‹ L'Université Laval et les fêtes du cinquantenaireChapitre 20 sur 40 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

LE jubilé {Suite et fin).

La journée du vingt-cinq juin — Nos défunts ; service solennel à la chapelle du Séminaire.- L'ouverture du premier congrès des médecins de langue française de l'Amérique du Nord. — Adresse de M. le président ati recteur et aux professeurs de l'Université Laval ; réponse de M. le recteur.— Réception à l'Université, et fête de nuit dans les jardins de la Faculté de théologie. Conclusion.

NE fête de famille comme doit l'être toute réunion d'anciens élèves ne peut se terminer sans que l'on accorde un souvenir aux absents, aux disparus, à ceux que la mort a moissonnés. Et ils sont si nombreux les tombeaux qui bordent la route de cinquante années d'existence ! si nombreux les maîtres et les confrères qui sont tombés le long du chemin (I) !

De tous ceux qui ont fondé l'Université, pas un ne devait voir les fêtes jubilaires. Le cardinal Taschereau, descendu dans la tombe il y a cinq ans, fut le dernier survivant de cette pléiade ; Casault et les autres dormaient depuis longtemps le tranquille sommeil des justes. De tous les anciens professeurs ou élèves, près de six cents déjà avaient pour toujours, et plusieurs très prématurément, fini leur carrière.

(i) Voici le chiffre des morts que l'on a pu relever parmi les anciens élèves : 150 avocats et notaires, 250 prêtres, 175 médecins.

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Les caveaux de la chapelle du Séminaire conservent les cendres de la plupart des fondateurs, et de quelquesuns des plus laborieux ouvriers de l'œuvre de l'Université. (I) Aussi, est-ce bien dans cette chapelle qu'il convenait de rassembler un moment les anciens élèves, à l'occasion des noces d'or, et de les faire s'unir dans une prière commune pour le repos de l'âme de tous ceux qui ont appartenu à la grande famille universitaire.

A neuf heures donc, mercredi matin, une messe solennelle de Requiem fut chantée pour nos morts, dans cette chapelle du Séminaire qui est aussi la chapelle de l'Université. On avait élevé dans le chœur un catafalque, et c'est autour de cette image de la mort et du tombeau que se sont groupés très nombreux les anciens élèves. Mgr Casey, évêque de Saint-Jean, N. B., ancien élève de la Faculté de théologie, officiait pontificalement. Tous les professeurs actuels de l'Université étaient présents, revêtus de la toge. La messe fut suivie du Libéra. Le chant grave, suppliant, solennel et si simple des prières liturgiques fut exécuté par un chœur d'anciens élèves.

Cette cérémonie funèbre fut sans doute une de celles dont on conserve le plus cher souvenir. Elle a évoqué dans la mémoire, et comme sous le regard, les figures de professeurs qui, à un moment de notre vie, exercèrent sur nous une si active influence, et auxquels nous avions voué

(1) Voici la liste des fondateurs, recteurs et professeurs dont les restes sont conservés dans la chapelle, avec la date des décès : John Holmes, fondateur, 1852 ; Antoine Parant, fondateur, 1855 ; Léon Gingras, fondateur, 1860; L.-J. Casault, fondateur et premier recteur, 1862; Louis Gingras, fondateur, 1866 ; C.-H. Laverdière, professeur et membre du conseil, 1873 ; Ovide Brunet, professeur et membre du conseil, 1876 ; L.-N. Maiugui, membre du conseil, 1878; Louis Beaudet, professeur et membre du conseil, 1891 ; M.-E. Méthot, professeur et ancien recteur, 1892; Benj. Paquet, professeur et ancien recteur, 1900; Cyprien Tanguay, professeur, 1902.

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un respect mêlé de tant de confiance et d'amitié ! elle a rappelé à nos souvenirs tant de camarades qui furent les compagnons et la joie de nos années d'études, et qui emportèrent avec eux dans la tombe une si large part de nos plus profondes affections !

Après ce service cdlébré pour les confrères défunts, les anciens élèves furent invités à se rendre à la salle des promotions de l'Université, où devait se faire l'ouverture solennelle du premier congrès des médecins de langue française de l'Amérique du Nord. C'est par toutes les séances et toutes les fêtes organisées pour ce congrès que devaient se prolonger et se terminer les démonstrations du cinquantenaire.

On se rappelle que des liens tout particuliers unissaient les membres du congrès à l'Université Laval. La plupart des médecins de langue française de l'Amérique du Nord sont sortis des Facultés de médecine établies par l'Université à Québec et à Montréal. Ils formaient donc tout naturellement un des groupes les plus considérables des anciens élèves réunis à Québec pour les fêtes jubilaires. D'autre part, l'idée même de convoquer en congrès les médecins de langue française de l'Amérique du Nord avait été proposée par des professeurs de la Faculté de médecine de Québec ; elle appartenait surtout à l'homme très actif et très zélé qu'est Monsieur le professeur Brochu.

C'est grâce à l'initiative hardie et intelligente de cet ami du progrès, que nous avons pu voir groupés ensemble, le vingt-cinq juin dix-neuf cent deux, près de quatre cents médecins venus de tous les points du Canada et des Etats-

Unis. C'était toute une armée de travailleurs qui a pu se compter une première fois et organiser ses forces pour les conquêtes de la science. Rien ne pouvait mieux stimuler l'ardeur de ceux qui ont le souci de leurs intérêts professionels et l'avancement des études médicales dans notre pays que cette mise en commun de toutes les énergies, de toutes les lumières, de toutes les expériences. Et parce qu'une sympathie plus étroite unit tous ceux qui parlent une même langue et qui sont nés d'un même sang, parce que surtout nos médecins peuvent être partout où ils se sont fixés, au Canada et aux Etats-Unis, des agents très puissants de l'idée et de cette influence française que nous cherchons tous à répandre et à fortifier sur ce continent, il était excellent, si cosmopolite que puisse et que doive être la science, de rassembler ici, dans une pensée et dans une aspiration commune, tant d'ouvriers laborieux que jusqu'ici leurs intérêts de famille et la distance avaient isolés.

C'est donc avec une joie bien grande que l'Université accueillait, le matin du vingt-cinq juin dernier, tous ceux qui avaient répondu à l'appel de M. le docteur Brochu. Elle avait conscience qu'en ouvrant aux congressistes ses portes, et en leur permettant de tenir dans ses salles leurs séances, elle faisait une œuvre essentiellement universitaire, et profondément patriotique.

A dix heures du matin, les congressistes étant réunis dans la salle des promotions, M. le président du congrès entra, accompagné de M. le recteur, de Mgr l'archevêque, chancelier de l'Université, de l'honorable M. A. Turgeon, secrétaire de la province, et des professeurs de l'Université. Quelques évêques et un grand nombre de citoyens laïcs étaient aussi présents.

M. le docteur Brochu, avant d'inviter M. Turgeon

à ouvrir, eu sa qualité de ministre chargé du département de l'Instruction publique, la première séance du congrès, présenta aux directeurs et aux professeurs de l'Université les hommages de ses collègues. Il le fit en donnant lecture de l'adresse suivante :

" L'Association des médecins de langue française de l'Amérique du Nord, qui vient à peine d'ajouter le dernier complément à son organisation, est heureuse de marquer le premier acte public de son existence en présentant ses hommages aux autorités de l'Université Laval. C'est un devoir bien doux pour elle, avant d'inaugurer ses travaux, d'exprimer hautement son admiration et sa gratitude envers cette grande institution, qui fait la gloire de la race canadienne-française en prodiguant au pays, depuis un demi-siècle, les bienfaits de l'enseignement supérieur.

" Notre Association a cette bonne fortune de participer aux fêtes glorieuses par lesquelles tout le peuple canadien commémore le cinquantenaire de la fondation de cette Université, et elle est heureuse de placer sous son patronage distingué l'œuvre de son premier congrès. C'est pour nous un inestimable honneur en même temps qu'un gage assuré de succès.

" L'Université Laval vient d'être l'objet de démonstrations qui témoignent aux yeux de ce continent l'importance capitale de sa mission ; elle s'est acquis, en effet, en poursuivant la plus noble des tâches, l'estime et l'admiration de toute la nationalité française en Amérique. Grâce au dévouement de ses fondateurs et au zèle patriotique des hommes éminents qui se sont succédé depuis cinquante ans dans ses chaires d'enseignement, elle a jeté un vif éclat sur les sciences, les lettres et les arts. C'est

elle qui a formé le cœur et l'esprit de la société dirigeante au Canada ; c'est elle qui a donné à notre jeune peuple, un peu perdu au milieu de races différentes, l'arme si puissante et si nécessaire à la protection comme au maintien de son individualité : la haute culture intellectuelle. Elle a été, en un mot, le rempart de notre nationalité. Et ce sera son plus beau titre de gloire d'avoir fait éclore et s'épanouir, en même temps que le haut enseignement moral et religieux, les sciences et les lettres françaises sur cette terre que nos ancêtres ont conquise à la civilisation.

" Certes, l'enseignement de la médecine n'a pas été négligé à Laval ; bien au contraire, il y a toujours occupé une des premières places dans ses programmes. Des centaines de médecins ont été formés par des professeurs de haut mérite qui ont illustré successivement ses chaires. C'est à cette source qu'ils ont puisé, avec les dons du savoir et de l'éducation pratique, l'amour sacré du travail et de l'étude. Puis ils se sont dispersés aux quatre coins du pays, et même jusqu'aux limites extrêmes du continent américain, où ils exercent leur art en faisant le plus grand honneur à leur Aima Mater et à la noble profession qu'ils ont embrassée.

" Voilà pourquoi les médecins de langue française, réunis pour la première fois en une association dont le but les rapproche de l'œuvre des hautes institutions qui leur ont distribué le pain de la science, sont heureux d'applaudir aux succès de Laval, et de reconnaître le rôle si bienfaisant et si utile qu'elle a joué dans la patrie canadienne.

" Il nous est particulièrement agréable d'unir nos vœux et nos hommages à ceux que l'élite du peuple canadien-français vient de lui offrir dans une si touchante

unanimité, que cette date mémorable et glorieuse du cinquantenaire de sa fondation marque l'aurore d'une ère nouvelle, remplie de promesses et d'espérances.

" En voyant se succéder dans la haute direction de cette grande Bcole nationale les hommes les plus éminents par leur savoir et leur sagesse, parmi lesquels nous comptons les princes les plus remarquables de l'Eglise, nous ne pouvons manquer d'être persuadés que l'œuvre commencée et soutenue au prix de tant de généreux sacrifices, ne soit de plus en plus appréciée du public et qu'une coopération plus efficace de toutes les classes de notre société ne lui apporte les ressources nécessaires pour atteindre son complet épanouissement.

" Tels sont les vœux que les médecins de langue française de ce continent forment pour l'avenir de l'Université Laval, qui a bien des titres particuliers à la reconnaissance de notre profession médicale ; et ils ont la très grande satisfaction de lui rappeler, avant de commencer les travaux de leur premier congrès, que l'œuvre délicate qu'ils ont entreprise leur a été inspirée surtout comme le corollaire de l'œuvre de haute éducation à laquelle cette Université travaille avec tant de dévouement et de succès depuis sa fondation."

Monsieur le recteur répondit à cette adresse par le discours suivant :

" Il y a quelques semaines à peine, dans la réunion solennelle des cinq Académies, un des hommes les plus distingués de notre ancienne mère-patrie se demandait " si la France est en décadence ".

" Il est tristement caractéristique qu'on ait à se poser

une pareille question, et, quelles que soient les considérations invoquées par M. Hanotaux pour nous rassurer sur l'avenir de cette grande nation, le fait seul d'avoir à dissiper de patriotiques inquiétudes est de nature à en entretenir l'ombre angoissante devant l'esprit public.

" Cette question à laquelle M. Hanotaux se croyait obligé de répondre, des hommes distingués des autres grandes nations de l'Europe se la posent souvent au sujet de leur propre patrie dont la condition n'est pas meilleure.

" Heureusement, une semblable question ne vient pas à l'esprit de ceux qui s'intéressent à l'Université et qui connaissent son histoire. Comme vous venez de nous le dire si aimablement, elle a toujours grandi et prospéré ; il n'y a qu'à voir cette semaine la réunion de ses nombreux enfants pour être fier de son passé et confiant dans son avenir.

" Vous venez lui demander l'hospitalité. Je n'ai pas besoin de vous dire qu'elle vous l'accorde avec plaisir. Une mère ne se croit pas obligée de dire à son enfant qu'il est le bienvenu chez elle. La plupart d'entre vous sont des enfants de notre institution ; les autres sont ses amis, et tous vous aimez l'Université, vous désirez son progrès comme vous aimez votre patrie, comme vous désirez son développement.

" De notre côté, nous vous souhaitons un plein succès. Vous vous êtes réunis d'abord pour vous instruire, pour vous communiquer de mutuelles connaissances, afin de pouvoir faire plus de bien dans l'exercice de votre noble profession. La science médicale fait tous les jours de grands progrès ; elle est semblable à ces astres qui se meuvent sur nos têtes, qui ne connaissent pas le repos ; et d'elle on pourrait bien dire ces mots que l'on rencontre sur

le frontispice de quelques vieux ouvrages avec le dessin d'une sphère céleste : semper in motu.

"Ce mouvement, vous voulez le suivre; ce progrès, vous voulez le connaître ; ces développements, vous voulez les savoir. Honneur à vous, honneur à la race à laquelle vous appartenez, honneur aux institutions qui vous ont formés et qui sont fières de vous !

" Vous voulez ensuite vous connaître mieux et vous unir plus étroitement. C'est encore là un désir bien légitime. Il est dit dans l'Ecriture Sainte que Dieu a livré la terre aux disputes des hommes, et l'expérience est là pour démontrer que l'homme en profite. Ah ! messieurs, restez unis. Vous vous rappelez ce féroce César qui souhaitait une seule tête au genre humain afin de l'abattre d'un seul coup. Bh bien ! formant le vœu contraire, nous désirons que tous n'aient qu'un seul cœur pour être forts et lutter avec succès. " Si la vie est un passage, sur ce passage au moins jetons des fleurs ". Ht les plus belles fleurs qu'on puisse trouver sur cette terre, ce sont celles que produisent la paix et la concorde.

" Vous savez ce que font chaque matin ceux qui habitent les bords de la mer durant les chaleurs de l'été ; ils ouvrent, dès le soleil levant, toutes les fenêtres de leurs appartements; une brise fraîche et vivifiante s'y précipite, elle chasse les lourdes vapeurs de la nuit, elle renouvelle l'air de l'intérieur et prépare une nouvelle provision de fraîcheur pour le reste de la journée ; puis on ferme les volets, et on se précautionne ainsi contre les ardeurs croissantes du jour.

" Vous êtes au matin de votre congrès. Ouvrez toutes les fenêtres de votre cœur ; laissez-y pénétrer la brise vivifiante de la charité fraternelle ; qu'elle chasse

tout souvenir de mécontentement, de froissement passés ; qu'elle anime toutes vos discussions, qu'elle préside à tous vos travaux. Et partez de Québec avec une affection mutuelle plus vive, avec un attachement plus profond pour notre chère Université, qui est heureuse de votre sympathie et fière de vos succès.

" Vous la dites le rempart de notre nationalité ; vous applaudissez à la bonne formation qu'elle donne à ses élèves ; vous la remerciez des sacrifices qu'elle a faits pour le haut enseignement dans notre province, et vous êtes revenus lui témoigner votre affection et votre reconnaissance en prenant part aux fêtes organisées à l'occasion de ses noces d'or.

" En son nom, et du fond du cœur, merci ! Et pour vous témoigner sa gratitude, elle travaillera avec plus d'ardeur que jamais à la réalisation de vos vœux.

" La poésie nous montre la matrone romaine moins fière de ses bijoux que de ses enfants vigoureux de corps et d'esprit, laborieux, impatients d'affronter les périls poui mettre leur nom à côté de celui des glorieux ancêtres.

" Puisse l'Université être toujours fière de ses élèves ! Puissent-ils sortir de notre maison avec une intelligence ornée de connaissances sans doute, mais surtout avec un cœur capable de résistance au vice, avec un caractère fièrement trempé, avec une conscience inébranlablement chrétienne i Puissent-ils, en un mot, se montrer toujours semblables à vous, monsieur le président, à tous ceux qui vous accompagnent ce matin pour exprimer à notre Université des sentiments qui l'encouragent et qui l'honorent !"

Après cette réponse, l'honorable M. Turgeon ouvrit le congrès. Dans un discours fort applaudi, fort patrio-

tique, et qui, à certains moments, valut à l'orateur de longues ovations, il félicita les médecins de l'initiative très heureuse qu'ils avaient prise, et fit voir quels résultats pourrait avoir pour la science médicale et pour la diffusion de l'influence française une association aussi puissante et aussi féconde que la leur. Puis M. le président général souhaita la bienvenue à ses collègues, et précisa, dans une série d'observations intéressantes, le sens de l'œuvre nouvelle à laquelle il les avait invités à collaborer. Le congrès était ouvert. Il allait maintenant, pendant trois jours consécutifs, tenir ses séances. La bonne entente et l'entrain n'ont cessé de régner dans toutes les réunions. Un nombre très considérable de travaux ont été lus ou présentés, et nul doute que la science ne bénéficie de tous ces efforts personnels, de toutes ces observations soigneusement recueillies.

Le soir du vingt-cinq juin, les anciens élèves et toute la société de Québec devaient se rencontrer une dernière fois dans les salons et les jardins de l'Université. Ce soirlà, en effet, l'Université donnait à toute notre population la plus belle, la plus splendide réception qui peut-être se soit jamais faite à Québec. Bile ouvrait toutes grandes ses portes à ceux qui voudraient bien venir lui apporter leurs félicitations et leurs précieux encouragements.

C'est dans le grand salon que l'on venait d'abord présenter ses hommages. M. le recteur recevait, entouré des professeurs laïcs accompagnés de leurs femmes, et des professeurs ecclésiastiques. Tous les professeurs étaient

revêtus de la toge. M. le coroner Belleau présentait les visiteurs.

La réception commença à huit heures. Dès sept heures et demie, la foule inondait déjà les avenues de l'Université, où l'on attendait avec une impatience mêlée de quelque curiosité l'ouverture des portes. Et ce fut pendant toute la soirée une procession sans cesse renouvelée. Il n'est pas exagéré de dire que plus de trois mille personnes ont défilé devant le recteur et les professeurs.

Ce ne sont pas seulement les anciens élèves et les citoyens appartenant aux professions libérales qui se sont empressés ce soir-là de venir à l'Université ; mais plutôt toutes les classes de notre société s'y étaient vraiment donné rendez-vous. Les hommes de la finance, l'industriel, le commerçant, l'ouvrier, tout le bon peuple de Québec avait accouru. Et rien n'était beau comme de voir se coudoyer dans les salons de réception tous ces représentants de toutes les classes de notre population. Chacun se sentait parfaitement à l'aise et comme chez soi dans cette maison qui est bien avant tout le foyer intellectuel de la grande famille canadienne. Et nul doute que les citoyens qui assistèrent à un si nouveau spectacle furent plus que jamais convaincus que l'Université Laval n'est pas l'œuvre d'une école, ni d'un parti, mais bien une institution populaire et nationale.

Au sortir des salons, la foule se répandait dans les musées ou dans les jardins de la Faculté de théologie. Les jardins surtout attirèrent et retinrent les visiteurs. On y fut témoin, spectateur émerveillé d'une des fêtes de nuit les plus belles, les plus délicieuses, les plus féeriques qui se puissent voir. Le toit de l'Université, le dôme et les clochetons étincelaient sous les milliers de lampes élec-

triques qui y étaient allumées; des guirlandes de lampes multicolores, de lanternes chinoises ou vénitiennes dessinaient sur les façades des bâtiments de l'Université et de la Faculté de théologie les plus élégantes broderies ; d'autres étaient suspendues à travers les allées et les arbres du jardin. Mêlées à ces guirlandes de lumières, de longues files de petits étendards agitaient leurs vives couleurs, pendant qu'à l'extrémité des mâts flottaient les drapeaux. Les massifs de gazon et les rieurs des parterres ajoutaient à toute cette décoration leur fraîche et gracieuse parure, et donnaient aux premières heures de la nuit tous leurs parfums. Et le jardin ainsi illuminé et transformé offrait à l'œil l'ensemble le plus harmonieux, le plus réjouissant. On ne pouvait se lasser de se promener à travers ces allées, et de respirer l'air pur d'une de nos plus calmes soirées de juin. De temps en temps, la fanfare de la Garde Chaniplain faisait entendre une excellente musique, et des chœurs d'étudiants, formés à l'improviste, traversaient les jardins en chantant nos plus populaires chansons canadiennes. C'était alors une joie, des applaudissements, un enthousiasme bruyant. On se sentait heureux de vivre clans une communion si étroite, si intime, si parfaite, de pensées et de sentiments. On s'abordait comme font des camarades, de vieux amis, et l'on échangeait clans de longues conversations ses impressions ou ses souvenirs.

Les groupes circulaient lentement par les allées. Les élégantes toilettes des dames, l'hermine et les soies violettes, bleues, rouges ou vertes des toges doctorales se détachaient avec la meilleure erâce à travers cette foule

immense qui pendant plus de trois heures remplit les jardins. Et toujours, malgré cette affluence extraordinaire, l'ordre le plus parfait n'a cessé de régner. Cette

tenue si correcte, nous serions tenté de dire si respectueuse, n'a pas peu contribué à donner à cette fête de nuit ce charme tout particulier, ce grand air à la fois simple et royal qui enchantaient les spectateurs.

A onze heures, la foule commença à se retirer lentement, comme à regret, et peu à peu le jardin de la Faculté de théologie redevint plus calme, silencieux. Les constellations de lanternes vénitiennes brisèrent tour à tour leurs lignes symétriques : leurs étoiles, une à une, cessèrent de briller, comme fout des astres qui s'éteignent. Les milliers de lampes qui marquaient si vivement les grandes lignes du toit de l'Université, des clochetons, et de la croix monumentale qui surmonte le dôme, s'éteignirent elles aussi. A minuit, spectateurs, décors et acteurs, tout avait disparu. Les derniers promeneurs s'étaient dispersés, et les dernières lumières achevaient de mourir. Une obscurité presque complète enveloppait maintenant tout le jardin ; et l'on n'entendait plus que le frissonnement des drapeaux que remuait doucement une brise très légère, et l'on ne voyait plus au-dessus de sa tête qu'un beau ciel tout semé d'étoiles. Mais ce ciel souriait encore à travers les ombres de la nuit, et il semblait promettre à l'Université, mère féconde de citoyens utiles, une postérité aussi nombreuse que ces astres qui éclairaient les dernières heures de son jubilé.

Cette fête de nuit, où l'art et la nature avaient si merveilleusement uni leurs grâces, était donc le dernier acte des fêtes du cinquantenaire. Depuis trois jours les scènes de ce spectacle inoubliable se déroulaient à travers notre

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ville ; elles avaient excité partout le plus vif intérêt ; elles avaient tenu sous le charme tous ceux qui purent y prendre part ; déjà elles allaient cesser, déjà elles étaient terminées.

Mais si des journées comme celles du vingt-trois, du vingt-quatre et du vingt-cinq juin, où l'Université Laval a pu prendre un si complet et si large contact avec la foule, avec l'âme populaire, si des journées comme celles-là passent trop rapidement dans la vie des institutions, elles laissent après elles clans l'esprit de tous une impression qui ne s'efface pas de si tôt. Longtemps on s'est plu à répéter dans les journaux et dans les salons que jamais fêtes n'avaient été célébrées avec plus d'entrain, avec plus d'éclat, avec autant de dignité. La mémoire des anciens élèves et des amis de l'Université Laval conservera elle-même sans doute le souvenir de tant de choses consolantes et utiles à rappeler. Elle gardera surtout le souvenir des leçons de désintéressement et de fraternité qui se sont dégagées de l'ensemble des démonstrations universitaires.

Ce qu'en effet l'on a pu si heureusement remarquer pendant ces fêtes de juin dernier, ce que le recteur et les professeurs de l'Université ont constaté avec infiniment de joie, c'est la spontanéité et l'unanimité des sympathies qui de toutes parts sont venues à l'institution qu'ils représentent. Toutes questions de clocher ont été vraiment écartées, oubliées, et l'on n'a plus vu dans l'Université Laval que l'œuvre admirable, nécessaire, qui complète et couronne notre système d'enseignement public. Ht ceci honore particulièrement tous ceux que d'autres liens attachent nécessairement à d'autres institutions.

Au surplus, l'Université a été très sensible aux marques de bienveillante attention que lui a bien voulu donner, pendant ces fêtes de son jubilé, la presse anglaise et pro-

testante du pays. Des articles fort élogieux, et des compte rendus très détaillés publiés par ses journaux, ont attiré sur notre institution les regards et les applaudissements de citoyens qui, pour ne pas parler notre langue et ne pas partager nos croyances, ne laissent pas cependant d'être pour nous des compatriotes et des amis.

Nous avons été heureux surtout de voir prendre part à nos fêtes les délégués des universités anglaises et protestantes. Rien ne pouvait mieux montrer l'esprit de large et utile conciliation qui anime et doit toujours animer ceux qui sont chargés de travailler au développement des arts et des sciences dans notre pays. Si les universités canadiennes, catholiques et protestantes, ne peuvent s'entendre toujours sur les questions d'éducation religieuse et morale, où des doctrines opposées entraînent fatalement des pratiques, des convictions différentes, elles peuvent du moins se rencontrer et fraterniser sur le terrain des recherches purement scientifiques. Il est utile et nécessaire que sur ce terrain elles se rapprochent et essaient de se prêter un mutuel secours.

La science qui est toujours à faire parce que jamais encore l'esprit humain n'a pu la fixer, a besoin de tous les efforts, de toutes les lumières. Elle se propose de chercher la vérité; c'est pourquoi elle ne doit connaître ni juifs ni gentils ; elle doit être placée par les hommes au-dessus de toutes les rivalités, au-dessus de toutes les concurrences ; et tous les hommes doivent s'unir pour assurer ses développements et ses progrès. Nos compatriotes anglais l'ont compris ainsi pendant les fêtes de juin dernier, et leurs représentants ont laissé à l'Université Laval des paroles et un souvenir qui ne seront pas perdus.

Ce que nous venons de dire de la fraternité étroite

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qui doit unir tous les hommes de science suffirait à expliquer la joie très grande que nous a apportée le délégué de l'Université de France. Pourtant, ne serait-il pas plus exact encore d'affirmer que ce qui a valu à M. Thamiii les ovations qu'on lui a si largement prodiguées pendant son discours, c'est que nous avons saisi sur ses lèvres, avec l'expression de la plus chaude sympathie, la voix, les accents, l'âme d'un frère de Bretagne ? Le recteur de l'Académie de Rennes a h:en voulu nous dire qu'il retrouvait parmi nous la vieille France. De telles paroles vont toujours droit à nos cœurs de vieux français ; et si l'Université Laval y a vu comme le gage de l'intérêt que là-bas l'on nous porte toujours, elle y a vu surtout un motif nouveau de contribuer pour sa large part à conserver ici l'image de cette vieille France que M. Thamin peut rencontrer et aimer encore dans ces landes et dans ces campagnes bretonnes où la Providence le fait travailler.

La présence des délégués des universités étrangères donnait donc à nos réunions solennelles un caractère nouveau et comme une signification toute spéciale. Si ce sont les témoignages d'amitié et de dévouement donnés à l'Université par ses anciens élèves qui ont fait des fêtes jubilaires cette fête de famille que l'on avait voulu qu'elles fussent en effet, ce sont bien, d'autre part, les témoignages d'estime et de solidarité venus du dehors qui ont donné à ces mêmes fêtes cet autre sens très précis qu'on leur avait souhaité, et qui n'a échappé à personne. L'Université Laval a senti, avec une satisfaction bien grande, qu'elle n'était pas isolée dans le monde des travailleurs intellectuels, qu'elle représentait vraiment plus qu'un groupe de professeurs et d'étudiants, qu'elle était une force, et que, si elle n'avait pas encore le prestige et la puissance des

vieilles universités, celles-ci du moins ne dédaignaient pas de lui donner à côté d'elles une place honorable.

Puissent toutes ces manifestations d'une sympathie qui jamais ne fut moins avare, profiter à l'Université Laval, et encourager tous ses bienfaiteurs dans l'œuvre si utile de propagande qu'ils ont entreprise.

C'est d'ailleurs pour que toutes ces leçons et que toutes ces joies ne soient jamais oubliées, qu'on nous a chargé de les recueillir et de les raconter. Notre tâche est maintenant finie. Nous serions heureux si, tout en accomplissant une œuvre que la piété filiale nous a fait aimer, nous avions dans quelque mesure satisfait les légitimes exigences des amis et des anciens élèves de Laval.

Lettre de N. T. S. P. le Pape Léon XIII.

Le soir même du vingt-quatre juin arrivait à l'archevêché de Québec une lettre que Sa Sainteté Léon XIII voulait bien adresser à Mgr l'archevêque, chancelier de l'Université, à l'occasion des fêtes du cinquantenaire. Voici cette lettre :

A Notre Vénérable Frère Louis-Nazaire, archevêque de Québec, grand chancelier de l'Université Laval.

LÉON XIII, pape.

Vénérable Frère, Salut et Bénédiction apostolique.

Nous avons appris de vous avec bonheur que l'Université dont vous êtes le chef doit bientôt compléter sa cinquantième année depuis son heureuse fondation, et que cet événement, sous votre direction et celle de vos collègues dans l'épiscopat, et par les soins des anciens élèves de cette institution, doit être célébré avec des manifestations de joie éclatantes. Nous n'ignorons pas combien, dans ce noble Institut des hautes études, on attache d'importance au maintien des intérêts catholiques. (23)

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suasion que l'accroissement de l'Université Laval est intimement uni à la prospérité de l'Eglise du Canada.

Comme gage des faveurs divines et en témoignage de Notre bienveillance singulière, à vous Vénérable Frère, aux évêques vos collègues, ainsi qu'aux directeurs de l'Université, et à tous les professeurs et élèves, Nous accordons affectueusement la Bénédiction apostolique.

Donné à Rome, à Saint-Pierre, le septième jour de juin, en l'année mil neuf cent deux, de Notre Pontificat la vingt-cinquième.

LÉON XIII, Pape.

Adresse de l'Université de France a l'Université Laval

GALUCARVM . VNIVERSITATVM . OMNIVM

ORATOREM . QVI . VNIVERSITATIS . A . GAU.ICO . CONDITORIS

NOMINE . LAVAL, . NVNCVPAT^E

DECIMVM . LVSTRVM . SALVTET

EEGAVISSE . VNIVERSITAS . RHRDONICA . GAVDET

AC . SIBI . GRATVLATVR

QVO . HONORE . DIGNISSIMAM . IPSA . RERVM . NATVRA . FECIT

REGIONEM . GALUARV.M . OCCIDENTALEM Q.VIPPE . QVJE . COLONOS . CANAD.K . ET . PRIMOS . ET . MVI/fOS

DEDVXERIT NAVTARVM . ADHVC . MAGNA . PARENS

VTINAM . IGITVR . VERSA . JAM . VICE

DEDVCAT . VNIVERSITAS . VESTRA . AD . GALLICAS

AGMINA . COLONORVM . STVDIOSORVM

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