-Jean-Baptiste, en 1852, lorsqu'elle comptait déjà dix années d'existence, vit se fonder à Québec une université catholique et française, elle dut tressaillir de joie. Cette belle mission que la société Saint- Jean-Baptiste s'était donnée parmi nous — " unir entre eux les Canadiens-Français de tous les rangs, — prêter mainforte à tout ce qui peut contribuer au développement matériel, intellectuel et moral de la nation, — conserver parmi nous le culte du passé et l'amour de notre belle langue, — rappeler souvent au peuple les événements dramatiques de notre histoire, et graver profondément dans sa mémoire les noms des grands citoyens qui ont aimé et servi la patrie." — cette belle mission, l'Université Laval en assurait le succès et la durée par la perfection de son organisation religieuse et civile.
" Comme le disait un évéque patriote, Mgr Antoine Racine : " Dieu nous donnait l'Université Laval pour rallumer et alimenter le flambeau de la science dans notre patrie."
" La société Saint-Jean-Baptiste avait raison de se réjouir. La création de l'Université Laval était une œuvre de patriotisme, en même temps que de foi. Et notre pays devra une éternelle reconnaissance au Sémi-
naire de Québec, qui n'a pas reculé devant les difficultés d'une semblable fondation. Ne l'oublions pas, en effet, Messieurs, grâce au Séminaire de Québec, il nous est permis de revendiquer pour notre jeune pays l'honneur d'avoir créé la première université catholique du siècle.
" A cette époque, les universités catholiques n'avaient pas encore été reconstituées en France. Ce ne fut qu'après la loi de 1875 que l'on vit surgir les Facultés catholiques de Lille, de Paris, d'Angers, de Toulouse et de Lyon. Le Canada pouvait être fier d'avoir le pas sur de grands pays d'Europe, et sur les Etats-Unis, qui n'ont eu leur universtté catholique qu'en 1884, et encore pendant plusieurs années n'y a-t-il eu que la Faculté de théologie.
" Quel bien on pouvait attendre d'une institution comme celle-là ! " Une université, disait un jour Lord Dufferin, à l'Université même, (ce sont ses propres paroles, car sachant bien le français il n'aurait jamais voulu parler anglais dans une institution essentiellement française), au milieu d'un pays intelligent, c'est un pouvoir irrésistible, d'une énergie sans borne, entre les mains d'un géant.
" Il n'appartient pas à la société Saint-Jean-Baptiste, et ce serait témérité de sa part, de décerner des louanges à l'Université Laval et de dire jusqu'à quel point elle a répondu à l'attente de tous. Mais il nous est bien permis de proclamer hautement que, pour la défense de nos institutions, de notre langue et de nos lois, l'Université a toujours été et est encore un rempart inattaquable.
" Il nous est bien permis aussi de lui redire avec
fierté, en cette circonstance solennelle, ces paroles d'un
prélat distingué de la vieille Europe (Mgr Conroy, 24
mai 1877), qui fut à même de connaître l'Université, (17)
paroles prononcées cependant à une époque où elle était en butte à bien des attaques qui entravaient sa marche :
" Parmi les gloires impérissables du Canada catholique, disait Mgr Conroy, l'une d'elles sera toujours d'avoir créé une université catholique digne de ce nom, dans laquelle la plénitude de la vérité religieuse sera sans cesse heureusement unie aux libres recherches de la science. Je ne puis m 'abstenir d'exprimer ici mou admiration pour la corporation ecclésiastique du Séminaire de Québec : au lieu d'employer ses ressources à assurer pour ses membres les délicatesses d'une vie où la science n'a plus qu'à se reposer tranquillement, comme l'ont fait quelques-unes des anciennes universités, devenues proverbiales parmi les savants, le Séminaire de Québec a tout dépensé pour ériger, doter et fournir de toutes les ressources nécessaires un sanctuaire d'études qui ferait honneur à la munificence d'un roi."
" Que dirait aujourd'hui Mgr Conroy, s'il lui était donné de contempler cette exubérance de vie dont l'Université fait preuve en ce moment-ci ?
" Dès 1874, Mgr Taché pouvait dire, en réponse à l'adresse de l'Université Laval aux archevêques et évêques présents aux fêtes du deuxième centenaire de l'érection du siège de Québec (ier oct. 1874) : " Le nom même de l'Université est un drapeau, autour duquel il est doux de se rallier. La noblesse, le dévouement, l'esprit de justice, l'amour de la science, et par-dessus tout le culte de Dieu et de sa vérité s'unissent nécessairement au mot Laval. Toutes ces grandes et saintes choses sont l'apanage naturel de l'Université, qui est l'honneur de notre pays."
" Ht s'adressant au recteur et aux professeurs de l'Université, Mgr Taché ajoutait ces paroles, que nous
t£ JUBILÉ 259
pourrions bien adresser nous-mêmes au très digne recteur et à ceux de ses professeurs ici présents : " Toutes ces grandes et saintes choses vous sont confiées, à vous Messieurs, qui êtes l'honneur de l'Université. "
" Honneur donc et reconnaissance aux vénérables Pères du premier Concile de Québec, qui émirent le vœu de voir la province de Québec dotée d'une université catholique !
" Honneur et reconnaissance au Séminaire de Québec qui, fidèle à ses nobles traditions de déférence et de soumission pour NN. SS. les évêques, a mis à exécution ce vœu si patriotique !
" Saluons de nos souhaits et de nos espérances cette Université dont la foi est la base solide, et le bien des cimes sou but glorieux. Tous ceux qui aiment leur pays la désirent grande et forte.
" Qu'elle vive longtemps et qu'elle prospère toujours !
" Que Dieu lui conserve intact son cachet d'Université catholique et française !
" Qu'elle soit sans cesse à nos côtés, ou plutôt à notre tête, pour nous aider à garder ce triple dépôt, que nous ont confié 110s pères : nos institutions si chrétiennes, notre langue si harmonieuse, nos lois si pleines de liberté !
" L'Université a la garde de ce précieux trésor, comme elle a aussi la garde du drapeau de Carillon. A quelles mains plus sûres pourrions-nous confier
" cette relique sainte,
" Qui nous redit encor la gloire du passé."
" Laissez-moi, messieurs, en proposant le toast à l'Université, vous rappeler ces beaux vers de Crémazie,
extraits d'un envoi aux Messieurs du Séminaire de Québec, daté du quinze juin mil huit cent cinquante-neuf :
Si nous avons gardé, pur de tout alliage,
Des pionniers français l'héroïque héritage,
Notre religion, notre langue et nos lois ;
Si, dans les mauvais jours de notre jeune histoire,
Nons avons, avec vous, vu marcher la victoire,
Nous vous devons encor ces glorieux exploits.
Si du séjour céleste où son âme immortelle S'enivre des clartés de la vie éternelle, Laval peut contempler ces murs resplendissants, Où, lançant tous ses feux, l'intelligence humaine, Des travaux de l'esprit embrassant le domaine, Fait briller des rayons sans cesse renaissants ;
S'il a vu comme nous vos nobles sacrifices, Les arts encouragés par vos mains bienfaitrices ; S'il entend aujourd'hui ces hymnes triomphants Qui chantent votre nom dans ce concert immense Que fait monter au ciel notre reconnaissance. Il doit dire de vous : Ils sont bien mes enfants !
Monsieur l'abbé O.-E. Mathieu, recteur de l'Université, répondit au toast proposé par Mgr C.-O. Gaguon. Nous sommes heureux de pouvoir reproduire ici quelquesunes des observations très simples et très pratiques qu'il voulut bien adresser à l'auditoire.
" Un enfant éprouve toujours de la joie à entendre faire l'éloge de sa mère. Et cette joie est plus vive, plus agréable, quand l'éloge est fait avec la chaleur que donne le cœur, la délicatesse que donne le tact, et l'élégance que procure le talent. C'est vous dire de suite la joie avec laquelle je viens d'entendre les paroles de Mgr Gagnon, et les applaudissements avec lesquels elles ont été reçues.
" Je puis bien me regarder comme l'enfant du Sémi-
LE JUBILÉ 2ÔI
naire et de l'Université. Depuis bientôt près de quarante ans, j'ai vécu dans ces deux institutions. Je ne m'en plains pas, j'y ai été heureux. Au commencement, un peu sans le savoir, j'y jouissais du bonheur que les autres trouvaient à se sacrifier pour moi ; depuis plus de vingt-cinq ans, j'y jouis du bonheur suave qu'on éprouve à se sacrifier pour les autres, quand ce sacrifice consiste dans l'accomplissement du devoir.
" Et ce bonheur tout naturellement s'accroît dans une fête comme celle-ci, puisque nous vous voyons, vous, l'élite de la nation, applaudir au bien que le Séminaire et l'Université font ici ; et notre cœur tressaille lorsqu'il sent les battements du vôtre répondre à son dévouement.
" Comme toutes les œuvres qui semblent destinées à vivre et à grandir, l'Université est née des besoins de la société et n'a été que la réalisation des vœux des hommes les plus éclairés. On vient de le dire, c'est le vieux Séminaire de Québec qui l'a fondée, à la demande et sur les instances de NN. SS. les évêques.
" Voulez-vous avoir une juste idée de la charité des prêtres qui dirigeaient alors le Séminaire, et de l'affection qu'ils portaient à l'œuvre de l'éducation ? Permettez-moi de vous faire connaître une page de l'histoire intime de la maison.
" Au Canada, comme partout ailleurs, la pauvreté a souvent le privilège de faire des hommes : fecunda virorum mater paupertas. Aux premiers jours de l'Université, quelques jeunes gens chez qui, comme il arrive souvent, les grands talents égalaient l'extrême pauvreté, se trouvèrent dans l'impossibilité de suivre les cours de droit et de médecine, faute de moyens pécuniaires. En ce temps-là, toute la rémunération des directeurs du Séminaire, pour
la vie de sacrifices à laquelle ils s'étaient voués, se bornait à la nourriture, au vêtement, plus à la modique somme de vingt piastres dont chacun pouvait disposer à son gré pour les vacances. Eh bien ! cette somme de vingt piastres, tous les prêtres du Séminaire en faisaient généreusement le sacrifice pour permettre aux élèves pauvres de faire leurs études à l'Université.
" A la guerre, quand les Romains se trouvaient dans une situation difficile, un d'entre eux, leur chef ordinairement, jetait ses armes, puis se lançait tête baissée sur l'ennemi qui le criblait de coups et le tuait. Ils appelaient cela "se dévouer". Ils pensaient que les dieux prendraient en mains la cause pour laquelle un homme s'était ainsi sacrifié. Ils en étaient si persuadés qu'une fois ce dévouement accompli, l'espoir renaissait dans l'âme des vaincus ou des craintifs, et ils triomphaient.
" Ceux qui ont continué l'œuvre du Séminaire et de l'Université ont rencontré bien des difficultés, ils ont eu à lutter contre bien des obstacles ; mais ils n'ont eu qu'à se rappeler le dévouement des fondateurs de ces œuvres nationales pour ne pas manquer de courage, pour travailler même avec plaisir, pour être persuadés qu'ils se sacrifiaient pour la patrie et pour l'Eglise.
" Ce dévouement, inscrit en lettres d'or à chaque page de notre histoire, est sorti de notre maison avec ceux qu'elle a formés, et qu'a-t-il produit ? Il a produit tous ces séminaires, tous ces collèges dont vous êtes fiers, car ils sont la force et la gloire de notre race. C'est là que nos jeunes gens, par milliers, vivent avec les génies les plus cultivés qui aient paru dans l'histoire ; c'est là qu'ils se nourrissent et se fortifient des plus hautes conceptions, des plus nobles sentiments dont s'honorent les hommes.
" A la première page de l'histoire de toutes ces maisons d'éducation, je le répète, se trouve écrit en lettres d'or le nom d'un prêtre qui en est le fondateur.
" Et non seulement ces maisons d'éducation, affiliées à notre Université, doivent leur existence à des prêtres, mais elles ne subsistent que grâce aux sacrifices des prêtres. Allez visiter les pays étrangers, dites à ceux que vous rencontrerez qu'au Canada les parents mettent leurs enfants dans des collèges et des séminaires parfaitement organisés, où ils ne paient pour l'éducation, pour l'instruction, pour la pension, que la somme de cent piastres ; ajoutez que huit sur dix de ces enfants ne donnent même pas cette somme. Ceux qui vous écouteront vous regarderont avec étonnement, et ils en croiront à peine leurs oreilles. Pour leur expliquer cet état de choses, vous leur direz que dans vos maisons d'éducation, les supérieurs, les directeurs, les professeurs, sont des prêtres qui consentent à ne recevoir que cent piastres comme salaire annuel, c'est-à-dire, à peu près ce qu'il leur faut pour payer les frais de leur habillement, c'est-à-dire, ce que le dernier marchand de ville aurait honte d'offrir au dernier de ses commis.
" Voilà les principales pensées qu'ont fait naître dans mon esprit les paroles de Mgr Gagnon. La Société St-Jean-Baptiste, dont il est le digne chapelain, ne veut pas séparer de nos institutions publiques nos institutions religieuses; elle estime que l'évêque, le prêtre est un ami, un père pour notre race française au Canada. On a dit que " les évêques firent la France comme les abeilles leur ruche." Dieu merci, on peut dire la même chose de notre province, et je vous remercie de m 'avoir donné l'occasion de le rappeler.
" Nous continuerons, c'est du moins notre ferme désir, à former de bons citoyens qui deviendront des membres dévoués de votre Société.
" Et nous souhaitons que, dans toutes les réunions patriotiques comme celle que vous avez si bien organisée ce soir, l'on puisse dire toujours que l'Eglise ne renferme pas de prêtres plus saints et plus distingués, ni la patrie de citoyens plus éclairés et plus sages, plus dévoués à l'œuvre nationale, que les directeurs et les professeurs de notre chère Université française et catholique. "
Les paroles de M. le recteur furent plus d'une fois soulignées par de vifs applaudissements. Ce qu'elles apprirent surtout du dévouement pratiqué par les premiers ouvriers de l'Université Laval frappa l'attention des auditeurs ; pour plusieurs c'était la révélation de cette charité discrète qui se dépense sans compter, sans bruit, et qui pénètre de son action bienfaisante toutes nos œuvres d'enseignement. L'auditoire voulut bien montrer qu'il savait apprécier ces choses, et il prodigua ses acclamations à l'Université Laval et à son dévoué recteur.