SES PROGRAMMES
Il avait été établi, dès le principe, que l’Université serait une institution de science libre et progressive. Tout de suite elle se mit en devoir de réaliser l’idéal proposé. Par ses programmes, souples et extensibles, elle s’adaptait à merveille aux exigences sans cesse croissantes de la science contemporaine. Nous avons dit déjà que dès son apparition, elle conçut le dessein de créer une Faculté de sciences
politiques et administratives, afin de rendre les citoyens aptes à participer à la gestion des intérêts publics. Presque en même temps, en 1836, comme la loi de 1835 ne prévoyait aucun enseignement de la science du notariat, elle y pourvut par l'institution d’un programme d’enseignement juridique, à la fois théorique et pratique, innovation qui parut tellement heureuse qu’en 1849 le législateur se décida à la sanctionner. En 1842, toujours soucieuse d'enrichir son enseignement, elle devança les autres Universités belges en créant une Æcole de Pharmacie, dont le programme fut officiellement adopté pour les Universités de l'Etat par la loi de 1876. Toutes les Facultés à la fois s’associaient à la grande œuvre de l’adaptation de l’enseignement supérieur aux besoins de la société moderne. En 1860, Van Bemmel inaugure le cours d'Histoire contemporaine, que le législateur, on ne sait trop pourquoi, avait toujours évité d'inscrire dans les programmes universitaires.
L'Histoire de Belgique devait se limiter, suivant la loi de 1876, à l’étude de la période moderne. C'était méconnaître toute la part quele Moyen Age avait apportée à la préparation de l’Etat belge : l’unité économique, joignant Wallons et Flamands dans une même activité, prélude de l’unité politique ; l'amour de la liberté et l’attachement aux institutions qui avaient caractérisé à un si haut degré nos démocraties urbaines ; l'esprit communal qui imprègne aujourd’hui encore notre droit public; tout ce qui, enfin, pouvait expliquer la conscience même du peuple belge. L'Université de Bruxelles, par une sorte de prescience de ce que l’enseignement de notre histoire nationale devait
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devenir dans la suite, comprit que la Belgique n’était pas une création récente, mais le résultat d’une évolution millénaire. Elle voulut que l'Histoire nationale constituât un bloc, embrassant à la fois le Moyen Age et les Temps modernes, et pour donner une préface au cours de Droit public belge, elle réserva dans ce cadre une place importante aux institutions. La même loi de 1876 n’exigeait pour la Litérature française que l'étude d’un seul siècle. L'Université compléta cette lacune par une esquisse générale de la littérature, depuis ses origines jusqu’au xix® siècle. Il n’existait pas de cours d'Histoire des Religions : elle en institua un, qu’elle confia au comte Goblet d’Alviella et qu’elle rendit obligatoire, dans la suite, pour les élèves du Doctorat en Philosophie et Lettres. Il n'existait pas de cours d'Histoire du Droit: la toute première, elle en créa un, en 1902. Dans la Faculté de Droit, elle introduisit l’enseignement de la Légrslahion comparée. Dans toutes les Facultés s’organisèrent des cours libres, portant sur des matières spéciales, confiés à des agrégés et destinés à suppléer à l'insuffisance manifeste des prescriptions légales.
Nous pourrions allonger la liste de ces innovations. Ce n'étaient là, pourtant, que des enrichissements de détail. En 1873, elle procéda hardiment à la création d’une Ecole Polytechnique qui, depuis, est devenue la Faculté des Sciences appliquées, grâce à l’initiative de Nicolas Schmit, événement important qui permit à l’Université libre de procurer à l’industrie des ingénieurs capables de maintenir bien haut le renom économique de la Belgique.
Cependant, l’enseignement théorique cherchait dans
l’enseignement pratique un complément indispensable. Ainsi le voulait l’évolution de la science contemporaine. L'Université libre accomplit dans ce domaine de grandes choses. Par l’organisation de cours pratiques dans les diverses Facultés, par la création d’instituts et de laboratoires, elle se mit d'emblée au niveau des institutions similaires de France et d'Allemagne.
Elle débuta dans cette voie nouvelle par l'institution de cours pratiques sur telle ou telle matière, en attendant de pouvoir réaliser des créations plus grandioses.
En 1873, Paul Heger inaugura à la Faculté de Médecine des exercices pratiques de physiologie, non encore exigés par la loi. En même temps, Rommelaere qui, déjà en 1860, avait organisé des cours pratiques d'anatomie, compléta son œuvre pédagogique par des exercices micrographiques. De son côté, Louis De Roubaix jugea utile d'organiser un musée afin de mieux illustrer l’enseignement de l’anatomie. Quelques années auparavant, en 1865, on avait inauguré à l'Ecole de Pharmacie un laboratoire de démonstrations, dont le succès fut tel qu’il fallut, l’année suivante, en ouvrir un deuxième, puis, un troisième, afin de permettre à plus de soixante-quinze élèves de travailler simultanément. Et que dire des admirables cliniques dans les hôpitaux de Bruxelles, principal objectif de la Faculté de Médecine, qui firent et font encore aujourd’hui sa réputation, sa force et sa gloire.
Dans la Faculté des Sciences, tout en donnant un grand développement à l’étude théorique des sciences physiques, mathématiques et naturelles, on se préoccupa surtout de l’organisation systématique d’un enseignement pratique
et expérimental, afin de familiariser les élèves avec le maniement des appareils. Auguste Lameere ouvrit des cours pratiques, Hector Denis un laboratoire de psychophysique, Lucien Anspach un institut de mécanique. Dans la Faculté de Philosophie et Lettres, Léon Van der Kindere fonda, en 1877, le séminaire d'Histoire du Moyen Age, Martin Philippson celui d'Histoire moderne, germe solide d’un enseignement pratique d’histoire, que les lois de 1890 et de 1929 ont consacré dans la suite.
A côté des séminaires, désormais obligatoires, sont venus s’ajouter des laboratoires, complétant dans toutes les directions l’enseignement théorique. Il suffit d’ouvrir un programme des cours pour y trouver une liste imposante d'institutions de l’espèce, aussi variées que nombreuses : séminaires, laboratoires, groupements cliniques. Une fois de plus, l’Université par la souplesse de ses programmes, s’adaptait aux nécessités scientifiques et devançait la loi.
Tout cela, cependant, n’était que le prélude de créations plus grandioses encore dans le domaine de la pratique : les Instituts.
La fondation d'instituts spéciaux couronna d’une manière éclatante un mouvement, quiavait débuté en 1860 et même au delà. Par quel miracle l’Université, livrée à ses propres forces, allait-elle pouvoir réaliser de pareils desseins ? L'initiative privée l’avait fait naître, la générosité d’amis et de bienfaiteurs l’avait soutenue au cours de sa carrière. A ce point tournant et décisif d’un enseignement universitaire, qui devait désormais chercher dans la pratique ses meilleurs fondements, l'initiative privée, une fois de plus, devait opérer des merveilles.