L' UNIVERSITÉ LAVAL ET SES ORIGINES
L'Université Laval est une œuvre nationale ; elle complète notre S3Tstème d'instruction publique.— Les étapes de l'enseignement au Canada. — Le besoin que l'on avait d'une Université en 1850. — L'influence qu'exerçait alors le Séminaire de Québec— Sur la demande des évêques, le Séminaire de Québec accepte de fonder l'Université. — Négociations conduites par M. Casault à Québec, à Londres et à Rome.— La charte royale et l'induit pontifical. — Mandements des évêques.
E 24 juin 1902, on célébrait à Québec le cinquantième anniversaire de la fondation de l'Université Laval. Groupés autour de Y Aima Mater, les anciens élèves et les élèves actuels donnaient à notre Université, jeune d'un demi siècle, le plus éclatant témoignage de leur sympathie et de leur filial dévouement.
Les élèves ne furent pas seuls d'ailleurs à fêter ces noces d'or du haut enseignement dans notre province, et l'on n'a pas oublié que les solennités du 24 juin ont plutôt pris le caractère d'une démonstration vraiment nationale. Toutes les classes de notre société canadienne ont pris part à ce jubilé, et ont contribué puissamment, par leur zèle intelligent et généreux, à lui donner un prestige et un éclat que l'Université n'avait pas osé espérer.
Ce fut donc, en définitive, une fête patriotique que celle du cinquantenaire. Et les citoyens de Québec, pour faire ressortir sans doute davantage le sens très noble qu'ils attachaient à cet anniversaire, ont bien voulu qu'il fût célébré le jour même qui ramène tous les ans parmi nous les traditionnelles démonstrations de la Saiut-Jean-Baptiste. La Société Saiut-Jean-Baptiste de Québec, qui personnifie dans ses membres ce que nos vertus civiques ont de plus pur et de plus élevé, et qui devait cette même année fêter ses noces de diamant, s'associa à ce sentiment populaire, et fixa au 23 juin les solennités de sou propre jubilé. Et cette union de la Société Saint-Jean-Baptiste et de l'Université fut, pendant ces jours mémorables, le plus significatif symbole des aspirations de l'une et de l'autre, et comme le mariage renouvelé de l'éducation et du patriotisme.
Ce que donc ou a le plus manifestement mis en lumière pendant les fêtes du 23, du 24 et du 25 juin, c'est cette idée particulièrement chère aux maîtres de l'Université Laval que l'œuvre qu'ils accomplissent est une œuvre éminemment nationale.
CEuvre nationale, l'Université l'est en quelque sorte par définition, comme elle l'est encore et surtout par ses travaux. Elle est comme le naturel aboutissement de
toutes les tentatives qui ont été faites pour donner à la population canadienne une culture suffisante et honorable ; elle est surtout, par le décisif témoignage de ses longs et utiles labeurs, le plus beau monument de notre activité intellectuelle et patriotique.
Au reste, toute maison d'éducation, si modeste qu'elle soit, est non seulement une manifestation de la vie de l'esprit qui cherche à se répandre et à se multiplier, mais aussi, et dans une mesure relative, un effort vers le développement et le progrès de la société au milieu de laquelle elle a pris naissance : elle est, de ce seul chef, une œuvre d'intérêt public.
L'éducation forme le citoyen ; et ne fût-elle qu'élémentaire en ses procédés et dans son fond, qu'elle contribue puissamment encore à préparer l'individu au rôle social qu'il doit jouer parmi les siens. Aussi, voit-on l'histoire de l'éducation commencer ici avec l'établissement de la Nouvelle-France, et plonger en quelque sorte ses racines jusque dans les couches les plus lointaines et les plus profondes de notre vie nationale.
Dans une colonie nouvelle, dans un pays où tout est à créer et à organiser, comme l'était le nôtre quand nos pères y vinrent introduire la civilisation, il est essentiel que les questions économiques n'absorbent pas toute l'attention, et que, dans une mesure suffisante, l'instruction soit assurée aux travailleurs. On le comprit bien à une époque où l'esprit français donnait la pleine mesure de sa puissance, et produisait ses fruits les plus savoureux et les plus sains.
Au surplus, l'œuvre d'expansion nationale qu'entreprit la France de Henri IV, de Richelieu, et de Colbert, ne fut pas uniquement, on le sait, une œuvre d'exploitation ;
ce fut aussi, et ou l'a assez souvent répété, une œuvre de civilisation. Et parce que la civilisation ne va pas sans une culture suffisante et large des esprits, on devait s'inquiéter de bonne heure de procurer cette culture, non seulement aux indiens qu'on venait évangéliser, mais aux fils des Français qui venaient travailler à cette évangélisation.
L'école élémentaire et l'école industrielle ; le collège classique et l'Université, voilà en tous pays sous quelles formes successives et variées se traduit cette préoccupation constante de fournir aux enfants et à la jeunesse les moyens d'éducation et d'instruction dont ils ont besoin. Au Canada, l'on devait retrouver aux différentes époques de l'élaboration de notre vie sociale, et au fur et à mesure que l'heure convenable devait sonner, ces institutions nécessaires.
Qui fut le premier ouvrier de ce grand travail ? Il est à peine besoin de le rappeler ici. C'est au prêtre que revinrent la charge et l'honneur de pourvoir à l'éducation et à l'instruction des habitants de la colonie. Le missionnaire qui était dans cette Nouvelle-France le héraut officiel du christianisme, se constitua en même temps l'apôtre de l'éducation, l'instructeur de ces enfants et de ces jeunes gens sur qui reposait, avec les espoirs légitimes de la mère patrie, le succès d'une des plus vastes entreprises coloniales que la France ait tentées.
Nous ne voulons pas ici insister sur ce fait que le clergé qui, en 1852, couronnait par l'établissement d'une université nos œuvres d'éducation, est bien celui-là même que nous voyons, aux différentes époques de notre histoire, organiser tour à tour l'enseignement élémentaire et l'enseignement secondaire. Ce clergé, on peut le trouver encombrant aujourd'hui, et celui qui ne songe pas assez aux
faibles ressources dont il dispose peut le juger bien lent à perfectionner ses œuvres : en ce temps-là, il fut un admirable initiateur.
Sans nous attarder à retracer ici même les grandes lignes de l'œuvre accomplie par le clergé canadien dans le domaine de l'éducation et de l'enseignement, nous croyons utile de marquer tout au moins les dates principales et comme les étapes successives par lesquelles devait passer notre enseignement national avant d'aboutir à l'Université. Ce sera comme une façon de décrire les origines lointaines de cette institution. L'enseignement élémentaire devait, en effet, trouver son prolongement naturel dans l'enseiguement secondaire, comme plus tard celui-ci devait appeler et déterminer la fondation de l'enseignement universitaire. Un même zèle d'ailleurs et une même pensée ont inspiré ces créations diverses, un même principe de vie a dirigé cette lente et féconde évolution.
Les récollets furent au Canada nos premiers instituteurs. Arrivés ici en 1615, sept ans après la fondation de Québec, ils ouvrirent aussitôt des écoles où ils réunissaient les petit sauvages. Dès 1616, le Frère Pacifique Duplessis tenait école là où plus tard l'on devait fonder Trois-Rivières, pendant que le Père Joseph Le Caron apprenait à lire et à écrire aux enfants sauvages de Tadoussac. En 161 8, le Père le Caron racontait au Père provincial de Paris comment quelques-uns de ses petits écoliers savaient déjà lire et écrire. Le Frère Pacifique et le Père Le Caron sont donc regardés à bon droit comme les vrais fondateurs de l'école canadienne. (l)
Mais l'école organisée dès les premiers jours de la colo-
(1) Dr Meilleur, Mémorial de l'Education au Bas-Canada, p. 18-19.
nie était surtout en faveur des petits sauvages que l'on voulait instruire et faire chrétiens. Plus tard seulement, des familles françaises s'établirent ici en nombre suffisant pour que l'on songeât à créer pour leurs enfants des écoles spéciales. Aux jésuites revient l'honneur d'avoir les premiers travaillé à organiser ces écoles. Dès leur arrivée à Québec, en 1625, ^s s'appliquèrent à cette tâche, mai, ils ne devaient voir se réaliser leurs projets que dix ans après. Le malheureux état où se trouvait la colonie, et la prise de Québec par les Anglais, en 1629, furent les causes principales de ce retard. Ce ne fut donc qu'en 1635, trois ans après la reddition du Canada à la France, que le P. Charles Lallemant ouvrit la première école élémentaire destinée aux Français de la colonie. (I)
Plus tard, Mgr de Laval fonda lui-même à Saint- Joachim la première école industrielle que nous ayons eue au Canada. Les enfants et les jeunes gens s'y instruisaient des arts et métiers, et des méthodes d'agriculture; une ferme modèle était annexée à l'école. Quelques jeunes gens se préparaient là aussi à devenir des instituteurs, si bien que l'école industrielle de Saint-Joachim peut être regardée comme notre première école normale élémentaire.
On imagine facilement au prix de quelles difficultés devait se développer au Canada l'enseignement destiné aux enfants, difficultés qui se compliquaient et se multipliaient à mesure même que la colonie devenait plus peuplée. Lorsque les colons se furent établis sur différents points du pays, et après même que de nombreuses paroisses furent organisées, il devint extrêmement difficile de pour-
(1) Dr Meilleur, Mémorial de V Education au Bas-Canada, p. 35-36.
voir à l'éducation d'enfants dispersés sur une trop grande étendue de territoire. Ht malgré les efforts considérables que fit toujours le clergé missionnaire ou paroissial pour assurer au plus grand nombre possible de ces enfants le bienfait de l'instruction, trop longtemps et trop souvent on ne put suffisamment les grouper pour les placer tous sous la direction d'un maître. Le zèle des éducateurs fut ainsi paralysé par l'effet de circonstances incontrôlables ,* et il faudra tenir rigoureusement compte de ces difficultés invincibles quand on s'avisera de faire l'histoire de notre enseignement élémentaire, et de vérifier certaines accusations que parfois et trop légèrement on a portées contre le clergé, contre ceux que les circonstances et leur zèle ont faits en ce pays les promoteurs et les directeurs de cet enseignement.
L'école française ouverte à Québec par le Père Charles Lallemant, en 1635, devait être aussi le berceau de notre enseignement secondaire. Personne n'ignore que ce fut surtout à la munificence du R. P. René Rohault, fils du marquis de Gamache, que l'on dut alors l'établissement du Collège de Québec. Dans ce Collège on ne donna d'abord, il est vrai, que des leçons de lecture et d'écriture aux petits français ; mais ensuite, à la demande des parents, l'on y enseigna les premiers éléments du latin. Peu à peu cet enseignement se développa, et l'on organisa avec le temps le cours classique complet. Et quand Mgr de Laval arriva à Québec, en 1659, il y trouva des jeunes gens qui avaient fait chez les jésuites leurs classes de lettres (I).
A côté du Collège des jésuites devait bientôt s'élever
(1) Rochemonteix, Les Jésuites et la Nouvelle-Fra?ice a?i XVIIe siècle, I, p. 209-211,
le Petit Séminaire de Québec, que Mgr de Laval fonda en 1668. Déjà, en 1663, les prêtres des Missions étrangères de Paris avaient ouvert, à Québec, sur la demande de Mgr de Laval, un séminaire où l'on préparait les jeunes clercs au sacerdoce. C'est à ces mêmes prêtres que le premier évêque de Québec confia aussi l'œuvre du Petit Séminaire. On ne reçut tout d'abord dans ce Petit Séminaire que les enfants qui donnaient quelques signes de vocation sacerdotale. On leur apprenait à lire et à écrire, le catéchisme, les prières, le chant grégorien, le service des autels (I), et c'est au Collège des jésuites que ces élèves allaient prendre les leçons du cours classique.
Cette organisation fut maintenue jusqu'à l'époque de la conquête. En 1759, alors que la guerre avait déterminé déjà une grande disette dans le pays, on ouvrit au Petit Séminaire des classes en faveur des élèves trop pauvres pour continuer leurs études au dehors (2). Puis, les tristes événements dont Québec fut le théâtre pendant les derniers jours de la domination française, obligèrent le Séminaire à fermer ses cours. En 1763, ces cours furent rouverts, et quand, en 1768, les jésuites furent réduits à n'avoir plus le local, ni le nombre de professeurs suffisant pour donner l'enseignement classique (3), le Petit Séminaire se trouva tout préparé pour continuer leur œuvre.
On le voit donc, les années 1663 et 1668 sont des dates particulièrement mémorables dans l'histoire de notre enseignement, et elles méritaient d'être rappelées à l'occasion de cette courte monographie que nous voulons faire de l'Université. C'est en 1663 que fut fondé le plus ancien
(1) Meilleur, op. cit. p. 72.
(2) Meilleur, op. cit., p. 74.
(3) Meilleur, op. cit., p. 79.
Séminaire de l'Amérique du Nord ; et c'est de ce Séminaire que, près de deux siècles plus tard, devait sortir l'Université. En 1663, Mgr de Laval jetait donc en terre ce grain de sénevé qui devait germer, croître, se développer et devenir l'arbre fécond de toutes sciences.
Peut-être Mgr de Laval avait-il lui-même prévu cet accroissement et ces transformations. Préoccupé de faire de la Nouvelle-France une colonie qui fût digne des gloires du règne du Louis XIV, soucieux de lui assurer tous les progrès et toutes les activités, nou seulement de la vie économique, mais aussi de la vie intellectuelle et morale, nul doute que plus d'une fois il a plongé bien loin dans l'avenir son regard de politique et d'apôtre, et qu'il s'est plu souvent à imaginer sur le rocher de Québec une ville populeuse et prospère, où se mêleraient dans une harmonieuse complexité toutes les agitations des grandes capitales européennes. Ce rêve, que racontait un jour en une gracieuse fiction le regretté cardinal Taschereau, Mgr de Laval l'a vraiment rêvé sans doute ; et les œuvres d'éducation qu'il avait si diligemment fondées, il se plut à les voir couronnées un jour de l'auréole universitaire.
Certes, il a fallu que de longues années, que des siècles mêmes s'écoulassent, avant que l'on pût organiser dans notre province une université française. On ne saurait s'en étonner quand on se rappelle par quelles épreuves et par quelles souffrances devait passer le petit peuple que la France avait ici établi.
Une université n'est possible que dans les milieux où elle a chance de recruter un nombre suffisant d'élèves, et par conséquent dans les milieux où la population est suffisamment dense, et où cette population peut assez librement se livrer aux travaux de l'esprit.
Or, on sait combien le progrès numérique de notre population fut ralenti par les événements qui nous livrèrent à la domination anglaise. Les colons canadiens, décimés par la guerre, séparés de la France, ne durent plus compter désormais que sur eux-mêmes pour conserver et développer leur vie nationale. L'émigration française n'apporta plus au Canada les éléments nouveaux qu'elle y avait déversés chaque année ; la colonie française ne reçut pins de l'extérieur ces émigrés qui avaient activé son existence ; le rameau violemment détaché du tronc, n'en reçut plus la sève qui jusque là l'avait nourri. Et si, par bonheur, ce rameau ne devait pas mourir d'un accident où sa vie fut si rudement compromise, il devait pourtant eu éprouver du dommage, et comme une langueur qui l'empêcherait de grandir et de se développer aussi vite qu'on l'avait d'abord espéré. Les 60,000 Français restés au Canada après la conquête, ne devaient que peu à peu et lentement former une nation assez nombreuse et assez prospère pour que les arts et la science y prissent une place considérable.
C'est pourquoi, pendant plus d'un siècle après les tragiques événements de 1760, l'enseignement secondaire devait suffire aux besoins de la population canadienne-française. Le clergé qui était chargé de distribuer cet enseignement s'efforça sans doute de le multiplier le plus possible. Il importait de former et de renouveler sans cesse ici des générations d'hommes instruits, dont l'esprit élevé dans le commerce des lettres, capable d'idées générales et de vues désintéressées, fût apte à bien comprendre, à bien poser, et à bien résoudre tous les difficiles problèmes politiques et sociaux que faisaient surgir à chaque instant les circonstances toutes particulières au milieu desquelles se déroulaient nos destinées.
Des collèges classiques furent donc, à la fin du XVIIIe et pendant la première moitié du XIXe siècle établis sur divers points de notre Province. Le Collège de Montréal en 1773; ceux de Nicolet en 1804; de St-Hyacinthe en 1812; de Ste-Thérèse en 1825; de Ste-Aune en 1827; de L'Assomption en 1832; de Joliette en 1846; le Collège Masson en 1847; ceux de Ste-Marie en 1848; de Rigaud en 1850 ; de Sherbrooke en 1852, furent les centres principaux où se manifesta l'activité intellectuelle d'un peuple jeune, mais avide de science, curieux d'idées, et admirateur des choses de l'art. Ht ces nombreuses maisons, qui préparaient dans la retraite et par une vigoureuse discipline de l'esprit, les hommes de la vie politique et les hommes de la vie religieuse, attestent aussi combien et jusqu'à quel point le clergé qui fonda la plupart de ces collèges, était soucieux de répandre partout l'instruction, et de conserver à la race canadienne ces traditions de vie intellectuelle et scientifique qui sont le plus bel héritage que nous ait légué la France.
Mais, à mesure que le Bas-Canada se développa, que la prospérité matérielle s'y affermit davantage, que les familles s'y multiplièrent, des aspirations plus élevées furent permises à notre peuple, et des besoins nouveaux se firent ici sentir.
Si les maisons d'enseignement secondaire étaient assez nombreuses pour suffire aux exigences de notre situation, on commençait à regretter l'absence d'une université qui eût permis à nos jeunes gens de compléter leurs études littéraires et scientifiques, et surtout de suivre sous une direction compétente des cours de droit et de médecine.
Les écoles de médecine établies à Montréal et à Québec procuraient sans doute aux futurs médecins le très
grand avantage de prendre quelques leçons sous la conduite d'habiles praticiens, mais elles ne pouvaient donner aux études médicales tout le développement qu'il convenait qu'elles eussent en effet.
Quant aux études de droit, les clercs ne les purent jamais faire, avant que l'on eût fondé à Montréal, en 185 1, une Ecole de droit, que dans les bureaux des avocats, et l'on comprend aisément que malgré toute la bonne volonté des patrons, les futurs avocats ne pouvaient acquérir de cette façon toutes les connaissances théoriques qui leur étaient nécessaires, ni surtout cette formation intellectuelle bien précise que l'on doit exiger des hommes du barreau.
C'est pourquoi, s'il faut en croire le témoignage de ceux qui ont appartenu à la génération de 1850, les professions libérales étaient loin d'avoir réalisé en ce tempslà le niveau convenable au-dessous duquel il n'est pas bon que l'on descende. On n'exigeait des candidats à l'étude que des connaissances très superficielles, qu'une culture de l'esprit trop élémentaire, et les années de préparation à la pratique de l'une ou l'autre profession ne pouvaient donner à l'étudiant toute la science qu'on lui eût souhaité. On devenait trop facilement médecin ou avocat, et c'est pour cela sans doute que déjà retentissait à travers le pays l'éternelle plainte que " les professions sont encombrées ; " c'est pour cela surtout que tant d'incapables pouvaient se glisser dans les rangs des avocats et des médecins. "Je le demande, disait en 1862 le Dr H. Larue. quel discernement peuvent apporter plus tard dans l'exercice de leurs fonctions, cette foule de jeunes gens qui se lancent chaque année dans l'étude de ces sciences difficiles, les uns par caprice, les autres par simple vanité ou par pure indifférence, et dont tout le bagage de connaissances se borne à la
LLS ORIGINES 13
lecture, à l'écriture, et à quelques notions imparfaites de l'arithmétique et de la géographie! (I)."
La fondation d'une université ne pouvait sans doute faire disparaître du jour au lendemain ces graves anomalies, ni faire cesser un état de choses dont les lois elles-mêmes du pays étaient en grande partie responsables ; mais l'existence d'une université pouvait amener peu à peu nos députés à modifier toute la législation qui avait pour but de réeler les conditions d'admission à l'étude et à l'exercice des professions libérales ; elle pouvait aussi déterminer dans notre pays un plus fort courant de vie intellectuelle, et par là même faire naître des exigences qui entraîneraient fatalement le relèvement des études de droit et de médecine.
Aussi s'inquiétait-on sérieusement, vers le milieu du siècle dernier, de fonder cette institution, cette université où l'on préparerait aux différentes carrières libérales les jeunes Canadiens-Français.
Le Bas-Canada comptait alors une population d'environ 800,000 âmes, et vraiment le temps était arrivé de fournir aux jeunes gens de cette partie du pays des moyens d'instruction plus variés et plus perfectionnés.
Mgr Hubert, en 1789, avait déjà souhaité de doter le Bas-Canada d'une université, et il regrettait vivement de ne pouvoir donner son concours au projet d'une université mixte que le conseil législatif de Lord Dorchester avait alors proposé d'établir à Québec (2). Mgr Plessis, qui s'occupa si activement d'assurer à ses compatriotes toute
(1) Eloge funèfoe de M. Casault, premier recteur, prononcé le 8 janvier 1863, à l'Université Laval.
(2) Consulter sur ce sujet le Rapport du Commité du Conseil sur l'objet d'augmenter les Moiens d'Education.— Québec, 1790.
l'influence possible, rêva lui aussi d'une pareille institution. Mais on ne savait encore comment réaliser une entreprise aussi difficile.
La fondation d'une université exigeait des sommes considérables ; elle supposait aussi pour diriger l'établissement un groupe d'hommes qui fussent particulièrement adonnés aux travaux de l'enseignement, et qui pussent se consacrer librement à l'œuvre nouvelle. Aussi est-ce encore sur notre clergé national, jusque là si diligent et si aclif pour accroître par tous les moyens nos œuvres d'éducation, que l'on jeta les yeux ; c'est de lui que l'on attendit l'initiative et l'impulsion.
C'est en particulier sur le Séminaire de Québec que, vers 1850, se portèrent tous les regards. Premier né de tons nos établissements d'éducation ; créateur lui-même et soutien généreux de tant d'autres établissements de ce genre ; dirigé par des prêtres éininents qui incarnaient fidèlement tout l'esprit et tout le dévouement de leur vénérable fondateur; pourvu des biens considérables que lui avait légués Mgr de Laval, il apparut à tous comme une des corporations les plus dignes de prendre charge d'une université, assez forte pour soutenir le fardeau d'une si grande entreprise, assez féconde pour l'alimenter et la développer.
Au surplus, si tous les regards se portaient alors si volontiers et comme instinctivement sur le Séminaire de Québec, c'est que cette institution avait, depuis quelques années, à sa tête des hommes qui représentèrent vers le milieu du siècle dernier ce que peut-être notre esprit national avait de plus élevé, ce que notre patriotisme avait de plus large et de plus éclairé. Certes, nous savons bien qu'il est difficile de comparer entre eux les hommes d'une époque qui en compta de si illustres et de si dévoués aux
intérêts souvent menacés du peuple canadien ; mais qui n'a entendu rappeler la mémoire des Deniers, des Holmes, et des Casault, et qui n'a entendu raconter quelques traits qui caractérisent l'influence si considérable qu'ils eurent sur leurs contemporains. D'autres, sans doute, jouèrent un rôle plus brillant, parce qu'ils étaient placés sur une scène plus large et plus élevée ; mais quand on a la bonne fortune d'interroger les quelques survivants de tous ceux qui vers 1840 et 1850 étaient déjà lancés dans la vie active, 011 est étonné de les entendre définir le prestige que pouvaient avoir auprès de la classe instruite de ce temps, auprès des politiques et des magistrats, ces prêtres que nous venons de nommer ; on ne peut se défendre d'une profonde émotion quand on saisit sur les lèvres de ces derniers témoins l'expression sincère d'une admiration que l'extrême vieillesse n'a pu refroidir. Deniers a été vraiment l'oracle de toute une génération; juges, prêtres, hommes d'Etat s'empressaient à sa chambre pour lui demander une direction ; un jour le gouverneur général suspendit la séance de son conseil pour envoyer consulter celui qu'on appelait le Père Deniers (I) ; Holmes qui était de vingt ans plus jeune que M. Deniers (2), exerça une influence aussi active, et, grâce à sa grande puissance oratoire, il jouit d'une réputation peut-être plus considérable encore ; à côté d'eux grandissait l'abbé Casault qui devait continuer ces deux hommes et réaliser quelques-uns de leurs plus chers projets.
On ne peut dire qui eut le premier, à l'époque où nous nous reportons, l'idée de fonder une université canari) Voir Notice sur M. Jérôme Deniers, par le docteur N.-E. Dionne, publiée dans l'Annuaire 1894-1S95, p. 115.
(2) M. Deniers est né en 1774, et M. Holmes en 1799.
l6 L'UNIVERSITÉ LAVAL
dieime-française. Cette idée flottait un peu dans l'air, elle germait dans plusieurs esprits ; mais il paraît évident que les innovations introduites au Séminaire par Deniers, Holmes et Casault, que la forte impulsion qu'ils donnaient aux études classiques, que l'autorité avec laquelle ils avaient attiré sur le vieux Séminaire l'attention de toute l'élite de la population canadienne, prépara le grand mouvement qui allait amener la création de l'Université Laval. C'est du moins ce que pensait lui-même et ce qu'écrivait un jour un des hommes publics les plus distingués qui aient appartenu à cette génération et dont le témoignage ne peut être suspect, l'honorable P.-J.-O. Chauveau (I).
Nous savons d'ailleurs que l'abbé Holmes ne cessait d'entretenir ses collègues du projet d'une université, et que c'est avec l'abbé Casault surtout qu'il aimait à deviser de cette grave affaire. Tous deux, plusieurs années avant la fondation de l'Université, étudiaient sérieusement les questions pratiques qui sont relatives à l'établissement d'une telle institution ; et ils peuvent être comptés à bon droit parmi les principaux initiateurs de l'œuvre universitaire.
Seulement, on ne voulut pas agir avec une aveugle précipitation ; on ne se dissimulait pas d'ailleurs les difficultés qu'il faudrait surmonter pour réaliser le projet de l'Université. Aussi quand, eu 1849, on pressentit à ce propos les directeurs du Séminaire, on rencontra d'abord chez ces Messieurs quelques hésitations. On comprend, du reste, qu'ils ne pouvaient, sans y regarder à deux fois, s'aventurer en une telle affaire. Le Séminaire de Québec avait été fondé par Mgr de Laval pour procurer aux clercs
(1) Voir V Etude littéraire et biographique que P.-J.-O. Chauveau a consacrée à l'abbé John Holmes, imprimée à Québec, chez Côté, 1876.
une solide et intelligente formation ecclésiastique ; il avait également mission de donner aux enfants et aux jeunes gens une bonne culture classique : pouvait-il, sans compromettre ces devoirs essentiels, et sans quelque peu nuire à sa destination primitive, se transformer en université, et organiser à ses frais l'enseignement supérieur des arts, du droit, de la médecine et de la théologie ? Recruter un personnel suffisant et compétent pour toutes les classes de l'enseignement secondaire et de la théologie élémentaire, n'était-il pas déjà chose assez difficile pour qu'il fût permis de redouter des charges nouvelles et autrement considérables encore?
Telle fut la question que se posèrent nettement les Messieurs du Séminaire, et certes on ne peut les blâmer d'y avoir mûrement réfléchi avant de lui donner une définitive solution.
Ajoutons que l'on redoutait encore au Séminaire les susceptibilités que pouvait éveiller ailleurs l'érection d'une université à Québec, et que l'on craignait de montrer quelques prétentions injustifiables.
Heureusement, des circonstances nouvelles, bien propres à dissiper toutes craintes de ce genre, vinrent rassurer les Messieurs du Séminaire. Mgr Bourget, évêque de Montréal, prit lui-même l'initiative de solliciter la fondation à Québec d'une université. On sait avec quel zèle, avec quelle ardeur Mgr Bourget se consacrait aux œuvres qu'il avait entreprises, avec quelle persistance il conduisait à leur terme les projets et les travaux qu'il croyait utiles à la grandeur et à la prospérité de son pays. Or, en 1851, comme on préparait la réunion à Québec du premier concile provincial, Mgr Bourget écrivit à Mgr Turgeon, archevêque de Québec, pour lui proposer de mettre au nombre (2)
l8 L'UNIVERSITÉ LAVAL
des questions que l'on soumettrait aux Pères du concile, celle de la fondation d'une université. Après avoir démontré l'opportunité et la nécessité où l'on était de faire pour le Bas-Canada ce qui déjà avait été fait pour le Haut ; après avoir exprimé l'espoir que le gouvernement ne mettrait aucun obstacle à l'érection d'une université nouvelle, attendu surtout qu'on ne lui demanderait aucune subvention, Mgr Bourget voulait bien ajouter ceci :
" N'est-il pas certain que le Séminaire de Québec serait, plaudcntibus omnibus, choisi pour être l'Université Catholique de notre Amérique Britannique ? Quelle force nous aurions dans une pareille institution, après que nous aurions obtenu, comme de droit, la sanction pontificale ! C'est une idée comme une autre, que j'envoie à la bonne aventure. Elle fera ou ne fera pas son chemin : c'est une autre chose. Je la dépose pour ce qu'elle vaut aux pieds de Votre Grâce." (I)
Une pareille démarche de la part de Monseigneur de Montréal pouvait encourager les directeurs du Séminaire de Québec. Quelques jours après ils répondaient à Mgr Turgeou, qui leur avait communiqué la lettre de Mgr Bourget, que sans être pleinement rassurés sur l'issue d'une si considérable entreprise, ils étaient prêts à seconder l'épiscopat, et que " Nos Seigneurs les Evêques trouveront le Séminaire toujours disposé à faire ce que pourra exiger de lui le bien de la religion et du pays." (2)
Quelques semaines après, le concile se réunissait à Québec. Les évêques assemblés ne crurent pas devoir prendre sur eux de s'occuper directement de la fondation
(i) Lettre du 31 mars 1S51.
(2) Extrait du Registre des Délibérations du Conseil du Séminaire de Québec, 4 avril 1851.
d'une université. Ils émirent seulement le vœu que l'on travaillât activement à procurer aux catholiques de la Province les établissements scolaires, collégiaux et universitaires dont ils auraient besoin. (i;
Ce fut Mgr Turgeon, archevêque de Québec, qui se chargea de presser la réalisation des vœux du concile. Et à partir de ce moment, on le voit travailler sans relâche à assurer la fondation d'une université à Québec. Il insiste auprès des Messieurs du Séminaire, pour qu'ils prennent sur eux la responsabilité de cette organisation. Kt ce n'est pas sans de nouvelles craintes que l'on discute, au Séminaire, ce projet. Ht rien ne prouve mieux le parfait désintéressement des directeurs de cette maison, et leur prévoyante sagesse, que la correspondance échangée à cette époque entre Mgr l'archevêque et Monsieur L.-J. Casault, supérieur du Séminaire.
li Tous les directeurs du Séminaire, écrit Monsieur Casault, le 20 mars 1852, sont persuadés que l'existence d'une université catholique dans le pays serait une chose excellente pour la gloire de Dieu ; mais ils ne sont pas aussi sûrs que le bien de la religion et celui de notre maison demandent que ce soit le Séminaire de Québec qui devienne cette université. Ils ne peuvent se cacher qu'avec des moyens pécuniaires assez bornés, un personnel insuffisant même pour l'œuvre dont ils sont maintenant chargés, il leur serait impossible, d'ici à bien longtemps, sans une protection toute particulière de Dieu, de remplir les devoirs que leur imposerait le grand nom d'université . . .
" Cependant, afin qu'on ne nous accuse pas d'avoir,
(1) Décret XV du Premier Cona'/e Provi?icial de Québec, août 1851.
par notre défaut d'énergie et notre manque de confiance dans la providence, fait échouer un projet propre à la gloire de Dieu, nous déclarons que si Nos Seigneurs les Evêques de la Province, après avoir considéré le projet, jugent que dans l'intérêt de la religion, il est à propos que le Séminaire devienne université, non seulement nous y consentirons, mais que nous ferons encore, pour répondre à leur désir, tous les efforts que pourront nous permettre les moyens que nous avons à notre disposition."
Quelques jours après cette lettre, sur de nouvelles instances de Mgr l'archevêque Turgeon, le conseil du Séminaire acceptait définitivement de fonder l'université.
On se mit immédiatement à l'œuvre, et l'on s'inquiéta d'abord d'obtenir du gouvernement ro3Tal une charte, et du Souverain Pontife les privilèges canoniques.
Pour obtenir la charte royale, il fallait nécessairement se présenter à Londres avec une recommandation du gouverneur général du Canada. Or, à cette époque, le Canada était placé sous le gouvernement de Lord Elgin, et l'on sait avec quelle largeur d'esprit, et quelle indépendance de caractère Lord Blgin présidait à l'administration de ce pays. Désireux d'être agréable aux Canadiens-Français, ne craignant nullement de voir ici s'accroître et s'affermir leur influence, Lord Elgin répondit avec une grande bienveillance aux premières ouvertures que lui fit à propos de l'université Mgr Turgeon. Il voulut seulement être bien renseigné sur le projet des Messieurs du Séminaire, et sur leurs moyens de le mettre à exécution ; il voulut aussi savoir si l'université que l'on voulait établir à Québec servirait pour tous les catholiques du Bas-Canada. Lord Elgin estimait, eu effet, que la multiplicité des universités anglaises que l'on établissait au Canada, était de
nature à disperser et affaiblir les forces intellectuelles dont on pouvait disposer, et il voulut s'assurer que les Canadiens-Français et les catholiques n'imiteraient pas ce funeste exemple. " Je suis bien d'avis, disait-il un jour à M. Casault, supérieur du Séminaire, que les catholiques doivent avoir leur université de même que les autres dénominations religieuses ont la leur. Mais je ne voudrais pas que le gouvernement vînt à recevoir d'autres demandes analogues pour les catholiques." (I)
Après que sur ces différents points on lui eut donné les explications suffisantes, Lord Elgin s'empressa d'appuyer auprès du ministre des colonies la requête des Messieurs du Séminaire. Deux ordres en conseil furent successivement votés les 12 mai et 4 juin 1852, qui recommandaient auprès des autorités impériales le projet de la nouvelle université.
Monsieur Casault, supérieur du Séminaire, partit le 15 mai 1852 pour Londres et Rome, accompagné de M. l'abbé Th.-B. Hamel, alors séminariste, comme secrétaire ; il était chargé de présenter au ministre des colonies et au Souverain Pontife les requêtes du Séminaire et de l'épiscopat canadien. Monsieur Casault n'eut pas de peine à obtenir du gouvernement de Sa Majesté la Reine Victoria, la charte qu'il sollicitait. Sir John Pakington, ministre des colonies, avisé par lord Elgin, se montra très favorable au projet, et dès le 9 août 1852 arrivait à Québec, au palais du gouverneur, la nouvelle officielle qu'une charte royale était accordée, qui conférait aux directeurs du Séminaire les privilèges d'une université.
(1) Voir Plaidoyers de MM. Hamel et Lacoste devant le comité des bills privés en faveur de V Université Laval, 1881, p. 8.
A Rome, M. Casault présenta au Souverain Pontife une supplique signée par l'archevêque et les évêques de la province ecclésiastique du Haut et du Bas-Canada, demandant pour le Séminaire de Québec les pouvoirs ordinaires d'une université catholique, et en particulier celui de conférer les diplômes en théologie et eu droit canon. Pie IX ne voulut pas accorder tout de suite ce que l'on demandait. L' Angleterre, à ce moment-là, refusait de reconnaître les titres ecclésiastiques donnés par le Saint-Siège ; elle ne voulait pas non plus accorder l'existence légale à l'Université catholique de Dublin, et l'on craignait à Rome que la fondation d'une université catholique à Québec ne fût impossible. C'est pourquoi on exprima le désir que l'on s'assurât d'abord de l'octroi d'une charte royale avant de solliciter des privilèges canoniques. Aussi, dès que l'on eut reçu à Québec, à la fin de décembre 1852, le document officiel émané de Londres, on en fit parvenir une copie authentique à Rome, et le 6 mars 1853, le Saint Père envoyait un bref qui accordait à l'archevêque de Québec le pouvoir de conférer les degrés en théologie à ceux qui auraient fait à l'Université de Québec leurs études ecclésiastiques.
L/'Université était donc née. Les Messieurs du Séminaire, désireux de la baptiser d'un nom qui fût bien accueilli par tous, soucieux aussi de faire rejaillir jusque sur le fondateur du Séminaire la gloire dont elle pourrait briller, l'appelèrent du nom de Laval. Aucun autre nom ne pouvait mieux rappeler, avec les lointaines origines du Séminaire et de l'Université, l'esprit qui devait animer l'institution nouvelle, et les aspirations qu'elle s'efforcerait de réaliser.
Les prêtres actifs et entreprenants qui formaient, en
1852, le conseil d'administration du Séminaire de Québec, qui furent considérés comme les fondateurs de l'Université, et qne l'on voit inscrits dans la charte royale, sont: Messieurs les abbés L.-J. Casanlt, supérieur, Antoine Parant, Joseph Aubry, John Holmes, Léon Gingras, Louis Gingras, Michel Forgues, Elzéar-Alexandre Taschereau, Kdouard-Johu Horan.
D'autres noms méritent aussi d'être conservés dans le souvenir des anciens élèves de l'Université, noms de personnages illustres pour qui l'Université elle-même n'a cessé de témoigner sa vive et respectueuse reconnaissance. Ce sont les noms de Sa Sainteté le Pape Pie IX, et de Sa Majesté la Reine Victoria qui ont donné à l'Université son existence officielle.
A toutes ces mémoires qui lui sont chères, l'Université unit toujours celle de Son Excellence Lord Elgin qui a si puissamment favorisé sa création.
Les évêques qui voulurent bien confier aux Messieurs du Séminaire le soin de fonder l'Université, les aider de leur influent patronage et signer la requête qui fut adressée au Souverain Pontife, sont Nos Seigneurs Pierre-Flavien Turgeon, archevêque de Québec, Ignace Bourget, évêque de Montréal, Joseph-Eugène Guigues, évêque de Bytown (Ottawa), Patrick Phelan, évêque de Carrha, administrateur de Kingston, Charles-François Baillargeon, évêque de Tloa, coadjuteur de Mgr de Québec. Mgr Armand- Frs-Marie de Charbonnel, évêque de Toronto, qui n'avait pu signer avec ses collègues, envoya séparément sa supplique à Rome en faveur du projet d'université. Toronto et Kingston faisaient alors partie de la seule province ecclésiastique qu'il y eût pour le Haut et le Bas-Canada.
Les évêques dont nous venons de rappeler les noms,
ne se contentèrent pas d'avoir favorisé la fondation de l'Université ; ils veillèrent avec une sollicitude toute paternelle sur ses débuts, et ils s'empressèrent de la recommander à leurs peuples. Dans les lettres pastorales qu'ils écrivirent alors, ils saluèrent avec joie et de vifs espoirs la création de l'Université Laval.
" Nous espérons, disait Mgr Turgeon dans son mandement du 8 décembre 1853, que cette création devra produire un redoublement d'efforts dans nos maisons de haute éducation. En effet, le Conseil Universitaire a déjà offert à toutes, en faveur de leurs élèves, les avantages que la charte lui permet d'accorder à la jeunesse du pays... Ht bientôt, nous aurons la satisfaction de voir régner entre les différentes maisons d'éducation une émulation louable, qui tournera au profit des études ; chaque année, entre les élèves, se renouvelleront des luttes pacifiques, toujours d'une grande utilité, même pour ceux qui n'y trouveront pas la victoire.
" Au sein de l'Université, nos jeunes compatriotes, guidés par des maîtres chrétiens, pourront boire les eaux de la science, sans craindre d'y trouver mêlés les poisons de l'erreur. Là, le jeune lévite pénétrera dans les profondeurs de la théologie, éclairé dans sa marche par le flambeau de la foi ; là, le jurisconsulte ne s'occupera pas à créer de vaines théories, mais il étudiera les grands principes du droit qui découlent de la justice éternelle; le médecin y apprendra à reconnaître dans l'homme, non la matière organisée par le hasard, mais le roi de la terre, le chef-d'œuvre du créateur, l'image créée à sa ressemblance et l'objet de ses plus chères prédilections ; le philosophe s'accoutumera à adorer la main du Dieu Tout-puissant, dans les merveilleux secrets de la nature. Tous y pourront
puiser, avec les nobles inspirations de la science, cet amour de la patrie qui rend le savant utile à ses compatriotes, ces vertus chrétiennes qui honorent les plus belles intelligences, cette foi pure et ferme qui empêche l'esprit humain de s'égarer dans les voies du doute et de l'irréligion.
" Nous avons la ferme confiance que tous nos diocésains comprendront l'importance de cette œuvre nationale et religieuse, et qu'ils seconderont de tout leur pouvoir les généreux fondateurs de l'Université Laval, pour la faire prospérer et la rendre de plus en plus utile aux grands intérêts de l'ordre, de la morale et des saines études."
Mgr Bourget ne fut ni moins enthousiaste, ni moins éloquent. Il avait si ardemment souhaité la création de cette Université Laval, qu'il commence par une parole et comme par un cri de vive satisfaction la lettre pastorale que, le vingt-sept décembre 1853, il adressait à son clergé et à ses fidèles pour ordonner la lecture dans toutes les églises de son diocèse de la lettre de Mgr l'archevêque Turgeon :
" Nous avons enfin, N. T. C. F., une Université Catholique. Cest la nouvelle que nous annonce notre vénérable métropolitain, dans sa belle lettre du huit décembre courant. . .
" D'abord remarquons, N. T. C. F., que c'est quelque chose de bien consolant, pour nous tous, que d'apprendre que notre jeune Canada se trouve maintenant doté d'une de ces grandes institutions, qui font la gloire littéraire des vieux pays de l'Europe ; et c'est pour la religion de notre Pays, toujours si Catholique, un inestimable bonheur que de fonder encore pour la Patrie ce précieux établissement, qui couronne si heureusement tous ses sacrifices pour l'éducation.
" Cette institution naissante porte le nom & Université-Laval, nom célèbre, inscrit sur son Frontispice, et qui ne peut manquer de fixer les regards des élèves, chaque fois qu'ils eu franchiront le seuil, et de les remplir d'une noble ardeur ; et déjà il inspire à ceux qui le lisent de loin une juste confiance. Car qui doute que les enfants du Pays, qui vont fréquenter les Cours de cette Université, ne soient continuellement et puissamment excités à travailler de toutes leurs forces à s'illustrer, sous les douces et vives influences de ce nom chéri, qui donna à l'ancienne France tant de grands hommes, et qui rappelle à la Nouvelle tant de ravissants souvenirs. Cette Université va être dirigée par l'esprit du fondateur de l'Eglise du Canada, dont elle porte le nom ; et c'est là surtout ce qui fait sa gloire et assure son succès. Car elle est confiée à des hommes pieux et savants, qui ont reçu de leur père le feu sacré de l'enseignement religieux, lequel, entre leurs mains ne s'est jamais éteint. Toujours ils ont été les dépositaires fidèles de la science sacrée, et du zèle ardent que les élèves du sanctuaire n'ont cessé de puiser à cette source abondante. . .
" Tous ceux qui ont à cœur l'honneur de notre Pays, applaudissent, N. T. C. F., au choix que l'on a fait du Doyen de nos Séminaires pour diriger la nouvelle Université, parce qu'ils estiment avec raison que c'est une récompense grandement méritée, pour les services immenses qu'il a rendus aux Lettres . . .
Et Mgr de Montréal terminait eu résumant ainsi l'éloge qu'il faisait de l'Université: " Pour Nous, en vous écrivant aujourd'hui, Nous n'avions qu'un but ; c'était de témoigner publiquement de toute la confiance que Nous portons à V Université-Laval, et Nous avons tâché de le
remplir, en vous faisant observer que tout dans cette grande œuvre est de nature à rassurer. Car son organisation est régulière ; son Nom est influent, sa Vocation est sublime ; ses Professeurs sont Habiles ; ses Protecteurs sont puissants ; son but est Divin ; et Elle a pour la diriger du haut du Ciel, la Bienheureuse Vierge Marie, qui y brille de tout l'éclat de son incomparable pureté, et qui sera pour elle la véritable Etoile de la Mer, conduisant sûrement au port tous ceux qui tiennent leurs regards tendrement fixés sur cet astre lumineux."
Les évêques des nouveaiix diocèses de St-Hyacintlie et de Trois-Rivières, diocèses qui n'existaient pas encore quand fut envoyée à Rome la supplique des évêques de la Province, voulurent bien à leur tour recommander et encourager l'Université Laval.
" Nous aussi, N. T. C. F., écrivait, le 18 janvier 1854, Mgr J.-C. Prince, évêque de St-Hyacinthe, nous invitons, nous pressons nos jeunes compatriotes à recueillir les nobles et salutaires enseignements de cette savante Université. Ce n'est pas seulement pour les cours de haute philosophie intellectuelle et naturelle, mais encore pour les facultés de Médecine et de Droit qu'il y aura des professeurs habiles et religieux, et que ces chaires d'un enseignement irréprochable en tout point, seront constamment occupées par des hommes de savoir et de mérite."
" Nous saisissons avec empressement l'occasion favorable qui se présente, écrivait à son tour Mgr l'évêque de Trois-Rivières, dans son mandement du 20 mai 1854, pour remplir un devoir qui nous est bien agréable, celui de vous apprendre que Messieurs les Supérieur et Directeurs du Séminaire de Québec prennent sur eux le soin, le trouble, les frais et la responsabilité d'une Université Catholique . . .
Le nouveau mode d'éducation, et les honneurs qu'il offre à notre jeunesse, seront pour celle de tous les Collèges du Pays un stimulant qui leur fera apporter plus d'application à leurs études. . . Espérons que le Pays saura reconnaître ce qu'il doit au Séminaire de Québec et que notre jeunesse s'estimera heureuse des avantages qui lui sont présentés et qu'elle s'empressera d'en profiter."
Encouragés par de si hautes et de si vives recommandations, les directeurs de la nouvelle Université se mirent à l'œuvre avec ardeur et avec confiance. Assurés toutefois que l'œuvre qu'ils entreprenaient avait aussi besoin du secours et de la protection du ciel, ils avaient, dès les premiers jours de la fondation, placé l'Université naissante sous le patronage de l'Immaculée Conception. C'est le 8 décembre 1852, jour même de la fête de l'Immaculée Conception, que la charte royale avait été signée ; c'est à l'Immaculée Conception que Mgr de Laval avait voué un culte tout particulier, et que, dès le XVIIe siècle, deux cents ans avant la définition du dogme, il avait consacré sa cathédrale ; c'est ce même culte qu'il avait légué comme un précieux héritage aux prêtres de son séminaire : on pensa donc interpréter avec raison une coïncidence providentielle, et faire aussi acte de piété filiale en donnant pour protectrice officielle à l'Université Marie Immaculée.
Au reste, comme le disait eu termes excellents Mgr Bourget, l'Université Laval " doit être la Sorboune de la Nouvelle-France ; or l'on sait que la célèbre Faculté Théologique de Paris professa constamment des doctrines eu tout favorables au glorieux privilège accordé à Marie dans son Immaculée Conception, et qu'elle imposait à ses docteurs, sous serinent, l'obligation de le défendre." (I)
(1) Lettre pastorale, 27 dcc. 1853.
Il était donc juste que la Sorbonne nouvelle que l'on venait d'élever à Québec fît à son tour l'hommage de sa destinée à la Vierge toute pure. Cette pureté de Marie, serait, pour reprendre le langage de Mgr Bourget, la lampe toujours ardente à la lumière de laquelle travailleraient les docteurs de l'Université; elle serait en même temps, pour les élèves, comme un baume sacré qui les préserverait de toute corruption.
Placée sous la garde d'une si vigilante patronne, entourée de la sollicitude de Nos Seigneurs les évêques, animée du souffle ardent et généreux que lui communiquaient ses fondateurs, l'Université Laval commença, sans retard comme sans faiblesse, la série laborieuse de ses œuvres, et tendit toutes voiles à l'espérance.