CHAPITRE II
L'administration de l'Université Laval. — L'établissement des Facultés.— Envoi de futurs professeurs eu Europe. — Les diplômes. — L'affiliation des collèges et des petits séminaires. — Les bâtiments universitaires. — Pose de la première pierre et inauguration officielle de l'Université.— Le Séminaire et l'Université.
CE qu'il faut sans doute pour qu'une institution fasse œuvre utile et prospère, c'est qu'elle soit d'abord fortement organisée, que le mécanisme de son administration soit à la fois souple et solide, et que toutes les parties de ce rouage se tiennent, se fortifient, s'harmonisent dans une parfaite unité.
Aussi une des plus graves préoccupations qui sollicitèrent l'attention des prêtres fondateurs de l'Université Laval, ce fut précisément de pourvoir cet établissement d'un système d'administration qui fût le plus possible propre à assurer son fonctionnement régulier. C'est à quoi ils s'employèrent surtout pendant les années 1852, 1853 et 1854, qui constituent comme la période d'organisa-
tion de l'Université Laval. Cette période se prolonge même an delà de l'année 1854, et nous dépasserons parfois cette limite afin de mieux grouper ici tons les principaux efforts qni furent faits pour constituer à peu près définitivement l'œuvre de l'Université.
Le travail auquel il fallut se livrer fut rude, parfois pénible. L'Université Laval se trouvait, en effet, fondée dans des conditions toutes particulières qui rendaient plus difficile à réaliser le plan d'administration auquel on devait l'adapter. Elle était créée par une corporation de prêtres éducateurs qui ne devaient pas pour elle abandonner leur œuvre première, qui restaient bien encore les directeurs du Séminaire de Québec, mais qui, sans doute, devaient avoir une très large influence dans l'administration d'un établissement nouveau dont ils allaient faire tous les frais. D'autre part, l'Université grouperait nécessairement autour d'elle des professeurs laïcs dont les vues et les avis devaient être respectés ; il lui faudrait aussi intéresser à son œuvre les collèges et les petits séminaires de la Province qui viendraient lui demander des diplômes. L'élaboration d'une constitution de l'Université Laval se compliquait ainsi d'une foule de circonstances avec lesquelles il fallait compter, et devenait elle-même une besogne très ardue et extrêmement délicate.
Ce travail, d'ailleurs, ne devait, pour une grande partie du moins, se faire et se compléter qu'avec le temps. Sans doute, il fut plus facile d'arrêter immédiatement les grandes lignes de l'administration universitaire, mais l'expérience seule pouvait, au fur et à mesure, amener les esprits à mieux préciser les détails, à corriger et remanier ce que sur des points particuliers on aurait pu d'abord décider.
Nous n'avons pas l'intention d'entrer ici dans l'analyse de toutes les parties du gouvernement de l'Université Laval. Cette étude, nécessairement très aride, n'intéresserait pas suffisamment le lecteur. Aussi ne voulons-nous que signaler ce qu'il y a d'essentiel dans ce système d'administration. Cela même suffira pour faire voir toute la sagesse avec laquelle les fondateurs de l'Université ont assuré le bon fonctionnement de cette institution, et comment, sans sacrifier les graves intérêts que le Séminaire avait engagés dans cette entreprise, ils ont su concilier, avec la liberté d'action dont ils avaient eux-mêmes besoin, les droits de ceux qui devaient avec eux collaborer à l'œuvre commune.
C'est dans la charte royale que l'on peut étudier les règlements principaux qui concernent la direction de l'Université Laval. Ht c'est surtout dans la rédaction de cette charte que M. Casault et ses collègues du Séminaire montrèrent jusqu'à quel point ils avaient une juste idée de l'organisation qui convenait à l'œuvre qu'ils avaient projetée. Rien ne fait autant leur éloge et ne prouve mieux combien cette organisation était sagement élaborée que ce fait que l'Université catholique de Lille, quand elle prit naissance et qu'elle voulut se donner à elle-même une constitution solide et bien équilibrée, emprunta à l'Université Laval une partie de ses règlements.
Ce que l'on voit tout d'abord dans la charte royale, c'est que l'archevêque catholique romain de Québec est, en vertu de sa charge, le visiteur de l'Université : et ceci même laisse assez apercevoir avec quelle largeur d'esprit le gouvernement anglais entendait permettre aux Canadiens- Français catholiques d'organiser, sans autre contrôle que
celui d'un archevêque de leur nationalité et de leur église, (3)
leur enseignement universitaire. C'était, en vérité, la liberté de l'enseignement supérieur que nous garantissait la charte royale. Cette liberté s'ajoutait à celles que l'Angleterre, depuis quelques années, se montrait très disposée à nous accorder, et elle ne faisait au surplus que confirmer la politique libérale que l'on commençait à pratiquer ici au sujet de l'enseignement, depuis surtout l'échec de l'institution royale et la très vive opposition que rencontra la loi de 1841.
L'enseignement supérieur que l'on allait organiser à l'Université Laval ne relèverait eu définitive que de l'Université elle-même, et de son visiteur Mgr l'archevêque de Québec ; l'Etat renonçait à toute ingérence dans les questions de programme ou d'inspection. Le visiteur recevait d'ailleurs les pouvoirs les plus étendus ; on lui donnait le droit de veto sur tous les règlements et sur toutes les nominations, et le droit de nommer lui-même, sur présentation du conseil, les professeurs de la Faculté de théologie.
Quant à la charge de recteur, la plus considérable dans l'Université, elle revient, de droit, d'après les termes mêmes de la charte royale, au supérieur du Séminaire de Québec. Cette charge est donc essentiellement temporaire, puisque le supérieur du Séminaire, élu pour trois ans, et rééligible après ce premier triennat, ne peut occuper pendant plus de six années consécutives, à moins d'une autorisation spéciale accordée par l'autorité ecclésiastique, le poste qu'on lui a confié.
C'est sans doute pour prévenir tout esprit de routine, pour stimuler sans cesse le zèle et l'initiative, et que la constitution du Séminaire, comme d'ailleurs celles de la plupart des communautés religieuses, pourvoit ainsi au renouvellement périodique des supérieurs. Les inconvé-
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nients qui, d'autre part, pourraient résulter d'un changement aussi fréquent de direction, sont corrigés dans une très large mesure par ce fait que les anciens supérieurs continuent à faire partie du conseil de l'administration, et que c'est toujours parmi les membres de ce même conseil que l'on choisit le nouveau supérieur. De cette façon se trouve assuré le maintien des bonnes traditions, en même temps qu'un élan nouveau peut être périodiquement imprimé à la direction des affaires.
Les fondateurs de l'Université ont voulu faire bénéficier celle-ci de tous les avantages qui leur paraissaient attachés à ce système, et ils ont fait décréter par la charte royale que les deux charges de supérieur du Séminaire et de recteur de l'Université seraient désormais inséparables. Monsieur l'abbé L.-J. Casault, supérieur du Séminaire depuis 1851, devint donc, en vertu même de ce titre, le premier recteur de l'Université.
La charte pourvoit encore à l'établissement d'un conseil qui, conjointement avec le recteur, doit administrer les affaires de l'Université. Ce conseil est composé de tous les directeurs du Séminaire et des trois plus anciens professeurs titulaires de chaque Faculté. Il a le pouvoir de faire les statuts et règlements qu'il juge convenables, à la seule condition que ces statuts et règlements ne contiennent rien qui soit contraire aux lois du Royaume-Uni ou à celles du Canada.
Les premiers membres du conseil universitaire de Québec furent donc, de par la charte royale, les directeurs du Séminaire. C'est eux que, dans les registres des délibérations du conseil, nous voyons à l'œuvre et tenir leur première séance le 21 février 1853. Nous croyons devoir ici mentionner leurs noms. Cette liste ne corres-
pond plus, en effet, très exactement à la liste des prêtres directeurs du Séminaire que l'on voit inscrits dans la charte royale, la mort ayant enlevé au Séminaire, le 18 juin 1852, le tant regretté abbé John Holmes. Voici donc quels étaient, le 21 février 1853, les membres du premier conseil universitaire : M. l'abbé L.-J. Casault, recteur, MM. les abbés Joseph Aubry, Félix Buteau, Michel Forgues, Léon Gingras, Louis Giugras, Ed.-Jean Horau, Elzéar-Alexandre Taschereau, directeurs.
Ce sont ces hommes que l'on voit occupés, pendant l'année 1853, à organiser les diverses Facultés de l'Université Laval. M. l'abbé Casault, pendant le voyage qu'il fit en Europe, en 1852, pour solliciter à Londres et à Rome les chartes officielles de l'Université, avait pris soin de visiter les principales universités de France, de Belgique, d'Angleterre et d'Italie, d'étudier leur organisation au point de vue particulier de l'enseignement, et c'est d'après les observations qu'il avait pu faire qu'il rédigea et proposa les principaux règlements des Facultés de Laval. On s'efforça surtout de bien adapter aux conditions d'existence de la nouvelle Université l'organisation matérielle et pédagogique des grandes institutions européennes.
Il fut résolu que l'Université Laval comprendrait quatre Facultés : celles de théologie, de droit, de médecine et des arts. C'est exactement dans ces cadres que se distribuait autrefois en France le haut enseignement, et c'est encore d'après ces mêmes divisions qu'il se trouve aujourd'hui réparti dans les universités anglaises.
Chaque Faculté fut pourvue d'un conseil spécial qui discute et soumet au conseil universitaire toutes questions qui intéressent plus directement l'une ou l'autre de ces Facultés.
La Faculté de théologie ne put être immédiatement créée à Québec. Le nombre d'aspirants au sacerdoce était alors si restreint, et les besoins du ministère paroissial si pressants et si multiples, qu'on ne pouvait encore laisser aux séminaristes le temps de se consacrer librement à l'étude des sciences ecclésiastiques. Ce ne fut donc que plus tard, en 1866, que l'on put jeter les bases d'une Faculté de théologie.
La Faculté de médecine, au contraire, fut, dès l'année l853> organisée et mise en mouvement. On se rappelle que déjà une école de médecine existait à Québec. Les directeurs de l'Université trouvèrent dans cette école les éléments qu'il leur fallait pour grouper un certain nombre de professeurs qui fussent préparés à donner l'enseignement médical. L'Ecole de médecine voulait bien d'ailleurs s'effacer elle-même devant la Faculté naissante de Laval, et six de ses professeurs quittèrent leur chaire pour accepter une situation équivalente à l'Université. Ces premiers professeurs de la Faculté de médecine étaient : M. Jean Blanchet, élu doyen de la Faculté, professeur de de pathologie générale et d'institutes de médecine, M. C. Frémont, professeur de pathologie externe et de médecine opératoire ; M. J.-A. Sewell, professeur de pathologie interne et de thérapeutique spéciale; M. J.-Z. Nault, professeur de matière médicale et de thérapeutique générale ; M. J.-B. Landry, professeur d'anatomie descriptive et chirurgicale. M. A. Jackson, professeur de tocologie.
La durée des cours de médecine fut fixée à quatre ans. Grâce aux deux grands hôpitaux que possédait alors la ville de Québec, l'Hôtel-Dieu et l'Hôpital de Marine, les élèves de la Faculté purent suivre des cliniques assez nombreuses et assez variées.
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Il ne fut pas aussi facile d'organiser la Faculté de droit, et ce n'est que pendant l'année 1854 que l'on commença à la mettre sur pied. Pourtant l'enseignement du droit était bien, de toutes les parties de l'enseignement universitaire, celui dont on avait un besoin plus réel et plus pressant, puisqu'aucune école de droit n'existait encore à Québec. D'autre part, il ne manquait pas à Québec d'avocats très distingués qui eussent pu occuper avec honneur des chaires de droit : seulement, on n'avait nul enthousiasme pour se livrer à l'enseignement, et pour sacrifier quelque peu, sans compensation suffisante, une nombreuse clientèle. Aussi eut-on beaucoup de mal à réaliser le plan de cours que l'on avait d'abord conçu. Après de multiples démarches, on trouva pourtant deux professeurs, dont l'un était juge de la Cour Supérieure. Ces premiers titulaires des chaires de droit furent : M. le juge Auguste-Norbert Morin, nommé doyen, et M. Jacques Crémazie. M. le juge Morin fut nommé professeur le 13 juin 1854, et M. Crémazie le 4 septembre suivant. Le 12 juin 1855, Ie conseil universitaire pouvait adjoindre à ces deux représentants de la Faculté de droit, M. le juge William Badgley, M. G. -D. Stuart, M. Jean-Thomas Taschereau et M. Joseph-Ulric Tessier.
Malheureusement, la plupart de ces professeurs furent empêchés, par les occupations qui les retenaient au dehors de l'Université, de préparer et de donner leurs cours, si bien que pendant quelques années on dut borner l'enseignement de la Faculté aux cours de droit civil et de droit romain. On fut même obligé de faire venir'de France, en 1857, un professeur pour donner les leçons de droit romain. Et c'est M. A.-E. Aubry, avocat à la cour impériale de Paris, et docteur en droit de la Faculté de Paris,
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qui vint ici occuper cette chaire. L'Université Laval commençait à éprouver les inconvénients qu'il y a pour une institution comme elle à ne pouvoir donner à ses professeurs un salaire qui assure la vie de leur famille, et leur permette de se livrer exclusivement à l'étude de la science qu'ils sont chargés d'enseigner.
La Faculté des arts devait être, de toutes les Facultés, la moins privilégiée. On ne pouvait, en effet, fonder à Québec l'enseignement supérieur des sciences et des lettres, à une époque où il eut été difficile de recruter un nombre suffisant d'auditeurs. Les jeunes gens qui avaient reçu dans nos collèges et dans nos petits séminaires une première formation littéraire ou scientifique ne se préoccupaient pas de pousser plus loin en ce sens leur instruction. Obligés de s'établir tout de suite dans le monde pour y gagner leur vie, et d'entrer sans retard dans l'une ou l'autre des professions libérales, ils commençaient, au sortir même du cours classique, leurs études de théologie, de droit ou de médecine, et ils n'avaient ni temps ni argent à consacrer aux études supérieures des lettres et des sciences, j] C'est pourquoi l'Université Laval ne crut pas opportun d'ouvrir, dès les premières années de son existence, des chaires d'enseignement supérieur à la Faculté des arts.
Il est permis de regretter que des circonstances si incontrôlables, que les conditions particulièrement difficiles et laborieuses dans lesquelles se développait notre société canadienne, n'aient pas permis d'organiser ici, il y a cinquante ans, des cours destinés à compléter la formation littéraire ou scientifique des jeunes gens ; il est surtout regrettable que des jeunes gens, libres d'orienter du côté des hautes études leur activité, ne se soient pas rencontrés en nombre suffisant pour justifier une telle orga-
nisation. Nous ne doutons pas que la science et surtout notre littérature canadienne y eussent considérablement gagné. Sans doute, l'Université Laval fera donner plus tard quelques séries de cours publics que fréquentera habituellement la meilleure société de Québec, mais on ne peut se dissimuler que ces cours publics, isolés et assez irréguliers, ne constituent pas une discipline intellectuelle assez austère et assez efficace pour initier les auditeurs aux bonnes méthodes de travail personnel, et pour donner à l'esprit cette formation suivie et précise dont il a besoin. L'Université Laval, soucieuse de combler dans la mesure où il lui était possible une lacune inévitable, résolut pourtant d'instituer au plus tôt ces leçons publiques ; et c'est dans ce dessein qu'elle commença, dès 1855, à ébaucher les cadres d'une Faculté des arts. M. l'abbé J.-B.-A. Ferland fut, dès cette année, nommé professeur d'histoire du Canada et de l'Amérique en général ; et l'année suivante, en 1856, on lui donna pour collègue M. Tliomas- Sterry Hmit, professeur de chimie.
Au surplus, ces attributions de chaires à la Faculté des arts avaient encore pour but, sinon toujours de constituer un corps de professeurs qui fussent chargés de donner des cours publics, au moins d'encourager et de récompenser par un titre fort apprécié ceux qui se livraient plus particulièrement à l'étude de l'une ou l'autre partie des lettres et des sciences.
C'est d'ailleurs pour donner à ces études une impulsion nouvelle, comme aussi pour préparer non seulement à la Faculté des arts, mais encore aux Facultés de droit et de médecine et à la future Faculté de théologie, des professeurs compétents, que les directeurs du Séminaire résolurent d'envoyer étudier dans les universités d'Europe des
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jeunes gens, laïcs on ecclésiastiques, en qui ils pouvaient remarquer quelque aptitude et quelque goût pour l'enseignement.
On devine aisément, en effet, que si une culture et une formation spéciales sont extrêmement utiles, et aujourd'hui regardées en Europe comme indispensables pour les professeurs de l'enseignement secondaire, cette culture et cette formation ne sont pas moins nécessaires, et doivent être plus rigoureuses encore chez ceux qui se consacrent à l'enseignement supérieur. Les prêtres fondateurs de l'Université le comprirent bien, et ils n'hésitèrent pas à faire les sacrifices qu'allait imposer cet envoi d'étudiants à l'étranger.
Rome pour la théologie, Paris pour les lettres et les sciences étaient alors, comme aujourd'hui, les deux centres principaux où se rendaient ceux qui voulaient étudier dans le milieu le plus favorable l'une ou l'autre branche de ces connaissances humaines. Aussi est-ce vers ces deux villes que le Séminaire de Québec dirigea d'abord les jeunes ecclésiastiques qu'il jugeait propres à jouer plus tard un rôle dans l'Université. C'est en 1853 que partit pour l'Europe la première escouade d'étudiants. Elle se composait de Messieurs Marmet, (I) Cyrille Legaré, Louis Beaudet, tous trois séminaristes, et tous trois destinés à suivre les cours de lettres de l'Ecole des Carmes de Paris. Monsieur l'abbé Th.-E. Hamel devait aller les rejoindre l'année suivante, et suivre aussi à Paris les cours de sciences mathématiques et physiques.
Ce n'est que plus tard, en 1863, que l'on dirigea sur Rome un premier groupe d'élèves : MM. les abbés Ben-
(1) I/abbé Marmet est mort pendant son séjour à Paris, en 1854.
jamin Paquet, L.-H. Paquet etL.-N. Bégin. Ou sait combien d'autres devaient les suivre sur cette route qui conduit aux universités romaines.
Le Séminaire de Québec commençait ainsi, à cette époque de rénovation intellectuelle que marque la fondation de l'Université, une tradition qui, si elle ne fut pas maintenue en faveur des lettres, devait du moins assurer à la Faculté de théologie une longue suite de professeurs qui eussent reçu à Rome même une formation toute spéciale.
A cette liste des premiers étudiants ecclésiastiques que le Séminaire de Québec envoya dans ces universités d'Europe, il faut ajouter les noms de quelques jeunes laïcs qui avaient fait avec grand succès à l'Université Laval leurs études professionnelles, et qui inspiraient à leurs maîtres la plus grande confiance. M. le docteur L.-J.-A. Simard partit en 1860 pour aller suivre des cours de médecine à Giessen, en Allemagne, à Louvain et à Paris ; M. Chs-Frs-Stanislas Langelier rejoignit à Paris, en 1861, M. le docteur Simard, et y suivit des cours de droit. Tous deux revinrent en 1S63 occuper une chaire à l'Université, et commencèrent dès lors à fournir une longue et brillante carrière qui n'est pas encore terminée. En 1864, M. le docteur Chs Verge, et en 1865, M. le docteur Hubert LaRue, déjà professeurs à la Faculté de médecine, allaient à leur tour, envoyés par le Séminaire de Québec, continuer en Europe leurs études médicales.
On ne peut vraiment que féliciter et louer le Séminaire de Québec d'avoir voulu, dès les premiers jours de l'Université, organiser avec tant de soin les diverses Facultés et les pourvoir de professeurs qui eussent auprès des élèves le prestige et l'autorité d'un savoir incontestable. Ceci
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des obligations imposées aux candidats pour l'obtention de l'un ou l'autre diplôme dans les diverses Facultés. Nous ne mentionnerons plutôt que ce qui peut offrir quelqu'intérêt pour la majorité des lecteurs, et nous renvoyons aux Co7istilutions et règlements de P Université Laval, publiés par l'ordre du conseil universitaire, et aux Programmes du Baccalauréat et de P Inscription, ceux qui auraient besoin de plus amples renseignements.
Dans la Faculté des arts, ou a jugé à propos de distribuer en deux catégories ceux qui subissent l'examen du baccalauréat. Il y a les bacheliers et les simples inscrits. Comme, en effet, le baccalauréat es arts n'est pas exigé par la loi pour l'admission à l'étude d'aucune profession, on voulut lui donner une valeur honorifique plus grande que celle d'un examen d ''études suffisantes ; on régla donc que le diplôme de bachelier es arts, le seul qui fût d'abord conféré par la Faculté, ne serait accordé qu'à l'élève qui aurait conservé les deux tiers des points dans chacun des deux examens subis après les classes de rhétorique et de philosophie. Les candidats qui, n'ayant pas conservé les deux tiers des points, conservent au moins le tiers, sont considérés comme inscrits ; ils peuvent, à ce titre, suivre les cours des différentes Facultés de l'Université, et l'inscription devient ainsi l'équivalent de l'immatriculation.
Les seuls bacheliers es arts pouvaient, à l'origine, obtenir dans les autres Facultés un titre supérieur à celui de bachelier.
Bu 1865, on institua, à côté du diplôme de bachelier es arts, celui de bachelier es lettres pour les élèves qui auraient conservé les deux tiers des points au premier examen et le tiers seulement au second examen, et le diplôme de bachelier es sciences pour ceux qui auraient
conservé les deux tiers des points an second examen, et le tiers seulement au premier.
Le baccalauréat, dans les Facultés de droit et de médecine, ne fut d'abord accordé qu'aux élèves qui avaient suivi pendant six termes les cours de la Faculté, et qui avaient obtenu à tous les examens la note bien ou très bien. Ce premier règlement fut plus tard modifié. Aujourd'hui le titre de bachelier en droit peut être conféré à celui qui a suivi pendant trois ans le cours complet de droit, qui a subi avec succès ses examens de ternie, et qui, dans les épreuves spéciales du baccalauréat, n'a pas mérité de notes inférieures à assez bien. De même, il faut que l'élève ait suivi pendant trois ans les cours de la Faculté de médecine, et qu'il n'ait pas obtenu dans ses examens de terme de notes inférieures à assez bien pour mériter le diplôme de bachelier. A la Faculté de théologie ou accorde le baccalauréat dans des conditions analogues : l'élève, pour conquérir ce grade, doit avoir suivi pendant deux ans les cours de la Faculté, et n'avoir pas mérité dans ses examens des notes inférieures à assez bien.
C'est aux diplômes de licencié et de docteur que les fondateurs de l'Université ont paru attacher une importance toute spéciale.
Le diplôme de licencié était, à leurs yeux, la suprême récompense que pouvait conquérir, après tout le cours d'études universitaires, l'élève intelligent et studieux. On exigeait donc de la part des candidats à la licence, des idées claires, précises sur l'ensemble et sur les détails de tout l'enseignement d'une Faculté.
Le diplôme de licencié suppose, en effet, que l'élève a reçu de l'Université toutes les leçons qu'elle lui peut fournir, et qu'il est en mesure de se livrer désormais à des
travaux personnels. L'Université d'ailleurs sera heureuse encore de couronner ses efforts, et de lui conférer le titre de docteur s'il lui apporte une thèse qui soit digne d'un pareil honneur. " Le doctorat ne s'obtient doue plus en suivant l'enseignement universitaire ; il ne suppose même pas un examen sur l'ensemble des connaissances d'une Faculté. C'est la récompense d'un travail spécial, élaboré dans le silence du cabinet, laissé au choix du candidat, et dont la matière peut être fort restreinte. Mais ce travail doit être fort sérieux, fertile en enseignements théoriques et pratiques, et apporter, en un mot, une nouvelle assise au monument de la science humaine. " (I)
C'est ainsi que les fondateurs de l'Université avaient compris le doctorat ; c'est de cette façon qu'on le comprend encore dans les grandes universités européennes, et c'est sans doute ce qu'en effet il doit être. Le candidat au doctorat doit prouver, s'il est couronné, qu'il possède autre chose que la science des manuels et des notes de cours, qu'il est apte à produire un travail original et personnel.
Les Facultés de droit et de médecine de l'Université Laval se firent donc un devoir d'exiger, à l'origine, une thèse écrite et imprimée de tous les candidats au diplôme de docteur. La Faculté de droit a toujours persisté dans cette résolution ; la Faculté de médecine, pour des considérations d'ordre pratique, a cru devoir modifier, en 1865, les conditions de l'admission au grade de docteur, et supprimer la thèse.
Que si malheureusement, dans les Facultés autres que la Faculté de droit, ou ne croit pas devoir exiger des candidats au doctorat les mêmes preuves d'une initiation
(1) Mémoire sur V Université Laval. Québec, 1862, p. xvi.
réelle aux méthodes du travail scientifique, et si l'on y assimile plus ou moins le doctorat à une seconde licence, l'Université Laval n'en a pas moins pris grand soin d'assurer à ses diplômes de docteurs, comme à tous ses autres diplômes, une valeur considérable. Une université ne doit pas être une machine à diplômes ; et c'est pourquoi les directeurs de l'Université Laval, sans se préoccuper trop de savoir si, dans telle ou telle institution voisine, on accorde dans de plus faciles conditions les parcliemins officiels, a établi des règlements qui ont pu quelquefois paraître sévères à quelques-uns, mais qu'elle a cru opportun de ne pas modifier dans le sens du relâchement, et dont l'expérience a d'ailleurs démontré toute la sagesse. Les diplômes de Laval, nous pouvons le proclamer sans vanité ridicule, sont fort appréciés au Canada ; ils attestent, à des degrés divers, le travail réel de l'étudiant, et ils signalent à l'attention des maîtres et du public ceux des élèves qui sont doués de plus remarquables aptitudes, et qui ont remporté de plus enviables succès.
Rappelons ici que le premier diplôme de docteur décerné par Laval, à la suite d'épreuves régulièrement subies, fut accordé à M. Hubert LaRue, créé docteur en médecine en 1859. Quand on se souvient quelle place émiuente le docteur LaRue devait occuper dans l'enseignement universitaire et dans notre monde scientifique, on admet bien volontiers que l'Université Laval ne pouvait mieux ouvrir la liste de ses lauréats.
Afin de pouvoir faire bénéficier le plus grand nombre possible de collèges classiques du droit de conférer les diplômes que lui accordait la charte, et aussi, par là même, de les faire plus directement s'intéresser à son œuvre, l'Université Laval reçut, en vertu d'une disposition parti-
culière de cette charte, le pouvoir de s'affilier les établissements publics d'éducation de la province qu'elle voudrait, aux conditions établies par le conseil.
On décida donc qu'il suffirait, pour être affilié à l'Université, qu'un collège s'engageât à enseigner au moins les matières indiquées au programme du baccalauréat dans la Faculté des arts, et qu'il exigeât de ses élèves qu'ils subissent l'examen des lettres après la rhétorique, et l'examen des sciences et de la philosophie après les deux années de philosophie. D'autre part, l'Université promettait de ne rien changer au programme de la Faculté des arts avant d'avoir pris l'avis des collèges affiliés.
Toutefois, ce n'est qu'après de longues discussions et de multiples correspondances que l'on arrêta les lignes essentielles du règlement d'affiliation, et que l'on parvint à rassurer les directeurs des collèges et des petits séminaires, jaloux de l'indépendance de leurs maisons qu'ils croyaient menacée; et ce n'est qu'à partir de l'année 1862 que l'on vit enfin nos établissements d'enseignement secondaire commencer à s'unir et à se grouper autour de l'Université. Ils devaient tous plus tard solliciter et obtenir leur affiliation, et l'on sait quelle louable et féconde rivalité devait résulter de ces rapprochements.
La charte royale permettait encore au recteur de l'Université d'accorder les diplômes aux élèves de toutes les maisons d'enseignement classique de la province, qu'elles fussent affiliées ou non, à la condition cependant que ces élèves auraient subi telles épreuves que le conseil universitaire jugerait à propos de déterminer et d'imposer.
Ces droits et ces privilèges donnaient à l'Université Laval, auprès des séminaires et des collèges de la province, le prestige et l'autorité morale dont elle avait
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besoin pour les grouper autour d'elle, et les unir dans un commun effort vers le progrès.
En même temps que les fondateurs de l'Université Laval s'occupaient d'organiser les diverses Facultés et de rallier à leur cause nos établissements d'enseignement secondaire, ils songeaient à construire des bâtiments où l'on pourrait donner les cours et installer les musées et les bibliothèques. Si au temps de François Ier on estimait que le meilleur moyen de commencer une université, c'est de la bâtir en hommes, il faut bien avouer que ces vivantes murailles ne suffisent pas toujours, et qu'il est extrêmement désirable, dans nos climats surtout, que les leçons ne soient pas données en plein air.
C'est dans le Séminaire même que tout d'abord l'on tâcha de trouver quelques salles pour abriter professeurs et élèves. L'aile courte et très modeste qui relie le vieux Séminaire à l'Archevêché servit pendant quelque temps de palais universitaire ; c'est là que fut en quelque sorte le berceau des Facultés naissantes. Mais cette installation fort précaire ne pouvait être que provisoire, et l'on s'inquiéta tout de suite de construire des bâtiments nouveaux qui seraient spécialement affectés aux divers services de l'Université.
C'est pendant l'année 1854 que l'on commença à élever ces constructions. L'Ecole de médecine fut la première qui surgit du sol. On voulut en faire un bâtiment isolé où seraient donnés les cours de la Faculté et où l'on pourrait installer les musées et toutes les pièces nécessaires à l'enseignement médical. C'est dans la rue Hébert que l'on construisit cette Ecole.
En face de l'Ecole de médecine, on bâtit tout de suite
une maison de famille ou un Pensionnat.
Les fondateurs de l'Université attachaient une très grande importance à ce Pensionnat, et l'on voit même dans des correspondances de cette époque qu'ils ne concevaient pas sans lui l'Université. A leurs yeux, cette maison en devait être comme une naturelle et nécessaire dépendance.
Ces prêtres zélés, qui voulurent créer daus Québec, pour les jeunes étudiants, un centre de vie intellectuelle où ils pourraient s'initier aux sciences du droit et de la médecine, se préoccupaient avec non moins de soin de développer la vie morale de ces jeunes gens, et de la protéger contre toutes les causes de perversion. Or, ils n'ignoraient pas les dangers que peuvent courir dans une ville des jeunes gens qui y viennent suivre les cours universitaires et qui, épris d'une liberté dont ils éprouvent les premiers enivrements, en peuvent si facilement abuser. C'est précisément pour prévenir ces erreurs de conduite, pour mettre à l'abri de toutes dangereuses sollicitations du monde ces âmes déjeunes gens, que les directeurs du Séminaire résolurent de construire une maison où l'on réunirait sous un même toit tous les étudiants qui n'auraient pas en ville de parents pour les recevoir et les loger.
On éleva donc à grands frais cette maison de famille dont l'histoire devait être un peu mouvementée, et qui, pendant plus d'une trentaine d'années, resta ouverte aux élèves laïcs de l'Université. Le Séminaire de Québec avait seul le contrôle de cette maison. Les charges de directeur et d'assistant-directeur n'étaient pas des fonctions universitaires ; elles étaient confiées à des prêtres du Séminaire. Installés au Pensionnat, vivant au milieu des étudiants, ces prêtres devaient veiller à l'exécution d'un règlement qui assurât le bon ordre dans la communauté, mais assez large et assez flexible pour s'accommoder aux légitimes exi-
gences déjeunes gens qui, à l'Université, doivent apprendre, en même temps que la science, à user d'une sage liberté.
L'année même où l'on construisit l'Ecole de médecine et le Pensionnat, on posa les fondements de l'édifice qui devait être le siège principal de l'Université Laval.
C'est le jeudi, 21 septembre 1854, qu'eut lieu la cérémonie de la bénédiction de la première pierre. On voulut profiter de cet événement pour faire l'inauguration officielle de l'Université, et pour donner à Québec une de ces fêtes intellectuelles, académiques, dont notre capitale devait être ensuite et si souvent le théâtre.
On commença la journée par une grande démonstration religieuse qui se fit à la cathédrale. Une grand'messe pontificale, célébrée par Mgr l'archevêque, visiteur de l'Université, réunit dans l'église de Notre-Dame de Québec sept évêques, plus de deux cents prêtres, et toutes les sommités du monde politique et de la société de la ville de Québec. Les membres de l'Assemblée législative assistaient en corps ; les professeurs de droit et de médecine, revêtus de la toge, et les élèves de l'Université, également en costume, avaient pris place au bas-chœur ; les élèves du Petit Séminaire occupaient, le long de la balustrade, derrière les professeurs et les élèves de l'Université, leur place habituelle.
Rien ne fut négligé pour donner à cette fête religieuse tout l'éclat possible. Un chœur de cent voix, auquel s'étaient joints les membres de la Société musicale des amateurs de St-Jean, et des élèves du Petit Séminaire, exécuta avec grand succès, sous la direction de M. Dessane, qui touchait l'orgue, la messe royale.
Mgr de Charbonnelle, évêque de Toronto, fit le sermon ; il salua, nous disent les journaux du temps, en
termes fort éloquents la naissance de notre Université ; il lui prédit les combats et les gloires de l'avenir, et il fit ressortir surtout la nécessité d'un enseignement qui a Dieu pour principe et pour fin.
Après la cérémonie religieuse de la cathédrale, eut lieu la pose de la première pierre et la première séance solennelle de l'Université. Nous empruntons à peu près textuellement au Journal de Québec, du 23 septembre 1854, le compte-rendu de cette séance qui a laissé un si profond souvenir dans la mémoire des assistants, et que rappelaient encore avec émotion, lors des cérémonies du cinquantenaire, ceux qui en avaient été les témoins heureux :
" La messe terminée, le clergé se rendit au lieu où devait être posée la pierre angulaire par Mgr l'archevêque. Après la bénédiction, on se rendit dans la cour supérieure du Séminaire (I), où on avait, pour la circonstance, élevé un immense amphithéâtre, au centre duquel apparaissait un dais richement orné et sous lequel vinrent s'asseoir Son Excellence le gouverneur-général (2>, Mgr l'archevêque de Québec, et M. le recteur de l'Université, Messire Casault.
" On remarquait en outre dans l'auditoire : Mgr de Toronto, Mgr des Trois-Rivières, Mgr de Burlington, Mgr le coadjuteur de Québec, Mgr le coadjuteur de Montréal, Mgr l'administrateur de Kingston, et plus de deux cents prêtres des divers diocèses.
" La plupart des ministres du gouvernement, des juges présents à Québec, des conseillers législatifs, des députés, des adjudants-généraux, des officiers de l'armée, des conseillers de ville, des magistrats, des membres des difïé-
(1) La cour actuelle des élèves de la petite salle.
(2) Lord Llgin.
rentes professions libérales, les dames et les citoyens de tontes les classes remplissaient l'amphithéâtre que couvrait une tenture immense. On remarquait également des étrangers distingués, qui semblaient prendre un vif intérêt à la cérémonie. Le spectacle était solennel et grave. . . "
M. le recteur annonça d'abord à l'auditoire quel était le but principal de cette première séance académique. L'Université voulait conférer solennellement les premiers diplômes qu'elle pouvait décerner; et c'est à ses professeurs qu'elle était heureuse de distribuer ces honneurs. Le grade de docteur était donc accordé à tous les professeurs des Facultés de droit et de médecine. M. le recteur déclarait très justement que " puisqu'on les avait trouvés capables de préparer les élèves aux grades académiques, il n'était pas surprenant qu'on les eût jugés dignes de les obtenir eux-mêmes."
On conférerait aussi le diplôme de bachelier es arts à deux jeunes séminaristes qui avaient terminé au mois de juillet dernier leurs études classiques ; des examens sérieux avaient prouvé qu'ils méritaient cet honneur. Ces deux jeunes bacheliers, " ces prémices de la Faculté des arts," étaient MM. les abbés Benjamin Paquet et Pierre Roussel, qui devaient plus tard devenir professeurs à la Faculté de théologie ; l'un d'eux, M. Paquet, fut pendant six ans recteur de l'Université.
" M. le recteur exposa ensuite le motif qu'avait eu l'Université d'inviter à cette cérémonie le gouverneur général et tant de personnes distinguées . . . Rien n'était plus propre à montrer au pays l'importance de l'œuvre qui commence que la présence à cette cérémonie des personnes les plus éclairées et les plus haut placées dans la société . . ,
Enfin, M. le recteur exprima la reconnaissance de tous les membres de l'Université pour la charte qui a constitué cette institution et qu'il reconnaît devoir à la puissante recommandation de Son Excellence. Il assura Son Excellence que ce bienfait envers la jeunesse du pays serait apprécié par elle, et qu'elle saurait payer la dette de reconnaissance qu'elle avait contractée. " Après deux siècles, dit-il, le nom du fondateur du Séminaire est vénéré et béni par nos élèves comme aux jours de sa vie. Il en sera de même de celui de Votre Excellence ; pendant des siècles, les élèves de l'Université associeront dans leur reconnaissance le nom du comte d'Elgin à celui de François de Laval de Montmorency."
" M. le recteur exprima enfin les sentiments de gratitude envers ceux qui étaient les conseillers de Son Excellence lorsque la charte fut demandée. Il dit que le souvenir de leur bienveillance en cette occasion subsisterait longtemps dans l'Université."
Après le discours de M. le recteur, Son Excellence le gouverneur général s'avança sur l'estrade, et " inspiré par la circonstance, nous affirme le Journal de Québec, il parla magnifiquement le double langage de la philosophie et de la poésie." Il est regrettable qu'on n'ait pas alors publié ce discours, dont le Canadien fait aussi le plus grand éloge. " Lord Elgin, nous dit-il en substance, fit un hommage délicat à l'Université, et il discourut sur les lettres par des paroles qui " imitèrent ce qu'elles ont de plus touchant et de plus beau." Son discours, ajoute-t-il, est un vrai chefd'œuvre de diction et de pensée."
M. Morin, professeur et doyen de la Faculté de droit, prononça aussi une allocution, pour remercier l'Université des grades honorifiques qu'elle lui conférait, ainsi qu'à ses
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collègues, et il fit avec une émotion vive l'éloge du Séminaire de Québec qui venait de fonder l'Université, rappelant surtout le souvenir de ceux qui, au Séminaire, avaient le plus contribué à développer notre enseignement classique.
Enfin, Mgr l'archevêque se leva pour exprimer à Lord Elgin, au nom de ses collègues de l'épiscopat et du peuple canadien, sa reconnaissance, et pour souhaiter à l'Université une rapide et longue prospérité.
Après quoi on proclama les nouveaux docteurs et les nouveaux bacheliers, qui vinrent tous recevoir leur diplôme des mains de Son Excellence Lord Elgin. Nous reproduisons ici, d'après \z Journal de Québec, les noms de ces premiers porteurs des diplômes de Laval :
Docteurs en droit : MM. A.-N. Morin et Jacques Crémazie.
Docteurs en médecine : MM. Jean Blanchet, J.-A. Sewell, C. Frémont, Z. Nault, A. Jackson, J.-E. Landry.
Bacheliers es arts : MM. P. Roussel, B. Paquet.
Le Journal de Québec terminait ainsi le compterendu de cette journée :
" Il est évident que l'Université ne pouvait s'inaugurer dans un jour plus grand et sous des signes plus propices.
" C'était de l'enthousiasme qui devait donner une irrésistible impulsion à cette machine intellectuelle ; c'est le sacrifice et la persévérance qui la tiendront en mouvement, en lui imprimant une marche sûre et accélérée.
" Nous ne dirons rien de M. le recteur. . . Il ne voudrait pas nous laisser dire que sa volonté de fer et sa forte intelligence ont soufflé la vie sur cette grande et noble institution naissante, mais du moins il nous permettra de constater que le Séminaire de Québec, au nom
duquel il parle, veut, par tous les sacrifices, que l'Université Laval soit grande et forte et attire de loin les élèves parla renommée de son enseignement, et cela uniquement pour l'honneur du Canada et l'avantage de la jeunesse.
" Québec sera la métropole de la science comme il est la métropole de la religion."
Telle fut donc cette journée où l'on vit surgir et se montrer déjà active et féconde l'Université Laval. Une aurore plus radieuse ne pouvait se lever sur cette institution, et envelopper son berceau de plus douces, ni de plus bienfaisantes clartés. Aussi toute la population de Québec était-elle vraiment entrée ce jour-là dans une grande joie, et les journaux, par leurs articles très élogieux, ne firent qu'exprimer sincèrement la satisfaction de tous. La vieille cité avait conscience qu'elle enfantait une œuvre à laquelle étaient promises les plus belles destinées ; le vieux rocher de Diamant, notre " acropole," baigné dans la lumière des doux soleils d'automne, était tout fier de voir s'ajouter à son front, mêlée à tant d'autres qui lui font une brillante couronne, une perle nouvelle et précieuse ; l'Athènes du Canada voyait s'élever en ses murailles hospitalières une nouvelle académie, où accourraient bientôt les jeunes gens avides de s'instruire et de savoir ; déjà sur tous les chemins qui conduisent à ses portes, il lui semblait voir se dérouler leurs longues et joyeuses théories.
Certes, de si consolantes prévisions devaient bien tarder un peu à se pleinement réaliser. L'œuvre allait même tout d'abord languir ; la perle ne devait pas tout de suite fasciner les regards ; et les longues processions d'étudiants ne manqueraient pas de se faire quelque temps attendre.
Cependant, peu à peu, à travers des difficultés plus ou
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moins graves et plus ou moins vite écartées, l'Université Laval devait prendre des développements que plus d'un, en 1854, n'avait pas osé espérer.
Bt ceci apparaît avec une claire évidence quand seulement on se rappelle que les constructions commencées cette année-là semblèrent à plusieurs esprits, trop considérables, un peu extravagantes. On s'étonna dans un certain public que, pour quinze élèves qui fréquentaient les cours de l'Université en 1854, on fît de si grands bâtiments. L'esprit de vertige s'était-il donc emparé des Messieurs du Séminaire ? Et ces modestes ou ces timides estimaient que de telles dépenses risquaient fort de rester inutiles (I).
Mais aujourd'hui que déjà l'on se heurte à des murs devenus trop étroits, on ne peut se défendre de sourire en songeant que l'on put accuser de prétentions excessives ceux qui marquèrent les proportions du premier édifice. Plus rassurés sur l'avenir de leur œuvre, les fondateurs de l'Université voulurent faire grand pour n'être pas pris au dépourvu le jour où le haut enseignement serait, dans notre pays, plus recherché et plus développé. L'événement déjà a justifié leur sagesse et dépassé leurs plus ambitieuses espérances.
Que si l'Université devait nécessairement prendre les proportions qu'elle a jusqu'ici réalisées, cela est dû sans doute aux secours de toutes sortes qu'elle reçut sans cesse du Séminaire de Québec. Celui-ci a consacré à l'œuvre
(1) Le total du coût de la construction des édifices de l'Université Laval, à Québec, s'élève à $208,421.90. Dans ce chiffre ne sont pas incluses les dépenses encourues pour les musées et la bibliothèque.
On peut consulter, au sujet de ces dépenses et de l'organisaton de l'Université, une excellente étude publiée par le docteur H. LaRue, dans le Journal de Québec, 6 oct. 1870; et aussi le Mémoire sur V Université Laval, publié en 1862.
universitaire, depuis cinquante ans, le plus clair de ses revenus et de son dévouement. Aussi l'organisation qui soudait en quelque sorte l'Université nouvelle au vieux Séminaire fut-elle vraiment bienfaisante, et il ne faut pas s'étonner si ces deux institutions paraissent mêler, confondre leur existence et leur activité. L'une reçoit de l'autre la plus forte impulsion, et il résulte de ce contact et de cette communication de vie, qu'un même esprit les anime toutes deux, les fait se développer dans le même sens, donne à leurs œuvres diverses le cachet d'une puissante et féconde unité.
Sans doute l'administration de l'Université Laval n'est pas confiée, comme on l'a vu, aux seuls prêtres du Séminaire. Ceux-ci associent à leur travail, pour les aider de leurs conseils et de leur action, des professeurs des différentes Facultés ; ils sollicitent encore des supérieurs et des professeurs de tous les collèges et de tous les petits séminaires affiliés le concours de leur expérience, quand il s'agit surtout de l'élaboration des programmes de la Faculté des arts ; mais parce que, ici, dans cette province de Québec, un même esprit de foi, de dévouement, a fait surgir toutes nos œuvres d'éducation et d'enseignement, parce que un même désir du bien stimule tous ceux qui les surveillent et les dirigent, les administrateurs de l'Université et leurs collaborateurs out apporté à l'œuvre du haut enseignement le même zèle persévérant, le même souci d'élargir les horizons de notre vie intellectuelle, et d'assurer à la science et aux lettres canadiennes les progrès que tous pouvaient souhaiter. A travers même certaines divergences d'opinion, il fut toujours possible de reconnaître les plus louables intentions, et c'est pourquoi, peu à peu, avec le temps, avec l'expérience et avec le concours de tous,
devait se compléter et se perfectionner cette organisation universitaire dont nous n'avons pu tracer que les lignes essentielles.
Aussi bien, la tâche la plus ardue était-elle maintenant terminée. Les principales Facultés établies, les bâtiments élevés, le personnel mis au courant de l'œuvre à accomplir : tout cela constituait bien la partie la plus importante et la plus difficile de l'organisation de notre enseignement supérieur. L'Université Laval avait traversé sans trop d'encombrés cette période critique des premiers jours ; elle était née viable. Nous allons assister désormais au développement plus ou moins accidenté de ses forces et de son activité.